Pekka Halonen  (1865-1933) le peintre des neiges

Le Petit Palais poursuit ses expositions des peintres du froid. Après le Suédois Liljefors, voici le Finlandais Pekka Halonen qui célèbre la claire lumière nordique et les neiges de son pays.

Identité finlandaise

L’angle choisi par les commissaires est historique et politique (l’invasion de l’Ukraine n’est pas étrangère à ce rappel des relations agressives que la puissante Russie entretient avec ses voisins). L’exposition commence par une grande carte de Finlande et un rappel des dates clés de l’histoire du pays depuis sa cession par la Suède à l’empire du tsar en 1809. Elle évoque la remise en cause de l’autonomie de la Finlande par les Russes au tournant du siècle et le combat de nombreux artistes pour l’indépendance du pays qui s’en est suivi. Pekka Halonen s’engage dans le mouvement patriotique Nuori Suomi (« La Jeune Finlande ») pour qui résister passe par la culture et par les arts. Nuori Suomi est à l’origine, une publication artistique et littéraire annuelle qui fait connaître l’épopée finnoise du Kalevala (composée dans les années 1830 à partir de contes populaires) qui a transformé des parlers paysans en langue de culture, la musique de Sibelius qui, sans jamais tomber dans le folklorisme, a inventé une musique nationale majestueuse, les paysages du peintre Akseli Gallen-Kallela qui célèbrent la beauté de la nature finlandaise. Pekka Halonen fait partie de ce groupe de patriotes qui contribue à la reconnaissance d’un art finlandais à la fin du 19e siècle.

Akselli Gallen-Kallela,  Le Grand Pic noir, 1893 © Musée d’Orsay. L’oiseau à tête rouge tout seul sur sa branche

Les écologistes pourraient aussi revendiquer Halolen comme un précurseur. Il emmène sa famille vivre à trente kilomètres d’Helsinki au bord d’un lac alors inhabité, construit sa maison de bois avec l’aide de son frère. Avec sa femme, il cultive des tomates, des choux et des pommes de terre… sans pesticides.

On peut s’interroger sur le bonheur qu’a trouvé sa femme dans cette vie, une pianiste qu’on disait brillante, à qui il a fait huit enfants, et que l’on voit sarcler les choux dans certaines toiles. J’ai une amie qui était la compagne d’un peintre célèbre et qui m’avait dit : « On néglige trop le rôle des femmes de peintres dans leur carrière. »

Dans la grande demeure qui domine les eaux du lac, Halonen peut peindre les jours de mauvais temps : les fenêtres ouvertes de chaque côté forment le cadre naturel de ses tableaux. Ses paysages sont plus que des paysages. Ils symbolisent une nature authentique et sauvage : « La source originale de mon inspiration est la nature. Depuis trente ans, je vis au même endroit avec la forêt à mes pieds. J’ai souvent pensé que j’avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte. Il me suffit de me rendre dans la forêt pour voir les plus merveilleuses des peintures – et je n’ai besoin de rien d’autre », racontait Pekka Halonen au journal Svenska Pressen en 1932. (https://lagoradesarts.fr/-Pekka-Halonen-Symphonies-en-blanc-majeur-.html)

Sa peinture n’a pas la force d’invention des grands réalistes (Courbet Manet, Degas, Caillebotte…) mais elle est sincère. Le portrait de son frère violoniste évite de sur jouer l’émotion musicale :

Le joueur de kantele se concentre sans expression appuyée en accordant toute son attention à la technique instrumentale.

Le Joueur de kantele (cithare finlandaise) 1892

Les couleurs du blanc

La dernière salle est dédiée aux tableaux de neige. Ils exercent une étrange fascination sur nous à qui l’hiver fait à présent défaut.

Tout est blanc. Pourtant rien n’est blanc : la neige ne décolore pas toujours le monde. Elle le pare de cent nuances, mauves froids de la première neige, violets d’un jour de soleil, bleus des ombres du bois de bouleaux.

Neige amoncelée qui efface les formes, les transforme en figures indistinctes, renflées par endroits, affaissées ailleurs.

Ici, on pense à une estampe japonaise avec la mince découpure d’un arbre, l’évitement des couleurs vives:

Les lignes d’une peinture japonaise

Là, les rochers qu’on aperçoit par la déchirure du manteau neigeux forment des taches horizontales qui s’opposent aux verticales des arbres et changent la toile en tableau abstrait.

Ainsi le « réaliste » Hanolen peignant au bout du monde des paysages sauvages s’est-il rapproché des simplifications de la peinture des avant-gardes européennes.

Beaux Arts, Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande, Petit Palais

Bruno Liljefors (1860-1939)

Un peintre du Nord au Petit Palais

Bruno Liljefors, « La Suède sauvage » du 1er octobre au 16 février 2025 – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris – petitpalais.paris.fr(Nouvelle fenêtre) – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu’à 20h. – Plein tarif à 12 euros

L’architecture du Petit Palais, construit pour l’exposition universelle de 1900, peut apparaître comme surchargée. Le style Beaux-Arts est l’art d’apparat d’une France au sommet de sa puissance satisfaite, mais le palais a de l’allure avec sa coupole surmontée d’un dôme en forme de couronne, reposant sur des colonnes elles-mêmes ornées de statues. Le regard est attiré par les anges dorés qui se détachent sur le bleu de la coupole.

Coupole du Petit Palais

L’intérieur est étonnamment lumineux, éclairé par de grandes croisées et par le décor de mosaïque du carrelage.

Couloir du Petit Palais

Les escaliers légers sont admirables.

Le petit Palais a un jardin intérieur délicieux, havre de paix à deux pas des Champs Elysées. A force de dire qu’il est secret, tout le monde le connaît, mais une fois qu’on a conquis une place, on peut jouir de son bassin et de ses arbres.

Le petit Palais est plein de trésors ignorés. Je pense à sa collection d’icônes orthodoxes que personne ne va voir.

Saint Georges, le dragon et la princesse

Les conservateurs sont inventifs et pour leurs expositions, ils n’hésitent pas à marier des arts improbables. La collection d’art officiel de la République  et le Street Art où l’on retrouve Bansky, Invader, Obey, Seth, Roa et tant d’autres :

Aujourd’hui, nous sommes venus voir un peintre du Nord, Bruno Liljefors, un peintre suédois. Sur l’affiche, qui représente un lièvre variable, la virtuosité peut décevoir. « Pfff, on dirait une photo »

Mais la douceur de la neige et de la lumière est illusion. La terreur n’est jamais loin. La nature sauvage est à la fois délicatesse et violence. Le Renard déchire la proie qu’il a ramenée pour ses petits. Il écorche. Ils dévorent.

Un petit chat noir et blanc se réjouit du soleil parmi les  fleurs d’or du printemps tout en surveillant des oisillons du coin de l’œil. Bruno Lijsjefors n’oublie jamais que le monde animal est un monde de prédateurs tenaillés par la faim

Liljefors. Le Chaton et les oisillons

Parfois, le peintre travaille le côté décoratif, cadrant l’avant d’une barque et la rive d’en face  à la façon des photographes (il l’était).

Parfois, il fait penser aux abstraits en plaçant le spectateur au cœur des roselières, effaçant la ligne d’horizon pour l’immerger dans la matière.

Parfois, il évoque la stylisation japonaise, que ce soit au niveau des formes avec le vol lourd des oies sauvages.

Japonaise aussi la toile calligraphique des passereaux interprétée en rouge, blanc et noir.

Mais Bruno Liljefors vaut mieux que son éclectisme. Il sait faire ressentir la claire lumière qui semble émaner de la neige quand tout s’immobilise dans le silence de l’hiver.