Voici quelques mots très provisoires sur la belle exposition qui a eu lieu au Louvre, Jacques-Louis David. Je pourrais parler du brillant portraitiste, mais j’ai surtout été interpellée par les toiles « engagées » (je sais, le mot est anachronique !) qui paraissent démodées. Malgré la parenthèse des Impressionnistes et des abstraits, l’art a pourtant toujours été politique, glorifiant les puissants, montrant des rois qui combattaient ou trônaient avec superbe. D’autres artistes protestaient contre les iniquités du pouvoir et défendaient les humbles. La politique, au cœur de la peinture de David, est cependant différente, qu’il s’agisse de célébrer le caractère sacré du Serment qui lie les acteurs du jeu de Paume, le sacrifice de Marat victime de Charlotte Corday, l’appel des Sabines à l’unité du peuple, ou la gloire de Napoléon Bonaparte. En regardant l’exposition, j’hésitais : propagande ? Art engagé ? Et je me demandais s’il y a une différence.
Il me semble en tout cas que les toiles qui vont jusqu’à la chute de Robespierre et à l’incarcération de David participent du rêve d’une régénération de la vie politique. Leur message n’illustrait pas seulement la verticale du pouvoir, mais invitait à s’engager dans le monde.
En 1791, David préfère le présent aux mythologies anciennes
En 1791, la Constituante commande à David un tableau pour commémorer le Serment du Jeu de Paume du 20 juin 1789, ce moment où les 630 députés de l’Assemblée réunie par Louis XVI à Versailles font « le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la Constitution du Royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ». David sollicité accepte. Pour lui la véritable destination de l’art est « de servir la morale et d’élever les âmes, en faisant passer dans celles des spectateurs les sentiments généreux rappelés par les productions des artistes. »
Plus besoin de Tite Live comme au temps de son tableau du Serment des Horaces de 1785. Il s’agit de montrer que l’Histoire est en marche sous nos yeux. Un élan historique se noue entre les hommes de 1789 qui ne sont plus des individus juxtaposés, mais une assemblée de héros liés par l’évènement du serment.

Cependant la souscription lancée pour financer ne rapporte pas l’argent escompté et l’unanimité des débuts n’est déjà plus là. Un fossé s’est creusé entre les Constituants « modérés » et les Jacobins, empêchant de réaliser l’œuvre qui exaltait l’unité. Je dois dire que l’ébauche de David est émouvante : des silhouettes évoquent les futurs personnages et seulement quelques portraits, des protagonistes importants ayant été abattus par leurs anciens camarades de lutte.
A Marat, David offre l’immortalité
Jean-Paul Marat, (1743-1793), était député montagnard à la Convention. Principal rédacteur de l’Ami du Peuple il défendait une révolution sociale, prenant par exemple fait et cause pour les pauvres, exclus du droit de vote, quitte à assumer une terrible violence envers les adversaires : « Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus » (30 juin 1790, supplique d’un citoyen passif). En 1793, Marat est assassiné par Charlotte Corday qui lui reprochait ses appels au massacre des opposants, notamment Girondins.
À la demande des conventionnels, dont il faisait partie, David peint très vite un hommage à Marat qui était son ami. (Il avait dessiné son visage le jour de sa mort)


Le tableau est saisissant. Marat, gisant, occupe la partie inférieure de la toile. Il est allongé dans la baignoire-sabot où il prenait des bains pour soigner un exéma purulent très douloureux. Couverte d’une planche, la baignoire n’est pas vraiment identifiable, ce qui évite tout caractère prosaïque.
Le visage blafard violemment éclairé, entouré d’une serviette tachée de sang, se détache sur le fond sombre qui occupe la majeure partie de la toile. Le drap du bain est déjà un linceul. Marat a des traits doux et sereins qu’on peut contraster avec la description noire que fera de lui Michelet : « Ses cheveux gras, entourés d’un mouchoir ou d’une serviette, sa peau jaune, ses membres grêles, sa grande bouche batracienne ne rappelaient pas beaucoup que cet être fut un homme.» Histoire de la Révolution, 1848.
La main gauche repose sur un feutre vert posé sur une planche. Elle tient encore un billet de Charlotte Corday qui lui a permis de s’introduire auprès de lui : – « Marie Anne Charlotte Corday au citoyen Marat – il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ». La compassion, toujours ! Sur un coffre est peint en lettres capitales : « N’AYANT PU ME CORROMPRE, ILS M’ONT ASSASSINÉ ».
Posés sur la caisse, un encrier, un assignat et une lettre qui fait état de la générosité de Marat :« Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ».
David explique la composition saisissante du tableau : j’ai pensé qu’il serait intéressant de l’offrir dans l’attitude où je l’ai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple. Mais bien sûr, son Marat doit beaucoup aux Mises au tombeau de la peinture religieuse. D’ailleurs le rapprochement du Christ et de Marat est immédiat, comme l’explique Jacques Guilhaumou dans La Mort de Marat.
En 1795, les Sabines appellent à la réconciliation
La fortune a tourné. Robespierre a été guillotiné et David est en prison. Une fois relâché, il tourne la page. Pendant 3 ans, il s’attelle à une toile gigantesque de 5 mètres 22 sur 3,85, tirée de l’histoire romaine. Une fois la toile achevée, il organise une exposition publique payante, ce qui lui permet de s’émanciper des commandes publiques. Quelques artistes américains ont déjà innové de la sorte, mais en France en passait par les salons de peintures organisés par l’Académie.
Poussin avait peint l’enlèvement des Sabines par les Romains, David a choisi le moment de la réconciliation. Trois ans ont passé depuis l’enlèvement ; des Sabines ont eu des enfants avec leurs ravisseurs, et demandent que cessent les hostilités. Tite Live nous décrit la scène : « (Elles) sont allées, courageuses, au milieu des projectiles, leurs cheveux défaits et leurs vêtements déchirés. Courant dans l’espace entre les deux armées, elles essayèrent d’arrêter tout nouvel affrontement et de calmer les passions en appelant leurs pères dans l’une des armées et leurs maris dans l’autre à ne pas appeler la malédiction sur leurs têtes et la souillure du parricide sur celle de leur descendance, en salissant leurs mains du sang de leur beau-fils et beau-père. Elles criaient : « Si ces liens de parenté, si ces mariages vous sont odieux, c’est contre nous qu’il faut tourner votre colère ; c’est nous qui sommes la cause de cette guerre. Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères, de rester veuves ou orphelines. » Gagnés par l’émotion, les soldats des deux clans mirent fin à la bataille.

La toile est fatigante à voir pour ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire et de la mythologie romaine car tout est fait pour signifier. A la tête des femmes révoltées par la guerre, Hersilie s’interpose entre son père Tatius, roi des Sabins, et son mari Romulus, premier roi légendaire de Rome.
A droite, on reconnait Romulus grâce à son bouclier rutilant et orné de la louve romaine. Sa position, inscrite dans un triangle évoque la stabilité. Il brandit sa lance (virile) contre son beau-père Tatius.

Le roi sabin situé à gauche, dont la position inclinée évoque un moindre statut dans l’histoire, pointe son épée vers la terre (le baudrier protège la décence).
Entre les deux, Hersilie, femme de Romulus et fille de Tatius écarte les bras pour séparer les combattants au mépris de sa vie. Hersilie incarne la patrie réunifiée…

mais je lui préfère la femme habillée de rouge, les bras levés, placée derrière elle, au centre du tableau. Je renonce à m’intéresser à la totalité et j’isole (comme beaucoup) cette figure encadrée par les bras d’Hersilie. Avant même d’en regarder le détail, je perçois la couleur rouge morceau d’émotion et la détermination du regard puisqu’elle est seule à me regarder. La toile m’ennuie un peu : David qui avait admiré les bas-reliefs romains, peint un peu comme s’il dessinait des statues et ses personnages sont étrangement immobiles, figés dans leurs gestes significatifs.

La peinture n’a pas changé le monde. David est à présent rallié à Napoléon.
David sera le principal imagier de l’Empire. L’unité des révolutionnaires étant rompue, il n’y a plus qu’à se rallier à des héros solitaires. Son Bonaparte idéalisé qui monte sur un cheval fougueux à l’assaut du col du Mont Saint- Bernard et sa grande scène du couronnement sont dans tous les manuels scolaires.
Si le mot propagande me vient pour Napoléon, c’est que David a quitté les thématiques collectives de sa période militante et s’est mis au service du pouvoir

Le Sacre de Napoléon (il n’était pas dans l’exposition, étant resté à sa place dans le Musée du Louvre
Prendre du bon temps
Vers la fin de sa vie, Jacques-Louis David a vu s’effondrer les idéaux pour lesquels il s’était battu. Les Bourbons sont à Parie et il vit en exil à Bruxelles. Il a l’énergie à 73 ans de mettre en chantier une dernière œuvre de vastes dimensions (308 × 265 cm), Mars désarmé par Vénus. Le peintre une fois de plus se fait metteur en scène, mais cette fois l’œuvre concerne une scène privée.

Que reste-t-il si on ne peut plus croire au progrès ? Le vaudeville ! Mars a abandonné son bouclier ainsi que son arc à une servante à droite ; il tend son épée de la main gauche sans un regard. Vénus est vue de dos (un dos tout droit venu des tableaux d’Ingres, l’élève le plus doué de David). Elle présente à Mars une couronne de fleurs. A vrai dire ce Mars jovial, rougissant d’avance en pensant au bon temps qu’il va prendre et les deux colombes qui dissimulent opportunément son sexe sont un peu le triomphe du mauvais goût.

Commissaires de l’exposition : Sébastien Allard et Côme FabreDavid Chanteranne, Jacques-Louis David, l’empereur des peintres, Passés Composés, Paris, 2025, 326 p.Jacques Guilhaumou, 1793, la mort de Marat, coll. « La mémoire des siècles »