Salons de musique parisiens

Le concert privé

Un mail donnait l’adresse de l’immeuble et le code de l’appartement. Je n’ai hélas pas eu le temps de m’attarder dans le hall, d’admirer les marbres polychromes, les fresques, le petit amour porte-torche. A l’étage, le propriétaire a ouvert la porte, nous a accueillis en souriant et nous a fait part de l’endroit où nous pourrions trouver sa femme. « Elle vous attend au salon ».

Hall d’immeuble

Le salon-salle à manger doit bien faire 100 mètres carrés : on pourrait y installer un petit orchestre sans que l’auditoire soit trop près des musiciens. Les invités sont assis sur des sièges bien alignés réservés aux concerts. Le fond est occupé par un Steinway posé contre un papier peint qui reproduit une vue de Venise. Pas de murs chargés de portraits de famille, mais quand même un joli portrait d’une dame en rose.

Ce lieu convenait admirablement à la sonate numéro 1 pour violoncelle et piano de Brahms et aux 5 pièces dans le ton populaire de Schumann interprétées par Etsuko Hirose, la pianiste, et Guillaume Martigné, le violoncelliste. Dans les salles de concert, la musique vient de loin alors que dans ce salon, le public était entouré par le son tout proche. Les vibrations des instruments ajoutaient encore à la magie du jeu à deux quand, avant même l’attaque, on voyait les respirations s’accorder ; à la magie de l’écriture musicale où le piano luttait avec le violoncelle, l’opposition des deux instruments devenant encore plus spectaculaire avec le jeu virtuose ; à la magie du moment où on pouvait croire que les âmes s’étaient envolées derrière les paupières closes des musiciens.

Guillaume Martigné en concert

Quelquefois, des concerts privés ont lieu au printemps et par les fenêtres ouvertes entrent les parfums de merveilleux jardins. Les générations se mêlent. Même les très petits enfants écoutent.

Louise Tchalik. 2023
Concert à Fontenay-aux-Roses

La musique de chambre dans les salons du 19e siècle

Bien sûr, le phénomène de la musique en privé n’est pas neuf. Sous l’Ancien Régime on a fait de la musique de chambre chez les rois (Les musiciens de la chambre étaient les musiciens attachés à la chambre du roi, c’est-à-dire à ses appartements privés, bien distincts des musiciens qui composaient pour l’église ou pour les spectacles équestres). Des musiciens étaient aussi rattachés aux hôtels particuliers de nobles ou d’amateurs fortunés. 

Au 19e siècle encore, l’État qui n’avait pas mis en place de véritable politique musicale, se reposait sur les gens du monde qui invitaient des amateurs à écouter chez eux des musiciens.

Jean_Beraud_-La_soireAutour_du_piano_c_1880-_(MeisterDrucke-1142555)

Pendant la Belle époque, les salons les plus réputés sont ceux de Winnareta de Polignac (héritière des machines à coudre Singer qui a épousé un prince de Polignac, heureux de refaire sa fortune). Bonne musicienne, elle soutient la création contemporaine, commande à Stravinsky, Satie ou Falla des œuvres destinées à être interprétées dans son hôtel particulier. Chez la comtesse Élisabeth Greffuhle, on entend Wagner, Mahler ou Schoenberg ; chez Marguerite de Saint-Marceaux qui servit un peu de modèle à Madame Verdurin, on rencontre Chausson, Lalo, Vincent d’Indy, Paul Dukas, Ravel, Pierre Louÿs, Debussy, Fauré.  Au 31 rue de Monceau, règne Camille Saint-Saëns ; Madeleine Lemaire défend aussi Reynaldo Hahn qui deviendra l’un de ses plus proches amis.

Les maîtresses de maison se font la guerre pour rassembler les invités et les artistes les plus élégants. Proust a raillé la lutte que mène Madame de Saint-Euverte pour attirer dans son salon le plus grand nombre possible de personnes connues : « En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque sorte passer in extremis la revue des troupes qui devaient le lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. » (Sodome et Gomorrhe)

Souvent les femmes invitées ont à cœur d’étaler vêtements et parures éblouissantes, et les hommes viennent en habit. Mme de Saint-Marceaux est une exception, qui insistait pour qu’on ne s’habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d’élégance et de distinction. (Myriam Chimènes 2004)  

Donc rien de neuf ? La musique « de salon » continuerait aujourd’hui les pratiques des personnages de Proust.

Des musiciens en exil

Il me semble pourtant que la pratique des concerts à la maison explose en ce moment. Je vais parfois dans des endroits où il suffit de pouvoir entasser une cinquantaine de personnes. Dans les appartements slavisants, j’ai ainsi rencontré des Russes qui ont fui quand Poutine a attaqué l’Ukraine, et qui fraternisent avec des membres de la diaspora géorgienne ou ukrainienne. Tous se rassemblent par amour de la musique, mais aussi pour parler leurs langues, se sentir vivants, se désoler de l’emprise de Poutine sur la société russe.

Les murs du salon, la cheminée, les guéridons sont pleins des témoignages d’une vie d’amitié, de maison ouverte, de souvenirs de voyage, de cartes postales et d’invitations auxquelles il est urgent de répondre. Dans les coins, il y a des amoncellements de livres et de journaux.

Boris et Micha Kiner

A la fin du programme, le dernier accord éteint, on range les chaises, on installe une table, vite assiégée par les invités à qui le récital a donné terriblement faim et soif.

Et les musiciens ? Les exilés, privés de leurs conservatoires, de leurs salles de concert, sont heureux de pouvoir partager de la musique bien qu’ils soient obligés de courir ces salons où ils jouent pour des sommes dix fois inférieures à leur rémunération d’avant. Trop heureux s’il y a de la joie partagée. Comme la salle n’est pas plongée dans l’obscurité, ils voient les fronts se plisser si une œuvre est désarçonnante. Les interprètes les plus prudents glissent dans le programme quelques morceaux connus de tous. Au plaisir de la musique s’ajoute pour l’assistance le souvenir du temps où des enfants sages devenus des vieilles dames prenaient des cours de piano et massacraient cette chaconne de Bach, où des adolescents devenus de vieux soixante-huitards dansaient sur ce tango de Piazzolla !

Le moment difficile est le moment où l’organisatrice du concert pose un chapeau sur le piano. « N’oubliez pas de donner quelque chose si le concert vous a plu ! » Des gens se lèvent et ouvrent leur porte-monnaie pour déposer 10 euros (moins qu’une place de cinéma), rarement 20 ou 30. D’autres évitent même cette partie du salon. « Ah bon, c’est payant ? »  et s’esquivent vers le buffet.

« J’ai renoncé à écrire participation libre sur mes invitations. J’avais trop honte quand je voyais des dames élégantes mettre un ou deux euros Aujourd’hui, je précise que la place coûte 20 euros ou plus si on le souhaite », m’a dit une de ces organisatrices bénévoles.

Myriam Chimènes 2004, Mécènes et musiciens. Du salon au concert à Paris sous la IIIe République, Paris, Fayard.

Paris dans le mélange des langues

Pendant la semaine passée à Avranches, j’ai entendu parler français. De retour à Paris, je retrouve un bain de langues, un peu déconcertant parfois. Il y a évidemment, l’anglais, les langues asiatiques, l’espagnol et l’italien des touristes qui trainent leurs valises à roulettes à la recherche de leur location de vacances. Il y a aussi les langues africaines des ouvriers et des nounous, ou l’arabe des commerçants du marché. Bien sûr, le portugais des copines de ma concierge de l’immeuble. Maria m’a pourtant raconté qu’on se moquait de son accent quand elle revient au pays pour les vacances. Paris parle étranger. Parfois cela ne va pas sans malentendu. Je n’ai pas réussi à m’entendre avec un vendeur vietnamien qui croyait que je l’interrogeais sur la quantité de nems que je désirais acheter, alors que je demandais le prix à la douzaine.

Parfois, des amis s’inquiètent des langues que les Parisiens parleront dans 30 ans !

Bien sûr, tout au long de l’histoire, Paris, ville-monde a été un creuset de langues ce que raconte fort bien le livre de Gilles Siouffi, sous le joli titre de Paris Babel.

L’italien de la cour s’est ainsi renforcé après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. On ne compte plus alors les mots qui pénètrent le français, que ce soit dans le domaine de la guerre  (alarme, escarmouche, cartoucheattaquer, etc.), de la finance (banque de banca  comptoir de vente banqueroute, crédit, faillite, etc.), de la peinture (coloris, profil, miniature), de la musique (cantatrice, concerto, adagio), de l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.).  Cette importation massive a été moquée par les grammairiens du 16e . Henri Estienne (1528-1598), un imprimeur protestant érudit, raille le jargon de la cour dans un pamphlet célèbre, Deux dialogues du nouveau français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtisianismes modernes et de quelques singularitez courtisianesques (1578).

Aujourd’hui l’arabe joue un grand rôle comme le rappelle Jean Pruvost l’auteur du malicieux Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe. Les gens âgés associent arabe et mots dépréciatifs du temps de la colonisation, gourbi (vieilli), mais aussi bled, kasbah, soukh, Il faudrait rendre aux élèves des banlieues l’histoire des mots d’origine savante : algèbrezéro, algorithme, ou des termes d’astronomie comme zénith. Il faudrait rappeler les fruits et les fleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée : abricotjasmin, artichaut, aubergine souvent passés par l’espagnol comme naranja, venu de l’arabe narandj.  On trouve aujourd’hui des expressions venues des cités qui paraissent encore exotiques :  avoir le seum, pour être en colère, avoir le cafard, de l’arabe semm, synonyme de venin ;  ou bien hass l’expression signifiant la honte, la prison, la galère Tellement la hass tu fais n’importe quoi, tu bosses comme un âne — (Rohff, Paroles de la chanson, La Hass, 2005)  De l’arabe hassd (volonté de nuire). Wiktionnaire. Ou le célèbre kiffer (de «kif»), aimer, raffoler.

Pour ma part, je suis surtout frappée par l’anglais… Je pourrais noter les mots de la radio. Rien que pendant une heure, j’ai entendu spoiler, les people, les smartphones, faire le buzz… En rentrant par le métro, j’ai pu voir des expressions non traduites en anglais. Le féminisme des grandes marques se dit stand up… « levez-vous ? Révoltez-vous ? Dressez-vous ? ou finalement stand up. Même si les Français commencent à savoir un peu d’anglais, beaucoup ne sont pas à l’aise, mais le féminisme des jeunes passe par l’anglais

8 mars 2025. Dans le métro

Et cette maison du rêveur, pourquoi l’anglais suscite-t-il un désir plus fort d’aller la voir ?

Bon, c’est la balade d’une observatrice grognon des petits faits. L’essentiel, on le sait se passe ailleurs… Mais je connais le triomphe de l’anglais pour les publications scientifiques. Un jeune chercheur qui rédige en français est quasiment hors course !

Dans les grandes entreprises aussi les cadres doivent manier l’anglais. ENGIE anonce la montée en compétence en anglais ?

Dans un contexte de mondialisation croissante, maîtriser l’anglais devient un atout incontournable pour toute entreprise cherchant à collaborer efficacement à l’international. C’est le défi auquel ENGIE a été confronté lorsqu’une équipe anglophone a intégré son organisation. Pour fluidifier les échanges et garantir une collaboration harmonieuse entre équipes, ENGIE a fait appel à YESNYOU. Découvrez comment les équipes d’ENGIE ont pu monter en compétence en anglais et relever ce défi avec succès, grâce à des formations adaptées.

Et je me suis laissé raconter que dans certaines entreprises, les réunions se passent en anglais même lorsqu’il n’y a que des Français. C’est encore une sorte de comédie qui se joue là : pour bien des participants, s’exprimer en anglais prévaut sur ce qu’ils ont à dire et leur souci de représentation prévaut sur l’efficacité à leur pensée. Mais c’est sans doute une période de transition.

Crèche. Paris 16e

Les bébés de demain seront de parfaits bilingues !

PRUVOST Jean, 2017, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès.

SIOUFFI Gilles, 2025,Paris-Babel, Arles, Actes Sud.

La Maison Dorée

Les Grands Boulevards (Madeleine, Capucines, Italiens, Montmartre, Poissonnière) ont été créés sous le règne de Louis XIV après la suppression de l’enceinte de Louis XIII, débordée depuis longtemps par des constructions informelles. La partie la plus chic de cette succession de boulevards, c’est le boulevard des Italiens, ou tout simplement le Boulevard.  Tout au long du 19e siècle, et jusqu’à la Grande Guerre, les élégants l’arpenteront – Incroyables et Merveilleuses sous le Directoire, Gandins à la Restauration, Dandys, Lions sous l’Empire.


Eugene Lami-Boulevard-des-italiens-a-paris-la-nuit.(Wahoo.Artcom)

De grands restaurants s’étaient ouverts. Au numéro 20, le café Hardy célèbre dès 1814 allait devenir le restaurant de la Maison Dorée, le café Riche repris par Bignon en 1847, Le glacier Tortoni ouvert au début de l’Empire et situé à l’angle de la rue Taitbout jouxtait la Maison Dorée. Tout près, place de l’Opéra, on trouvait le Café Anglais… La Maison Dorée a été bâtie par l’architecte Victor Lemaire ; c’est moins sa

La Maison Dorée. Aujourd’hui banque Parisbas

façade vaguement renaissance qui faisait la réputation de l’immeuble que la dorure des balcons et les  encadrements des baies. D’où le nom que lui avait donné le public.

Elle était décorée de frises qu’avaient sculptées Jean-Baptiste Lechesne, Jean-Baptiste Jules Klagman, Georges Jules Garraud et Pierre Louis Rouillard. Des branches de chêne recourbées en volutes se déployaient tout autour de l’immeuble et abritaient oiseaux, cerfs, sangliers et chiens de chasse. On venait aussi pour l’ameublement intérieur, les glaces, les médaillons, les boiseries et partout la lumière éblouissait.

Maison Dorée. Frise

La Maison Dorée attirait l’aristocratie. Les journalistes à succès et les hommes de lettres y venaient aussi. « Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu’en s’ouvrant les pianos jouaient tout seuls (Georges Cain, Coins de Paris, 1910)… Voici un des menus des dîners offerts par Alexandre Dumas en 1844 après la parution des Trois Mousquetaires :

Menu d’un dîner de quinze personnes offert par M. Alexandre Dumas, en la Maison-dorée, le 10 novembre.

Deux potages.
Consommé de volaille.
Tortue.

Hors-d’oeuvre.
Petites timbales de nouilles au chasseur.

Deux relevés.
Saumon Chambord.
Filets de boeuf financière.
Deux entrées.
Mauviettes en caisse aux truffes.
Suprême de volaille.

Rôtis.
Cailles, perdrix, ortolans.
Haricots verts sautés.
Gelée noyaux, garnie d’abricots.

Dessert.
Fruits de saison.

Vins.
Premier service : Saint-Julien et Madère.
Deuxième service : Château-Larose, Corton, Clos-du-Roi.
Troisième service : Champagne, Cliquot, Château-Yquem.

Swann à la recherche d’Odette

Parmi les fantômes qui hantent le boulevard des Italiens, Swann est celui qui me tient le plus à cœur. Il parcourt un boulevard assombri comme on en visite dans des cauchemars

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice.

Cette quête nocturne fait basculer Swann : le plaisir que lui donnait sa relation avec une jeune femme élégante est remplacé par le besoin anxieux de retrouver immédiatement cette femme. L’angoisse qui l’étreint est le début de l’amour qui va le torturer pendant des années.

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer.

Il monte dans la voiture d’Odette disant son cocher de suivre. Elle a un bouquet de catleyas, dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui a déplacé les fleurs, Swann lui dit : « Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : – Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. C’est à compter de ce moment que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ». Plus tard, quand leur relation se disloquera, Swann interroge Odette sur cette soirée. Par bêtise, parce qu’elle n’a même pas conscience de sa cruauté, elle avoue qu’elle était avec son rival pendant qu’il la cherchait :

C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or, parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. 

Le nom de la Maison Dorée symbolise désormais la non-existence de ce que Swann croyait être le fondement solide de son amour.

Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre.

Ainsi, le nom de Maison Dorée me rappelle la silhouette un peu voûtée de Swann qui se hâte dans l’ombre trouée par les dernières lueurs des restaurants. C’est  comme si je me souvenais de ce que m’avait raconté une personne réelle… En fait, il n’y a pas de différence : la fiction de Proust est bien plus vivante pour moi que les récits de mes amis.

Camille Pissarro. Le boulevard Montmartre de nuit. National Galley

Aujourd’hui, le 20, boulevard des Italiens joue mal son rôle. Il ne reste rien des émotions qui se sont accumulées dans cet endroit, la joyeuse foule des dîneurs, l’excitation des spectacles, les rencontres. Depuis 1976, la banque BNP Paribas s’est installée dans la Maison Dorée et y a placé sa division internationale. La banque a conservé la façade et a tout changé à l’intérieur à coups de faux plafonds en placo plus ou moins isolant, de pvc et de parois de verre. Ça s’appelle, paraît-il le façadisme.

La Maison Dorée n’est donc que cela. Les balcons qui ont perdu leurs dorures éblouissantes sont semblables à tous les balcons. Les vitrines sont pareilles à toutes les vitrines des banques du 21eme siècle, avec leurs grandes vitres couleur fumée, leurs Stickers vigipirate ; et un graffiti pollue la pelle Starck chargée de raconter l’histoire du lieu.

BNP Paribas ancien emplacement de la Maison Dorée

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8458101p/f1.zoom.r=maison%20dorée.langFR

Ribera, peintre de l’angoisse

Ribera (1591-1652), que j’avais découvert à Caen lors d’une exposition consacrée aux peintres caravagesques, revient au Petit Palais qui organise un parcours monumental de son œuvre. (https://passagedutemps.com/2021/07/10/jusepe-de-ribera-et-les-apotres-visite-de-lexposition-longhi-au-musee-des-beaux-arts-de-caen/)

A Rome, la leçon du Caravage

Espagnol venu chercher sa chance à Rome à 20 ans, Ribera a vite appris du Caravage le traitement des contrastes d’ombre et de lumière, la gestuelle théâtrale et le plaisir provocant de transformer des modèles populaires en philosophes et en saints.

Ribera. Saint Philippe
Un Philosophe

Ce mélange de réalisme et de stylisation confère un aspect saisissant à ses tableaux. Réalisme des ongles noirs de Saint Jérôme, des détails de sa barbe…

Ribera, Saint Jérôme

Monumentalité des compagnons du Christ, enveloppés dans de lourds manteaux, qui leur donnent le volume massif de statues. Le prosaïsme apparent des visages interroge sur le mystère de la sainteté. Saints, ces hommes du peuple ?

Il peint dans le même style une série d’allégories des cinq sens dans les années 1630, qui revisite, dans le registre profane, les Apostolados romains.

Ribera. Allégorie de l’odorat avec oignon, ail et jasmin

En 1616, il part pour Naples, qui est alors une possession de la couronne d’Espagne. Bénéficiant de la protection du vice-roi espagnol, le duc d’Osuna, il devient une sorte de peintre officiel et reçoit de multiples commandes.

A Naples, il peint des « scènes » plus complexes. Ainsi Le reniement de Pierre construit sur deux cercles. A droite des index accusateurs désignent Pierre, plongé dans l’ombre et le remords, cependant que le temps où il pouvait être fier de sa vie s’effondre. A gauche, le groupe des joueurs, absorbé par le jeu, tourne le dos à l’action où se joue le sort de l’apôtre.

Ribera. Le Reniement de Pierre

Des scènes de torture

Dans cette période, Ribera peint des toiles d’une âpreté, d’une cruauté saisissantes. Le Martyre de saint Barthélemy est un motif terrifiant de corps souffrant, disloqué et meurtri, que Ribera travaille en autant de variations folles, depuis la première commande pour le duc d’Osuna en 1616, jusqu’à la dernière version de 1644. Il semble fasciné par cette scène d’écorchement. Et moi spectatrice du supplice, j’éprouve une sensation épouvantable où se mêlent ce que je vois et ce que j’hallucine, où Ribera invite à rapprocher sadisme et masochisme jusqu’à ce qu’e’on ne puisse plus les distinguer.

Même scène d’épouvante tirée d’une autre histoire, celle du satyre Marsyas qui a ramassé la flute inventée par Athéna, a appris à en jouer et a osé provoquer Apollon qui le châtie de la plus atroce façon.

Au premier plan, le corps de la victime qu’un dieu écorche vivant coupe tout l’espace de la toile. La tête renversée vers le bas de la toile dans la posture d’un gibier montre un cri affreux. (Je ne sais pourquoi le détail des dents cariées ajoute pour moi à l’horreur de ce cri d’agonie).

Au-dessus, Apollon. Et il faut qu’Apollon soit beau et serein. Tranquille, enfonçant sa main dans la large blessure de sa victime (les membres du bourreau et de la victime dessinent un cercle d’épouvante qui les associe autant qu’il les oppose : le blanc corps du Dieu, le corps brun du satyre, les couleurs du ciel, le brun sombre de la terre).

Dans ces tableaux de mort, il y a à présent de grandes étoffes colorées qui se déploient. Violet pour Apollon, bleu et jaune pour Vénus, rouge pour Adonis

Vénus découvre Adonis, mort, étendu sur son grand manteau rouge… avant sa métamorphose en anémone

A partir de la fin des années 1630, la thématique s’apaise, tout en conservant quelque chose de grinçant. L’exposition met en valeur deux tableaux le Pied-bot conservé au Louvre et une Mujer Barbuda (Tolède, Fondation Medinaceli). La femme est pourvue d’une grande barbe noire. C’est une femme puisqu’elle allaite un nourrisson. Son mari se tient un peu à l’arrière comme saint Joseph derrière la Vierge. La toile est encensée par les commentateurs de l’exposition. Le Vice-Roi de Naples qui a commandité le tableau voulait sans doute représenter une « merveille » de la nature (un prodige étonnant). Aujourd’hui, on nous invite à voir que le handicap n’empêche pas la dignité d’une famille. Mais s’agit-il de handicap ou de fluidité des genres qu’incarne une Sainte Famille post Me too ?

Le Pied Bot, nous pouvons le voir au Louvre. Un petit mendiant infirme porte sa béquille avec l’assurance d’un soldat qui part faire la guerre. Son sourire irrésistible ne demande pas la pitié. Il montre la magnifique puissance de la vie.

Il faut donc voir Ribera, son respect des pauvres, des monstres, des estropiés… et se demander comment cette leçon s’accorde avec sa vision terrible d’un christianisme de martyrs.

Noël. Fête des grands-parents

La fête de Noël raconte une tout autre histoire qui cumule le symbolisme du retour de la lumière et l’accueil du renouveau incarné dans un petit enfant fragile. Je m’émerveille de l’invention chrétienne de Jésus dans sa crèche misérable qui inverse le symbolisme traditionnel du dieu des armées, massacreur des incroyants.

Cette année, la fête est encore plus précieuse : « Un enfant nous est né », comme le promettait Esaïe…. L’enfant de notre fils est une petite fille d’un an. Comme elle habite loin, nous ne sommes pas de ses familiers. Elle ne s’illumine pas dès qu’elle nous voit ; elle nous regarde d’un air sérieux et pour la faire sourire, je dois me livrer à toute sorte de pitreries.

A un an, elle a participé à la grande fête de la consommation en jouant gentiment avec tous ses cadeaux (trop, bien entendu) qu’elle attrape l’un après l’autre et dont elle cherche à comprendre le fonctionnement. Voici son premier xylophone, ses cubes à insérer dans une boite, ses petits livres dont elle repère les boutons capables de déclencher des chansons… elle s’intéresse aux rubans bolduc qui scintillent et s’entortillent joliment. Et moi, je m’émerveille de toutes ces premières fois. A présent, l’excès des Noëls contemporains m’indigne moins puisqu’il plaît à notre petite fille et à ses sœurs.

Ainsi passe la fête dans la fascination pour la rapidité avec laquelle les petits enfants s’humanisent et dans le plaisir de voir vivre des enfants sans la responsabilité de les éduquer. Noël, fête des grands-parents !

Lectures
Il n’y a pas beaucoup de livres sur l’amour des grands-mères pour leurs petits-enfants. Pierrette Fleutiaux, trop tôt disparue, en a écrit un très joli, Loli, le temps venu, paru en 2013 aux éditions Odile Jacob.

A la recherche des maisons rouges

Cette année, la brume froide a attendu pour se poser sur Paris, puis la ville a fini par retrouver le ciel gris de l’automne, comme si on avait besoin de ça alors que dure la guerre d’Ukraine, que s’envole l’inflation, que redémarre le Covid… et on pense inévitablement  à Aragon qui se désespérait après Baudelaire de ces gris terribles de l’automne :

« Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois… » Aurélien (ch 10)

Paris a des couleurs

Est ce par refus des longs mois sans soleil que quelques architectes ont bâti des bâtiments colorés ou par détestation de la sobriété bourgeoise ? Quand on parcourt seulement les avenues d’Haussman, on croit que la ville est entièrement grise, mais tout Parisien sait qu’on y voit davantage de couleurs qu’on l’imaginait. Je suis surtout sensible aux rouges et d’ailleurs je suis persuadée qu’il n’y a pas de meilleur anti-gris. Plein de langues l’affirment. Le rouge est la couleur par excellence en russe : la place Rouge de Moscou  (Krasny = красный, « rouge ») n’est pas une place révolutionnaire, mais une belle place (krassivy « красивый ») car la langue russe rapproche la beauté et la couleur rouge dont la plénitude réjouit tout un chacun.

Ce n’est pas si loin de l’espagnol qui utilise la même racine pour rouge et coloré, colorado. Le savant Michel Pastoureau explique la prépondérance du rouge par le fait que ce sont les pigments de la terre ocre-rouge que l’homme a su maîtriser en premier avec le noir du charbon de bois. Le rouge se retrouve dès la préhistoire, dans l’art paléolithique.

Pour lutter contre l’hiver, j’ai décidé de chercher les immeubles rouges dans les rues de Paris-la-grise.

Les briques tendres du début du 17e siècle

Les places royales sont plutôt roses. Ainsi la place des Vosges voulue par Henri IV avec ses façades de briques encadrées de pierres blanches.

Un des bâtiments de la place des Vosges depuis la rue de Birague

Un peu moins connu, l’hôpital Saint-Louis (1610) conçu par Claude Chastillon, l’architecte de la place des Vosges, avec sa cour carrée, entourée par des bâtiments de brique et de calcaire.

Hôpital Saint-Louis. Le même décor de briques et de pierres, signature du premier tiers du 17e siècle

Les habitations à loyer modéré (HBM) : la brique, la brique !

La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle sont de grands moments où les architectes ont travaillé avec la brique. Je commence par Hector Guimard. Agé de 27 ans, encore inconnu, il construit le Castel Béranger au 14, rue La Fontaine, entre 1895 et 1898. Ce fut le début de l’Art Nouveau dont les caractéristiques premières sonl mélange de matériaux briques, pierre, meulière, grès flammés, fer forgé et les courbes florales.

Castel Béranger, Guimard. 14 rue Jean-de-La-Fontaine, 16e. La cour intérieure

L’immeuble est aussi la première réalisation à loyer modéré et il est remarquable que l’architecte s’y installe (combien d’architectes vivent aujourd’hui dans les HLM qu’ils dessinent ?).

C’est surtout dans les années 1920 à 1939 qu’on édifie des immeubles habitables par des couches populaires, (aujourd’hui vendus à prix d’or) qui faisaient une ceinture rose, beige, brune près des boulevards des Maréchaux. 40 000 logements furent construits et 120 000 personnes ont pu quitter leurs masures des fortifs et des banlieues proches. On trouve aussi ces HBM dans quelques espaces disponibles du centre-ville.

La brique s’est imposée parce que c’était un matériau économique, mais les architectes retrouvaient leur liberté dans les détails : ils ont donné un rythme à leurs façades en jouant des contrastes de couleurs:

Square Delormel (14e) : jaune, rouge, jaune
101 boulevard Jourdan (14e)

Ils ont dessiné des encorbellements dignes de palais :

… ajouté escaliers et loggias

115 boulevard Jourdan

La brique n’était pas réservée au petit peuple. Au hasard des promenades voici, en face du cimetière du 14e arrondissement, le 21-23 rue Froidevaux. Georges Grimbert a dessiné cet immeuble en 1929.

21-23 rue Froidevaux

Ce bâtiment possède de larges baies vitrées, sur trois étages, qui éclairaient des ateliers occupés par des artistes dans l’entre-deux-guerres. Autour des fenêtres la brique laisse place à des mosaïques.

L’Institut d’Art et d’archéologie, 3 rue Michelet : du béton et des briques à la mauresque

L’Institut d’Art et d’archéologie est un édifice étonnant construit entre 1925 et 1928 afin d’abriter l’immense bibliothèque d’histoire de l’art du couturier Jacques Doucet, ainsi que des salles de cours pour les étudiants en art et histoire de l’art de l’Université de Paris. Jacques Doucet, a su engager pour sa bibliothèque Breton puis Aragon avec qui la collaboration durera jusqu’à l’entrée d’Aragon au parti communiste.

Aujourd’hui, le jardin de l’Observatoire est tout nu et ne cache rien de la large façade de style « mauresque » de Paul Bigot. Je ne sais de cet architecte normand que ce qu’en dit Wikipédia, un érudit qui a réalisé un grand plan de Rome au 4e siècle et qui s’est spécialisé dans les monuments funéraires. Mais qui sait quels rêves habitent un architecte, le soulèvent au-delà du destin d’un concepteur de monuments aux morts et fait qu’on regarde encore son énorme palais de briques sombres ? Bien sûr, il y a les briques romaines qui ont bâti la Rome de l’Empire, mais d’où lui viennent les flammèches du haut du mur qui font penser, dit-on, à l’architecture musulmane sub-saharienne ?

Institut d’Art et d’Archéologie. Rue Michelet
Institut d’Art et d’archéologie. Entrée rue Michelet

Aujourd’hui, je cherche les immeubles dont le rouge est plus agressif.

Il y a belle lurette que l’immeuble déguisé en pagode par  M. Loo en 1926 ne fait plus scandale. Ses couleurs d’un rouge sombre chaleureux illuminent la rue au grand plaisir des passants.

La Pagode de Monsieur Loo rue de Courcelles

Je saute presque un siècle pour arriver à l’immeuble Garance du ministère de l’Intérieur au 18-20 rue des Pyrénées. Son côté rouge brillant est un peu estompé par les nuances des lattes, amarante, Bordeaux, framboise, et bien sûr le rouge garance qui lui donne son nom. Que penser cependant du matériau pauvre, et du dessin moitié jeu de cubes, moitié paquebot prêt à quitter le rivage, en l’occurrence le garage de la RATP qui précédait les bureaux du ministère et qui est dissimulé au sous-sol. On ne sait pas comment le bâtiment va vieillir.

20 rue des Pyrénées. Le Garance

Rue Antoine Bourdelle, les murs stridents d’une école de commerce vont du rouge  au jaune poussin.

Ecole de commerce de la rue Bourdelle 14e
Ecole de commerce (IStec) Paris 15e

Dans le 15e, près de la statue de la Liberté, on ne peut manquer l’hôtel Novotel Paris Tour Eiffel construit en 1976 (ex-Hôtel Nikko) et sa célèbre façade en damier :

Hôtel Novotel. Paris 1976

Voici l’inévitable immeuble du 31-33 rue de la Glacière. Rouge coquelicot, sans le moindre encadrement qui pourrait atténuer un peu ce rouge terrible.

31-33 rue de la Glacière

Je termine par un souvenir. Entre 2004 et 2018, un musée imaginé par Antoine de Galbert a présenté de grandes collections privées d’Art contemporain boulevard de la Bastille. Sa « Maison rouge » a définitivement fermé ses portes le 28 octobre 2018. Bien sûr, on n’aimait pas tout, mais c’était passionnant de découvrir les coups de cœur de vrais collectionneurs qui suivaient des artistes parce qu’ils aimaient leur travail et non pour faire de bonnes affaires.

La Maison Rouge, c’était mieux avant (photo Cristina Appel)

https://www.catherinedormoy.com/fr/home/projets/14-logements-sociaux-1238.html

Michel Pastoureau, 2016, Rouge. Histoire d’une couleur, Paris, Seuil.

Wikipédia, Paul Bigot,

https://passagedutemps.com/tag/pagode-du-48-rue-de-courcelles/

Boulevard Voltaire

De Nation au Bataclan

Voilà un boulevard où j’allais rarement. La longue ligne droite d’une des percées haussmanniennes m’attirait moins que Saint-Antoine et ses anciennes cours et passages qui gardent quelque chose de l’atmosphère du temps où l’on fabriquait encore des meubles à Paris.

Le boulevard Voltaire, inauguré en 1862 sous le nom de boulevard du Prince-Eugène, avait été conçu pour contourner le centre par la place de la République et faciliter le passage de la troupe, trop facile à bloquer sur le boulevard Saint-Antoine. Zola évoque dans La Curée l’ampleur des destructions de ce vieux coin de Paris, les bâtisses éventrées, les pauvres logis détruits, et avec eux les existences anéanties des ouvriers que la spéculation rejetait vers les faubourgs.

Rue des Immeubles Industriels

Mais en ces temps de confinement, toute balade est propre à prendre et c’est d’abord l’occasion de repasser par la rue des Immeubles industriels dont les façades parfaitement alignées sont assez séduisantes. Un architecte, Emile Leménil, a édifié en 1877 dix-neuf immeubles identiques pour y loger des ouvriers au-dessus du rez-de-chaussée et de l’entresol, destinés aux activités artisanales et industrielles. L’ensemble est élégant avec des horizontales qui se prolongent tout le long de la rue en lignes de fuite, les verticales des colonnes de fonte et les mansardes qui rythment le dernier étage. Une machine à vapeur située au sous-sol d’un bâtiment du milieu de la rue, fournissait l’énergie, distribuée aux 230 ateliers qui occupaient jusqu’à 2 000 personnes. Les deux côtés étaient desservis grâce à un tunnel situé au niveau du 2e sous-sol. À l’époque, la plupart des artisans étaient des ébénistes ou des fabricants de meubles.(Wikipédia). Cette opération (plutôt rare à l’époque y compris par son souci du confort des logements pour des ouvriers) a reçu une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878.

Le boulevard Voltaire est moins vide que la semaine dernière et le feuillage duveteux des platanes a fait place à une ombre vert foncé. Pendant que nous sommes enfermés, le printemps avance inexorablement. Plus qu’une semaine !

Rue Voltaire

Plus qu’une semaine avant quoi, puisqu’on nous le répète chaque jour le 11 mai n’est que la date d’une timide reprise du travail, si nous sommes sages, si nous continuons à nous éviter comme avant !

Quand il n’y a rien de spécial à regarder, on regarde les boutiques : celle du quartier juif consacrée aux arts de la table, avec des chandeliers à neuf branches, des verres à kiddouch et leurs soucoupes en métal argenté, des napperons, des plateaux…

En face, une boutique de confiseries, « Dragées d’amour », non loin de la vitrine du dératiseur qui promet de débarrasser les clients des souris, pigeons, punaises, cafards, rats et mouches. Quand on s’approche, on peut voir les dessins des insectes comme dans les planches réalistes des écoles primaires d’antan.

Le Dératiseur. 131 bl. Voltaire

De temps à autres, de belles portes de fer forgé, comme celle du 224 qui servait d’entrée à une entreprise de spiritueux, en particulier d’absinthe, créée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans, dans le Doubs.

Cusenier. L’Absinthe oxygénée
N° 224. Fabrique et siège de la Société Cusenier

Aujourd’hui, c’est un espace de coworking. Partout on trouve les traces d’un passé artisanal, industriel qui s’est évaporé, remplacé par des bureaux, par des boutiques dédiées au soin du corps, fitness, coiffure, optique, pharmacie, laboratoires, par des restaurants, des cafés, des pâtisseries.

Au 201, un immeuble construit en 1882 fait le coin avec la rue Alexandre-Dumas. Du côté de cette rue se trouve un médaillon de l’écrivain, et au-dessus, la liste de ses œuvres principales (comme si on avait voulu mesurer à la toise sur ce mur la croissance du génie).

Médaillon d’Alexandre Dumas et liste de ses oeuvres

Alexandre Dumas possédait un hôtel particulier (malheureusement détruit) dans cette rue.

Le boulevard est aussi le lieu de toutes les expressions. Dans un passage, on trouve ce collage signé Levalet représentant un personnage entouré de triangles mystérieux.

Pourquoi le jeune homme agite-t-il cette forme triangulaire ? Est-il un Franc maçon ? Qu’est-ce que ce cochon-tirelire, lui aussi orné d’un triangle ? Et que signifie cette coiffure en forme de fez ?

Aux balcons çà et là, des syndicalistes rappellent qu’il ne suffit pas d’applaudir les médecins à 20 heures et qu’il faut de l’argent pour l’hôpital.

Rue Frot

Sur les trottoirs, entre des slogans politiques, des petits moments de poésie sentimentale.

Dans le 11e, les animalistes prospèrent. C’est tout de même assez curieux en ces temps de pandémie qui rappellent (certes de loin) la peste, de voir des murs couverts d’affiches appelant à la mobilisation en faveur des rats. Paradoxe : on s’alarme du mélange hommes, chauves-souris, pangolins responsables du coronavirus, mais on redécouvre avec bonheur les animaux sauvages qui s’aventurent dans les rues de Paris. Cet amour s’étend plus rarement aux rats. Là, je découvre qu’il est couplé avec l’écriture inclusive, décidemment, marqueur du nouveau progressisme. Ordinairement réservée aux personnes humaines, la marque de genre est ici étendue aux rats, rates, rotons et autres ratonnes !

Affiche animaliste

Un peu plus haut les flèches de Saint-Ambroise et le jardin Truillot que la mairie a récemment ouvert. Il est évidemment fermé en ce moment.

Saint-Ambroise (et le jeune homme au masque)
Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Au n° 50, à l’angle de Voltaire et de Richard Lenoir, nous arrivons à la salle de spectacle du Bataclan, aujourd’hui inséparable du souvenir d’un massacre djihadiste. La salle, construite dans le style des pagodes chinoises par l’architecte Charles Duval en 1864 s’appelait à l’origine Le Grand Café Chinois-Théâtre Ba-ta-clan. par référence à Ba-ta-clan, une opérette d’Offenbach.

Au Bataclan

Au Ba-Ta-Clan, eut lieu la première revue en 1883.  Le chanteur Paulus rachèta l’établissement en 1892. Aristide Bruant et Buffalo Bill s’y produisirent. En 1912, l’écrivaine Colette  participa à la revue Ca grise avec une pantomime La Chatte amoureuse.

Mistinguett et Maurice Chevalier s’y produiront aussi.

En 1952, une nouvelle salle de dimension plus modeste (1350 fauteuils) est inaugurée après un incendie.  Du café chinois d’antan il reste encore quelques têtes de dragon stylisées clouées sur des décors géométriques aux harmonies roses et jaunes.

Tête de dragon au Bataclan

Désaffecté un moment, le théâtre plaisait à nouveau à la jeunesse quand eut lieu un attentat terroriste massif le 13 novembre 2015.  90 personnes venues pour entendre un concert du groupe Les Eagles of death Metal sont mortes, assassinées par trois malfrats minables qui s’étaient racheté une identité en faisant la guerre à la société qui les entourait.

Depuis, le public est revenu, pour l’aura de la salle et avec le sentiment de défendre son droit à l’insouciance..

Nous avons dépassé notre kilomètre de balade depuis longtemps. Allez, il faut rentrer. Nous n’avons pourtant pas « épuisé la description du boulevard », comme aurait dit Pérec. Juste noté ce qui attirait nos regards et le banal boulevard Voltaire s’est transformé en un breuvage magique où flottent de minuscules grumeaux de temps.

Cinquante jours

Trop, disent les mails à présent…

« Je suis très déprimée »

« Ici, le moral est au plus bas »

« Il vaut mieux que je ne  parle pas de mes états d’âme, pas réjouissants »

« J’ai la certitude que tout va se dégrader. Les petits plaisirs de la vie, les restaurants, les cinémas, les diners avec les amis qui vont maintenant se méfier les uns des autres. »

Jusqu’au voisin que j’ai rencontré dans le couloir qui mène au local des poubelles. En pantoufles pour la première fois depuis que nous nous croisons, il m’a dit : « je suis triste. Le pire, c’est que je ne vois pas bien la suite ».

Au début, nous avons vanté le recul que permet l’arrêt de la vie agitée qu’on menait. On a dit que ce temps de retrait allait nous rendre créatifs.

On s’est mortifiés de ne pas vivre à 5 dans des logements insalubres et trop petits. On a eu honte d’avoir des rentrées d’argent régulières parce qu’on était des retraités. On a pensé aux personnes plus vulnérables que nous et on a trouvé qu’on avait la chance de ne pas être seuls et de nous aimer. Bien sûr, notre réclusion luxueuse n’avait rien à voir avec les souffrances d’Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits.

On aurait voulu dire. « Le virus, on s’en fiche, on préfère la vie à la santé, mais on nous répétait qu’il fallait être sages pour que les médecins puissent tenir. On nous disait que la seule grandeur dont nous étions capables à présent était de nous protéger »

Pour nous occuper, nous avons regardé et retransmis ce que nous recevions, des histoires drôles, des caricatures drôles, des vidéos drôles, des vidéos jolies et des chansons émouvantes. Deux mois après le début du confinement les histoires tournent encore en boucle… « Tu l’as celle de la femme qui part faire les courses avec son mari ? Au retour, ils enlèvent leurs masques… et Zut ! C’est pas lui. Moralité. Faites attention ! » On nous avait recommandé de relire les livres qui parlent d’épidémies, d’effondrement du monde, de prison et de solitude. Amazone a livré des milliers de La Peste, de Le Hussard sur le toit, de L’Amour au temps du choléra. Les délicats mentionnaient Voyage autour de ma chambre. On ne voulait pas utiliser Amazone et on avait attendu que la libraire puisse recommencer à travailler

On avait envoyé des poèmes de confinement, amorcé des journaux de confinement. On avait surabondamment utilisé WhatsApp, apprivoisé Zoom et communiqué avec le monde entier, tout en déplorant de confier nos données à on ne savait quelles multinationales.

Ce qui était étrange, c’est que le confinement actuel n’était pas si différent de notre vie habituelle. Lecture, écriture, cuisine… Nous avions même le droit de nous balader autour de notre immeuble.

On savait que la vie reprendrait mais on disait «  Nous resterons fragiles et apeurés longtemps ». Les amis écrivaient : « Et la vie nouvelle, tu y crois toi ? ! »

Et pourtant, on s’agaçait du pessimisme chronique des Français de leur défiance vis-à-vis d’un Etat dont ils attendaient pourtant à peu près tout. Au petit déjeuner, on discutait de la complicité de la presse qui accentuait le mélange de colère et de catastrophisme de la population, sans nous rendre compte qu’à l’abri dans notre appartement, nous aussi nous râlions et nous accusions.

Daniel Defoe avait écrit 278 ans avant : « Toutes choses reprirent leur cours peu désirable, redevenant ce qu’elles étaient auparavant ».

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand