Le Kremlin (Moscou 5)

Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).

Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.

Chrétienté orthodoxe et pouvoir

Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.

Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »

Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB

Une muraille italienne

Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.

La Tour de la Trinité

Place des Cathédrales

Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.


Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais

Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris.  On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?

La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints. 

Eglise de la Déposition de la Robe de la  Vierge

A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.

Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.

Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.

La vieille galerie Tretyakov (Moscou 4)

Nous restons peu de jours. Or, en 2017, nous avions vu une partie de la collection de Sergueï Chtchoukine à Paris où nous ne manquons pas d’impressionnistes, de Matisse et de Picasso. En revanche, nous ne connaissons pas l’art russe. Pour nous, entre Roublëv et Kandinsky, il n’y avait personne. Aussi, nous optons pour la galerie Tretyakov du nom du généreux amateur d’art qui a donné sa collection à sa ville en 1892. Ce musée en contient au moins deux, les salles consacrées aux icones et celles qui portent sur la peinture des 18e et 19e siècles.

L’art des icônes

Notre visite commence par  les icônes apparues en Russie au 12e siècle, avec la religion orthodoxe. Les couleurs qui sont restées brillantes et intactes sous la couche d’huile de lin sont dans l’ensemble d’une harmonie chaude et simple.

Plus étonnant par rapport à mes vagues clichés sur les images mystiques, le côté surtout décoratif de certains détails comme dans cette icône où le plaisir de superposer chevaux et casques pointus est évident.

Tretiakov. Icône du Signe de la Vierge. Détail (15e siècle)

L’icône de la Trinité (peinte vers 1410) est une des icônes célèbres d’Andreï Roublev dont le sujet est l’hospitalité offerte par Abraham à trois archanges, mais dont la composition, qui multiplie les parallèles avec le Nouveau Testament, représente l’unité de La Trinité et une méditation sur ce que signifie l’Eucharistie.

Tretiakov. Roublëv. La Trinité

La sérénité qui caractérise la scène se retrouve dans beaucoup d’images, en particulier dans la représentation du Christ, qui est ma préférée. Ce Christ est peint sans souci des proportions, son cou est « trop » puissant, son nez « trop » étiré », le bas de son visage immense. Les couleurs se fondent dans l’ôcre du fond.

Tretiakov. Roublëv. Le Christ

Et pourtant le visage rayonne ; il est étonnamment apaisé (apaisant ?).

Peintres réalistes ; les Ambulants

L’essentiel du musée est consacré à la peinture du 18e au 20 e siècle. Trétyakov était un autodidacte, c’est peut-être pour cela qu’il a été capable de soutenir les peintres qui voulaient rompre avec les sujets mythologiques de l’Académisme. Je m’ennuie cependant devant la peinture de genre qui a l’air de sortir de vieilles demeures provinciales, même si parfois le regard critique du peintre retient. Une des œuvres les plus connues de Fedotov qui date de 1851 et s’intitule Fiançailles d’un major ressemble à une nouvelle misogyne de Tchekhov. Tout y est : la fille minaude en robe de mariée ; le futur mari s’ennuie à la porte. Il l’a sûrement épousée pour sa dot. Le père à l’arrière-plan, en sobre costume de marchand, est la clé de ce mariage d’argent.

Tretiakov. Fedotov. Le Mariage du major

Les Russes ont l’air d’adorer Vassily Ivanovitch Sulikov (1848-1916), un peintre d’histoire. Ils vous racontent l’Exécution des Streltsy qui se sont rebellés en 1698 contre le tsar Pierre alors que ce dernier se trouvait hors de Moscou. Quand Pierre revint, il les punit sévèrement, coupant même personnellement la tête de certains d’entre eux…. Cette peinture est connue de tous, comme chez nous Bonaparte au pont d’Arcole, ou Le Radeau de la Méduse. Voici La Boyarine Morozova, arrêtée en 1671 parce qu’elle soutenait le mouvement des vieux croyants (Elle tient deux doigts levés, montrant ainsi l’ancienne forme du signe de la croix).

Tretiakov. Sulikov. La Boyarine Morozova

A côté de la grande fresque aux multiples personnages, quelques esquisses permettent d’apprécier le talent de portraitiste de Sulikov.

La Boyarine Morozova. Esquisse

Des visiteurs contemplent les héros slaves peints par  Viktor Vasnetsov… A vrai dire, ison art rappelle l’art des illustrateurs de contes… mais on ne plaisante pas avec des figures tutélaires de l’histoire russe !

Mes peintres préférés sont les « ambulants ». En 1860, douze peintres rompent avec l’idéalisme classique et rejoignent le mouvement réaliste européen à peu près à l’époque où les musciens créent le groupe des cinq autour de Rimsky-Korsakov. Cette rupture est guidée par un projet politique libéral. Les artistes veulent émanciper le  peuple, développer sa conscience critique. Le nom de peintres ambulants provient du nom de la « Société des expositions artistiques ambulantes, créée en 1870,  qui organise des expositions itinérantes, dominera la vie artistique pendant une trentaine d’années.

Parmi eux, Vassili Perov est un des plus critiques. Il a peint une troïka, c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Dans son tableau, trois enfants remplacent les chevaux et qui tirent d’énormes barils dans le froid de l’hiver.

Tretiakov. V. Perov. La Troïka

Bien qu’il ait été un peintre officiel de l’armée, Vassili Verechtchaguine représente la guerre dans toute son horreur dans Les Vaincus : les autorités (le sabre et le goupillon) contrastent violemment avec les pauvres morts laissés sans sépulture. La peinture est au service de la protestation humaniste.

Tretiakov. V. Verechtchaguine. Les Vaincus

J’ai surtout aimé la peinture de paysage. Chichkine montre avec une technique minutieuse, la terre gorgée d’eau, de mousses blanches épaisses, les grands troncs de simples résineux formant une forêt profonde qui mène vers l’obscurité. Dépassant l’illusion référentielle, il suggère un lieu où le temps ne passe pas ou bien c’est un autre temps. L’espace qu’on devine illimité se prolonge autour de l’image.

Tretiakov-Ivan-Ivanovitch-Chichkine

Avec Ivan Konstantinovitch Aïvazovski, peintre de la mer, le hors cadre entre à nouveau dans le cadre du tableau. J’aime la hardiesse avec laquelle sa représentation de la Mer Noire s’en tient au jeu des vagues dans une mer sans limite. La ligne à l’horizon, presque imperceptible, ne pèse rien par rapport à la représentation des forces de la nature.

Tretiakov. Aisavovsky. Orage sur la mer Noire 1881

Savrassov s’attache aux jeux de lumière dans de simples hameaux.  L’ombre projetée d’une église, la présence des corbeaux, viennent donner un sens un peu plus complexe à ses tableaux.

Tretiakov. Savrassov. Les Freux sont de retour

Je découvre aussi Philippe Maliavine, créateur d’une série intitulée « Floraison de femmes russes ». Né en Russie, il est mort à Nice en 1940. Je n’ai vu d’abord que ses couleurs éclatantes et j’ai cru pénétrer dans une salle de peintures abstraites, mais vers le haut du tableau émergent les visages des paysannes.

Tretiakov Philippe Maliavine. Tourbillon.Détail

Grabar fait sentir en une toile ce que représente l’éveil de la nature pour les Russes.

Tretiakov Grabar. L’Azur de février

Ses bouleaux encore plongés dans l’hiver annoncent le retour à la vie.

Un tour du centre-ville avec Sacha. (Moscou 3)

Les étoiles rouges et la modernité

Le guide, Sacha, est bien intéressant et d’abord par son analyse qui oblige à penser le mélange complexe de détestation de la catastrophe stalinienne et d’entrée dans la modernité, liée pour beaucoup à la Révolution. Il évoque sa mère, fille de paysans qui a été « extirpée du Moyen Age et propulsée au 20e siècle » et son impression de rêver éveillée quand elle ouvrait le robinet pour avoir de l’eau chaude. Qu’importe si les immeubles étaient gris et d’une monotonie désespérante !  Ce récit me rappelle les amis qui avaient connu le début de la cité de Sarcelles. Ils étaient venus là par choix : les grands ensembles étaient pour ces enfants d’après-guerre la possibilité d’être logés confortablement. Des comités d’habitants dynamiques organisaient la vie. Le travail ne manquait pas. C’étaient des années passionnantes dont mes amis avaient la nostalgie.

Quel que soit le bilan de l’URSS, Sacha n’oublie pas que, 12 ans après la guerre, Gagarine, petit-fils d’un serf, a conquis le cosmos.

La Grande Guerre Patriotique

Il évoque lui aussi le patriotisme qui est d’abord la fierté d’avoir tenu devant les Allemands. Hitler est arrivé aux portes de Moscou, mais s’est cassé les dents devant la résistance acharnée des Russes. L’Occident pour des raisons de guerre froide a davantage célébré l’aide américaine, mais pendant « La Grande Guerre Patriotique », on estime à 26,6 millions les pertes russes, dont plus de 13 millions de soldats, alors que les Américains ont perdu environ 130 000 hommes sur le front de l’Ouest. Les historiens disent d’ailleurs que le tournant de la guerre a eu lieu à Stalingrad quand les Allemands ont levé le siège de la ville après 900 jours.

En France, il y a dans les moindres villages, des monuments aux morts de 14-18 (le pays encore exsangue a peu résisté en 39-45). A Moscou, on célèbre la victoire de 1945. Tout près de l’hôtel, on voit d’ailleurs un tank qui commémore l’héroïsme de la Russie.

Près de la station de métro « Les Champs d’octobre », un tank de la dernière guerre. Photo Myriam Halimi

Tout est occasion de se souvenir. Dans une des rues du centre, je ne sais plus laquelle, les façades des bâtiments sont revêtues du granite que les nazis persuadés de conquérir la Russie voulaient utiliser pour édifier un monument à leur victoire et ce granite récupéré est une petite revanche. Bref, les Russes célèbrent le sacrifice et et l’héroïsme. Comment critiquer ce discours alors que chaque famille pleure encore un proche ?

Sasha croit à l’esprit des peuples et même si on peut appeler ça des clichés, ils sont suggestifs. Il dit : « les Russes sont capables de travailler pour accumuler de l’argent qu’ils vont dépenser en une nuit, capables de boire comme des trous, et puis de plonger tout à coup dans des rivières glacées… Ils sont comme ça les Russes. Ils ont une énergie folle qu’ils mettent dans des entreprises folles. » Alors, il nous a raconté l’histoire de la rue Tverskaïa qu’on avait voulu élargir de trente mètres en conservant des immeubles « constructivistes ». Qu’avait-on fait ? On avait déterré les fondations, installé des rails sous les constructions qu’on avait pousséss lentement jusqu’à leur nouvel emplacement. Incroyable ! – « Comment les ingénieurs savaient-ils que ça marcherait ? »  « Ils ne savaient pas, mais ils ne savaient pas non plus que ça ne pouvait pas marcher. C’est pourquoi ils l’ont fait ».

Après un nouveau tour du centre, une traversée du Goum, un arrêt sur la place Rouge, nous allons au parc Zaradié

Le nouveau parc Zaradié 

Le temps s’est éclairci quand nous arrivons au parc, ouvert à l’occasion du 870e anniversaire de la capitale. Il est situé à côté de la place Rouge, sur le quai de la Moscova et il s’étend sur plus de dix hectares, à la place de l’ancien hôtel Rossia – un hôtel qui pouvait  héberger 5 300 personnes conformément au gigantisme des années d’après-guerre.  Le jardin qui lui a succédé abrite une grotte de glace, des restaurants, une salle de concert et un amphithéâtre à ciel ouvert. Un pont en forme de boomerang surplombe la rivière Moskova.

Parc Zaradié. Le petit bois de bouleaux

Des plaques de neige qui n’ont pas fondu permettent de se représenter combien était magique la Russie des hivers d’avant le réchauffement climatique dans la blancheur de la neige et la blancheur du tronc des bouleaux.

Parc Zaradié. Vue sur une des sept soeurs

Plus loin, sous un ciel d’orage très noir, c’est le contraste des couleurs ternes d’une des sept tours monumentales, et des zones touchées par la lumière, les plaques de neige, les reflets éblouissants sur la Moskowa, les croix des églises.

Parc Zaradié

Tout s’assombrit à nouveau. Bien que les églises peintes, qui rappellent notre Moyen Age, ne doivent sans doute rien au manque de lumière, leurs couleurs compensent un peu le gris d’un Moscou, pluvieux, gigantesque et sans publicité.

Une semaine à Moscou (1)

Le Voyage de la chorale Glinka

Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.

Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »
La chorale de Moscou
La chorale du Palais Khorochevo
Choeur Glinka

Une famille retrouvée après quatre générations

J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)

Moscou : quelques chiffres

J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.

L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »

« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »

Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).

Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié

Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.

Un petit tour sur la place Rouge

Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.

Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.

Hôtel Metropol (photo JMB)
La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol

En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…

Rue Nikolskaya

Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).

Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia

Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.

Cour du n° 8
Cour du n° 8 de la rue Nikolskaya
L’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya

Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.

Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?

Valentino et Lénine

Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.

La Fontaine du Goum

Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.

La Patinoire de la place Rouge

A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions

Saint-Basile

Saint Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan  le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.

La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ». Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un  royaume.

Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.