L’étrange mausolée de Joseph Sec (1715-1794) à Aix-en-Provence

Au Nord d’Aix-en-Provence, il y a un monument fascinant. Les touristes n’y vont guère car il est situé au 8 rue Pasteur, du côté extérieur de l’enceinte de la vieille ville, loin des boutiques élégantes, entre un parking et des cafés un peu défraîchis. Pourtant je crois qu’en France, c’est le seul  édifice de cette importance dédié à la LOI.

Il a été bâti et orné de statues pendant la Révolution française par Joseph Sec qui en a fait son tombeau. Le grand historien jacobin de la Révolution française, Michel Vovelle, qui était aussi un spécialiste des attitudes collectives devant la mort au 18ème siècle, a reconstitué sa vie dans sa complexité.

Eléments de biographie

Joseph Sec naît en 1715 dans une famille de paysans aisés (on les appelait « des ménagers » par opposition aux « travailleurs » obligés de se louer pour vivre). Le père de Joseph Sec était un ménager de petite envergure qui possédait une douzaine d’hectares. Joseph fait son apprentissage chez un menuisier aixois, devient maître- menuisier et très vite marchand de bois. Il est alors accusé par des confrères d’accaparer les bois flottés des Alpes à leur arrivée aux ports de la Durance. Pour l’essentiel cependant, sa fortune lui vient de la construction d’une partie du quartier nord de la ville d’Aix. A sa mort, il fait partie de la bonne société de la ville. Il laisse 100 000 livres de capital  et 17 maisons et immeubles dont une auberge, un grenier à sel, ses ateliers et des maisons avec cour et jardins. C’est là qu’il a fait bâtir son tombeau.

Or, ce notable participe à la Révolution au côté des Jacoobins. En 1792, son nom est indiqué comme scrutateur lors d’un vote pour demander que sa section soit rebaptisée section des Piques « qui ont merveilleusement servi à épouvanter les tyrans ».

Tout devait captiver Michel Vovelle dans l’histoire de cet homme qui n’a laissé aucune trace écrite personnelle et dont la vie pose l’énigme d’une triple appartenance. Il a été pénitent gris membre d’une confrérie qui faisait l’aumône aux pauvres et leur rendait les honneurs funèbres. Il a sans doute appartenu à une loge maçonnique et il sera jacobin pendant la Révolution se sentant assez homme du peuple pour se dresser contre « les tyrans ». Son monument témoigne de cet étonnant syncrétisme.

Arrière du monument. Avec une statue de St Jean Baptiste

Un monument qui célèbre la loi

Son monument célèbre l’alliance des lois divines révélées par Moïse et des lois humaines. Il est dédié à la municipalité.

L’an IVme de la liberté 1792 le 26 février monument dédié à la municipalité de la ville observatrice de la loi par Joseph Sec.

(On remarque que Joseph Sec date le début de la liberté de 1789 et non de la proclamation de la République comme c’est l’usage officiel). Sur la façade du côté de la rue, Thémis, la déesse de la justice, est au sommet d’une forme pyramidale, puis vient Moïse tenant les tables de la loi, encadré par les allégories de l’Afrique, et de l’Europe. L’Afrique est un esclave qui vient d’être libéré.

L’Afrique libérée

Sa statue est accompagnée de ce cartouche :

Sorti d’un cruel esclavage
Je n’ai d’autre maître que moi
Mais de ma liberté, je ne veux faire usage
Que pour obéir à la Loi

L’Europe, déjà libre, affirme :

Fidèle observateur de ces lois admirables
Qu’un Dieu lui-même a daigné nous dicter
Chaque jour à mes yeux elles sont plus aimables
Et je mourrai plutôt que de m’en écarter

Pour le reste, la symbolique me reste obscure, même si elle semble célébrer les progrès de l’humanité (et de Joseph Sec ?)

Les 7 statues du jardin

Le jardin comporte sept grandes statues abritées dans des niches. Elles représentent des personnages de l’Ancien Testament. Ces sculptures, ont été réalisées par Pierre Pavillon, un bon sculpteur provençal au style baroque un peu archaïsant, pour orner la chapelle des Messieurs du collège des Jésuites. Après l’expulsion des Jésuites, la ville d’Aix les met en vente. Joseph Sec les rachète et les déplace dans le jardin du monument.

Noé
David se réjouit de sa victoire sur Goliath

Figurent aussi quelques statues de femmes fortes, Myriam la prophétesse, sœur ( ?) de Moïse et surtout Yaël qui tue le général de l’armée des Cananéens en lui enfonçant un pieu dans la tête alors qu’il était endormi dans sa tente.

Le meurtre de Siséras par Yaël

Tout le monde connaît Judith et Holopherne, mais qui connaît Jael (ou Yaël) et Sisera ? Elle est célébrée dans un cantique frénétique de la prophétesse Déborah dont j’ai découvert qu’elle était Juge (une femme juge dans cette société patriarcale ??) et qu’elle menait l’armée d’Israël (Juges 5.24) :

Bénie entre toutes les femmes soit Yaël,
L’épouse de ‘Heber le Kénite,
Au-dessus de toutes les femmes dans la tente elle sera bénie…
À ses pieds il tomba, il s’écroula, il s’étendit :
À ses pieds il tomba, il s’écroula ;
Là où il tomba, il mourut…
Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Dieu ;
Mais que ceux qui T’aiment

Soient pareils au soleil avançant dans toute sa gloire.

Nous avons passé un moment dans le jardin, profitant des statues, (tout en nous inquiétant car elles sont peu protégées)… à rêver à Joseph Sec. Sa culture composite a été moquée. Par exemple, Paul Mariéton  raille un chef d’œuvre d’emphase, un monument de fatuité heureuse ( La terre provençale : journal de route (1894). Le distingué Félibrige n’a pas su voir le bond en avant accompli par ce fils de ménager qui s’autorisait à affirmer publiquement ses convictions « sans avoir fait le collège »… Un transfuge de classe, dirait-on aujourd’hui.

Vovelle Michel, 1975, L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec, éd. Édisud, Aix-en-Provence.

Vovelle Michel, 2003, Les folies d’Aix ou la fin d’un monde, éd. Le Temps des Cerises, Pantin.

Maral, Alexandre, 2003, Des jésuites d’Aix-en-Provence au monument Sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs, Bibliothèque de l’École des chartes   161-1  pp. 289-321, Des jésuites d’Aix-en-provence au monument sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs – Persée