De la République à la rue des Archives. Le Haut-Marais

Béranger

Lorsqu’on vient de la place de la République, et qu’on a pris le passage Vendôme, on arrive rue Béranger. La rue a reçu son nom du poète-chansonnier qui y est mort au numéro 5.

Pendant tout le 19e siècle, Béranger était considéré comme un des plus grands poètes et un martyr de la liberté plusieurs fois condamné sous Charles X (« Charles le Simple ») qui était sa tête de turc. Voici un exemple de ses vers, écrits dans la prison de La Force en 1828.  Dans 14 juillet, il se décrit gamin au spectacle de la prise de la Bastille, et rappelle la morale qu’en tire son grand-père :

Pour un captif, souvenir plein de charmes !
J’étais bien jeune ; on criait : Vengeons-nous !
À la Bastille ! aux armes ! vite, aux armes !
Marchands, bourgeois, artisans couraient tous. (bis.)
Je vois pâlir et mère et femme et fille ;
Le canon gronde aux rappels du tambour. (bis.)

Victoire au peuple ! il a pris la Bastille !
Un beau soleil a fêté ce grand jour,

                A fêté ce grand jour e. (bis.)

Enfants, vieillards, riche ou pauvre, on s’embrasse.
Les femmes vont redisant mille exploits.
Héros du siège, un soldat bleu qui passe 
Est applaudi des mains et de la voix.
Le nom du roi frappe alors mon oreille ;
De Lafayette on parle avec amour.
La France est libre et ma raison s’éveille.
Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                A fêté ce grand jour.

Le lendemain un vieillard docte et grave
Guida mes pas sur d’immenses débris.
« Mon fils, dit-il, ici d’un peuple esclave,
« Le despotisme étouffait tous les cris.
« Mais des captifs pour y loger la foule,
« Il creusa tant au pied de chaque tour,
« Qu’au premier choc le vieux château s’écroule.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« La Liberté, rebelle antique et sainte,
« Mon fils, s’armant des fers de nos aïeux,
« À son triomphe appelle en cette enceinte
« L’Égalité, qui redescend des cieux.
« De ces deux sœurs la foudre gronde et brille.
« C’est Mirabeau tonnant contre la cour.
« Sa voix nous crie : Encore une Bastille !
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« Où nous semons chaque peuple moissonne.
« Déjà vingt rois, au bruit de nos débats,
« Portent, tremblants, la main à leur couronne,
« Et leurs sujets de nous parlent tout bas.
« Des droits de l’homme, ici, l’ère féconde
« S’ouvre et du globe accomplira le tour.
« Sur ces débris, Dieu crée un nouveau monde.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour. »

De ces leçons qu’un vieillard m’a données,
Le souvenir dans mon cœur sommeillait.

Mais je revois, après quarante années,
Sous les verrous, le Quatorze Juillet.
Ô Liberté ! ma voix, qu’on veut proscrire,
Redit ta gloire aux murs de ce séjour.
À mes barreaux l’aurore vient sourire ;
Un beau soleil fête encor ce grand jour,
                Fête encor ce grand jour.

En quête de vieux hôtels particuliers.

Aux 3, 5 et 5 bis, l’école primaire Béranger et le collège Pierre-Jean-de-Béranger sont installés dans les hôtels Peyrenc de Moras et de la Haye, vendus par la suite à Bergeret de Frouville. Les portes cochères monumentales datant du 18e siècle et repeintes à la couleur vert bleu de la modernité rappellent l’importance de ces demeures privées.

Porte de l’école Béranger

Mais les portes closes ne s’ouvrent que pour les élèves. Comme je ne peux pas parler de ce que je ne vois pas, je vais raconter ce que j’ai lu de la famille d’un des propriétaires, Peyrenc de Moras. Je trouve qu’il a un nom magnifique, ce Peyrenc de Moras, même si ce nom s’explique par l’achat des terres de Moras qui a permis à Peyrenc de mettre une rallonge à son patronyme.

François Marie Peyrenc de Moras  (1718 -1771 ) était le fils d’Abraham Peyrenc (1686-1732), lui-même fils d’un chirurgien-barbier. Abraham était arrivé à Paris comme simple valet. Protestant, il n’avait pas tardé à se convertir au catholicisme et aux moyens de s’enrichir. Il avait séduit puis épousé Anne-Marie-Josèphe de Fargès la fille d’un fournisseur des armées qui avait fortune.  Il devint banquier dans le système de Law. Fortune faite, il échappa à la banqueroute, acheta les terres de Moras près de la Ferté Sous Jouarre et un titre de marquis. Anobli, il devint alors maître des requêtes et chef du conseil de la duchesse douairière de Bourbon (fille légitimée de Louis XIV et de Louise de la Vallières). En 1731, il quitta son hôtel pour s’installer faubourg Saint-Germain dans un magnifique hôtel devenu aujourd’hui le musée Rodin. 

Son histoire est digne du Paysan parvenu de Marivaux ou déjà du jeune Rastignac. Ses fils n’ont qu’à poursuivre : on lance le cadet, François-Marie dans l’administration : le voici conseiller au Parlement de Paris avant 20 ans, maître des requêtes à 24 ans, intendant à 32 ans, puis contrôleur général des finances de Louis XV, puis secrétaire d’Etat de la Marine.  Ascension éclair, mais François-Marie qui va de charge en charge sans mener à bien des projets n’avait pas l’âme d’un bon administrateur. Quand il abandonne ses charges, il a aggravé la dette du pays dont on s’inquiétait déjà. Les descendants Peyrenc de Moras mettent l’hôtel du Marais en location jusqu’en 1768 où la demeure est acquise par un collectionneur, Jean-François Bergeret de Frouville. C’est à lui qu’on doit les belles portes au fronton sculpté. Il fait aussi embellir l’hôtel par des boiseries et des scènes mythologiques commandées au peintre Boucher. Ces toiles ont appartenu à la famille Rothschild, ont été volées par les Allemands, restituées après la guerre, et finalement achetées par la Fondation Kimbell Art en 1972. Elles se trouvent aux Etats Unis

Les bijoutiers

Les rues voisines sont encombrées par les commerces chinois qui vendent d’étincelantes babioles pour trois sous.


500 mètres, plus bas, les cafés sont pleins et bruyants. On arrive au square du Temple, un des rares jardins du 3ème. Il ne reste rien de l’enclos des Templiers qui pendant sept siècles s’étendit sur plus de 6 hectares, ni de la grosse tour qui servit de prison à Louis XVI et Marie-Antoinette. C’est un autre monde aujourd’hui. Par ce dimanche trop chaud, le square est un paradis familial (un peu encombré). Pas d’énergumènes faisant du tapage, pas de joueurs de balle, chacun occupe sagement son carré de pelouse.

Square du Temple-Elie Wiesel

L’hôtel du maréchal de Tallard

Nous arrivons au cœur du Marais, rue des Archive où commencent les demeures les plus belles. Me voici au 78, devant l’hôtel du maréchal de Tallard (ou Amelot de Challou, dit le panneau explicatif). Hélas ! Un haut mur de clôture dissimule l’intérieur.

En entr’apercevant les grandes fenêtres, je rêve : le palais barricadé recèle un escalier monumental, des fresques à demi-effacées que je ne verrai pas. Mais j’oublie que les aristocrates avaient déjà commencé à quitter le quartier avec clavecins, tables incrustées de marqueteries, tables de jeux en bois de rose, tapisseries, girandoles, vases de porcelaine, petits miroirs et tapis des Gobelins. La Révolution avait achevé de déclasser le Marais. Au 19e siècle, une fois de plus dans Paris, le monde s’était inversé.

Escalier de l’hôtel Tallard

Un Paris industrieux avait succédé au quartier à la mode, tandis que s’écaillaient les boiseries et les plafonds peints. Une photo montre un atelier de passementerie qui s’était installé au fond de la cour du 78.

« Cour de l’hôtel du Maréchal de Tallard – 78, rue des Archives », Paris (IVème arr.), 1898. Photographie d’Eugène Atget (1857-1927). Paris, musée Carnavalet.

Si les nobles ont droit à des panneaux célébrant les propriétaires autant que les palais, le Paris  pauvre n’a pas laissé de traces, sinon sur quelques photos d’Atget

La pluie commence à tomber et voilà la fin de ma promenade dans le Haut Marais, mélange de demeures élégantes enfermées dans leurs hauts murs et d’échoppes bon marché.

Béranger, Oeuvres complètes, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9752132t.texteImage