BOIS DE VINCENNES ET PARC FLORAL

Les rêveurs de Vincennes

Chaque fois que nous allons vers le bois de Vincennes, le souvenir furtif de l’université de Paris 8 vient nous troubler. Je travaillais à Aix-en-Provence et je revenais à Paris pour voir mon amoureux, puis je filais au Centre universitaire expérimental de Paris 8. Je m’y rendais en mobylette. Je me souviens bien des deux colonnes de la Nation et des pavillons de Ledoux qui, dans ces années 70, marquaient pour moi la fin de Paris. Et après ? J’ai complètement oublié ce qu’était mon itinéraire. Je passais peut-être par la route de la Tournelle. Je traversais des bois hantés par les travestis brésiliens. Je ne m’arrêtais pas.

L’institution permettait à ceux qui n’avaient pas le bac de faire des études supérieures et elle ouvrait des cours du soir pour que les travailleurs puissent venir.  C’étaient sûrement les innovations les plus importantes. Les brillants intellectuels qui accueillaient les étudiants voulaient aussi changer les rapports entre enseignants et enseignés et préféraient la forme du séminaire au cours magistral.  On serait venus rien que pour les linguistes Gross, Lyons, Chevalier, et pour les philosophes, Deleuze, Foucault,… Bien sûr, tout n’était pas rose à Vincennes. Michel Foucault y a été insulté copieusement par des agitateurs qui interrompaient ce « mandarin coupable de discourir au lieu de changer le monde ». Parfois, les « travailleurs » qui arrivaient fatigués découvraient que les cours étaient suspendus pour leur permettre de participer à une des interminables assemblées générales dont la faculté avait le secret. L’intérêt pédagogique de certains cours reste obscur : un jour, des apprentis plasticiens ont été ainsi conviés à une séance d’art corporel : « Déshabillez-vous. Tout le monde à poil ! Et on ne mate pas. Je n’aime pas les mateurs ! » Une trentaine de jeunes adultes bourrés d’hormones sexuelles ont ce jour-là essayé tant bien que mal de palper leurs voisins et leurs voisines sans rougir et sans avoir d’érections. Mais qui peut oublier l’utopie née de ce mélange de milieux sociaux, de cultures et d’origines diverses ? On ne s’ignorait pas alors et on discutait sans fin de politique, de sexualités, de projets  de vie, de nos efforts pour articuler notre vie quotidienne et la pensée.

Vincennes a été rasé dans les années 80 et n’est pas sur Google Map. Comment chercher un endroit qui n’existe plus ? Dans un beau documentaire, Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon ressuscite pour quelques minutes, à l’aide d’images d’archives, l’atmosphère des cours de Deleuze. Puis elle part à la poursuite des vestiges de l’université et ne trouve que de l’herbe, des arbres et quelques tuyaux de cuivre. Il ne reste rien du campus et pas grand-chose de l’optimisme de notre jeunesse.

Ce sont d’autres rêveurs que Claire Simon rencontre dans son film, plus frustres, plus marginaux, plus cabossés par la vie, mais combien remarquables. Elle les montre avec respect et amitié. Je n’oublierai par celui qui vit dans une cabane au fond du bois, regrette que les gens l’observent sans lui parler, et se laisse aller au sommeil pour oublier. Ni le peintre qui met son chevalet sous les arbres et peint des femmes cubistes jusque dans la pénombre sans plus rien voir et la caméra de Claire Simon s’attarde, même si la nuit est tout à fait tombée ; ni les Cambodgiens réunis pour fêter l’année du cheval qui disent à mi-voix que personne, jamais, ne leur demande comment ils sont arrivés à Paris et qui ils ont laissé derrière eux.

Les habitants du monde parallèle sont là à côté des familles : prostituées, dragueurs, promeneurs de chiens, cyclistes, pêcheurs de carpes. On se côtoie dans le bois au fil des saisons, mais on  ne se rencontre plus et sans doute que personne, hormis la fille de Deleuze qui cherche l’endroit où avait lieu le cours de son père, ne se soucie du campus de Vincennes.

Magnolias et rhododendrons au Parc Floral

Pas de fantômes du passé au Parc floral ; pas de marginaux, non plus. Clos et gardé, c’est un paradis innocent à l’usage des familles et des touristes (parcours dans les arbres, manèges, pavillons à thèmes, expositions photos, concerts admirables l’été pour trois fois rien…). Aujourd’hui, nous passons pour les arbustes en fleurs. C’est encore trop tôt pour la collection d’iris.

Entre les pins, soudain, les massifs de camélias, de rhododendrons et de magnolias « Ralentis, ralentis. Ils sont irrésistibles !

Paris. Parc floral. Les rhododendrons sous les pins

Ce n’est pas la peine de  courir dans tout le parc. Il suffit de prendre le temps de regarder l’endroit où nous sommes. II n’y a pas deux arbustes semblables. Il n’y a pas deux fleurs pareilles sur la branche du magnolia. Et dans chacune on peut voir comment la lumière piégée est devenue visible.

On s’arrête, éblouis par la splendeur de cette floraison. On se chuchote : « Je ne m’en lasse pas ! Chaque année, je viens pour les voir ».

Un enfant vient de tomber. Il courait si vite que ça devait arriver. Sa mère qui courait derrière lui arrive à son tour. Elle crie plus fort que lui : « Ça devait arriver. Je te l’avais dit qu’on ne court pas sur le bitume ». Un homme, qui doit être le père, survient : « Allez ! Arrête de pleurer. Tu veux une glace ? On va aller acheter une glace ». Les pleurs cessent. Dans le silence en forme de point d’interrogation, on entend la mère : « Je suis contre. Qu’est-ce que c’est que ça ! Je venais de lui dire qu’il n’aurait pas de glace. On vient d’arrêter de manger. Il a descendu un paquet de chips et presque un paquet de gâteaux. Et maintenant tu veux le pourrir ? » L’enfant recommence à pleurer. « Oh ! Et puis je m‘en fiche ! Continue comme ça et tu verras ce qu’il va devenir ». Ils disparaissent par l’allée qui aboutit au café.

Un homme âgé et une femme s’assoient sur le banc d’en face. « Cette fois, c’est la fin, Annie. Ils ont arrêté la chimio. Je ne serai sans doute plus là au printemps prochain. Je suis surtout très, très fatigué. Tu n’as pas idée de l’effort que j’ai fait pour venir ici.

– Il faut garder espoir. On ne peut pas savoir.

– Je ne sais que trop. Mais comme je n’ai pas envie d’attendre la mort, j’ai attendu les fleurs et je suis là. Je suis bien content de revoir les magnolias. Et puis merci pour cette promenade. Je sais que c’est difficile avec moi. Les gens ont peur. Alors merci.

– Ce n’est pas que j’ai peur, dit cette Annie. C’est que tu ne nous laisses pas parler de ce qu’on a sur le cœur. »

On repart. Bientôt, les fleurs vont tomber et ce sera le tour des feuilles, puis à nouveau des branches nues jusqu’à mars où tout refleurira. Est-ce qu’il y a un temps linéaire qui va vers la mort pour les hommes et un temps circulaire pour la nature ?

La pelouse centrale est envahie par la foule venue pique-niquer. Devant le grand bassin, le héron surveille l’eau verte et sale où nagent des carpes. Canards, bernaches, poules d’eau passent en couple. On dit que c’est pour la vie. Le héron a l’air plus farouche. Ou du moins solitaire, mais depuis que je rencontre ses pareils dans tous les parcs de Paris, les hérons ont perdu leur prestige.

Parc Floral. Le héron

Parc Floral. Le héron

Au parc des Buttes-Chaumont

Il faisait chaud. C’était la fin du bois de mai et les familles étaient venues nombreuses pique-niquer pour profiter du soleil, rejouant en quelque sorte Partie de campagne. De loin, elles formaient des taches colorées sur le vert de l’herbe, comme si on avait parsemé la prairie de massifs de fleurs.

La grande pelouse

La grande pelouse

Aujourd’hui encore, les Buttes-Chaumont ont pourtant mauvaise réputation. S’il s’agit d’un des plus beaux et des plus grands parcs de Paris, il est situé dans le quartier pauvre (c’est de moins en moins vrai) du 19e.  Tant mieux, cela préserve le parc des Parisiens des quartiers Ouest ! Dès qu’il fait beau, il prend une allure populaire joyeuse.  Pour une fois, c’est le peuple qui a gagné : à mon avis, le parc des Buttes-Chaumont est bien plus romanesque que le Luxembourg ou les Tuileries avec son lac, ses ruisseaux, sa cascade, sa grotte et même son promontoire escarpé, couronné d’un petit temple dédié à une Sybille.

Temple de la Sybille.DSC02951

Au bord du lac, des familles se sont regroupées. Les adultes sont entre eux et laissent les enfants s’approcher de l’eau. Les mères surveillent un peu du coin de l’œil : « Nadia, garde tes sandales. Tu pourrais te blesser ! ». Mais c’est trop tard. Nadia n’écoute rien et sa mère renonce et poursuit sa conversation avec ses copines. Sur le lac, c’est l’aventure, une vraie. Un muret à peine recouvert par quelques centimètres d’eau permet d’avancer. Quatre enfants se suivent à la queue leu leu. Ils se racontent que les crocodiles et les tortues carnivores dévorent les enfants imprudents. Mais ils sont valeureux et avancent quand même.

Enfants sur le lac

Enfants sur le lac

La petite fille dans les branches

La petite fille dans les branches

Tout près, un héron pose de profil. C’est seulement chez La Fontaine que j’en avais croisé, promenant leur long cou, emmanché d’un long bec. A présent, j’en vois des dizaines dans les jardins de Paris, à Bercy, au lac de Gravilles, au bois de Boulogne, et chaque fois, c’est comme s’il suffisait d’entrer dans ce parc pour voir les animaux de la fable s’ébattre en liberté. Même si le héron pêche tranquillement au bord du ruisseau sale, son nom condense les souvenirs des récitations de l’école primaire.

Un héron solitaire

Un héron solitaire

J’ai vu un homme dans le parc. Son regard était perdu dans l’espace… Non pas perdu, je ne sais comment le décrire : c’était tout son visage qui n’avait d’autre expression que l’angoisse. Il regardait devant lui comme si je n’existais pas. Lorsque son regard s’est enfin posé sur moi, j’étais à dix mètres. Il ne m’a pas dévisagé comme quelqu’un de normal à qui on sourit vaguement parce que c’est un être humain. Quand ses yeux ont vu les miens, il a eu l’air effrayé de qui vient d’apercevoir quelque chose de dangereux, ou de profondément dérangeant. A mon tour, j’ai senti la peur m’envahir. Le temps de me dire : « Cet homme est malade ». Nous étions seuls sur le chemin qui mène à un pont composé d’une seule arche, que  j’ai toujours entendu appeler « le pont des Suicidés ». Aragon écrit que personne ne se jette plus du parapet depuis qu’on a mis un grillage, mais l’obstacle est facilement franchissable. Il suffit de le contourner au bout du pont, par la gauche ou par la droite. J’ai eu envie de lui dire : « Venez prendre un café ». J’ai pourtant passé mon chemin, mais je n’ai pu m’empêcher de me retourner pour vérifier s’il avait bien traversé le pont.