Eva Jospin. Forêts, Grottes et temples de carton au Grand Palais

Exposition jusqu’au 15 mars 2026

Eva Jospin transforme le carton en forêts, grottes, monuments.

La forêt pétrifiée

Sa forêt pourtant n’est pas une « vue » mais une masse végétale qui empêche d’y pénétrer. Il n’y a pas de chemin qui l’ouvre et les branches hérissées d’épines empêchent de parvenir aux princesses enfermées dans les profondeurs. C’est une forêt-matière et non l’image d’un paysage.

Mon amie déteste cette représentation funèbre : – C’est une forêt de carton qui ne connaît ni automne, ni printemps. Toute vie l’a désertée… Je ne peux pas imaginer des oiseaux devant ces branches sèches, devant ces arêtes d’arbres où manquera toujours l’impression verte de fougères et de la terre humide.

Grand Palais. 2026. Eva Jospin. La forêt pétrifiée

Plus loin, un cratère dont les dimensions sont assez petites, mais qui a l’air gigantesque car on n’en voit pas le fond. Des échelles évoquent une carrière où des ouvriers pourraient descendre pour extraire des minerais, mais c’est une mine sans mineurs… qui donne comme l’ensemble des œuvres exposées l’impression d’un lieu que toute présence humaine a quitté.

Grand Palais 2026. Eva Jospin. La mine

Je n’ai cependant pas l’impression de voir un spectacle morbide. Sans doute mon plaisir est-il inséparable des métamorphoses du matériau transformé. Le carton, une fois découpé, collé couche sur couche, pli sur pli, creusé au burin, raboté, frotté rivalise avec des matériaux plus nobles. Selon le traitement appliqué, il peut devenir brique :

Eva Jospin. Palais de briques

ou cuir aux teintes délicates.

Souvent, il se fait pierre. Comme le carton est moins dur que la pierre, on ne risque pas de s’y blesser. Je m’inquiète cependant. Combien de temps va-t-il durer ?

Des monuments de carton

En 1926, au Grand Palais, Eva Jospin expose surtout des rocailles, des cénotaphes, des dômes… toujours en carton qui réinterprètent à leur façon le mélange de monuments, de grottes et de végétation que l’on trouve dans les jardins italiens.

Eva Jospin. Cénotaphe

En approchant, on découvre la délicatesse minutieuse de certains ornements. Ce sont des stalactites qui ornent les grottes, des incrustations de coquillages, des plantes qui ont trouvé des interstices où plonger leurs racines et qui dégringolent des voûtes des niches votives.

Eva Jospin. Grand Palais 2026. Petites lianes

A nouveau, l’amie proteste : Quel sens ont ces grottes ? Evidemment, on y est à l’abri, mais c’est un monde morbide qu’Eva Jospin ne quitte jamais, sans m’expliquer pourquoi.

– Est-ce qu’un projet s’explique ? Eva Jospin a-t -elle posé un sens au départ ?  Si elle savait précisément ce qu’elle cherche, elle ne le chercherait pas. Je crois qu’elle poursuit son travail jusqu’à découvrir le sens des espaces qu’elle construit. Sa technique qu’elle contrôle de mieux en mieux fait surgir des jardins, des monuments qui la surprennent la première.

– Aucun être n’habite ces édifices. Au mieux, je vois un décor pour une fête qui n’a pas eu lieu.

Ce mélange de nature et de culture sans présence humaine semble donner raison à mon amie… Des lianes reprennent leurs droits sur le monument et le transforment en ruine. Eva Jospin ne communique-t-elle pas un vif sentiment de la vulnérabilité du monde ?

Duomo

Le Duomo vidé de sa signification initiale, est lui aussi un décor que sa dimension monumentale permet de pénétrer pour jeter un œil sur l’oculus bleu. Je fais comme les visiteurs. Je pointe mon téléphone… et je me demande ce que signifie ce temple sans croyants. Il me renvoie à un monde lointain (celui des jardins d’Hubert Robert) un peu mélancolique.

Eva Jospin. L’oculus du duomo

Les teintes raffinées des broderies

Nous nous réconcilions autour des broderies. J’apprécie qu’un artiste se livre à l’exploration de divers médiums. À présent, grâce aux ressources dont dispose Éva Jospin, elle collabore avec des artisans de Bombay et propose des œuvres de grands formats. La forêt n’était pas morte, mais en sommeil, et elle a retrouvé ses teintes vibrantes. Le brillant de la soie confère un aspect vaporeux aux tableaux, évoquant une atmosphère printanière.

Eva Jospin. Forêt au printemps

Mais au fond, ce qui me plaît le plus est le mélange de grottes, de temples et de végétation. C’est un monde auquel je me sens relié. Il suscite l’impression d’être une petite chose dans un monde balayé par le temps.

NB

On peut voir gratuitement un aspect du travail d’Eva Jospin au Beaupassage qui relie le boulevard Raspail, la rue de Grenelle et la rue du Bac.  Au 14 boulevard Raspail, grâce à un jeu de miroirs, le passage nous immerge dans une de ses forêts et mène à une placette remplie de restaurants étoilés, mais aussi de cafés abordables. On peut s’y poser pour un moment au calme.

Pour continuer

Les détails minuscules des installations sont commentés par Myriam Panigel  https://netsdevoyages.car.blog/2026/01/28/eva-jospin-grottesco-au-grand-palais/comment-page-1/ et il y a de jolies photos de ces détails sur le blog de W. Jöckel https://paris-blog.org/2026/02/07/eva-jospin-grottesco-eine-ausstellung-im-grand-palais/

Chiharu Shiota. L’âme tremble

Grand-Palais ;11 décembre 2024-19 mars 2025

L’art textile est à la mode, mais Chiharu Shiota est à part et c’est pourquoi tout le monde court voir son exposition au Grand Palais. Ce qui la rend incomparable, c’est qu’elle tourne le dos à l’art décoratif des grandes tapissières dont j’ai visité récemment les expositions. Elle est différente. Des questions primordiales sous-tendent son œuvre : où se trouve notre âme ? Où va-t-elle après la mort ? Qu’est-ce que ce fil de la vie ? Que signifient les rêves… ? Ces questions paraissent enfantines car la plupart des personnes les refoulent à l’âge adulte. Au milieu de l’exposition, Chiharu Shiota nous invite en écho à son travail à écouter des vidéos d’enfants de 10 ans interrogés sur la couleur des âmes ou sur leur lieu d’existence après la mort.  D’autres interrogations renvoient au déracinement d’une Orientale venue vivre à Berlin : que signifie une vie entre deux mondes (expérience qui fait écho aux réfugiés des guerres et aux migrations économiques de masse de notre époque, et qu’on ressent devant l’installation d’une centaine de valises :

Chiharu Shiota. Searching for destination

Délicat, intime et monumental

Chiharu Shiota utilise un matériau humble, le fil de coton, et un jeu de couleurs appauvri : de toutes les teintes ne restent que le rouge, le noir et le blanc, mais avec ce matériau modeste, elle construit un monde monumental. Il a fallu des dizaines de kilomètres de fils pour l’exposition du Grand Palais !

On est accueillis par des formes blanches suspendues au-dessus de l’escalier des Arts qui mène à l’exposition, des formes légères de coton traversées par la lumière : des bateaux ? Des ailes d’oiseaux ? Des plumes. Le catalogue explique que le blanc est une couleur dont Chiharu Shiota n’use que depuis 2017 quand elle a survécu à un cancer.

Chiharu Shiota. Des bateaux blancs

Puis, on suit tout son parcours, l’école où elle apprenait la peinture abstraite dans les années 1990, les premières installations avec d’immenses robes lavées qui dégouttent. Elle rend visible le rapport au temps qui tombe goutte à goutte du tissu ; puis c’est l’invention de la technique qui la fit connaître : des milliers de fils monocolores connectés entre eux.

Dans la pièce rouge, des barques ou pirogues en fil de fer sont entourées par une nuée enveloppante, accrochée au mur et montant jusqu’au plafond.

Chiharu Shiota. Incertain Journey 2019. Fil rouge et châssis métallique

Une femme traverse un couloir étroit ne sachant trop si les cocons qui entourent les barques sont protecteurs ou inquiétants, si les barques sont mortuaires ou si elles permettent de voyager.

Ces fils rouges sont inquiétants parfois ; ils s’apparentent à la prolifération du cancer qui traverse le corps malade :

Chiharu Shiota Réseau des veines ou prolifération de la maladie

Dans la chambre noire, quelque chose est arrivé : il y a un piano brûlé; désormais silencieux ; une ombre dense formée par des fils métalliques inextricablement embrouillés, enchevêtrés. Les chaises des spectateurs, sont restées là, vestiges d’une salle de récital abandonnée. Le noir est-il simplement un signe de mort, ou bien le fantôme de la musique est-il là, les fils noirs représentant la résonance des sons calcinés qui se prolonge après leur disparition comme si la musique était une lamentation silencieuse devant la perte qui est liée à notre condition humaine ?

Chiharu Shiota, 2022. In Silence

A côté de ces installations monumentales, une œuvre me tient à cœur : deux robes immaculées accrochées dans une caisse aux parois de verre, entourée d’une toile de fil noir (comme si une doublure du moi subsistait prisonnière, ou bien était demeurée là et s’était peu à peu couverte de poussière.) Un peu de lumière parvient à s’infiltrer

Une présence dans l’absence, dit elle (Connaissance des Arts, p. 33)

Chiharu Shiota m’a piégée dans son nouveau dispositif illusionniste, un miroir dont je n’ai pas réalisé tout de suite la présence. Grâce au miroir, je m’aperçois tout à coup dans le monde des ombres.

Connaissance des Arts, Hors série : Chiharu Shiora. The soul trembles
https://passagedutemps.com/2022/04/18/chiharu-shiota-entre-les-fils/