Les verts Paradis de Chaumont sur Loire

Construit vers l’an mille, possédé par Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, Chaumont a été acheté, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par une riche héritière, Marie Say, avant son mariage avec le prince Amédée de Broglie. C’est de ce moment que datent les luxueuses écuries et surtout le parc devenu un lieu légendaire, un graal des jardiniers, un lieu incontournable du tourisme en Val de Loire grâce à Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, et Commissaire des expositions d’art contemporain.

Bien sûr, il y a des fleurs magnifiques,

mais Chaumont à la différence de tant de jardins à la française est d’abord un parc d’arbres, qui s’élèvent haut dans le ciel, étendent l’ombre de leurs feuillages noirs sur de grands prés.

A l’arrière du château, les arbres dégringolent la pente de la colline jusqu’au Vallon des Brumes et pendant quelques mètres, le visiteur est perdu dans un pays tropical au milieu de la brousse. Pour que l’illusion soit complète, il doit traverser un pont suspendu à travers des jets de gouttelettes qui font comme un brouillard tiède.

De l’autre côté du parc, en contrebas, coule la Loire.

Un peu partout des prés frissonnent sous la brise. Les parterres d’iris se mêlent à la « mauvaise herbe », au pâturin des prés, aux folles avoines, aux amourettes, aux queues de lièvre…

Le charme de ce parc des champs suffirait au bonheur de la visite, cependant, nous sommes venus, attirés par le Festival des Jardins, dont le thème, cette année, est Les Jardins de Paradis.

Les Jardins de Paradis

Le « défaut » de l’art contemporain des jardins, c’est qu’il part des mots. Les jardiniers cherchent  des expressions avec lesquelles jouer. Par exemple, parce qu’ils ont en mémoire les portes du paradis, ils jonchent le sol avec des portes. Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry, eux,  ont réalisé des ouvertures dans des portes pour que chacun puisse découvrir son jardin.

Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry,

D’autres, plus politiques, barricadent leurs jardins pour déplorer les frontières qui rendent nos paradis inaccessibles… Parfois, une bonne idée arrête le visiteur et propose une image plastique qui fait mouche…Mais faut-il parler de jardin, pour les centaines de sacs poubelles et le vieux matelas abandonné écolo-dénonciateurs de Claire et Marie Bigot ? Le paradis ne serait-il qu’une enceinte d’où rappeler le monde a plus de conscience ?

Claire et Marie Bigot. Jardin éternel

Mes jardins préférés sont moins directement signifiants. J’aime beaucoup Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani, couronne de plumes, suspendue au-dessus des têtes.

Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani

plumes que j’imagine être les ailes des anges gardiens des portes du jardin d’Eden, à moins qu’il ne s’agisse des âmes des morts qui volent pour rejoindre les nuages.

C’est aussi un jardin pour le vent qu’ont inventé Sophie Kao Arya Sandrine Tellier. Il s’appelle Elixir floral parce que les plantes sont toutes odorantes, mais on remarque d’abord les fleurs de verre aux couleurs si japonaises qui bougent doucement au-dessus de l’eau.

Sophie Kao Arya Sandrine Tellier . Elixir floral
Les Fleurs de verre de Sophie Kao Arya Sandrine Tellie

On peut aussi pénétrer dans le labyrinthe qui mène à l’Eden conçu par David Bitton et Philippe Collignon en traversant quatre espaces concentriques : un premier lieu obscur évoque le moment de la mort, un deuxième des limbes blanches. Un jeu de miroirs vient rappeler que le voyage vers le paradis est un voyage intérieur et qu’on doit regarder en face la vie qu’on a menée avant de parvenir aux fleurs épanouies.

Enfin au cœur du jardin d’Eden, attend l’olivier arbre de vie.

Un des beaux jardins de l’exposition obéit à une conception architecturale traditionnelle. Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze ont réalisé un jardin autour d’un bassin  d’eau. Elégance géométrique et foisonnement de plantes méditerranéennes dialoguent à l’abri d’une clôture, mais les couleurs renouvellent les motifs du tapis persan.

Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze . Mirages

Quelques jardins pérennes et des installations près du château

L’an prochain, tous ces jardins de paradis qui parlent d’éternité ne seront plus là, mais quelques créations des années précédentes ont été conservées. Bernard Lassus préfère les arbres artificiels de métal aux feuillages naturels. Les couleurs flashy ne disparaissent pas et ne s’estompent pas. Elles sont immuables en toutes saisons. Les feuillages métalliques filtrent efficacement la lumière, mais ces arbres curieux ne se taillent pas et ne s’arrosent pas. Sans épaisseur, le jardin n’a pas besoin d’espace. Un parc de salon pour citadin manquant d’espace en quelque sorte.

Bernard Lassus

Plus loin, les jardins jouent avec le paysage environnant. Tantôt, le foisonnement de la nature prend le dessus comme autour d’une eau très noire et pourtant scintillante, des fougères, des roseaux et des plantes d’eau avec leur merveilleuse variété de formes.

Shodo Suzuki. L’archipel

Le lieu invite à rester là, tranquille, devant l’eau trouble où se reflètent des arbres selon les heures. Le regard va des blocs des pierres disjointes, en train de se fragmenter (combien de siècles seront nécessaires ?), aux poteaux de bois fichés dans l’eau, à l’entrelacs des branches. On a fait taire les téléphones portables, l’incessante circulation des nouvelles ; on se contente de s’imprégner de la coexistence de l’eau, du bois, de l’arbre et on pense à leur rythme de vie différents.

De retour vers le château, on prend encore le temps de voir des installations logées dans des dépendances. Une visite à La Serre du bonheur d’Agnès Varda. La cinéaste qui a secoué notre jeunesse avec Cléo de cinq à sept est morte le jour de l’inauguration de son exposition qui prend des allures de testament. Au début, on voit une cabane faite d’une drôle de matière fragile.

Agnès Varda. La cabane de pellicule

En approchant, on découvre qu’il s’agit de pellicule. Agnès Varda expliquait qu’elle avait recyclé des pellicules du Bonheur qui n’avait eu aucun succès. Entre auto-dérision et manifeste pour un art de la récup. Agnès Varda lui a donné une seconde chance.

La bande piaillante des visiteurs de l’après-midi ne vient pas jusque dans le bâtiment où Stéphane Thidet expose There is no darkness. Ceux qui entrent arrêtent de parler quand ils pénètrent dans son monde obscur et liquide.

Une grande pièce est plongée dans la pénombre. Au milieu, une piscine couverte de lentilles d’eau. Une ampoule allumée, accrochée juste au-dessus des lentilles, se déplace au hasard. Tout se fait en silence. On suit des yeux la lumière orange qui avance lentement en rayant à peine la pellicule végétale, trace un chemin noir, une ligne de vie.  Peu après le passage de l’ampoule, l’eau redevient lisse. Il semble qu’il n’y ait rien à interpréter. Juste rester là, s’imprégner de l‘impression légèrement angoissante qu’on assiste à un dialogue entre le visible et l’invisible (le temps ?)

Du même artiste, moins hypnotiques toutefois, Les Pierres qui pleurent s’égouttent lentement sur le sol d’argile. Elles sont suspendues haut au-dessus des têtes, aussi on ne voit pas la réserve d’eau. Il y a seulement ces larmes qui gouttent et la flaque qui sèchera pendant la nuit. Le lendemain tout recommence… Mais oui, me dis-tu c’est ce Stéphane Thidet qui avait détourné l’eau de la Seine à travers la Conciergerie, pour la Nuit Blanche en 2018.

Dans une autre pièce, Enrique Oliveira expose du contreplaqué ou du bois de palissade de chantier transformé en gigantesque tronc mi-bois, mi-serpent, qui descend d’un grenier, se tord dans la pièce, cherche à retourner dans son abri.

Enrique Oliveira. Momento fecundo à la Grange aux Abeilles
Enrique Oliveira

Le grenier est sans doute le lieu magique où des forces donnent naissance à ces troncs géants, l’escalier le lieu de passage entre les mondes

Un coup d’œil aux écuries. A travers la grille, luisent les pointes d’or d’une énorme sphère

Klaus Pinter. En plein midi.Auvent des écuries

Les coupoles qu’éclaire la lumière venue des fenêtres sont toujours un peu célestes et les murmures qu’on y entend semblent venus d’ailleurs. Sous la voûte du manège, Stéphane Guiran a planté un champ de fleurs de pierres. Des centaines de géodes ramassées dans le désert.

Ne serait-ce pas là, une dernière image du paradis ?

On a sacrifié le château pour s’attarder dans le parc. Il faut quitter la vue splendide sur la Loire, redescendre la colline le long d’un chemin bordé de roses anciennes et d’anémones.

Le lieu est magique. Y revenir peut-être à l’automne pour voir comment les jardins auront passé l’été. On espère qu’il fera encore assez beau pour déjeuner en plein air sous les tilleuls de la terrasse du Comptoir Méditerranée. Pâtes fraîches, sauces savoureuses jus de légumes, fruits, glaces, cafés… et la gentillesse des serveurs cuisiniers. Pour 20 euros par personne.