Campagne électorale

Cela fait trois bonnes semaines que je n’ai rien mis sur le blog. Un peu de travail en retard, impression d’un moment suspendu entre les élections…

De Saturnin le canard à « Elisez-moi président »

Pendant les jours qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron, il n’y avait guère sur les panneaux électoraux du quartier que les affiches du Parti Animaliste, apparemment la seule organisation à avoir autant des colleurs mobilisés. Les affiches ne montraient pas la tête  d’un candidat, mais un canard jaune en buste (apparenté au personnage des albums de Saturnin le canard). Le 12 juin, leur campagne massive a abouti à 1,12 % des suffrages exprimés au niveau national. Difficile de savoir s’ils étaient satisfaits du résultat.

Saturnin le canard en campagne électorale

Ensuite sont apparues les affiches de Crystal Duponcel, candidate « Les Patriotes », très vite recouvertes de graffitis tracés au feutre noir.

Graffiti sur une affiche de Debout la France

Théoriquement, la loi punit d’une contravention de 450 euros le fait de dégrader une affiche sur un panneau officiel, mais cette activité nocturne est discrète et les délinquants ne courent pas beaucoup de risques. Et puis, il y a la tradition de la clandestinité magnifiée par Aragon dans l’Affiche Rouge.

à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA France

Et les mornes matins en étaient différents

Il a fallu arriver au jour du vote pour voir tous les panneaux couverts. Les visages des aspirants à la députation étaient accompagnés des portraits de leurs mentors. « Avec Zemmour », disait l’un ; « Elisez-moi premier ministre », demandait Mélenchon et curieusement pour un homme qui dénonce la personnification du pouvoir son visage occupait davantage de place que le visage des candidats ! Le slogan résume à lui tout seul le programme de la Nupes.

Mélenchon premier ministre

Il est vrai que l’électeur moyen était perdu devant les nouveaux noms des organisations politiques.  Du temps où on votait pour les candidats socialistes, républicains, communistes, etc., la première partie du nom précisait de quel type de groupe il s’agissait, la seconde évoquait plus ou moins des lignes politiques bien identifiées.

Aujourd’hui, les noms de partis ne portent plus de mémoire. Ils font penser à des slogans publicitaires destinés à séduire des segments de la population. Ils visent un public jeune comme Génération.s,, lors de la vaine tentative de Hamon en 1917, ou Insoumis qui flatte le goût supposé de la nouvelle génération pour les valeurs transgressives. Nupes n’est plus qu’un nom de produit (tantôt prononcé comme dupes, tantôt comme Barthès). Je doute que les gens soient capables de déplier l’acronyme, l’important est de « donner envie » comme un nouveau produit qu’il faut vendre avant que le désir ne s’en émousse au profit d’une nouvelle marque.

Le renouvellement est aussi syntaxique.  En marche, Ensemble, des phrases sans verbe, sont à peine des dénominations. Bien sûr, on peut tout transformer en noms, mais ici, les responsables des campagnes de communication ont cherché à résoudre le paradoxe d’une dynamique qui ne se figerait pas en une entité. L’essentiel est d’éviter le rejet des partis, maintenant « qu’encarté » est devenu péjoratif.

Quand ils parlent du paysage électoral, les journalistes ne savent pas désigner les trois agrégats issus des élections (quatre, si on prend en compte les abstentionnistes). On opposait la gauche et la droite depuis la Révolution. Depuis que Macron a réussi (au moins provisoirement) à installer l’idée que le clivage de la droite et de la gauche était « dépassé », les dénominations des blocs elles-mêmes sont flottantes. La plupart des journalistes ont ajouté « extrême » à droite et à gauche. A la veille du second tour des élections, le Nouvel Observateur titre « Marine le Pen au second tour : le péril de l’extrême droite », mais s’interroge sur Mélenchon : l’abrogation de la loi Travail, la retraite à 60 ans, la garantie d’autonomie pour les jeunes, le rétablissement de l’ISF, la 6e République… est-ce l’extrême gauche ou seulement la gauche trahie par Hollande ?

Après tout, cette bataille autour des dénominations n’est peut-être pas aussi grave qu’on le pense parfois. Pour celui qui classe la baleine parmi les poissons, le nom « marche bien » et n’empêche pas celui qui entend « Regarde le gros poisson » de se représenter l’objet ainsi désigné.

L’absence des objets et la condition d’émigré

Nous avons été invités dans un élégant appartement à l’orée du bois de Vincennes en même temps qu’une amie d’origine arménienne.

Au mur, des miroirs, des tableaux dans des cadres dorés : « L’encadreur m’avait annoncé qu’il n’y avait rien à faire pour réparer un cadre abimé, qu’il fallait le changer », mais son employée a chuchoté : ‶Ces cadres de plâtre, je les connais. Ça se reprend vous savez. C’est une affaire de patience. Si vous voulez″… ». J’avais voulu. Le tableau venait d’une tante et c’était important pour moi de le sauver, tel que je l’avais toujours vu. Je n’avais pas besoin qu’il soit extraordinaire, juste qu’il ramène à la vie les fantômes de mon enfance. »

Notre amie arménienne a soupiré. « C’est ça que je n’aurai jamais. Quand mes grands-parents, mes tantes, mes oncles sont morts, ils n’ont rien laissé derrière eux. Toi, tu vis encore avec ce tableau-mémoire qui incarne ta tante, ou plutôt les dimanches de ton enfance où tu lui rendais visite. Je n’ai rien qui me rattache intensément au passé. C’est ça émigrer, tu comprends. Partir avec une valise, un baluchon, quelques billets dissimulés sous la semelle de ses chaussures et rien d’autre pour dire ‶j’ai été sur cette terre moi aussi. J’ai acheté un tableau dans une galerie. Je l’ai fait encadrer soigneusement. Il a vieilli avec nous »

La vie de mes ancêtres s’est volatilisée, il n’en reste rien. »