Religions (Vietnam 6)

J’ai rencontré partout la religion : dans chaque hôtel, boutique, restaurant, sur les parebrise des taxis, au bord des routes, au milieu des champs, sous forme d’autels, d’amulettes ou d’offrandes.

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Pare-brise d’un taxi à Ho Chi Minh-Ville

Et même au pied des arbres, où parfois quelqu’un avait glissé des fleurs, piqué des bâtons d’encens dans le sol ou répandu des pétales de roses ?

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Un arbre au bord du lac Hoi Khan à Hanoi.

Que représente l’arbre ainsi honoré ?  Est-il lui-même un esprit de la nature ? Un dieu ou un génie vit-il entre ses racines ?

Les églises, les pagodes et les temples sont pleins de fidèles venus déposer des offrandes : souvent des bâtonnets d’encens ou des spirales accrochées aux plafonds (il y en a tant que les yeux nous piquent) ; de la nourriture, des fruits, des fleurs, quelquefois des morceaux de viande crue…

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Je reste extérieure à ces rites et je n’en ressens pas la puissance d’acte. Il faudrait entrer dans la croyance connaître les récits qui l’entourent pour qu’ils prennent leur sens. J’ai aussi du mal à imaginer des relations « mystiques » entre les dévots et le divin car tous ces fidèles sont occupés à des taches concrètes comme habiller des statues ou disposer de la nourriture sur des soucoupes… Une petite prière et ils repartent. Ils ressemblent à des ménagères pressées, davantage qu’à l’image abstraite que je me fais de croyants.

Tout m’étonne au Vietnam. J’ai beau savoir que les églises d’Occident étaient colorées au Moyen Age, les couleurs rutilantes des temples et des pagodes me paraissent peu « sérieuses ». J’ai du mal à me dire qu’un dieu peut avoir une tête de singe quand bien même il serait le fidèle compagnon du dieu Rama.

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Temple Tam Son Hoi Quand. Cholon. Ho chi Minh-Ville

Leurs postures et leurs tenues paraissent fort peu sacrées.

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Les corps sont imparfaits, du moins à nos yeux d’Occidentaux. Au musée des Beaux-Arts de Hanoi, voici des patriarches vénérés comme des compagnons de Bouddha : l’un n’a que la peau sur les os et presque l’apparence d’une momie. La grosse bedaine de l’autre n’a vraiment aucune dignité.

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Et pourtant,  la ferveur de la population est générale.

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Spirale d’encens au temple de Thien Hau, déesse de la mer à Cholon. Ho Chi Minh-Ville

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Un mélange de religions

Je ne connais rien au confucianisme, au taoïsme et vraiment pas grand-chose au bouddhisme chinois, mais je vois que les temples et les pagodes coexistent paisiblement, sans doute parce qu’aucune de ces doctrines ne met en avant un être suprême, un sauveur tout puissant, ni ne prétend expliquer l’origine du monde comme c’est le cas des monothéismes. Les fidèles de Lao Tseu  croient un grand tout, une sorte de principe primordial d’où toutes les créatures procèdent, et que nul Dieu n’a créé. Confucius se contente de recommander un ordre social. Bouddha invite plutôt à l’ascèse personnelle. Mais ces doctrines ne sont pas exclusives et s’influencent et s’enrichissent mutuellement. D’ailleurs Confucius, comme Bouddha sont des personnages historiques. Dans plusieurs temples d’Ho Chi Minh ville ou d’ Hoi Nan, nous avons rencontré d’autres « dieux humains ». Ainsi Quan Cong avait été un général particulièrement loyal au cours de sa vie terrestre .

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On comprend que le Vietnam ait pu ajouter le christianisme sans trop de difficultés (encore que le régime persécute les Chrétiens. J’y reviendrai).

Le temple de la Littérature d’Hanoi

A Hanoi, j’ai été ravie de trouver un temple, consacré à Confucius et aux disciples qui l’entouraient, qui porte le beau nom de Temple de la Littérature. Tout amateur de lettres occidental est plein de nostalgie en voyant la place faite ici à la littérature (la Chine est une fois de plus l’inspiratrice). Cependant, il ne faut pas imaginer un temple qui honorerait les poètes maudits et autres transgresseurs de normes. Confucius était parvenu bien au contraire à ce que soit institué un idéal de gouvernement conservateur où l’on commençait par inculquer à chaque étudiant le sens de la hiérarchie. De son côté, la future élite devait mériter son autorité en étant honnête, juste et lettrée. D’où cette école de formation pour sélectionnert des administrateurs sur la base de leurs talents. Les examens consistaient à transcrire des textes, expliquer des poèmes classiques… et à partir du 18ème siècle écrire soi-même des compositions de science politique et des poèmes. Méthode de sélection qui en vaut d’autres !

Le temple a été fondé en 1070 dans un Vietnam sous domination chinoise. Il se compose de 5 cours bordées de pavillons et reliées par des portes sculptées dont la beauté est encore rehaussée par des noms magnifiques : porte des Talents accomplis, porte de la Magnificence des Lettres…

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Bassins à carpes et arbres complètent le paysage.

On y emmène les enfants des écoles. Nous avons croisé une classe d’une école privée, bilingue car les Mandarins de demain parleront anglais… Ils sont déguisés pour l’occasion. Ils ont sagement écouté leurs institutrices américaines leur parler de Confucius, puis ils se sont envolés comme une volée d’oiseaux.

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Dans la troisième cours, 82 stèles honorent les lauréats des concours mandarinaux qui se sont déroulés pendant une dynastie entière. Elles sont posées sur des tortues de pierre, la tortue étant un symbole de longévité et un animal porteur de valeurs. On retrouve donc la tortue (en bronze cette fois-ci) dans la Maison des Cérémonies située au fond de l’ensemble.

HanoiTemple de la littérature 3Dans le dernier pavillon, entièrement refait, on montre l’armoire où sont rangés des livrets qui retracent la carrière scolaire des étudiants.

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Temple de la Littérature. Cahiers retraçant la carrière des étudiants

Les images que nous ramenons de ces visites montrent  l’importance accordée à la continuité pour que vive la société et au long travail de perfectionnement que chacun doit accomplir pour trouver sa place dans le monde. Selon ses opinions, on pourra déplorer ce conformisme ou répéter avec Alain Finkielkraut qu’une société qui renonce à la transmission se détruit inexorablement.

Culte des ancêtres et chamanisme

Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des aïeux. Nous n’avons pas vu de maison, de restaurant  ou de commerce sans un autel où l’on rend un culte aux trois générations précédentes, même dans les gargotes les plus modestes, comme dans ce café en bordure d’une piste à Sapa ces quelques fleurs sous le regard des hirondelles :

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ou comme l’autel qui est quasiment le seul ornement d’une maison Hmong, presque dénuée de tout :

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Les ancêtres sont associés à la vie de tous les jours. L’autel rend leur présence visible. Les faits et gestes de la famille se déroulent sous le regard de trois générations, ce qui correspond à la période où les âmes des morts habitent avec les vivants, (ce qui a bien l’air de correspondre à nos capacités de mémoire familiale. Au-delà, pour ceux qui n’appartiennent pas à la grande histoire, les récits deviennent de plus en plus fragmentaires avent de s’évanouir).

La famille assure la survie paisible de ces aïeux proches en les vénérant. Au contraire, un mort privé de culte n’est plus qu’une âme errante,  dangereuse. De leur côté, les ancêtres protègent leur lignée.

« La vertu rayonne éternellement ; elle irradie depuis les ancêtres et apporte le bonheur sur sept générations. Les hauts sommets du Nord embellissent notre pays depuis toujours. Les eaux de la grande rivière Nhué s’écoulent au loin en de multiples bras. Une bonne réputation se propage partout elle est appréciée dans le pays tout entier et honorée dans le village sur trois générations » (Inscription relevée près d’un autel des Ancêtres au Musée d’Anthropologie d’Hanoï)

La personne n’est pas esseulée au Vietnam. Les fantômes de ceux qui l’ont précédée l’accompagnent. Quand elle franchira la porte de la mort, tout ne s’arrêtera pas pour elle. La porte reste ouverte et elle reviendra protéger les siens.

Ce lien étroit des vivants et des morts, on le retrouve dans les traditions chamaniques. Ce jour-là, on se reposait au bord de la rivière de Sapa, avant de monter les pentes raides qui mènent à un village, quand le guide Tchin a évoqué les chamans de sa région. « Ce sont, disait-il, des fermiers comme les autres qui vivent au village et qui soignent gratuitement. Ils n’ont pas voulu leur pouvoir. Un jour, un esprit est entré dans leur corps. Ils ont ressenti une force qui les rend capables de soigner les membres de leur communauté et ils ont accepté leur élection. Les esprits reviendront au changement de génération pour prendre possession d’un nouveau jeune de la même famille.… Les élus voyagent pendant le temps de leur apprentissage ». Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage mystique dans le royaume des esprits ou d’un voyage concret dans le monde d’ici-bas pour acquérir des connaissances concrètes en herboristerie, ou des deux.

Que soignent-ils, ces chamans ? La maladie, la fièvre, les verrues, les maux de ventre, le manque de sommeil, l’angoisse. La question suivante aurait été « Comment font-ils ? », mais Chinh avait déjà repris la route et nous n’aurons plus l’occasion de parler de chamanisme.

Plus tard, nous avons croisé une femme. Elle avait une marque violette (je ne sais plus si c’était sur le front ou bien au cou … mais je me souviens de Chinh qui nous a dit. « Voici, elle a été soignée pour une bronchite »). Au musée d’anthropologie de Hanoi un film montre un rituel accompli par une prêtresse. La cérémonie est très gaie. On mange, on danse. Tout le monde éclate de rire.

Les effets de la loi sur les religions « non reconnues »

Nous avons renoncé à rendre visite aux lieux saints du caodaïsme, religion pourtant bien étonnante d’après les guides touristiques. J’aurais bien aimé voir Victor Hugo et Pasteur sanctifiés et nul doute que j’aurais ressenti la même gêne devant des statues loufoques à mes yeux que dans les temples de Cholon. Le caodaïsme paraît cependant dans la continuité du syncrétisme vietnamien et je compte bien faire un jour du rattrapage au temple caodiste d’Alfortville.

Nous n’avons pas davantage visité d’édifices chrétiens. La cathédrale Notre-Dame de Saigon était fermée. Nous avons vu de l’extérieur, derrière une palissade, sa façade de briques rouges (fabriquées à Marseille !). Le christianisme est cependant ancien au Vietnam. Il a été introduit par le Français Alexandre de Rhodes qui a ouvert une première église en 1627. On doit à ce Jésuite l’alphabet latin qui a remplacé les idéogrammes chinois.

Les empereurs alternent ensuite des périodes de rapprochement et des périodes de persécution, comme quand, en 1835, l’empereur Minh Mang fait exécuter le père Marchand. La Société de missions étrangères de Paris, dont le séminaire est situé à Paris, rue du Bac, a poursuivi cependant un entreprise d’évangélisation  jusqu’au milieu du xxe siècle.

Après les accords de Genève de 1954, 600 000 catholiques fuient vers le Sud Vietnam. Les 400 000 catholiques qui restent au Nord sont persécutés et quelques centaines de prêtres sont incarcérés ou interdits de ministère. Les missionnaires étrangers sont expulsés. La conquête du Sud entraîne la fermeture des séminaires jusqu’en 1986 où le régime autorise une réouverture sous condition : l’entrée de nouveaux séminaristes est autorisée une fois tous les six ans sur accord des autorités locales. En 2015, Le Monde indiquait qu’il y avait au Vietnam 6,6 millions de catholiques sur 95 millions d’habitants, soit un pourcentage de  6,93 % de la population)
(http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/10/22/au-vietnam-les-catholiques-invites-a-composer-avec-l-etat_4794774_3216.html#lODcbOO1EGDqEMYE.99

Les autorités vietnamiennes se méfient des chrétiens et des lois récentes renforcent les attaques contre les libertés civiles. Les persécutions contre les blogueurs et contre les membres des religions « non reconnues » sont fréquentes. Le Comité Vietnam de la Ligue des Droits de l’Homme signalait en ce début de 2018 l’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (dont le Patriarche Thich Quang Do est en détention depuis plus de 35 ans sous diverses formes), les Églises protestantes des minorités Montagnards, Hmongs, les Caodaïstes et les Bouddhistes Hoa Hao (dont 10 ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison au début de cette année). (http://queme.org/fr/?v=11aedd0e4327)