L’exposition « Lieux saints partagés » au Musée National de l’Histoire de l’Immigration

Quand les trois monothéismes cohabitent tout autour de la Méditerranée

Cette exposition parle des expériences de dépassement des frontières religieuses en s’interessant à la fois à la proximité des formes de dévotion populaire et à de grandes figures du dialogue inter-religieux, l’Emir Abd El Kader, qui, prisonnier à Paris, allait prier à la Madeleine faute de mosquée et qui sauva les Chrétiens de Damas lors d’une émeute,  Louis Massignon islamologue qualifié par Pie XI de « catholique musulman », André Chouraqui traducteur de la Bible, mais aussi du Coran ce qui est moins connu, ou, de nos jours, le Jésuite Paolo dall’Oglio. Les commissaires Dionigi Albera, et Manoël Pénicaud ont rassemblé des objets d’art, mais comme ce sont des anthropologues, ils présentent aussi des films documentaires, des films d’entretiens, et c’est ce qui m’a le plus intéressé dans le parcours proposé.

Ils ont laissé de côté les questions qui fâchent en refusant de s’attarder sur les affrontements politiques. Evidemment, le visiteur peut se demander qui, à Jérusalem ou à Alger, a la maîtrise de ces lieux « partagés », si on peut dire que Notre Dame de la Garde est un lieu multiconfessionnel parce que des musulmanes (combien ?) viennent y prier Marie, s’il y a un futur pour les expériences syriennes ou si les expériences de dialogue sont les dernières traces de coexistence avant l’exil définitif des anciennes communautés chrétiennes. D’où parfois un sentiment de malaise devant l’insistante présence d’une morale humaniste optimiste.

Quoi qu’il en soit, l’exposition a le mérite de souligner la matrice commune des trois monothéismes, en rappelant qu’Abraham, Elie et Marie en sont des figures importantes, et que tous les trois incarnent des vertus humaines fondamentales.

Cela se passe sous le chêne de Mambré près d’Hébron ; Abraham offre l’hospitalité à  trois voyageurs, sans même leur demander leur nom et leur identité.

« Il vit qu’il y avait trois hommes debout près de lui. Il les vit et accourut, de l’entrée de la tente, à leur rencontre. Il se prosterna à terre et dit : « Mon seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas loin de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau ! Lavez-vous les pieds, puis étendez-vous sous les arbres. Je vais quérir un morceau de pain. Réconfortez votre cœur, après quoi vous pourrez passer, puisque vous êtes de passage près de votre serviteur. » Ils dirent alors : « Fais donc comme tu dis ! » (Genèse, XVIII, 1-20)

Cette histoire extraordinairement simple est célèbre dans les trois religions : des hommes arrivent chez vous. Il faut les accueillir, sans réclamer quoi que ce soit en échange. Hier, c’étaient des étrangers, mais peut-être des anges ; aujourd’hui, ce sont peut-être des réfugiés. Un récit dégraissé jusqu’à l’os que chaque religion travaille à sa façon.

La parole est aussi largement donnée aux hommes de la rue, mi-touristes, mi-pèlerins (« Les chrétiens visitent bien nos mosquées, pourquoi on ne viendrait pas dans leurs églises ? », dit une femme dans un des films projetés). Pour la foule des visiteurs, la religion est faite de rituels efficaces, qui se pratiquent dans des emplacements consacrés depuis longtemps, et qui vous procurent la joie d’avoir pu en même temps que d’autres hommes confier ses soucis à une divinité compatissante.

Mon évocation préférée est la fête du 23 avril qui a lieu au monastère de Saint Georges situé sur l’ile de  Büyükada, une île des Princes, au large d’Istambul.

Carreau d'Alep. Saint Georges.Musée du Louvre

Saint Georges. Carreau d’Alep (Musée du Louvre). (Exposition Lieux Saints partagés)

Les musulmans participent avec les chrétiens à ces moments de communion  qui répondent au besoin d’être rassemblés et au besoin d’être consolés de ce monde sans cœur. La plus jolie des coutumes consiste à monter en silence le chemin abrupt qui mène à l’église, tout en déroulant un fil de couleur. Pas après pas, la bobine se dévide et, si le fil ne se brise pas, le vœu du pèlerin sera exaucé. A la fin de la journée, les fils enchevêtrés recouvrent le chemin et forment la trame d’une tapisserie chatoyante.

Une fois arrivé, le croyant accroche lettre ou amulette aux branches des arbres. Les vœux concernent ce qu’il y a de plus commun parmi les hommes, la santé d’un proche, sa propre guérison, la réussite aux examens d’un enfant, la venue d’un fils, une meilleure situation….

Le catholicisme et le protestantisme officiels, qui sont des religions intellectualisées soucieuses de leur compatibilité avec le monde rationnel, n’offrent rien de semblable au plaisir de faire la fête en groupe ou bien de chercher à infléchir le destin grâce à des rituels venus du fond des âges. Ces religions ne sont guère disponibles à l’émotion d’une musulmane qui aimait Jésus et demandait à communier. La générosité du père Paolo dall Oglio le rendait capable d’accueillir cette femme : « Son visage était baigné de larmes. Même son corsage était trempé. Qui suis-je pour lui refuser la communion ? »

L’exposition se termine par un éloge de l’Emir Abd El Kader, de Louis Massignon, d’André Chouraqui ou de nos jours du père Jacques Mourad et du père Paolo dall Oglio,

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Père Paolo dall’Oglio. (Origine: Le Monde des religions. http://www.lemondedesreligions.fr/images/2013/10/11/3432_paolo_440x260.jpg

qui tous prônaient le dialogue inter-religieux. Le missionnaire jésuite Paolo dall Oglio, restaurateur du monastère Mar Moussa en Syrie, qui défendait la tolérance et le dialogue entre musulmans et chrétiens, s’est offert en otage à Daech pour obtenir la libération de prisonniers et il est porté disparu depuis juillet 2013.

Bienveillance et appel à la morale sur fond d’illusions perdues et refus de la mélancolie. « Il ne faut pas avoir peur de l’autre », dit Jacques Mourad qui pourtant a été détenu pendant des mois par les djihadistes et n’a retrouvé qu’un monastère en ruines après sa libération.

Lieux désordonnés : les bords de l’Orge

Les lisières des villes juxtaposent souvent sans « cohérence » des espaces solidement encadrés par les institutions et des lieux désordonnés. Les manières d’y vivre sont, elles aussi, diverses, hétérogènes. Ainsi des bords de l’Orge qui n’ont pas encore été réarrangés entièrement dans une logique touristique et sont plutôt fréquentés par les résidents. Leur charme tient en partie à l’impossibilité de faire coïncider la balade avec un itinéraire de randonnée classique

Sur la colline, la ville a reconverti ses bâtiments majestueux, château de Morsang et parc, en lieux d’accueil populaires. Le public est là, joggeurs en tenues criardes, familles avec enfants à bicyclette.

Epinay-sur-Orge. Château (1)

Château de Morsang

Les arbres eux-mêmes sont monumentaux, même si au-delà de leur couronne on voit émerger les immeubles. Tout à coup, l’arbre devient émouvant et cette sensation surgit de presque rien, du soleil qui illumine les dernières feuilles d’automne  et en fait brusquement l’essentiel du paysage.

Le beau platane 2

Le château a été bâti sur une hauteur et la prairie descend en pente raide vers un étang colonisé par les oiseaux qui s’approchent pour quêter de la nourriture dès qu’ils voient des promeneurs avancer.

Bassin de Morsang. les Foulques (1)

A grands coups d’ailes pour les foulques les plus éloignées qui ne veulent rien rater du festin. En silence, pour les cygnes dont la blancheur est si élégante, mais dont le cou a la couleur jaunâtre  de la vieille lingerie.

Bassin de Morsang. Les foulques noirsBassin de Morsang. Deux cygnes (1)

Quelques dizaines de mètres suffisent pour que le paysage perde son aspect endimanché. Le chemin devient une piste qui mène aux marges de la ville là où le bruit de l’autoroute et des trains accompagne le bruit du vent dans les roseaux.

Vers la fourche où l’Orge et l’Yvette se rencontrent, on tombe sur l’inévitable hôtel de formule 1, si proche de l’autoroute, au milieu d’un chantier qui a l’air en sommeil et où s’entasse un bric à brac de ferrailles rouillées et d’engins de construction. La zone commerciale est quelque part dans le voisinage.

Bords de l'Orge. Formule 1 (1)

Quand le vallon est assez large, des riverains cultivent des salades ou des choux et élèvent des poules. J’aime les clôtures en grillage de leurs jardinets et leurs cabanes à outils. Comme en cuisine, où une ménagère avisée remplace l’ingrédient qui manque par un autre sorti du placard, les maçons improvisés complètent un mur par une tôle ondulée, bouchent les trous par une bâche, ou par n’importe quel objet disponible.

Bords de l'Orge. Jardinet. Sarah

Une cabine de jardinier au bord de l’Orge. Photo de Sarah B.

Les potagers disparates échappent aussi à l’uniformité de l’agriculture industrielle. Dans un carré de légumes, brillent d’innombrables bouteilles de plastic posées sur des piquets. Le jardinier qui leur a offert une seconde vie n’est plus un consommateur, mais  un créateur qui a fabriqué ses mini-serres avec les déchets de la société de consommation.

Bords de l'Orge. Le champ de choux (1)

Jardin potager du bord de l’Orne

Au bord du chemin, l’Orge est rapide. La moindre branche vibrante piégée dans le courant est malmenée par le flot. Celles qui ne se décrochent pas arrêtent des paquets de feuilles mortes, jusqu’à ce qu’un orage vienne grossir la rivière et emporte au loin le barrage.

Bords de l'Orge. Le paquet de feuilles Sarah

La branche. Photo de Sarah B.

Un pêcheur attend le poisson qu’il appâte avec des vers de vase. C’est au bord de l’Orge qu’on trouve cette jolie variante des pancartes injonctives qui organisent nos façons de vivre ensemble dans notre vieux pays d’écriture : « Défense d’afficher », « Défense de stationner », « Défense de déposer des ordures ». « Il est interdit de fumer, de cracher par terre ». Cet écriteau-là interdit aux ramasseurs de vers de vase de pénétrer dans cette propriété sous peine de sanctions.

Bords de l'Orge. Ecriteau Vers de terre

Les friches vont rapidement entrer dans le circuit des lieux organisés pour la promenade et la fête. Des cafés vont ouvrir et les flâneurs apprécieront sûrement l’atmosphère urbaine branchée qui va se substituer aux ambiances marginales bricolées par les gens de peu. La boboïsation des bords de l’Orge n’est qu’une question de temps.

Tachia Quintanar a été renversée boulevard Raspail

 

Elle a 87 ans. Mais ça ne veut rien dire. A 87 ans, elle traversait la planète pour déclamer de la poésie espagnole dans des théâtres, recevait les télévisions à qui elle racontait ses souvenirs d’amoureuse parisienne de Gabriel Garcia Marquez. Elle était tout simplement splendide, avec un amour de la vie qui lui permettait d’enterrer ses amis avec chagrin et de poursuivre sa route en jouissant de ce que le présent lui apportait, avec un vieux corps, oui, mais un cœur encore palpitant qui la faisait courir dans tout Paris pour voir la dernière exposition d’un ami, aller écouter le concert d’une copine dans les théâtres perdus de la banlieue.

Elle était toujours pressée.

Tachia Quintana

Sur le boulevard Raspail, il n’y a pas de feu rouge, ni de passage clouté en face de l’Alliance française. Des tas de gens traversent sans remonter jusqu’au passage piétons. Tachia Quintana avait eu le temps de voir la moto arriver, de se dire que le conducteur conduisait trop vite, qu’il fallait courir et qu’elle n’aurait pas le temps de… A cet instant, elle avait entendu le bruit des freins et elle s’était envolée.

La violence du choc l’avait projetée à trois mètres, puis tout s’était liquéfié autour d’elle. Elle avait pensé qu’elle était en train de perdre connaissance. Les choses ralentissent autour de moi, pensait-elle. Pourtant, elle ne s’était pas évanouie. Elle avait vu le visage du motard en veste de cuir qui se penchait vers elle, mais elle était incapable de dire si elle avait pu lui répondre quelque chose et quand elle avait voulu se retourner sur le côté pour se relever elle avait constaté qu’elle ne pouvait pas bouger. Elle sentait un filet de sang couler sur sa joue et son œil gauche se fermer.

Puis elle avait été traversée par la douleur.

Plus tard, à l’hôpital, son fils lui avait raconté que le motard  avait vu au dernier moment une vieille dame traverser en dehors des clous, mais trop tard pour l’éviter. A 87 ans, mama, on traverse dans les clous.

– Il devait rouler trop vite.

– Comme un taré, peut-être, mais comment le prouver, tandis que toi tu as traversé n’importe où et ça se voit. De toute façon, c’est toi qui es perdante : cinq côtes cassées, un bassin cassé, un rein amoché… Au moins 45 jours sans bouger et retrouver l’usage de tes jambes, ce sera long !

La semaine suivant l’accident, la situation était pire que le jour même. On pouvait visiter Tachia par groupe de deux au service des urgences, escalier C, au 2ème étage de l’hôpital. On avait l’impression de pénétrer dans la salle des machines d’un navire, tellement le lit était environné d’appareils, la perfusion qui la nourrissait, les électrodes, la poche de sang pour lui donner un peu de force, la  sonde urinaire, les poches de calmants, l’écran où l’on suivait à chaque instant son rythme cardiaque et le taux d’oxygène du sang. C’était un endroit très bruyant : les cliquètements, les grésillements et les bips des appareils se répondaient à des hauteurs différentes et comme nous ne comprenions pas la signification de ces bruits nous avions à chaque instant l’impression qu’un danger imminent menaçait. Les infirmières entraient et sortaient, changeaient une poche, mais c’étaient les machines qui surveillaient l’état de la patiente et elles n’étaient guère loquaces. Les bleus déformaient le visage de Tachia. Elle avait du mal à respirer. La morphine la faisait délirer ; elle voyait dans le tableau du néon de belles jeunes femmes mauves, et dans la barre des perfusions des hommes agressifs vêtus de la combinaison de cuir du motard.

Quand nous partions, le soir, les couloirs étaient déserts, le hall silencieux. Les fauteuils roulants et les pieds à perfusion attendaient le jour suivant et la prochaine fournée de malades accros à la cigarette qui sortiraient cinq minutes pour fumer.

Hall d'accueil de l'hôpital Pompidou

Quinze jours ont passé. Tachia commence à se plaindre de la nourriture exécrable. Tout a l’air d’aller mieux. Laurinda la concierge portugaise lui a apporté un livre de poésies françaises, Une Espagnole, un éventail, les Serbes ont opté pour des chocolats ; les revues s’entassent sur le lit. Raja a promis de la bonne soupe de courge.

Mais depuis l’accident, nous utilisons les passages cloutés, et nous pestons contre les motos si présentes dans la ville. Conscients de risquer notre vie chaque fois que nous traversons une rue, nous n’essayons plus de nous faufiler entre des files de voitures à l’arrêt lorsque le feu est au rouge.

Pour combien de temps ?

Une promenade en forêt de Rambouillet : le domaine des Vaux-de-Cernay

Il s’agit d’une promenade d’après-midi, que l’on peut faire sans voiture en prenant un petit train très commode à Montparnasse, ce qui  permet d’éviter les bouchons du dimanche soir. Le trajet jusqu’aux Essarts-le-Roi dure à peu près une heure. On est encore très près des tours, des parkings, des supermarchés, des zones industrielles, des territoires urbanisés, et pourtant si loin… C’est comme avec un kaléidoscope. Tout à coup, la présence de la métropole s’efface et apparaît la France des petits villages et des bois. Entre l’aller aux Vaux-de-Cernay, le tour du parc et le retour, il faut compter environ 15 kilomètres.

Un kilomètre pour traverser les Essarts et voici la forêt où alternent des boqueteaux de chênes, de hêtres et de pins. Des fondrières au milieu du sentier, obligent à surveiller où on met les pieds pour éviter la boue spongieuse qui colle aux chaussures après une semaine de pluie, mais très vite le sol devient moins humide. D’ailleurs des rigoles captent les eaux de pluie et les guident jusqu’aux ruisseaux du vallon.

Fougères forêt Rambouillet

Les sous-bois sont envahis de fougères brûlées par l’automne. De temps à autres des feuilles déjà rougies, mais lumineuses aux rayons du soleil.

Rambouillet. Forêt

Il n’y a pas beaucoup de promeneurs et tous échangent un bonjour  selon la politesse qui veut qu’on s’ignore en ville, mais qu’on se salue en forêt.

Le chemin forestier enjambe le ru de Cernay qui descend, comme un torrent de montagne, jusqu’au fond de la vallée. Plus loin, les blocs de pierre font leur apparition, accompagnés par les grands hêtres au mouvement de racines si particulier, tournant autour des pierres avant de s’enfoncer sous terre. Ça et là, les amoureux n’ont pu s’empêcher d’entailler les troncs pour imprimer leur marque.

hêtres jumeaux RAmbouillet

Puis le chemin butte sur le haut mur qui entoure le domaine. il faut le contourner pour parvenir à l’entrée où attend la guichetière. Le dimanche, pour 20 euros, les visiteurs peuvent visiter le parc et goûter à partir de 15 h. 30 d’une boisson à leur convenance et d’une assiette de pâtisseries. Va pour le forfait !

Sur une rive de  l’étang des Vaux de Cernay, la forêt pousse jusqu’au bord ; sur l’autre, un pré remonte en pente douce. Ce lieu humide est sans doute souvent brumeux en novembre, mais aujourd’hui c’est une journée miraculeuse.

Vaux de Cernay. Parc

Le vallon fait partie des lieux où, comme on dit, « le temps s’arrête ». Il est fait pour ceux qui restent là, tranquillement, à regarder la faible brise qui ride la surface de l’étang, les reflets qui se brouillent et se recomposent ; c’est un endroit où tout est calme et en même temps animé en permanence de minuscules mouvements. Il permet de marquer un arrêt jusqu’à ce que toute pensée se dissolve, que la tranquillité revienne et qu’on se sente appartenir au monde.

Un troupeau d’oies bernaches a pris possession du pré vert, se prélasse sur la rive et retourne à l’eau dans un grand bruit d’ailes lorsque quelqu’un approche un peu trop.

Etang des Vaux de Cernay (1)

Si l’on se retourne, on voit l’imposante abbaye et les vestiges d’une église. Celle-ci n’a pas été détruite lors de la Révolution, mais par un des propriétaires, pressé de récupérer les pierres, et qui a tout simplement mis une bombe afin d’économiser le prix des ouvriers. La baronne Charlotte de Rothschild (1825-1899) a conservé la ruine pittoresque à l’état de ruine, et rebâti un hôtel particulier à partir des vestiges de l’ancienne abbatiale cistercienne. En 1988, le lieu a été vendu et transformé en hôtel-restaurant.

VAux de Cernay. Eglise (2)

Accrochée à un mur intact, une stèle où des moines semblent bien prier, mais où deux chiens très profanes se disputent un os dont on espère que ce n’est pas un tibia du mort.

vAUX DE cERNAY;tombe; (1)

A 15h 30, nous nous affalons dans les fauteuils rembourrés du salon de thé. La pièce est pleine de familles et d’habitués qui sont venus en voiture. A côté de notre table, une femme blonde à la poitrine rebondie, vêtue d’une sorte de blouse tyrolienne. Elle est fraîche et rose et surtout préoccupée de se montrer à son compagnon en costume (qui le voit bien). Avec le couple, un autre monsieur rubicond. Le brouhaha m’empêche d’écouter ce qu’ils disent. J’entends quelques fragments « – Alors il l’a quittée ? » et plus tard « Tout leur est dû ! » (qui sont ces leurs ? Les migrants ? Les Jeunes ? Leurs enfants qui ne se décident pas à travailler ?).

Une jeune fille entre lentement, juchée sur des talons de 15 centimètres ; une autre passe en manteau de fourrure. Evidemment, nos chaussures de marche et nos jeans fatigués détonnent. Nous sommes les seuls à n’être pas endimanchés.

Un pianiste joue Frank Sinatra pour un monsieur qui se prend pour un crooner. On rit des serveurs maladroits qui ont besoin d’être deux pour apporter solennellement à la tablée du fond un biberon d’eau sur un plateau, alors que les visiteurs assoiffés les appellent de tous les coins du salon. Des personnes d’âge mur feuillettent des livres. De loin, on ne parvient pas à savoir s’il s’agit d’un club de lecteurs ou de promeneurs qui se renseignent sur l’abbaye. Ceux qui sont en villégiature sont sans doute ailleurs. Ils attendront le départ des visiteurs du dimanche pour réinvestir le salon de leur hôtel de charme. Malgré la description emphatique, le fameux goûter se compose d’un gâteau assez bon, mais que nous n’avons pas choisi, et de deux madeleines. Qu’importe ! Le restaurant est accueillant et nous nous attardons.

Pourtant, il faut repartir car le bleu du ciel vire au mauve et nous devons retraverser le bois avant la nuit. Pour ne pas refaire le tour du domaine, nous repartons par la route qui longe l’étang des Vallées, jusqu’à l’embranchement du chemin forestier. Avec la fatigue, la dernière pente vers le plateau paraît bien escarpée et pourtant nous accélérons, car il faut traverser encore de grands champs avant d’entrer dans le village.

Le soleil est déjà couché quand nous rencontrons une joggeuse qui court seule vers les bois noirs dans la direction opposée à la nôtre. Lorsque nous nous retournons pour la suivre des yeux, le chemin est désert. Est-ce qu’elle n’a pas peur d’être attaquée, étranglée au bord du champ de betteraves ? Plus loin, nous rattrapons deux jeunes gens qui se hâtent pour rentrer chez eux. Hakim et son copain, passionnés par l’histoire,  racontent avec enthousiasme le passé des Essarts, le nom qui renvoie aux défrichements des moines, l’histoire compliquée d’un village qui a appartenu au duché de Bretagne puis au roi de France. Leur plaisir est contagieux, mais ils nous quittent au seuil de leur lotissement. Au bout de la rue, il n’y a plus aucun passant et bien qu’une boulangerie soit encore ouverte, les derniers clients arrivent en voiture, se garent devant la porte achètent leur baguette et redémarrent aussitôt. Le silence reprend possession de la rue vide.

Il passe un train par heure pour Paris. Comme nous avons de la chance nous avons attendu cinq minutes.

Vaux de Cernay. ruines église rosace (2)

Marie-Guillemine Benoist et Théodore Géricault

La gardienne de la salle, comme je lui demandais où se trouvait la salle 54, m’avait répondu : «  Ah ! C’est la dame noire que vous cherchez ? Traversez le couloir et prenez en face ». Son sourire était éclatant. En fait, dans cette salle, je voulais revoir Marat assassiné, qui figurait dans nos manuels d’histoire, mais en quelques dizaines d’années, le portrait de la femme noire était devenu un tableau plus célèbre que la représentation de David célébrant la mort du héros révolutionnaire.

La Mort de Marat. Détail

Les visiteurs d’aujourd’hui n’ont peut-être plus grand-chose à faire des icônes républicaines et se sentent davantage concernés par les identités liées à la couleur de la peau.

Portrait d’une femme noire (anciennement dénommé Portrait d’une négresse) par Marie-Guillemine Benoist, 1800.

Et me voici en face de la dame noire.

Portrait d'une femme noire. Marie-Guillemine Benoist.JPG

En 1800, six ans après le vote de l’abolition de l’esclavage dans les colonies, une négresse, comme on disait alors, était le sujet principal d’un grand portrait. Cette femme n’était pas représentée comme une domestique ou comme une esclave maltraitée, elle était assise dans un fauteuil de style, à la place traditionnelle des maîtresses blanches, faisant ainsi émerger un nouveau « sujet » de l’Histoire. Sa posture et son regard d’une grande dignité célébraient mieux qu’un long discours l’aboutissement de la lutte pour l’émancipation. Et plus je regardais la femme, plus je comprenais la menace qu’une simple toile peut représenter pour l’ordre établi.

Sur le plan pictural, le joli blog, intitulé « Les yeux d’Argus » rappelle que peindre une peau noire était considéré comme une tache quasi impossible. Marie-Guillemine Benoist (1768-1826), la jeune peintre, s’en était tirée en jouant des contrastes entre les vêtements blancs et la peau noire satinée et lisse, et en créant tout un dégradé, depuis la terre de sienne brûlée jusqu’aux teintes claires pour l’arrondi du sein. Peut-être d’ailleurs ce sein rend-il l’interprétation du tableau ambiguë, car, enfin les maîtresses de maison n’étaient pas montrées sans vêtements et la possibilité de représenter une poitrine dénudée connotait en un sens la domesticité.

La liberté était aussi celle de l’artiste qui avait suivi des cours de peinture dans l’atelier de David, alors que l’Académie de peinture interdisait aux femmes de fréquenter les ateliers, (interdiction bravée par David et ses élèves), et qui osait exposer. Les autorités ne tiendront pourtant pas rigueur à Marie-Guillemine de son ambition féministe et le Louvre achètera dès 1818 ce Portrait d’une Négresse. Hélas ! Quand son mari, devenu Ministre d’Etat à la Restauration, aura besoin d’une épouse respectable, Marie-Guillemine Benoist cessera de peindre. La grande histoire connait un recul autrement plus grave, puisque Napoléon a rétabli l’esclavage pour complaire aux planteurs des îles et qu’il faudra attendre la jeune République de 1848 pour qu’un nouveau décret d’abolition soit promulgué.

Peindre une peau noire.JPG

Maintenant que j’ai quitté le Louvre, je me souviens de la fierté de la gardienne (une Martiniquaise, m’a-t-il semblé) et de son grand sourire, « C’est la dame noire que vous voulez voir ?», pour saluer le monde moderne plutôt que de ressasser le malheur inépuisable de l’esclavage. (https://lesyeuxdargus.wordpress.com/2013/10/08/portrait-dune-negresse-de-marie-guillemine-benoist/)

Géricault. Portrait de Louise Vernet

Oui ! Le portrait classique de Marie-Guillemine Benoist nous parle, mais vingt ans plus tard une génération nouvelle est apparue. Vingt ans, et c’est une autre façon de ressentir la Révolution et l’Empire. La touche lisse de Madame Benoist relève de l’ancien monde. Géricault, même lorsqu’il peint des petites filles, n’est pas son contemporain et sa peinture brutale en couches épaisses exalte la couleur.

De lui, je connaissais le Portrait équestre du Lieutenant Dieudonné ou l’Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant (1812), avec son grand cheval cabré, des cavaliers blessés et surtout le Radeau de la Méduse.

Voici cette petite fille qui remplit tout le cadre. Elle est monumentale, davantage puissante que grosse, une antithèse parfaite des enfants à la mode du temps, douces, frêles, mignonnes. Elle est seule. Parents, protecteurs et gouvernantes ont disparu. Seule ? Non, sur ses genoux, un chat au repos, énorme, inquiétant. D’ailleurs, le ciel est ténébreux, presque noir. A-t-on idée pour une petite fille ?

Louise Vernet. Portrait de Géricault

La fillette est sereine, mais opaque. Elle ne fait rien qui puisse évoquer la rébellion, mais elle échappe. Et puis, tout de même, ce genou découvert ; cette épaule montrée comme si elle était une adulte (et sûrement pas une dame distinguée) ! Elle regarde le spectateur. Les regards se croisent. Son œil est immense. Qu’y a-t-il derrière l’œil écarquillé d’une petite fille ?

Le chat mort

Tout près, un tableau encore plus étrange, Le Chat mort, longtemps attribué à Chardin, identifié par l’expert Hubert Duchemin et finalement acquis par le Louvre en 2003.

Le Chat mort. Géricault

C’est un récit lacunaire dont nous connaissons seulement la fin. Le peintre habitait rue des Martyrs et son atelier était situé au n° 23. C’est sans doute de là qu’est tombé son chat, qui en est mort. Le peintre a dû ramasser l’animal et le poser doucement sur la table. Il avait encore un beau pelage, beige et gris. Rien d’une charogne, mais il n’était plus là, l’œil déjà fermé, la gueule entr’ouverte, les pattes raidies. Il n’y avait plus qu’une vie perdue.

Theodore Géricault a peint le chat, comme il avait peint les agonisants, les cadavres et les corps mutilés des marins de la Méduse.  Vous le voyez, là, beige et gris sur ce fond noir comme la mort, et il n’y a pas besoin d’une image nette et lisse pour peindre cette horreur, il n’y a pas besoin  d’un dessin bien fini, bien fignolé pour cerner le modèle, mais de grandes taches irrégulières, juxtaposées sur la toile. comme une sorte d’écriture hâtive du chagrin.

Le Chat Mort. Détail

J’ai lu partout qu’un tableau ressemble d’abord à l’art de sa génération, mais Géricault cherchait autant à comprendre le sens de la vie et ses toiles racontent son angoisse fascinée devant la mort, sa pitié impuissante pour les créatures vivantes. Cet art-là ne s’apprend pas au musée.

C’était ma petite visite du jour au Louvre. Il n’y avait pas foule au deuxième étage du pavillon Sully. On peut tracer son chemin et rester longtemps devant un tableau sans être bousculé.

Le plaisir de marcher par la forêt et par la lande

Chemin en automneTu m’as demandé le récit précis d’une de nos promenades d’après-midi dans la forêt et je m’aperçois que je n’y arriverai pas parce que d’habitude je me laisse guider par un ami qui s’y promène depuis toujours et qui n’a donc pas besoin de répéter les noms inscrits sur une carte. Tout, pourtant, a un nom à Fontainebleau, les chemins, les sentiers, les raccourcis, les carrefours, les vallées et les bois. Même les rochers ! On escalade la Justice de Chambergeot, le rocher de Jean des Vignes, le Rocher du Guetteur, le rocher du Pôtala. Les arbres les plus anciens ont des noms. Ces appellations remontent souvent à l’inventeur de Fontainebleau, Denecourt qui a ouvert les principaux sentiers à partir de 1842. D’autres ont dû être données par les grimpeurs…  Certaines célèbrent la famille des Orléans (route Louis Phillippe, carrefour d’Amélie. http://www.fontainebleau-photo.com/2015/02/les-noms-des-routes-de-la-foret.html) ; d’autres sonnent vieillottes, ou humoristiques (route des Pieds pourris, route Mazette, roche Eponge).

Trop paresseuse pour suivre les parcours sur une carte, je me contente habituellement de me promener dans une forêt un peu abstraite. Je dis « les bois », « les rochers », « la route ». Dimanche dernier, j’ai posé des questions et j’ai noté quelques repères grâce aux plaques accrochées à tous les carrefours.

De la route de la Musardière au belvédère qui domine la Gorge aux Chats

Nous pensions que le temps instable empêcherait les gens de venir dans ce coin de la Musardière qui n’est guère fréquenté que par les varappeurs, mais au croisement du chemin de la gorge aux Chats et du raccourci des Châtaigniers, il y avait du monde. D’abord, les inévitables joggeurs bariolés avec leurs baladeurs sur les oreilles qui les isolent du monde et les concentrent sur des sons plus puissants que les bruits de la forêt. Un peu après, une femme aux yeux gonflés de larmes.

– Vous n’avez pas vu mon mari ? Il est parti et je ne sais pas de quel côté.
– D’où venez-vous, a dit Ivan ? Vous connaissez le nom du parking ?
– Je connais la forêt, a dit la femme. C’est mon mari que je cherche.

Nous sommes repartis. Quelqu’un a dit en riant, « On aurait dû lui proposer de continuer avec nous », mais le cœur n’y était pas. Les moins rêveurs imaginaient la dispute qui s’était envenimée, l’homme qui était parti de son côté. Qui sait comment ça s’arrête, une dispute dans un couple ? Pendant un moment, nous avons marché en pensant au masque angoissé qui servait de visage à la femme. Oui ! on aurait aimé intervenir, l’emmener avec nous pour qu’elle soit moins malheureuse.

Au lieu de quoi, nous avons suivi le chemin sablonneux, traversé une forêt de vieux châtaigniers avant de déboucher sur une lande à callune. Les chênes et les châtaigniers ont cédé la place aux bouleaux.

Bouleaux sur la lande

A présent, le chemin (je crois que c’est le chemin de la Justice de Chambergeot) s’élevait doucement vers une grande table de grès interrompue par une falaise qui dominait le fouillis d’arbres de la Gorge aux chats.

Les feuillus avaient encore leur couleur. A peine, si cet automne un peu fou avait arraché les premières feuilles.

Forêt

 

Le chemin est reparti. Est-ce un chemin ? Dix pistes se croisaient. Peut-être le sentier du Pommier sauvage ? ou celui de la Justice de Chambergeot ? En tout cas, nous allions vers le carrefour de la Maison Poteau et il menait à un châtaignier imposant, le roi de sa colline.

Chataignier

Vers la Canche aux merciers

Slogan sous l'autoroute

Le chemin s’appelait à présent chemin de la vallée d’Arbonne et il filait vers l’autoroute de plus en plus bruyante. On pouvait passer dessous et revenir par une boucle vers la Canche aux merciers. Des Français, à l’âme protestataire, avaient profité du tunnel pour dénoncer le reboisement trop souvent effectué au profit des pins, qui poussent vite, mais qui acidifient les sols. Le commerce des bois modifie bien plus vite la forêt que le réchauffement climatique.

Voici la Canche des Merciers (Fékix Herbet, dans son Dictionnaire Historique et Artistique de la Forêt de Fontainebleau (1903) explique que « canche » signifie la sorte de jonc avec laquelle on tresse des « petits paillassons »pour faire sécher les fromages de Brie), tout près d’une délicieuse petite plaine de sable:

petite plaine

Le chemin remonte doucement vers un chaos de roches et d’arbres. Nous sommes à nouveau en terre de varappe. Les sites virtuels consacrés à chaque bloc rocheux sont pleins d’explications techniques sur le degré de difficulté, la façon de les contourner, l’intérêt de l’escalade, assez incompréhensibles pour les profanes. Voici celui qui porte sur le rocher dénommé les Bons Plats (https://bleau.info/canche/2155.html), illustré de photos.

Les Bons Plats 6b+ Canche aux Merciers
traversée d-g, aplats
Voir aussi
Les Bons Plats (en aller-retour) 6c
Topo
Canche aux Merciers (Bernard Théret) : 100
Sur le bloc du n°39 bleu. Partir à droite dans la petite face située avant l’angle, passer celui-ci, traverser à gauche sur des plats et sortir tout au bout à gauche par le petit bombé entre les deux blocs.
Appréciation
3,1 Étoiles
(11 au total)
Évaluation
6b: 40,0%
(10 au total)

Répétitions publiques
20-07-2017: renoncé vincent
(10 au total)

Roches et carrière

Il y a toujours des roches sculptées par la pluie, certaines creusées de part en part, sans qu’on comprenne quels tourbillons de vent ou d’eau ont été assez puissants pour produire de telles sculptures.

Erosion de grès

Et puis des traces d’une carrière : là, les carriers ont fendu un bloc de grès et laissé la trace des coins dans la pierre sans achever leur travail.

20171022_Fendre un bloc

Ils sont partis du jour au lendemain en laissant des piles de pavés déjà taillés. Les entreprises savaient qu’elles étaient condamnées, que l’arrêt des sites de production était programmé, alors pourquoi ont-elles fait travailler des carriers comme si de rien n’était ?Bien que ce soit peu probable, j’ose imaginer que, devançant la fermeture, les ouvriers ont quitté le chantier les premiers et ont disparu un matin dans la forêt laissant les contremaîtres s’époumoner en vain devant des monceaux de pavés à l’abandon.

20171022_la carrière5

Averse et éclaircie

Le temps s’est couvert. Une ondée est passée. Elle s’attarde au loin, laissant un voile de brume à l’horizon. Tout à coup, les roches luisantes glissent sous les pas.

20171022_172210
20171022_rocher luisant

Puis la pluie s’est arrêtée, le soleil est revenu et les nuages sont partis vers le nord. Le vaste paysage scintille. La pluie encore chaude n’a fait que raviver ses couleurs. Elle fait flamboyer les premières feuilles rousses du Bois de la Charme.

Juste avant de descendre la vallée, nous nous attardons. Ce sont sans doute les maisons éparses des bords de Milly que nous voyons dans la plaine.

20171022_172618

Dernière pente raide avant l’arrivée. Nous arrivons.

La forêt peintre de haïku

Si l’on baisse les yeux dans la forêt, il y a toujours un dernier trésor à admirer. L’automne trop doux a trompé les genêts et certains fleurissent encore. Des champignons gorgés de pluie sortent encore de la mousse.

20171022_173054

et des lichens ont colonisé la roche tout près du parking. Plus on s’approche, plus le dessin se fait abstrait, aussi énigmatique que des constellations d’étoiles dans le ciel, ou des gouttes et des éclaboussures de peinture dans un tableau expressionniste abstrait.

20171022_174621

Les mêmes rythmes parcourent la pierre, le ciel et les organismes vivants.

L’ Autre Marais : du village Saint-Paul à l’Arsenal

Par certains côtés, ce début du 21ème siècle s’apparente au Moyen Âge : les écarts de fortune sont à nouveau démesurés. Google, qui aspire toutes nos données et les recrache en formatage publicitaire, est comme une de ces entités seigneuriales ou religieuses qui dominaient les paysans et leur imposaient croyances et règles de vie.

A l’école, j’avais appris que le grand mouvement d’émancipation avait commencé dans les villes, qu’elles avaient été les chaudrons d’où était sorti le monde moderne, les bourgeois arrachant peu à peu à leurs seigneurs des chartes où étaient énumérées les nouvelles franchises. Cela donne envie de parcourir de près cette histoire.

Pourtant, à Paris la réalité m’apparaît plus enchevêtrée car des pans entiers de la ville étaient la propriété de riches abbayes ou de puissants seigneurs. Un jour, j’essaierai de lire comment se sont articulés l’appel urbain à la liberté et les anciennes servitudes. Un homme qui déchargeait des sacs de grain pour l’abbaye d’Ouscamp ou pour l’abbayé de Sainte Geneviève, grand propriétaire de la rive gauche, était-il un franc bourgeois ou un serf de l’abbaye ?

Pour l’heure, nous voulions seulement parcourir un petit morceau du quatrième arrondissement qui conserve encore les traces du Paris médiéval et les mêlent à des entreprises plus récentes. Nous avons flâné de l’Hôtel de Sens au Port de l’Arsenal en passant par la muraille de Philippe Auguste et le village Saint-Paul, dans le quartier situé à droite de saint-Antoine.

 

Tournant le dos aux rues les plus célèbres, nous avons pris la rue du Prévôt, étroite, haute et sombre et qui malheureusement sent l’urine par endroits, pour le plaisir de rêver aux tortueuses rues médiévales. Rue du Prévôt dite rue PercéeIl y avait même à côté des lettres blanches sur fond bleu format obligatoire pour les plaques de rues, l’ancien nom, gravé à même la pierre, ruë Percée.

 

 

 

Rue du Prévôty3Il date sans doute de l’ordonnance de police de 1729 qui obligea à inscrire les noms des rues. On trouve ça et là dans Paris des traces de cette époque.

L’Hôtel de Sens : l’architecture médiévale civile

Sauf le nom d’un quai, il ne reste rien du port des Célestins, tel qu’il existait au Moyen Age, rien de cette Seine chargée de bateaux qui déversaient toute sorte de marchandises sur les pontons. Mais du Moyen Age subsiste encore l’Hôtel de Sens, bâti pour l’ecclésiastique le plus puissant de France, puisque l’archevêché de Sens comprenait jusqu’en 1622, sept diocèses Chartres, Auxerre, Orléans, Meaux, Nevers, Troyes et… Paris. Ce bâtiment de style flamboyant a été occupé par Marguerite de Valois, passée à la postérité sous le nom de reine Margot grâce au roman d’Alexandre Dumas. Son mariage avec Henri IV fut déclaré nul par l’Eglise en 1599 parce que la reine ne donnait pas d’héritier à la couronne. Le divorce, bien négocié par Marguerite en échange d’une pension importante lui permit de poursuivre une vie agréable. Ayant obtenu son retour à Paris, elle s’installera un an dans ce palais, avant de faire construire sa demeure en face du Louvre où elle mènera une vie de cour brillante.

Restauré, l’Hôtel de Sens abrite la bibliothèque Forney. Ce sera pour une autre fois. Aujourd’hui, nous nous contenterons d’une pause en contre-bas de la rue dans le jardin de buis de l’Hôtel.

Rue des Jardins Saint-Paul : un vestige de la muraille du 12e siècle

Nous sommes juste à l’arrière de Saint-Paul, église massive, chargée d’un dôme qui domine tout le quartier.

rue des Jardins Saint-Paul. Enceinte

Quelques gamins jouent au foot de l’autre côté de la grille, au pied d’une longue muraille qui est un vestige l’enceinte de Philippe Auguste.

 

 

 

 

 

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Philippe Auguste a régné entre 1180 à 1223. Il est le premier des grands rois parisiens. Il a fait entourer Paris d’une muraille de 5, 1 kilomètres de long et de 9 mètres de haut. De grosses tours ont été implantées tous les 60 mètres. Il s’agissait déjà de défendre Paris contre les envahisseurs anglais.

C’est aussi le roi qui fait édifier un fort puissant à l’emplacement du Louvre. Une fois l’aspect défensif assuré, ses successeurs se préoccuperont des églises et des palais.

Dès Charles V, il faut bâtir une nouvelle enceinte car la ville a débordé, mais les traces de la première enceinte se retrouvent un peu partout : au Louvre dans la cour carrée, on voit ainsi l’emplacement du donjon de la forteresse et 20 rue Estienne Marcel, la base d’une tour dite tour de Jean Sans Peur. Rue des Jardins Saint-Paul, la muraille et les tours, auparavant confondues avec les maisons, ont été dégagées et elles ont encore l’air redoutables.

Le village Saint-Paul

Situé entre les rues St-Paul, Ave Maria, Charlemagne et les Jardins St-Paul, le village Saint-Paul, où les voitures ne pénètrent pas, est un dédale de ruelles, de culs de sacs, de cours intérieures qui communiquent entre elles.

L’origine du village est religieuse : une basilique dédiée à Saint-Paul-de-Tébaïde au VIIe siècle. Après la construction des remparts de Philippe Auguste (1190-1209), le Village Saint-Paul sera nommé Saint-Paul hors les murs. Choisi par Charles V comme lieu de résidence en 1360, le Village Saint-Paul sera même la paroisse des Rois de France de 1361-1559. Puis il déclinera doucement, deviendra insalubre. Mais en 1980, quelqu’un a eu l’idée de rénover ces maisonnettes sans les jeter à bas, sans tailler, sans réorganiser, sans faire pousser deux ou trois immeubles. Le Village Saint-Paul devient alors un espace préservé, à l’écart de l’agitation de la rue Saint-Antoine. Des boutiques de designers, de brocanteurs et d’antiquaires  ont pris possession des rez-de chaussée. Bien sûr, on peut soupirer. Encore un quartier pour touristes qui vend des objets destinés à remplir des appartements déjà envahis de souvenirs ! Certaines de ces boutiques essaient cependant de renouveler le genre comme la Boutique des Inventions (13 Rue Saint-Paul, Cour intérieure Orange) qui sélectionne les objets pratiques et insolites conçus par des inventeurs en mal de distributeurs comme le pic-à-pain, moins encombrant que la corbeille, le drap de plage à piquets, utile par grand vent, ou l’imperméable qui change de couleur sous la pluie et devrait réconcilier les bambins avec un temps maussade.

 

 

 

 

 

D’autres sont particulièrement raffinées, ainsi au 23 rue Saint-Paul, Bien Fait, boutique de décors muraux. Après la visite, on s’arrête à l’Inattendu pour boire un café ou pour déjeuner sur le pouce d’une bruschetta.

Dans une des cours, il y a un arbre vigoureux qui donne envie de rester tranquille pour lire sous son ombre. Je crois que c’est un orme, ce qui me réjouit parce qu’il me semblait que les ormes avaient disparu, décimés par un champignon.

Village Saint-Paul Cour Rabelais

On se sent bien dans ces courettes qui font penser à des courettes de village.

cour village Saint Paul

Le Marais, c’est aussi la mémoire des années sanglantes de la dernière guerre. Il n’y a pas d’école sans une plaque à la mémoire des enfants juifs de ce quartier, massacrés pour la plupart après avoir été déportés. Dans la charmante rue Eginhard avec sa fontaine, ses arbres et ses oiseaux, une rescapée, Sarah Zajdner, a fait poser une plaque en souvenir de sa famille, son père et ses trois frères assassinés à Auschwitz. Le souvenir de ceux qui n’ont pas de sépulture est ainsi rappelé, alors que sont bien oubliés les noms de leurs bourreaux.

rue Eginhard Fontaine (1)

Rue Eginhardt mémorial Zajdner

L’Arsenal

Au bout de ces rues on débouche  sur des quais inondés de lumière. C’est l’ancien port de l’Arsenal, reconverti en port de plaisance et en jardin public. Le bassin a été construit à l’emplacement d’un fossé de l’enceinte de Charles V. Au 18ème siècle, on envisage de relier le canal d’ l’Ourcq vers la Villette et la Seine. Ce sera le canal saint-Martin, construit entre 1822 et 1825.

L'Arsenal

Il fait bon, il fait chaud, les dernières fleurs s’épanouissent au soleil. Les couples, les copains, les solitaires qui écoutent leurs baladeurs ou qui lisent sont là.

Arsenal. JArdin du port (1)

Ils se reposent sur les marches en regardant les péniches

Arsenal. Péniche habitée (1)

et les premières feuilles rouges.

 

Arsenal

Tout le monde sourit parce qu’on est en octobre et qu’il fait beau.

Fontainebleau. Dans le massif des Trois Pignons

Dans la forêt, j’ai rencontré…

La partie située au Sud-ouest de la forêt de Fontainebleau est la moins fréquentée par les promeneurs. Paradoxalement, c’est peut-être grâce à l’affreuse autoroute A6 qui la sépare du reste du domaine. J’y ai vu des collines pentues et des vallons, des platières désolées, grandes dalles de pierre brisées par le gel et l’eau, et une mer de sable, des rochers d’escalade et des bosses d’entraînement, des landes, des bosquets de bouleaux, quelques châtaigniers et des bouts de forêt méditerranéenne avec des pins et des fougères auxquels ne manquent que le thym et la sarriette.

Fontainebleau 09.2017. Sous-bois de sept (2)

Toutes les forêts sont pleines de carrefours où il ne faut pas se tromper surtout quand rien n’indique le chemin. Les deux frères aînés, qui prennent la route de gauche, perdront leur liberté ; le cadet, qui prend la voie droite, parviendra jusqu’à la princesse, pourra la délivrer et conquérir un royaume.

A Fontainebleau, pas d’inquiétude ! Grâce aux balisages et aux panneaux précis qu’on rencontre partout dans le massif on ne s’égarera pas.

rts des pieds pourris

Quelques rêveurs regrettent pourtant la forêt aventureuse des contes. Toujours, ils se disent que le chemin qu’ils n’ont pas suivi serait remarquable et les mènerait au profond du bois où ils pourraient marcher le jour durant sans rencontrer âme qui vive.

A Fontainebleau, on croise de petits jeunes gens insouciants qui vont chercher les bons coins d’escalade (ils disent spots). Ils trimballent tout un attirail de cordes et de gros matelas de mousse. Les pierres qui font leur joie sont de petites montagnes de grès (une roche constituée de sable lié par un solide ciment de silice ou de calcaire). Ce grès a été exploité à partir de la moitié du 14e siècle et au 19ème siècle il y a eu jusqu’à 2000 carrières. En  1907, la forêt a été patrimonialisée et l’exploitation interdite. Aux Trois Pignons, une carrière a quand même perduré jusqu’en 1983. Peu après, en 1986, un carrier venu du Portugal a décidé de s’installer en bordure de la forêt, sur la commune de Moigny-sur-Ecole, et son fils, Francisco de Oliveira, poursuit la production. (http://www.parc-gatinais-francais.fr/metiers-d-art/les-gres-de-fontainebleau/)

Avec le gré le plus grossier, les tailleurs fabriquaient des pavés et des bordures de trottoirs, Des grés de meilleure qualité permettaient de réaliser des pièces décoratives, des ogives ou des fenêtres. Pour transporter ces pavés et ces blocs de pierre, on avait empierré des chemins, dont des vestiges subsistent par endroits. La forêt était traversée par le vacarme des tombereaux, les hennissements des chevaux épuisés par la pente et par le bruit lointain des marteaux de ceux qui taillaient la pierre.

De nos jours, on n’entend plus que les randonneurs qui s’interpellent, ceux  qui vont vers les lieux d’escalade, ceux qui se bornent à  rechercher les pierres qui ressemblent à de grands animaux antédiluviens. En effet, la forêt est aussi le lieu des métamorphoses, des nymphes des arbres dont les souples chevelures flottent au gré des vents, et des sorcières qui changent les enfants en animaux. Petite sœur entend encore la source murmurer : « Celui qui boit de mon eau est changé en tigre ; celui qui boit de mon eau est changé en tigre » et c’est parfois un éléphant qui sort du  couvert.

éléphant près de Larchant DSC_0042Ou bien quelqu’un crie : « Les tortues ! Les tortues sont de retour ! »

rochers-tortuesDSC02227

On voit errer, d’énormes bêtes qui flairent ; les enfants ravis les approchent, les effleurent de la main, grimpent sur leur dos.

Sables du cul du chien. oct 2016

Les sables du Cul du chien

Plus loin, on tombe sur le sable étincelant du Cul du chien (on peut voir une truffe cocasse dans le rocher planté au milieu, mais le nom officiel est Le Bilboquet), qui a aussi été exploité, notamment pour des verreries et des faïenceries. C’est, paraît-il, un des plus purs du monde.

 

Il y a aussi des cavernes, d’où sortent par l’échancrure des roches de grosses racines vertes nouées et tordues qui pourraient bien se changer en serpents, le soir venu. Et cependant dehors, on voit le vert tendre des arbres de mai.

21 mai 2017.Racine dans la grotte

Des bandes de choucas s’envolent brusquement, ou bien un merle fait du tapage pour dix. Une fois, nos avons croisé une biche et ses faons. Une fois, une seule, une horde de sangliers.

Par les saisons

Je vais à Fontainebleau par toutes les saisons.

L’hiver, quand l’air est froid et sec, que le sol crisse sous nos chaussures et que nos haleines font de petits nuages blancs, quand les plantes dorment, que les fougères sont de grands plumeaux givrés.

23.1.2016 Les fougères2

… que les herbes  sont d’un blond filasse un peu terne et craquent sous le pied :

23.1.2016

Seules certaines mousses sont restées très vertes avec de petits boutons de grésil qui étincellent.

23.1.2016. mousse sous le givre

Les soirs  tombent vite. La brume monte du vallon, estompe toutes les formes, repeint en noir les arbres défeuillés, en bleu les collines, et le ciel vire au mauve pâle avant de devenir noir.

janv2014;le soir mauve

Le beau temps revient. Les bouleaux ont retrouvé leur ramure légère qui ondoie, tremblote, parpelège au soleil naissant.

bouleaux et nuagesDSC_0033

Chaque fois que nous sortons, nous constatons l’avancée du printemps. les fougères colorent d’émeraude la forêt. Ce jour-là, on aurait dit que le bois imitait des paysages de Cézanne avec les grandes arcades des arbres tordus par le vent, les verticales des pins.

_Foret mois de mai

Et puis, l’été est là et les soirs enchantés où le soleil descend doucement et joue avec les feuillages, répandant des images d’or.

Fontainebleau2017.06.18_roche mer de sable

Chaos rocheux à la mer de sable

Le vert tendre a foncé. Certains jours, on s’attarde au bord des mares parce qu’il fait une chaleur énorme. Plus elles sont secrètes, plus nous les aimons. Celle-ci avec son gris et son noir intenses paraît plus sombre qu’elle n’est parce qu’elle est sous le couvert des pins. Les grenouilles ont sauté toutes à la fois en entendant nos voix. Des bulles crèvent à la surface. Quel animal s’est tapi dans l’eau ténébreuse ?

mare Froideau

mare Froideau

La forêt fleurit, puis les graines se forment et bientôt vient l’automne.

Gousses de genêt (2)

Il pleut. L’humidité ravive la forêt. La promenade du jour commence par une brève ondée, suivie d’un arc en ciel.

arc en cielDSC02235

L’arc en ciel

L’orage a laissé derrière lui un bleu orageux et l’odeur de la terre mouillée. Les flaques d’eau prisonnières des vasques creusées dans le grès forment partout de minuscules abreuvoirs. Déjà, les nuages sombres reviennent par l’ouest. Il n’est pas dit que les marcheurs sortiront du massif avant le prochain grain.

A cause du vent froid, et de notre peau qui se hérisse dans le cou, la lande parait plus vaste qu’elle n’est « en réalité ».

Fontainebleau. La lande

J’aimerais pourtant que la marche s’interrompe. Je resterais tranquille à regarder les millions de formes répétées qui constituent chaque petit coin de forêt. Chaque brin de bruyère avec ses clochettes réitérées, chaque branche de bouleau recommencée jusqu’à former un feuillage, chaque ramure de pin avec ses bouquets d’aiguilles reproduits obstinément et qui de loin deviennent des tâches de couleur. Pourquoi la nature répète-t-elle à l’infini ? Pourquoi cette prolifération ? Et en même temps, pourquoi ne répète-t-elle jamais, car il y a une incroyable quantité de variations dans le spectacle du bosquet ? Cette feuille de bouleau déjà jaune, tandis que sa voisine est encore verte, et celle-ci qui vient de tomber sans qu’on sente un souffle de vent, ce buisson de bruyère qui regorge de différences infimes, de particularités que je ne sais pas comprendre, variations autour d’un  modèle ? Mais où est-il ce modèle ?

bruyères bouleaux pins

Il a plu ; il fait doux. Voici le temps des champignons, ceux qui poussent bien classiquement dans la mousse…

Fontainebleau 09.2017 Champignonet ceux que nourrit le bois en putréfaction, montrant au promeneur, s’il est curieux, comment deux organismes se mêlent.

les saprophytes

Aujourd’hui, c’est la mi-septembre, le soleil descend doucement. Il ne brûle plus. Juste avant de disparaître derrière une colline, il illumine les branches du châtaignier  à travers lesquelles transparaît la roche bleue, aussi bleue qu’un tissu précieux.

Fontainebleau 09.2017. Branches dorées et roche

Les derniers marcheurs se hâtent pour rentrer avant la fin du jour. Silhouettes noires, ombres qui s’allongent, chevelures nimbées de lumière.

Et cela recommencera, l’hiver, le printemps, l’été, l’automne, et encore, et encore. La forêt, soustraite aux évènements de notre monde répète les saisons et cela nous paraît sans fin.

 

 

 

Au Marais, dans l’hôtel de Beauvais

Situé dans la jolie rue François Miron, l’Hôtel de Beauvais est un chef d’œuvre de l’architecture du 17e siècle. Rénové depuis quelques années, il abrite depuis 2004 la Cour administrative d’appel de Paris. Le lieu n’est théoriquement pas accessible, mais des visites sont organisées par les savants conférenciers de l’Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique qui se font un plaisir de montrer le bâtiment tout en rappelant son origine scabreuse.

L’Hôtel de Beauvais a tout pour séduire les piétons de Paris. Sa beauté bien sûr, mais aussi l’ascension sociale surprenante de celle qui l’a fait édifier. On peut se faire une idée de sa vie grâce à Jules Cousin « L’Hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine » (1864. Extrait de la Revue universelle des arts.», Bruxelles, Mertens et fils,)

L’ascension de Catherine Bélier

Catherine Bélier (ou Bellier), dite Cateau-la-borgnesse parce qu’elle était borgne ou parce qu’elle souffrait de strabisme, fille d’un fripier, épouse en 1634 le marchand de rubans Pierre Beauvais, deviendra baronne, se fera construire un palais et ce, dans la société de caste du 17ème siècle où pareille ascension sociale paraît improbable.

Vers 1650, Catherine Bélier est la femme de chambre d’Anne d’Autriche, chargée en particulier de la purger (ce qui à l’époque est à la fois fréquent et douloureux puisqu’il faut introduire un clystère dans un derrière). Son toucher délicat et sa propreté font merveille. Une relation étroite se noue entre la reine et sa femme de chambre. Elle est évoquée dans des stances obscènes :

STANCES A MADAME DE B*** SUR SON ADRESSE A DONNER DES LAVEMENTS

Vous qu’on ne peut assez louer
Et que le Ciel voulut douer
De vertus, d’appas et d’adresse,
Que votre sort me semble doux.
Voyant qu’une grande princesse
Ne saurait se passer de vous.

Il faut bien que dans ses besoins
Elle ait éprouvé que vos soins
luy sont tout à fait nécessaires,
Puisqu’on tient même pour certain
Qu’elle ne fait point ses affaires.
Que quand vous y mettez la main.

Par là vous estes bien en cour,
C’est ce qui fait que chaque jour
La Reine vous reçoit au Louvre.
Et qu’un chacun estant couché,
Fort souvent elle vous découvre
Ce qu’elle tient de plus caché.

Dans cet employ qui vous plaît tant,
Votre esprit seroit plus content,
Si ce n’estait qu’il appréhende
Parmy les soins que vous prenez
Que sur l’heure elle ne vous rende
Ce que parfois vous luy donnez.

Ne vous tourmentez qu’à propos,
Et pour vivre plus en repos,
Mettez toute crainte en arrière,
Puisque si l’objet de vos soins
Vous tourne parfois le derrière,
Il ne vous en aime pas moins.

Vous devez pourtant redouter
Qu’une autre pour vous supplanter
Ne vous dresse enfin quelque piège,
Car les esprits seront jaloux
Qu’une Reine vous offre un siège
Lorsqu’elle vous voit à genoux.

Suitte du nouveau recueil de plusieurs et diverses pièces galantes de ce temps, mdci.xv, citée par Jules Cousin (1864 :6)

Portrait présumé de Catherine Bélier

Catherine Bélier a sûrement des qualités qui en font une confidente appréciée. Bien qu’elle soit déjà âgée, laide, peut-être borgne, ou justement parce qu’elle est âgée, laide, borgne et ne risque pas de séduire le prince, Anne d’Autriche s’adresse à elle pour initier son fils à l’amour : Louis se fait grand et on ne lui connaît pas d’activité sexuelle… La régente a de quoi s’inquiéter car elle a l’expérience de son mari si peu attiré par les femmes qu’il lui a fallu vingt-deux ans pour concevoir un fils. En 1654, Anne d’Autriche demande donc à sa confidente de lui prodiguer quelques leçons. On imagine les promesses échangées avec la reine :

– Je suis toute à Votre Majesté et je tirerai bien volontiers Votre Majesté d’embarras

– Faites et vous assurez la couronne. La France saura se montrer reconnaissante

–  Votre Majesté agit sagement en s’adressant à une vilaine crapaude comme moi. Il n’y a pas de risque que son fils tombe amoureux d’une femme de quarante ans dont les yeux ne sont même pas capables de regarder du même côté, mais j’ai la main douce et je mettrai du cœur à l’ouvrage.

Puis Catherine Bélier s’assure en deux phrases de la complaisance de son mari.

– Il s’agit de sauver l’Etat !

– Et mon honneur, Madame ?

– Si vous voulez bien ne pas vous alarmer, il y a de l’argent à gagner. Et un titre de baron.

Cela a suffi sans doute. Catherine Bélier se glisse dans la chambre du jeune Louis. Avant que le jour ne se lève, Cateau et Louis se sont embrassés, caressés, mordillés, chevauchés car l’élève se révèle fort intéressé aux jeux de l’amour. Catherine peut rassurer la reine qui tient ses promesses. Pierre Beauvais devient conseiller du roi et baron. Grâce à une forte somme d’argent, sa femme achète ce qui deviendra l’hôtel de Beauvais sur  la Grande rue traversière de Paris qui va d’est en Ouest, la rue Saint-Antoine. (Plus récemment, la portion sur laquelle s’élève l’hôtel a été renommée rue François-Miron). Les travaux commencent en 1656. Madame la baronne demande et obtient gratuitement des pierres primitivement destinées au Louvre et qui atterrissent sur le chantier de l’hôtel de Beauvais.

Par manque de place, l’architecte Lepautre n’a pas bâti le corps principal entre cour et jardin, comme il était d’usage sous Louis XIV. La façade surplombe la rue. C’est une façade  classique qui n’a de remarquable qu’un balcon à encorbellement, ornement rare à l’époque.

Par Antoine Lepautre Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11552636; voir Blondel, Jacques-François, 1652, L’Architecture française, t.2, 121.

Au rez-de-chaussée. Encadrant la porte d’entrée sur la rue, on trouve quatre arcades. Cateau est madame la baronne, mais elle a le sens des affaires. Elle fait construire des boutiques pour les louer à des artisans. C’est un scandale  pour un « vrai » noble qui vit des revenus de ses domaines et qui oublie que son  merveilleux désintéressement n’est possible que parce qu’il pressure ses manants ! (Il faudra plus d’un siècle pour que le duc d’Orléans, très endetté, se lance à son tour dans la location des rez-de-chaussée du Palais Royal).

Quand, le 26 août 1660, Paris oublie la Fronde pour fêter le mariage de Louis XIV avec Marie Thérèse par un beau cortège qui va de la place du Trône (aujourd’hui place de la Nation) au Louvre, Catherine  Bélier est autorisée à convier la crème de la cour à voir passer le défilé depuis le balcon principal de l’hôtel de Beauvais (On se rappelle que le balcon donnait sur la rue). Anne d’Autriche, la reine d’Angleterre et sa fille, Mazarin, Turenne et d’autres dignitaires sont là. Catherine-Henriette Bellier a soin de se tenir un peu en arrière et de se contenter de jouir de l’honneur que la présence de tous ces grands personnages fait à sa maison.

La fortune de la baronne de Beauvais se poursuit. Elle fait construire un second hôtel pour son fils qui é été élevé avec le roi à l’indignation perceptible de Saint-Simon qui concède toutefois que le capitaine se souvient de la distance infranchissable qui sépare un homme de peu d’un seigneur authentique :

Son fils, qui s’était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d’autour de Paris Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi ; il avait été de ses ballets et de ses parties, et, galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé à l’élite de la cour et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des lances auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d’ailleurs honnête homme, et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l’ai vu encore donner les modes (1.124)

La Bruyère raille peut-être sous les traits d’Ergaste  sa « faim insatiable d’avoir et de posséder ». Trait de famille, semble-t-il.

Louis XIV n’avait pas gardé un mauvais souvenir de son initiatrice à qui il rend visite quand il passe dans le quartier ; elle gardera aussi le privilège d’assister à son lever. Cateau, malgré son visage bouffi, son nez épaté, ses grosses lèvres, son œil borgne, devait évidemment avoir des talents capables de faire plaisir à un homme. Il semble de surcroit qu’elle n’était pas sotte et toute sa vie montre combien elle aimait avidement les plaisirs de ce bas monde ce qui en faisait sûrement une personne réjouisssante. De l’aveu de saint-Simon qui n’est pas connu pour son esprit charitable, c’est « une « créature de beaucoup d’esprit, d’une grande intrigue, fort audacieuse, qui eut le grappin sur la reine-mère, et qui était plus que galante… »2.  Mémoires ch. 7 tome 1 p. 69

Je l’ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. »

Le dénouement est moins joyeux. Madame de Beauvais, ruinée par le goût du jeu et par de jeunes amants dispendieux, meurt à 76 ans à Arrou en Eure-et-Loir. En fin de compte, elle avait peu résidé dans son bel hôtel, car le Marais était passé de mode.

On retrouve en 1755 l’Hôtel de Beauvais lorsqu’il est loué au comte d’Eyck, ambassadeur du duc de Bavière, qui le transforme en tripot, ce qui est parfaitement légal vu le privilège d’extraterritorialité dont jouit monsieur l’Ambassadeur. En novembre 1763, le comte, et sa femme qui aime jouer du clavecin, accueillent pendant cinq mois Wolfgang Mozart âgé de 7 ans, et sa sœur Marie-Anna qui a dix ans. Les Mozart ont peut-être habité le deuxième étage et en tout cas, ils ont joué dans cet hôtel.

En 1943, la mairie de Paris achète l’hôtel une bouchée de pain à la famille juive Simon, après la déportation du fils de la famille. Dans l’après-guerre, l’hôtel devient un immeuble de logements locatifs. C’est un bâtiment défiguré que la municipalité veut faire démolir avant de se raviser. Après sa rénovation en 2004 il accueille la Cour administrative d’appel de Paris.

Le palais baroque de l’architecte Lepautre

La façade de la rue est assez classique. L’intérieur du bâtiment est totalement séduisant.

Hôtel de Beauvais. La cour depuis le péristyle

L’architecte Lepautre pour s’adapter au manque d’espace a dû renoncer aux symétries classiques. Il a dessiné une cour en forme de triangle arrondi en son sommet, à laquelle on accède par un péristyle orné de colonnes. Le lieu est à la fois clos et ouvert. Le mur du fond est encadré par de vastes fenêtres de forme concave et ceux qui ont décrit cour et péristyle ont comparé l’ensemble à une scène de théâtre :

De l’entrée de ce péristyle, la perspective de la cour produit un effet surprenant. Encadrée par les lignes sévères du porche et favorisée par le demi-jour de cette espèce d’avant-scène, cette décoration théâtrale étonne et séduit le regard ; elle se détache, prend du fond, comme une vue d’optique parfaitement à son point.

L’ornementation et tout aussi remarquable avec des colonnes, des sculptures, et  une frise où alternent de nobles lions bien classiques et des têtes de béliers qui semblent une allusion au patronyme de Catherine Bellier.

Les mascarons de la cour seraient des portraits : à côté de la vilaine face de Catherine Bélier figurerait  la tête distinguée de la reine-mère, sa protectrice.

Les décors intérieurs ont disparu. L’appartement principal du premier étage, donnant sur la rue, est occupé par la grande salle du tribunal qu’un président, épris d’art moderne a fait décorer par Bernard Pifarretti.

On voit encore deux beaux escaliers, le premier, monumental à souhait ; le second,  mon favori, un escalier ovale à vis et rampe en fer forgé.

Inattendues, les superbes caves gothiques sur lesquelles repose le fond de la cour subsistent intactes. Elles appartenaient à une maison de l’abbaye de Chaalis qui y stockait des denrées alimentaires.

 

Les habitants des demeures ordinaires sont oubliés et disparaissent de nos mémoires. Il en va autrement des habitants des palais. Parce qu’un guide et quelques documents trouvés sur internet m’ont restitué un peu du passé des fondateurs du bel hôtel de Beauvais, j’ajoute désormais au plaisir de le contempler, le plaisir du roman de la vie de Cateau, faite baronne pour avoir su purger la reine-mère et dépuceler son fils.

 

Vue sur Paris depuis la préfecture du 17 boulevard Morland

La lumière d’automne était encore un peu brumeuse, mais si douce. Profitant de la Journée du Patrimoine, ils voulaient visiter l’Antenne Sully-Morland ; la préfecture avait été vendue par la ville et il fallait se dépêcher avant qu’elle ne devienne inaccessible.

Au 15ème étage, une terrasse faisait le tour du bâtiment. L’air était frisquet, mais il n’y avait presque pas de vent.

De là-haut, Paris était d’abord une harmonie de couleurs, taches horizontales des toits couleur de plomb ou gris tourterelle, teintes pâles de quelques façades, puis on repérait le rythme des fenêtres. On était trop haut pour voir la vie des gens et c’était comme si la ville immense était vide, comme s’il y avait seulement une étendue paisible d’immeubles sans habitants, sans histoires, sans paroles.

Du côté de l’Ile de la Cité, le regard suivait la diagonale de la Seine coupée par deux ponts, et la rue noire qui creuse entre les immeubles de l’Ile Saint Louis. Les arbres verts. On ne savait pas qu’il y en avait autant, qu’ils étaient aussi touffus. Au milieu la forme rassurante de Notre-Dame.

Préfecture Morland vers ND

préfecture Morland vers ïle de la cité

Quelques pas : les paroles échangées viraient à l’énumération de monuments : « là-bas, c’est la colline du Sacré Cœur. Oh ! Tu as vu le bariolage de Beaubourg… Un monument comme ça c’est bien, mais on n’aimerait pas qu’il y en ait partout. »

Préfecture Morland vers Beaubourg

Puis on allait vers l’Est, du côté de la Bibliothèque François Mitterrand et du grand incinérateur d’Ivry, et on comprenait que la coupure entre Paris et la banlieue n’avait plus de sens, que le périphérique avait cessé depuis longtemps d’emprisonner la capitale. Les gros panaches de fumée de l’incinérateur évoluaient librement dans le ciel et se perdaient dans les nuages. Les gens disent alternativement que ces fumées sont de l’inoffensive vapeur d’eau ou du poison, mais toi tu ne savais quoi en penser.

Préfecture Morland vers la BNF

Que deviendra le bâtiment à présent que la préfecture a déménagé ? Le promoteur Emerige que je ne connaissais pas, a séduit la municipalité lors de l’appel à projet « Réinventer Paris » avec des mots-clés dans l’air du temps comme « mixité », si séduisants pour les pouvoirs publics. « Morland Mixité Capitale » promet de faire coexister auberge de jeunesse, crèche, logements sociaux et… hôtel cinq étoiles, on ajoute un zest d’écologie avec de l’agriculture urbaine. Ce sera peut-être très bien, mais pour le moment, je suis un peu inquiète. J’espère que le sublime 15eme étage ne sera pas récupéré pour les seuls 147 privilégiés de l’hôtel de luxe.