Hoi An entre ville-musée et Disney Land (Vietnam 4)

L’ancien port de Hoi An, débouché maritime du royaume Cham, était un comptoir commerçant utilisé par les Japonais et les  Chinois, puis par les Européens qui, à partir du 15e siècle, sont venus y acheter des épices, du thé ou de la porcelaine, avant que le port ne s’ensable. Les colons, puis les touristes ont pris le relais, attirés par les vestiges de la période prospère.

 L’Allegro Hoi An,

A l’arrivée à l’hôtel, on nous annonce que nous avons été surclassés. Un nouvel hôtel vient d’ouvrir, qui compte sur les évaluations que les utilisateurs publient dans Trip advisor et autres Booking. Com, pour lancer l’établissement. Nous voici donc à l’Allegro Hoy An, un palace 5 étoiles, soudain accessible aux touristes moyens que nous sommes, situé à moins de dix minutes du centre, dans une rue en cul de sac parfaitement calme.  Hall immense, marbre et carreaux, décor peut-être un peu trop moderne, mais la vaste chambre avec balcon et la salle de bain luxueuse, (baignoire et douche parfaites) ont eu raison de nos chimères exotiques.

 

 

Même l’air conditionné, qui agite doucement les rideaux, est pour une fois bien réglé. Peignoirs et chaussons sont  à disposition pour rejoindre la grande piscine qui est devant l’hôtel.  On pourra  dîner au bord de l’eau en regardant bouger les lanternes.

Hoi An Piscine de l'hôtel0

Le buffet du petit-déjeuner a été le plus abondant et le plus varié de tout notre voyage au Vietnam.  Tout cela ne serait rien sans la qualité de l’accueil. Le personnel s’est rendu compte en contrôlant les passeports que c’était l’anniversaire de notre ami. Au petit déjeuner, un gâteau avec roses de crème Chantilly a été apporté pendant qu’était entonné « Bon anniversaire ».  Surprise totale et émotion ! La chambre a été décorée de pétales de roses et de serviettes pliées en forme de cygne, le vin du dîner offert…

Hoi An. Bon anniversaire20180302_101257

Le soir, Giovanni Rizzi, manager et chef formé à l’école hôtelière de Lausanne, a préparé un joli repas : trois recettes différente de saumon en entrée, une soupe de courge au curry et anis étoilé, un crumble de poisson délicieux et le gâteau que nous avions mis de côté pour le dîner. De temps à autre, il est venu bavarder avec nous et juger de l’effet produit par ses plats. Il nous a raconté son existence de manager d’hôtels de luxe que son métier a entrainé d’une grande ville d’Asie à l’autre, toujours plus loin. Maintenant, il lance cet hôtel à Hoi An. Il est marié avec une jeune femme de Singapour qui est restée dans son pays pour faire fructifier un commerce en ligne. « Naturellement, ça vaut mieux que de venir ici vendre des souvenirs aux touristes », dit G. Rizzi. Il la rejoint pour les weekends parce que c’est la loi des existences mondialisées et cette instabilité n’a pas l’air de le gêner. « J’aime mon métier, dit-il. J’aime faire tout ce que je peux pour que mes clients soient heureux de leur séjour. Seul, je ne pourrai pas. L’important c’est l’équipe, la team. Je ne suis rien sans eux. Et eux, ils ont tout à apprendre de moi ».

Cet accueil s’explique en partie par les besoins commerciaux, mais la très grande gentillesse est exceptionnelle. Les employés de l’hôtel considèrent que nous aider à louer des chauffeurs, à retenir des billets de train… fait partie de leur travail. Ils ajoutent à cette efficacité une amabilité sans servilité qui console de ne pas avoir de relations avec le pays réel. Pour deux nuits, ils donnent l’impression qu’on échange un peu plus que de l’argent et des services et on espère que Giovanni Rizzi se souviendra de nous.

Une Ville-Musée

Nous  partons arpenter les trois rues qui ont valu à la ville un classement au patrimoine de l’humanité. un pont japonais du 16ème siècle, les maisons  de riches commerçants. Hoi An Maison de commerçant

On montre les piliers de bois posés sur une base de marbre pour protéger le bois de l’humidité, des meubles anciens et des autels de famille du 19ème.

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Hoi An. mobilier ancien dans une maison de commerçant_DSC0328

On montre aussi les marques des inondations qui expliquent l’organisation des demeures avec des premiers étages où on peut mettre à l’abri les biens les plus précieux.

Outre ces demeures imposantes, des rues entières ont été restaurées avec goût. Nous arpentons la rue Le Loi, la Nguyen Hue. Nous longeons la rivière par la rue Bach. Nous passons le long des boutiques. La plus jolie est la Metiseko où Marie a trouvé une blouse.

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On voit des temples comme le temple de Quan Cong, un général réputé pour sa droiture. Dans le jardin une montagne miniature et ses bonsaïs.

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Le génie qui garde les lieux roule des yeux furieux.

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Et voici une grande scène de bataille.

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Je suis de bonne volonté et je préfére voir les monuments de Hoi An, que de ne pas les voir. Seulement, il fait très chaud. Il n’y a aucun souffle d’air. La chaleur annihile ma capacité de comprendre et d’admirer et je mélange un peu les temples qui se ressemblent, … tous ces dragons extravagants, ces chiens-lions au cou orné de pompons rouges.

Ce jour là, ce qui s’est imprimé dans ma mémoire, ce sont moins les monuments que l’éclat d’un bougainvillier, les couleurs des lampions accrochés au-dessus de nos têtes…

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ou bien le bar au décor colonial qui domine la rivière et où nous avons bu des boissons très fraîches sans parvenir à étancher notre soif.

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Hoi An et les touristes

On vient à Hoi An pour faire la fête.

Des milliers de touristes, aussi bien étrangers que vietnamiens, déferlent sur la ville. Ils font vivre quelques pickpockets, des vendeurs ambulants de peinture sur soie, des vendeurs de cartes postales, des pousse-pousse, des chauffeurs qui tous harcèlent les passants. Quand on leur dit « Non, non, non ! » ils rient et recommencent un peu plus loin. C’est à peine si on peut avancer dans les rues, bien que le centre historique soist interdit à la circulation.

La densité et l’intensité sonore sont telles qu’on est heureux de retrouver notre hôtel calme, un refuge où oublier la foule.

Chaque rencontre est un mensonge. La marchande qui s’avance vers les promeneurs en portant sa palanche n’est pas là pour vendre ses fruits, mais seulement pour proposer de prendre des photos et l’imbécile qui essaie à son tour de poser sur son épaule le balancier au bout duquel pèsent de lourds plateaux remplis doit acquitter le prix de la photo souvenir.

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Le marché central nous réconcilie avec notre condition de touristes car c’est un vrai marché, magnifique, débordant de couleurs d’odeurs, avec toujours cette abondance d’herbes et de légumes qui émerveille.

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Il y a plein de gargotes où l’on peut déjeuner pour l’équivalent d’un euro de banh xeo une crêpe faite de farine de riz et de curcuma, puis remplie de petites crevettes et de germes de haricots que l’on mange en l’enveloppant comme un rouleau de printemps, en ajoutant des légumes et du papier de riz, puis en le trempant dans une sauce.

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La fête des lumières

La lumière devient très douce. Des centaines de lanternes s’allument, qui bougent dans le vent du soir.

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Elles éclairent les maisons et les ruelles.

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Au bord de la rivière, on vend des lanternes de papier qui emmènent  des bougies au milieu du fleuve.

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Soudain, des flammes douces, surgies de l’obscurité, illuminent la chemise blanche, l’ao dai brodé et les visages de cire de deux amoureux assis dans une barque. Sans doute s’agit-il d’acteurs ou de mannequins que l’on prépare à une séance de photos, et dans le meilleur des cas de fiancés qui ont choisi de conserver un album de photos original,. Qu’importe ! La flamme des bougies les environne d’une lumière si intime, qu’on hésite sur la source qui paraît venir de l’intérieur de leur corps. C’est comme si on voyait un tableau de Georges de La Tour. Et on se souvient de la légende qui est à l’origine de la coutume des lanternes de papier. On raconte qu’un marin est parti en voyage, en laissant sa fiancée. Elle l’attend toujours, et envoie ces messages sur l’eau, pour que le fleuve les emporte jusqu’à l’océan – là où se trouve son amoureux.

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Les frêles couronnes qui flottent le long du fleuve emportant les vœux des touristes ont le même  charme qui repose sur les contrastes élémentaires de la nuit obscure et des flammes.

Hoi An. Les couronnes

La féérie est plus violente sur la rive. Les Vietnamiens raffolent des lumières électriques qui parent leurs villes de toutes les couleurs ; à Hoi An, ils font briller les temples et les ponts, ajoutant çà et là un dragon brûlant, un coq resplendissant.

Hoi AN. Le coq

Des chansons remplissent la nuit. Le ruissellement des lumières fait flamber toute la ville.

Hoi An Nocturne20180302_183655

mais la fête est finie, chacun rentre chez soi. Hoi An est sans doute inhabitable (comme Venise, comme Paris qui perdent leurs habitants parce qu’il est plus rentable de louer les appartements aux touristes.

Les trois Saigon : quartier colonial, quartiers populaires et métropole mondialisée (Vietnam 3)

Saigon était une bourgade de pêcheurs, jusqu’en 1672 où les seigneurs Nguyen en ont fait un poste de douane et une petite place forte que les Français ont transformée en capitale coloniale de la Cochinchine française après 1859. Ils ont aménagé un port actif le long de la rivière qui mène à Cholon.

A Saigon/Ho Chi Minh-Ville, comme à Hanoi, nous avons aujourd’hui trois villes en une, la métropole moderne, la ville coloniale et la ville traditionnelle. En Europe aussi, on distingue des parties de villes : Paris rive gauche et rive droite, dans les années d’après-guerre ; Paris-Est et Paris-Ouest aujourd’hui, et surtout Paris-centre et banlieue, mais il me semble que les oppositions sont plus fortes dans les villes postcoloniales. A Saigon et à Hanoi, la ville européenne, construite sur un modèle géométrique, est nettement différenciée de la « ville indigène », parcourue de nombreuses rues et ruelles labyrinthiques et surpeuplées. Aujourd’hui, les entrepreneurs connectés au capitalisme mondial bâtissent de nouvelles formes urbaines. Les gratte-ciel et les centres commerciaux prolifèrent et, dans les banlieues, des programmes immobiliers proposent  aux cadres des appartements spacieux et lumineux.

La finance mondialisée a mieux réussi la mise au pas du Vietnam que les bombardiers américains. A première vue du moins, rien ne distingue cette société communiste des sociétés converties depuis plus longtemps au dynamisme capitaliste.

Ho Chi Minh-Ville au 21e siècle

C’est ce nouvel ordre urbain que nous avons rencontré à l’arrivée pendant que le taxi nous emmenait de l’aéroport vers l’hôtel Spring. Nous avons débuté par les grandes avenues rectilignes, les centres commerciaux regroupant les boutiques des chaînes mondialisées, H&M,  Mango,  Massimo Duti, Vuitton. De temps à autre notre taxi klaxonnait pour que les vendeurs à la sauvette qui coexistent avec le nouveau commerce dégagent la voie.

1 HCM. rue moderne HCM

Nous n’avons pas pris le temps d’aller en banlieue voir les usines qui travaillent pour Uniqlo et c’est de retour en France que je lis qu’un Vietnamien président-directeur général de Vintgroup figure sur la liste de milliardaires (en dollars) établie par le magazine Forbes. Pour le moment, les Vietnamiens se réjouissent sans doute du dynamisme retrouvé de leur économie car l’inégalité criante s’accompagne de redistribution, ce que je résumerai par le fait que les vélos de l’imagerie révolutionnaire des années 60 sont massivement remplacés par des motos… Il faut dire que le développement est vital pour le Vietnam : à notre arrivée, nous avons été frappés par la densité et par la jeunesse de la foule. Le soir, de retour à l’hôtel, une consultation d’Internet a confirmé que la moitié de la population avait moins de 30 ans, cela fait à près 54  millions de personnes en âge de travailler à qui il faut trouver un emploi. (https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/A/57127). Le petit peuple vietnamien ne fait plus la guerre. Il veut vendre et acheter.

Ho Chi Mihn-Ville ne connaît pas encore l’hyper modernisme de Shanghai, mais les gratte-ciel  poussent comme la tour financière Bitexco haute de 262 mètres.

13. HCM. photo JM Branca20180225_110849

Déjà, un autre bâtiment, le Landmark 81, qui dépassera les 461 mètres, est en voie d’achèvement. Le Vietnam est entré dans la course aux plus hauts gratte-ciels du monde.

La ville coloniale

La France a laissé derrière elle une cathédrale, une poste, un opéra vaguement inspiré du bâtiment du Grand-Palais, des bâtiments administratifs néo-classiques, des hôtels splendides comme le Majestic situé en face de la rivière sur la rue Dong Khoi, anciennement appelée rue Catinat. (Nous nous sommes contentés du hall, sans monter jusqu’au bar du 6ème étage à la rencontre des ombres de Somerset Maugham ou de Graham Greene qui étaient des familiers du lieu).

8. HCM Grand Hôtel.JPG

Les colonnes néo hellénistiques se retrouvent dans les hôtels moyens, comme notre Spring Hotel dont le hall cherche à impressionner,  mais qui nous décevra : c’est le seul hôtel du voyage qui n’était pas très bien tenu. Je sais bien que la lutte contre les insectes est difficile dans un pays tropical, mais je me suis trouvée nez à nez avec des cafards dans une salle de bains, qui aurait pu être mieux nettoyée. Et le petit déjeuner n’avait rien à voir avec l’abondance et la variété de ce qui était proposé dans les autres villes de notre séjour.

Ce premier matin, après l’hôtel Majestic et la rue Catinat, nous avons traversé la sorte d’autoroute urbaine qui sépare la ville et la rivière de Saigon avec une forte poussée d’adrénaline car les scooters ne ralentissaient pas et il n’y avait aucun feu tricolore à l’horizon.

Balade par 35 degrés dans un air poisseux, presque étouffant. Après une boucle, nous sommes revenus sur nos pas vers la poste bâtie par Eiffel et la cathédrale. La cathédrale en cours de rénovation est inaccessible, mais la poste est une cathédrale de rêve avec sa haute voûte cintrée de fer, et sa nef placée sous le regard de l’oncle Ho.

.18 HCM LA poste

Elle est un peu trop muséifiée cette partie de la ville. Elle a tout d’une ville française de province, qui aurait oublié que le temps a passé. Et de fait, les gens se pressent à la poste pour se faire photographier dans les vieilles cabines téléphoniques, comme s’ils avaient la nostalgie d’une époque bien révolue.

16. HCM La poste_DSC0025

Il me manque pourtant des éléments importants qui font pour moi, jusqu’à aujourd’hui, le plaisir de vivre en ville. A Ho Chi Minh-Ville, nous ne rencontrons ni cinéma, ni librairie. En France, la loi Lang qui impose un prix unique pour le livre a sauvé les libraires des quartiers et l’avance sur recette nourrit l’industrie du cinéma français. Pour notre génération du moins, la ville suppose une offre culturelle abondante à disposition que je n’ai pas trouvée au Vietnam.

Et puis il y a de (désagréables) zones de contact entre la ville touristique si propre et le tiers-monde misérable. Nous avons longé la rivière de Saigon jusqu’au pont Calmette. Quelle déception ! L’eau charrie des ordures et des bouteilles de plastique, mêlées aux touffes d’herbe arrachées aux rives.

11. HCM rivière de Saigon

Le pays ne met pas encore assez d’argent dans l’entretien de biens publics inestimables comme la propreté des eaux.

La ville orientale

A l’Ouest, c’est Cholon. Ce quartier commerçant chinois est le seul quartier  de conception « autochtone » que nous visiterons.

Pas de trottoirs, puisque ceux qui existent sont transformés à parking à moto, en pièces supplémentaires pour la famille, en salons de coiffure, en salles de jeu, et surtout, surtout, en cuisines à ciel ouvert ! Quelle que soit l’heure, on tombe sur une famille en train de picorer quelque chose. Pendant qu’on cantine devant les maisons, les petits jouent dans la rue, jamais très loin des grands-mères et des mères.

Partout, des petits tabourets bleus ou rouge qu’on ajoute au gré des convives autour d’une petite table.Les femmes papotent en travaillant. Les hommes partagent bières et alcool de riz ou jouent aux cartes, au jeu de go, discutent de paris…

Hanoi.Café de rue

Partout aussi des restaurants : je trouvais ravissants les porcs laqués, les légumes en plein air, pendant que mes compagnons plus circonspects reculaient devant les bassines posées à même le sol avec des poissons, des poulpes, des crabes, des viandes dont il était impossible de savoir combien de temps elles avaient séjourné dans la chaleur et la poussière.

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« Pas de gargotes de rue, avaient-ils décrété. Nous irons au restaurant ! » Laissant les vendeuses accroupies, et les consommateurs installés sur des tabourets dans le bruit, la poussière et la chaleur lourde d’Ho-Chi-Minh, nous renonçons au dépaysement radical. (En fait, nous faisons comme beaucoup de Vietnamiens qui choisissent quand ils peuvent la ville moderne et ses immeubles verticaux). La ville nouvelle aura un jour raison de ces quartiers insalubres. On ne peut pas regretter les immeubles délabrés où s’entassent les familles, les taudis sans eau potable, les cafards, mais il y a fort à parier qu’on enverra les habitants pauvres dans de lointaines banlieues pour loger les nouveaux riches à la place.

 

Dix jours plus tard, nous visiterons Hanoi : même contraste entre les solides bâtiments coloniaux, les trottoirs larges et les alignements d’arbres et, par exemple, le quartier des 36 corporations où bien des constructions ont l’air précaire et où la qualité du réseau électrique laisse rêveur.

Dans ces quartiers, les  étroits « compartiments » à la chinoise sont encore plus nombreux qu’à Ho Chi Minh. Il s’agit d’immeubles, souvent colorés, qui n’ont qu’une pièce par étage, et sans doute guère plus que la place d’un lit dans une pièce.

Ils sont aussi très profonds. Au rez-de-chaussée, ou entre deux immeubles, de longues galeries, qui servent d’entrepôts ou de prolongements aux boutiques, plongent dans l’ombre.

HANOI. Couloir644

Pour des Européens âgés comme nous le sommes, les quartiers traditionnels où l’habitat se mêle à l’activité économique évoquent un peu un temps disparu où il était plus économique de réparer que de racheter et où boutiques et ateliers fabriquaient, rapièçaient, raccommodaient et se mêlaient aux habitations. Toutefois, le contraste est beaucoup plus brutal entre les larges artères « à l’européenne » qui bénéficient d’un calme relatif et les quartiers surpeuplés de Cholon ou du vieux Hanoi.  Ils sont fatigants, mais si vivants qu’on a envie de pardonner aux embouteillages, au vacarme et à la pollution.

Des motos et des vélos dans les villes (Vietnam 2)

Arriver au Vietnam, c’est découvrir les scooters qui règnent sur les villes, où ils ont largement supplanté les vélos.

Ils occupent les trottoirs, parce qu’il faut bien stationner quelque part,

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et c’est eux qui donnent leur rythme effréné aux villes car rien ne les arrête.

La horde des motards_172627

Plus généralement, motos, automobiles, vélos et piétons avancent en suivant une seule règle : ne pas marquer d’arrêt. Une exception quand même… Lorsqu’il y a des feux rouges au croisement des grandes artères, les automobiles s’interrompent. Mais les motos et les vélos se faufilent dès que possible.

Aux rugissements des moteurs s’ajoutent les coups de klaxons pour signaler aux conducteurs latéraux qu’ils doivent faire attention, ou pour prévenir celui qui est devant qu’il est temps de démarrer. Le boucan des véhicules déchaînés (c’est le mot qui me vient pour ces sons qui vrillent les tympans) est tel qu’on ne s’entend qu’en criant.

Au début, le touriste voit ces motards comme une horde impitoyable et croit qu’il ne pourra jamais passer, puis il se décide à traverser en suivant l’exemple des Vietnamiens qui ne semblent pas du tout incommodés et qui  avancent paisiblement sur la chaussée. Une vieille femme tire sa carriole au milieu d’un grand carrefour ; de tout petits enfants descendent du trottoir sans que leur mère ne lève les yeux.

Hanoi. vieille femme et sa carriole_DSC0464 (1)

Les engins slaloment, passent à droite, à gauche, empruntent même parfois un bout de trottoir libre en évitant grand-mères et petits enfants. Le conducteur qui a l’air de foncer sur eux s’écarte au dernier moment. Ce n’est pas l’anarchie, mais un mode d’organisation qui consiste à ne faire attention qu’à l’obstacle situé immédiatement devant. Le véhicule situé derrière fait de même, bifurquant à son tour au dernier moment. Le système marche plutôt bien.

Même les animaux ont l’air de vivre en paix avec les véhicules et les poussins qui batifolent dans les caniveaux d’Hanoi ne semblent pas dérangés par la présence proche des motos.

Hanoi. Les poules sur le trottoir. JM.20180306_173818

En un sens, cela vaut mieux que nos injures parisiennes dès qu’un coup de frein intempestif survient. Ici, personne ne crie ; personne ne s’insulte… Je me suis pourtant laissé dire que les accidents sont fréquents.

De toute façon, comment faire autrement dans des villes surpeuplées où il n’y a pas de métro et pas assez de bus ? La moto est un indispensable moyen de transport pour les gens et pour les marchandises. Rien qu’à Ho-Chi-Minh, il y en a près de 9 millions pour 10 millions d’habitants (selon France 2, 12/03/2018). La moto sert à transporter des familles entières:

Hanoi, famille à moto_DSC0533

Les Français, habitués aux règles du code de la route, sont stupéfaits et découvrent qu’un régime politique autoritaire est beaucoup moins normé que n’importe quel pays européen pour ce qui est des comportements quotidiens? Sans doute, parce qu’il n’y a pas de solution alternative aux déplacements… mais tout de même, tous ces enfants sans casque !

Pour les transports de marchandises, c’est la même chose. Chaque touriste  collectionne les photos des livreurs avec leurs improbables chargements en équilibre sur des scooters ou sur des vélos :

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C’est même devenu un argument touristique et devant l’Opéra d’Ho-Chi-Minh on a installé une cargaison de vanneries en équilibre sur un vélo, comme un symbole du pays.4. HCM Vanneries devant l'Opéra

 

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/vietnam-les-scooters-envahissent-les-villes_2653314.html

 

Vietnam (1)

Le Vietnam, c’était d’abord l’idée de Marie. Bien sûr, en quinze jours, ils n’auraient pas le temps de connaitre le pays, mais ils en auraient une idée. Marie ne cherchait pas seulement l’exotisme. Elle voulait retrouver la sérénité qu’elle avait cru trouver au Laos, malgré la pauvreté du pays, et puis elle voulait voir le pays où avait vécu un grand-père médecin au temps de la colonisation. Le père de  JM avait lui aussi été mêlé à l’aventure coloniale. De ce passé, il était resté un tableau accroché dans la salle à manger qui représentait deux pains de sucre dressés dans la mer et qu’il chérissait d’autant plus que le tableau parlait d’un ailleurs complètement imaginaire. Ses frères, plus âgés, se souvenaient d’avoir joué dans une cour d’école avec des enfants à moitié nus. Son père évoquait plutôt les années de guerre passées dans un camp japonais d’où il avait été rapatrié, tellement malade qu’il avait démissionné de l’armée. Lui, s’inventait une origine vietnamienne chimérique.

S. voulait pour sa part confronter ses souvenirs de militante des comités Vietnam avec la réalité présente. Qu’en était-il du « vaillant petit peuple vietnamien » qui avait su « tenir tête aux impérialistes » ?

Alors pourquoi pas le Vietnam ?

Nous avons bricolé notre voyage à 4, réservant train, hôtel, avion de façon à parcourir la majeure partie du pays, Ho Chi Minh-Ville, Hué, Hoi An, Sapa, Baie d’Ha Long, Hanoi… Tout est facile avec Internet. On peut même trouver les horaires des trains : (https://www.voyagevietnam.co/comment-aller-de-hanoi-a-sapa-et-vice-versa/) . Ensuite, il suffit de passer par les hôtels, serviables et efficaces, pour réserver des places dans les trains.  A cette occasion, nous avons découvert qu’il était impossible d’écrire en français, même sur les sites touristiques.

Cet effondrement du français s’est constaté tout au long du voyage. Nous avons rencontré deux francophones en tout et pour tout : un Vietnamien, qui travaillait pour une banque de Toulouse qui passait des vacances à Sapa et un guide Hmong qui avait décidé d’apprendre le français hors des circuits scolaires pour élargir sa clientèle. Des clients lui avaient même appris à chanter « Trois kilomètres à pied, ça use les souliers ! », mais cela ne suffisait pas pour qu’on puisse parler d’une communauté francophone. Si l’appartenance du Vietnam à la francophonie a un sens politique pour les deux pays (et tant mieux si cela permet de subventionner quelques centres culturels), elle ne correspond à rien sur le plan linguistique. Les Vietnamiens, peuple pragmatique, ont effacé le contentieux de la guerre avec les Etats-Unis et se sont mis à l’anglais.

Les noms

Les noms des lieux sont les dépositaires de l’histoire mouvementés des peuples. Surprise ! Le nom Vietnam, qui impose l’idée d’un ensemble homogène, date de la fin du 18ème siècle. Autant dire, hier ! Derrière l’évidence d’un nom, une histoire complexe.

Pendant le premier millénaire de notre ère, le Nord était une possession chinoise désignée sous le nom d’Annam, le « Sud pacifié », nom qui servira longtemps à le désigner en Occident. En 932,  l’effondrement du pouvoir chinois permet au Dai Viêt, le « Grand Việt », de devenir un royaume tout en continuant à payer tribut à la Chine. Au cours d’un processus séculaire appelé Nam Tiên, la « Marche vers le Sud », les Viêts conquièrent le territoire qui va devenir celui du Viêt Nam, aux dépens du Royaume du Champa et de l’Empire Khmer. Ils l’emportent à la fin du 18ème siècle avec l’aide de la France. Gia Long devient l’empereur du pays, qui prend seulement alors le nom de Việt Nam.

En 1858 cependant, les Français s’emparent du Sud du pays qu’ils annexent sous le nom de Cochinchine. Vers la fin du siècle, ils imposent un protectorat au Centre (Protectorat d’Annam) et au nord (protectorat du Tonkin). Les empereurs Nguyễn ne conservent qu’une autorité symbolique sur l’Annam et le Tonkin, tandis que la Cochinchine est considérée comme une partie intégrante du territoire de la France. En  1887, les trois entités sont intégrées à  l’Indochine française, qui perdure jusqu’à la défaite de Diên Biên Phu. En 1954, les Français reconnaissent l’indépendance du Việtnam, cependant divisé entre un Nord communiste et un Sud militairement soutenu par l’armée des Etats-Unis. De 1955 à 1975 commence une seconde guerre entre la République démocratique du Viet Nam soutenu par le bloc de l’Est et par la Chine et la République du Sud Viet Nam alliée aux Etats-Unis qui interviennent de plus en plus, notamment avec des bombardements massifs qui font des millions de victimes, avant d’arrêter une guerre de plus en plus impopulaire.

Cette histoire violente nous sort quand même du face à face de la période coloniale et rappelle que les guerres menées par les Viets pour conquérir le pays ont été âpres et longues. Comme ailleurs, il faut des siècles avant d’aboutir à un Etat  « au singulier » et celui-ci impose une dénomination d’origine ethnique (viet) à la diversité des populations.

Après la défaite américaine et la victoire du Nord Vietnam communiste, l’ancienne capitale du sud, Saigon, tombée en avril 1975,  fut punie pour n’avoir pas épousé plus tôt le communisme ; elle perdit son nom et devint Ho Chi Minh-Ville du nom du dirigeant communiste, principal artisan de la victoire. En effaçant le nom de la ville rebelle, les communistes cherchaient à imposer le mythe d’un peuple vietnamien uni contre l’impérialisme américain. C’était une reconstruction, évidemment et les boat people qui fuyaient le pays et qui ont été accueillis par l’Occident en sont un témoignage.

Ce changement de nom n’est pas une exception et, par exemple, nous avons connu pendant la Révolution française des villes françaises châtiées pour avoir défié le pouvoir, comme Marseille un temps devenue la Ville-sans-nom, ou Chambord, verlanisé en Bordchamp, ou Vaugirard rebaptisé Jean-Jacques Rousseau.

Comme nous ne parlons pas le vietnamien, nous ne savons pas si l’ancien nom perdure ou s’il a été recouvert par le nom officiel imposé par les communistes.

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Affiche célébrant la victoire contre les Américains. Musée de la Révolution. Hanoi

Les banderoles rouges et jaunes accrochées dans toutes les villes témoignent des efforts de propagande du régime. Elles ont encore le style des affiches conservées au musée de la Révolution d’Hanoï. Mais déjà, les annonces commerciales (avec les mêmes jeux de couleurs entre rouge rutilant et jaune doré) montrent l’importance prise par les entreprises capitalistes, qu’il s’agisse de programmes de construction…Hanoi. Affiche pour des programmes immobiliers

ou d’entreprises alimentaires

Confiserie

Il a neigé à Paris

7 février : La pièce où j’écris donne sur les toits et sur le ciel de Paris. Je regarde le soleil, blanc et bas sur le ciel, les nuages qui glissent lentement de la droite vers la gauche. La neige ne tournoie plus dans le ciel. elle est encore accumulée sur les toits. Tout est blanc et noir.

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Hier, Lulu, âgée de 4 ans et demi était descendue dans la rue. Elle n’en revenait pas de voir tomber des milliers de papillons blancs qui fondaient dans sa main, si légers, si froids. C’étaient ses premiers flocons.

Et moi, je n’en revenais pas du silence des rues débarrassées toute circulation. Rentrer chez moi, c’était comme s’aventurer dans un film ancien, privé de sons et de couleurs… un film d’aventures. Quand je me retournais, je voyais les traces de mes pas et je m’imaginais que j’étais une naufragée du désert qui s’enfonçait dans le Sahara à la recherche d’une oasis.

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Le lendemain matin, j’habitais une ville métamorphosée. Les trottoirs étaient ensevelis, les couleurs estompées. Il ne restait que du blanc pour éclairer, du noir pour le rythme, du beige pour les façades. Un champ de neige menait au pavillon Ledoux. Je l’ai traversé à petits pas à cause des plaques de verglas. De toute façon, personne ne respectait les heures de rendez-vous et on pouvait garder le temps de rêver.

20180207_Place de la RéunionJe me répétais « blanc comme la neige, noir comme les arbres, beige comme la pierre », mais  le mot « neige » imposait le rouge cruel du conte de Grimm: « Oh, puissè-je avoir une enfant aussi blanche que la neige, aussi rouge que le sang et aussi noire que le bois de ce cadre ! »  La petite fille qui naquit avait les lèvres aussi rouges que le sang que sa belle-mère rêvait de faire couler.

De retour à la maison, je retrouvais les critiques en boucle de la radio : « A Moscou et à Montréal, ça ne se passerait pas comme ça. Une armée de chasse-neige prêts à intervenir aurait nettoyé la ville. » Inutile de faire remarquer que dans une capitale où il neige seulement deux jours les années exceptionnelles, l’entretien d’une flotte de chasse-neige coûterait des millions d’euros et que, les mêmes qui accusaient, se plaindraient des impôts !  Chacun se répandait sur les ondes en se demandant ce que pouvaient bien faire les fonctionnaires (qu’on avait envoyés vivre dans des banlieues lointaines où ils étaient bloqués comme les banlieusards rouspéteurs). On accusait les autorités d’insuffisance : «  Je paie des impôts et c’est le bordel ! »,« Vous avez voté l’incompétence au pouvoir, vous l’avez ! » Par ailleurs, tous ces Parisiens oubliaient volontiers que la loi enjoint à chacun de déblayer le trottoir devant son habitation.

Bref ! Je m’étonnais une fois de plus de voir les mêmes mots de ras-le-bol, calvaire appliqués sans distinction aux sans-abris qui n’avaient pas de logis pour se protéger, aux personnes qui avaient dû faire quelques kilomètres dans la neige avant de rentrer dans leur appartement, et aux voyageurs dont les trains avaient pris deux heures de retard.

Au bout de quelques jours la douceur est revenue. La glace s’est changée en boue sur la chaussée, l’eau a commencé à dégoutter des toits. L’hiver était terminé !

Au revoir, à bientôt.

J’ai pris l’habitude de rythmer les mois par l’écriture de petits billets. Aujourd’hui, je mets entre parenthèses ce blog.

 

Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Mes photographies se veulent objectives plutôt qu’esthétiques. Quoi que les sémioticiens aient pu écrire contre les illusions du réalisme, je les ressens comme des reflets fidèles de la réalité vivante que je poursuis.

Les preuves d’une ville en train de disparaître

Les photographies sont ainsi de parfaits témoins des transformations de la ville. Pendant des mois, j’ai vu vers le boulevard Richard Lenoir, une friche urbaine barrée par les deux flèches de l’église Sainte-Ambroise.

église Saint Ambroise

Depuis, un jardin a été planté. Quand il aura poussé, l’ancienne forme du quartier aura disparu. Mais la photo-souvenir en conservera le souvenir. Ce mot ne me paraît pas infamant : c’est de ça qu’il s’agit. Je reviens sur mes pas ; je cherche l’avant dans le temps présent.

église sainte Ambroise depuis Richard Lenoir

Jardin Truillot près de l’église Saint-Ambroise. 

Dans le 11e arrondissement, je tombe parfois sur des interstices entre. les immeubles en instance d’être démolis, des espaces en déshérence encombrées de débris, de poubelles, d’étais brinquebalants soutenant les murs les plus vétustes, d’une pauvre végétation urbaine. Mes photos constituent ce que Susan Sontag appelle des « pièces à conviction » ; elles témoignent de ce qu’étaient les vieilles rues ouvrières qui seront bientôt rendues méconnaissables par les embellissements destinés aux nouveaux habitants de l’Est parisien.

friche 11e (1)

Paradoxalement, la ressemblance me permet d’écrire un peu à côté, Je n’habille pas seulement des images avec mes mots. Sûre que les images se chargent des apparences, je  m’autorise à évoquer l’Histoire invisible associée aux lieux où je me promène, à rappeler les écrivains qui les ont décrits, et à dire à mon tour de façon subjective ce qui m’attire ou me repousse dans ce qui s’offre à la vue. Les images fournissent un référent matériel sur lequel je peux ajouter ce qui ne se voit pas et qui me paraît pourtant faire partie de la ville.

Banalité des sujets ; singularité des images

Mes clichés oscillent entre le témoignage d’un moment et d’un lieu particuliers et la plate conformité aux thèmes de l’époque. L’autre jour, les passants photographiaient la tour Eiffel estompée par le brouillard et j’ai fait de même.

Tour Eiffel.19.12.2017

J’accepte volontiers que ce qui m’a paru remarquable ait attiré tout le monde. Mais au moment où je regardais le fantôme de la tour illuminée, je n’avais pas vu les fenêtres du même jaune allumées dans l’immeuble situé au premier plan. Ainsi l’image a été plus fidèle encore que ce que mon œil a su capter. Ces détails augmentent l’effet de réel que je recherche.

La photo, c’est l’irruption du hasard. L’air chaud d’une bouche de métro faisait voler les rubans adhésifs qui délimitent des zones de travaux. Leur danse désordonnée et incongrue était fascinante et son absence totale de fonction ajoutait à l’effet de présence de ce qui se passait comme ça, à cet endroit, à cette heure-là.

Scotch volant.

Un effet partisan

Cependant les photos ont une fonction de persuasion qui vient parasiter le simple témoignage. Je m’en rends mal compte quand il s’agit de promenades en forêt ou de visites culturelles. Davantage, quand il s’agit de personnes dans des moments de crise.

Les images de la place de la République pendant les mois qui ont suivi les attentats, forment un cycle qui va du deuil partagé à la renaissance de la vie. Elles donnent d’abord à voir des gens venus de partout qui partagent la même détermination.

29.4.2016 Les frontières tuent

« Les Frontières tuent ». Place de la République en avril 2016

Elles présentent les rencontres qui ont eu lieu entre des jeunes et des sans-abris, ce qui renforce l’idée que les attentats n’ont pas anéanti toute générosité.

place de la République  oct. 2016

Quand les souvenirs des attentats ont commencé à s’estomper, les photos montrent la sérénité retrouvée des jeux partagés. Les émotions positives associées aux clichés d’enfants qui jouent avec des adultes diffusent l’idée d’une France qui ayant surmonté les traumatismes, partage paisiblement l’espace public.

Place de la République. Jeux d'enfants)

Jeux d’enfants. Place de la République. 2017

Les photos sont porteuses d’un défi aux forces de mort qui ont attaqué Paris et d’une affirmation  morale en faveur des laissés-pour-compte de la société.

Pour peu qu’on s’interroge, on doit admettre pourtant que le mélange harmonieux ainsi suggéré est cantonné à la place de la République et ne dit rien de ce que pensait au même moment la majorité des Parisiens. Les tiraillements entre ceux qui occupaient la place et des riverains excédés de ne pas pouvoir dormir tranquillement restent également hors-champ.

Les photos, et non les mots, suggèrent que le spectacle qu’elles ont isolé est « la » réalité et c’est ce qui fait leur force de persuasion.

Les (belles) formes du vécu

Les critiques ont pourtant beau jeu de nier qu’une photographie se réduise à une reproduction fidèle du monde.

Consciemment ou non, je perçois des lignes, des parallélismes, des transversales, ce qui rapproche la prise d’une photo de la composition d’un tableau. J’ai vu d’abord une ado en baskets en train de téléphoner, qui tournait le dos au sphinx du conservatoire du 11ème. L’opposition rhétorique si plaisante entre la modernité de l’une et la monumentalité de l’autre, s’est composée avec la répétition de lignes horizontales, refends du mur, volets, arrêtes des marches, socle de la statue, coiffure du sphinx, tandis que le travail du temps se lisait dans la zébrure de la lézarde. Le jeu décoratif des formes qui s’ajoutait au thème m’a paru mériter une photo.

Conservatoire du 10e. Les sphinx

Conservatoire du 10e. (hôtel Gouthière)

A d’autres moments, c’est l’opposition tranchée de l’ombre et de la lumière qui s’est imposée. Ici, le soleil auréole les passants ;

Place de la République depuis Fbg du Temple

Place de la République depuis le Faubourg du Temple

Là, il transforme les feuilles de marronniers en petites lampes :

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Même un amateur maladroit cadre ses sujets et change la réalité en tableaux augmentant par là l’effet d’injonction de la photo. Aussi impératif qu’un guide touristique, le découpage dit qu’il ne faut pas manquer « la vue » de l’ange de la Bastille…

L'Ange de la Bastille.JPG

… ou qu’il faut courir rue Moufle pour l’enseigne « pittoresque » qui coiffe le petit café du coin de Richard Lenoir :

Le café de La Grosse Bouteille

Le café de La Grosse Bouteille

Oui, le cadrage est le démenti du réalisme photographique. Le photographe coupe forcément. Accessoirement, il se crée chez le promeneur un regard nouveau, qui perçoit tout en termes de « vues » composées.

A présent que je revisite ce blog je m’aperçois que, pour privilégier une composition ou un détail suggestif,  j’ai négligé le paysage dont l’arbre faisait partie, les maisons qui entouraient le café. J’aimerais m’intéresser davantage à ce hors-cadre et montrer le grand tout qui donne son charme aux objets isolés par les prises de vue, mais peut-être que je n’en suis pas capable.

Quoi qu’il en soit il faut accepter que réalité et construction soient indémêlables dans les photos.

Vérités de l’image

Ce que les photographies ont de vrai c’est de m’avoir attirée à un moment donné, et d’être devenues idées, fragments de mon paysage urbain. Elles ont eu besoin pour devenir entièrement miennes du complément des mots. Images et mots s’éclairent mutuellement jusqu’à se transformer en souvenirs. Même quelconques, ils ressuscitent le chemin que nous avons suivi, le temps qu’il faisait, les conversations qui accompagnaient notre promenade.

Un après-midi singulier accroché à une simple photographie lutte contre la mort des souvenirs, qui précède la mort tout court.

Bibliographie

Sur les rapports de la photographie et de la réalité, l’incontournable essai de Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, Cahiers du Cinéma, 1980 et Susan Sontag, Sur la photographie, (trad et édition 1993), Paris, Ch. Bourgois.

PS. Christophe Moufflarge m’a envoyé cette photo du bistro de la rue Moufle prise au temps où la pluie et le vent n’avaient pas encore décollé le nom de la marque Picon, collée sur la bouteille.

 

Paris en trottinette, skate et autres tuk-tuk

Sur les trottoirs

Les trottoirs de Paris ne sont pas accueillants. Coincés entre les potelets anti-stationnement et les tables des cafés qui débordent pour accueillir les fumeurs en terrasses, les flâneurs sont tout à coup frôlés par des vélos, ou bien ce sont des trottinettes, des planches de skate, des rollers. Combien de mètres faut-il pour que s’arrête un jeune qui fait du 8m/seconde ? Je n’en sais rien, mais ne suis pas rassurée.

skate (1)

Les enfants, par définition réputés charmants ne sont pas les moins problématiques. Lancés comme des projectiles, arriveront-ils à freiner si des septuagénaires en promenade-écolo croisent leur trajectoire ?

trottinette. rue de Picpus

20180613_trottinettes Nation (1)A présent, se rajoutent les Segway (ce sont, disent les sites marchands, des gyropodes monoplaces électriques). L’autre jour, j’ai croisé une petite troupe de pilotes de gyroscopes, sagement regroupés autour d’un moniteur… Leurs utilisateurs se sentent à la pointe du progrès. Dommage qu’ils roulent en silence et qu’ils nous fassent sursauter quand ils nous doublent sans qu’on les ait entendu approcher !

roue électrique

Tous ces engins à roues, qui circulent de plus en plus fréquemment sur les trottoirs et sur les places que les édiles déclarent « espaces mixtes », donnent des sueurs froides aux piétons.

Les pistes cyclables installées un peu partout sur les trottoirs ne font qu’ajouter au sentiment d’insécurité. Je ne sais pas comment les aveugles s’en tirent, mais les distraits ont du souci à se faire. Hier deux promeneurs devisaient tranquillement ; ils n’ont pas prêté attention aux coups de sonnette frénétiques d’un cycliste, d’autant plus furieux qu’il était dans son bon droit (ce qui n’est pas toujours le cas). Le cycliste s’est arrêté le temps d’insulter copieusement les distraits qui n’avaient pas respecté les bandes blanches matérialisant la piste cyclable. Il faudrait garder les yeux rivés au sol !

Vélo. Place de la République

Sur la chaussée, c’est presque aussi difficile. Après quelques années d’éducation, un Français savait comment traverser. Quand la rue était à  sens unique, il tournait le cou du côté où passent les voitures et s’engageait. Aujourd’hui, dans la rue qui double la place de la Nation, les voitures soumises au sens unique viennent par la droite. Hélas ! La piste cyclable arrive par la gauche. Une ou deux fois par mois, un cycliste furieux freine brusquement devant une vieille dame éperdue en hurlant « Vous pourriez faire attention ! ».

« Si on était conscients dit la caissière du Franprix, on s’aventurerait dehors après avoir rédigé son testament. »

La cohabitation entre urbains ne va plus de soi. Chacun se sent la victime du désordre actuel : les personnes âgées trouvent les rouleurs très égoïstes. Les cyclistes en veulent aux automobilistes et aux piétons insouciants ; les automobilistes s’emportent contre les cyclistes imprudents qui se faufilent n’importe comment.

Ceci dit, je ne sais pas si « c’était mieux avant ». Il y a longtemps, moi aussi, j’ai roulé au milieu des piétons. C’était sur la Promenade des Anglais. Nice était une ville de retraités en ce temps-là. Nous faisions du patin à roulettes le long de la mer et nous adorions frôler les vieux ou les forcer à s’arrêter pour nous voir passer, ivres de notre vitesse, fiers de la souplesse de nos mouvements. Nous nous sentions si beaux, si gais, si vivants à côté des vieillards effarés.

Les rollers sur la chaussée

D’ailleurs les rollers paraissent bien sympathiques quand ils randonnent sur la chaussée. Chaque vendredi vers 21 h 45, ils se rassemblent sur la place Raoul-Dautry, en face de la gare Montparnasse ! De là, ils partent, débutants et experts, seuls, entre amis, en famille, traînant des landaus ou virevoltant d’un bord à l’autre de la chaussée pour un grand tour de Paris.

Rollers

Pousse-pousse, tuk-tuk, vélos-taxis

Sur la chaussée, le problème principal reste les embouteillages. Coincés dans une longue file d’automobiles et de bus, les conducteurs trompent leur ennui en klaxonnant et regardent en râlant les piétons qui coupent le flot des voitures immobilisées.

Comme le touriste a horreur d’être coincé dans une file de voitures, qu’il lui faut des journées excitantes durant le temps où il voyage, il emprunte les tuk-tuk qui sont implantés en ville depuis une dizaine d’années.

On les appelle pousse-pousse lorsqu’ils sont tractés par des hommes et tuk-tuk, lorsqu’ils sont  motorisés, vélo-taxis, ou encore cyclo-taxis, en abrégé, cyclos. Les touristes qui semblent plébisciter ce nouveau moyen de transport ont peut-être l’impression de vivre une expérience exotique, qui plus est écologique, puisque ces véhicules ne polluent pas. Pendant qu’ils regardent la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, l’Opéra et la Concorde, les passagers se promènent au milieu des palais et des fontaines de Paris, et effectuent  en surimpression un voyage vers l’Asie.

Au début, j’étais humiliée  par le spectacle de ces pousse-pousse qui me paraissaient exploiter de façon si visible le travail physique des hommes. J’avais l’impression de voir transgresser le principe d’égalité qui aurait dû interdire de ressentir le moindre plaisir à être mollement installés sur des coussins pendant qu’un homme ou une femme traînait deux-cent kilos de passagers.

pousse-pousse

Depuis, j’ai appris que les tuk-tuk fonctionnent en principe avec des moteurs électriques auxiliaires. Une amie se plaint d’ailleurs de conducteurs qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans le garage de son immeuble pour venir recharger en catimini leur batterie, soit que les bornes de recharge soient en nombre insuffisant, soit qu’ils cherchent à échapper aux factures d’électricité.

Côté vélo-taxis, on insiste sur la liberté que procure cette activité. Dans un reportage du Point, daté de juillet 2014, « Alex, jeune diplômé de 25 ans, circule quotidiennement dans la capitale depuis le mois de janvier 2014. À l’époque, il voit dans le cyclo-taxi un moyen de patienter le temps de trouver un emploi. Même s’il envisage de raccrocher un jour, il apprécie son aspect lucratif (jusqu’à 3 000 euros les très bons mois, dont il faut néanmoins déduire les impôts et les cotisations liées au statut autoentrepreneur) et la totale liberté dont il dispose pour organiser ses journées de travail ». (http://www.lepoint.fr/economie/cyclo-taxi-emploi-d-avenir-18-07-2014-1847121_28.php).

Evidemment une fois ôtées les cotisations, il reste moins de la moitié. Alex ne  toucherait guère plus qu’un petit boulot payé au SMIC (Le montant mensuel brut sur la base de 35 heures du Smic 2018 est de 1 498,47 euros), mais il se dit qu’il est un autoentrepreneur, libre de choisir ses horaires.

Quelques sociétés se partagent le marché : Allo Tuk Tur est la plus implantée à Paris www.paris-by-tuktuk.com. On peut réserver par téléphone +33 (0) 6 23 33 43 64
bookatuktuk@gmail.com ou se rendre 73 place de la Concorde – Cet été, pour 40 euros, trois personnes pouvaient faire un tour d’une demi-heure. Cyclopolitain (Service de réservation PARIS : (+33  0) 1 46 33 25 19 ) est implanté dans toute la France et fête ses 3. 5 millions de passagers transportés depuis sa fondation en 2003. L’idée a depuis été reprise par d’autres sociétés comme Trip Up (Tricycles Urbains de Proximité) ou Yellow Pedicab (Rue de la Cité au Parking SAEMES).

En tout cas, les touristes ne se rendent pas compte des guerres que déclenchent ces nouveaux modes de travail. Les taxis se sont mobilisés contre les nouveaux-venus, comme ils le font pour Uber et ils ont obtenu une législation restrictive. L’exploitant d’un tuk-tuk doit être titulaire d’un permis moto de catégorie A en cours de validité, d’une attestation délivrée par le préfet après vérification médicale de l’aptitude physique, d’une carte professionnelle délivrée par le département, cette carte professionnelle étant elle-même délivrée sous condition d’un casier judiciaire vierge et d’une absence d’annulation ou suspension du permis de conduire, d’une visite médicale obligatoire chaque année.

Le conflit principal porte sur les emplacements. Benjamin Maarek, fondateur d’Allo Tuktuk. (www.liberation.fr/societe/2014/08/21/paris-tique-sur-le-tuktuk_1084429) dénonçait en 2014 l’inégalité de traitement : « Le droit à l’emplacement, c’est le droit de travailler. On veut être mis au même rang que les bus touristiques à deux étages, les bateaux mouches, les petits trains ». En décembre 2016, la législation était toujours dans un entre-deux bizarre. Le Conseil municipal et départemental de Paris ont entendu ce mois-là le représentant du Préfet de police décrire « une activité répressive qui se poursuivra dans les jours et les semaines à venir pour faire en sorte que chacun respecte la réglementation applicable, par un P.V. de 35 euros, ce qui n’est pas, à ce stade, très onéreux, et par des opérations C.O.D.A.F. également menées de manière à vérifier la légalité de ces opérations en matière de droit au travail, de droit au séjour et vis-à-vis des déclarations fiscales ». L’Etat ne choisit pas vraiment entre laisser l’activité se poursuivre avec des amendes qui ne sont pas dissuasives et pourchasser les contrevenants. (Séance des 12, 13 et 14 décembre 2016 152). Je n’ai pas trouvé de nouveau texte.

A ces conflits s’ajoutent des luttes pour la conquête des territoires. On dit que les jeunes Français stationnent près de Notre-Dame. Bulgares ou Roumains (je ne sais pas les distinguer) seraient plutôt vers la Tour Eiffel et vers Iéna où l’on croise souvent des femmes. En tout cas, ils et elles sont nombreux à haranguer les touristes et chacun se plaint du comportement des autres nationalités.

tuk-tuk. Pont d'Iéna7.jpg

 

 

Près du Sentier. Trois passages

Les rues qui mènent place du  Caire, témoignent du rêve égyptien qui a suivi la victoire de Bonaparte lors de la bataille des Pyramides et son entrée dans le Caire en juillet 1798. Ces rues s’appellent rue d’Aboukir, rue d’Alexandrie, rue du Nil. Au numéro 2 de la Place du Caire, qui est aussi l’entrée du passage du même nom, inauguré à la fin 1798, la façade est ornée de masques gigantesques représentant la déesse Hathor aux oreilles de vache, d’une frise à l’égyptienne et de hiéroglyphes. Les jeunes artistes qui travaillaient à la façade n’ont pu s’empêcher d’y tracer aussi une caricature du nez d’un de leur camarade, Henri Bougenier. Victor Hugo évoque le fait dans Les Misérables : « Ce génie énorme qu’on appelle Paris, tout en transfigurant le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier (avec un changement de voyelle) au mur du temple de Thésée et écrit Crédeville voleur sur les pyramides. Paris montre toujours les dents ; quand il ne gronde pas, il rit » (Railler. Régner. III.1).

place du Caire

Les mannequins du passage du Caire

Le passage du Caire a aussi des entrées rue Saint Denis, rue du Caire, rue d’Alexandrie. Fermé le dimanche, il est accessible de 7h. à 18 h. 30. Ce samedi, la plupart des boutiques étaient fermées et le passage était presque désert.

Passage du Caire. Entrée

On y retrouve l’éclairage par les toits de verre et les jolis motifs de fer, lignes parallèles, arcs de cercle, formes rayonnantes, caractéristiques des passages du 19ème siècle.

Passage du Caire verrière

Passage du Caire. Verrière (partie restaurée)

Mais le dédale des couloirs n’a rien à voir avec les galeries coquettes du second arrondissement. Ici, règne une lumière grise qui, même à midi, anticipe sur le crépuscule hivernal. Le sol lui aussi est gris et poussiéreux ; les revêtements des murs se sont effrités et des fuites ont laissé des traces noires.

Même quand on trouve à admirer une grande verrière au croisement de plusieurs galeries, la poussière accumulée et la lumière diffuse des vitrines ne suffit pas à dissiper l’impression de temps révolu.

Et tout à coup, on tombe nez à nez avec une troupe de mannequins nus, roses et lisses, des femmes surtout, mais aussi des hommes et des enfants. Debout, immobiles comme dans une danse arrêtée, un léger sourire aux lèvres qui ne s’adresse à personne. Tous asexués. Lorsqu’ils ne sont pas décapités, la plupart sont blonds. Avec leurs yeux fixes qui ne regardent rien, on dirait des captifs attendant on ne sait quel sort incertain, ou bien des baigneurs somnambules condamnés à déambuler la nuit à la recherche de la plage dont ils se sont éloignés pour se perdre dans ces couloirs d’Orient.

Passage du Caire

Passage du Caire. Vitrine de mannequins

C’est l’emplacement des équipementiers qui vendent et louent portants, cintres, bustes et corps aux magasins de vêtements. Le Passage du Caire est un des derniers endroits où une activité productrice indépendante du tourisme s’exerce à Paris. Plusieurs métiers du secteur de l’habillement y sont représentés, quelques ateliers avec des machines à coudre, les étalagistes, mais surtout beaucoup de commerçants assis au fond de leurs boutiques.Passage du Caire échoppe

Ces grossistes pratiquent l’import-export ou prennent les commandes de vêtements qui seront réalisés  dans des ateliers disséminés plus loin en banlieue. Dans la galerie, il m’est arrivé de croiser des portefaix chinois ou pakistanais prêts à transporter d’énormes ballots sur leurs diables qui ne souriaient jamais et patientaient en attendant du travail.

Autour du Chemin vert, le dimanche, je rencontrais parfois des pères qui leur ressemblaient en train de se promener en famille. J’espère que leurs enfants connaîtront un sort moins dur.

Exotisme culinaire au passage du Prado et au passage Brady

En ressortant, nous nous retrouvons dans la rue du Faubourg Saint-Denis, autrefois la route qu’empruntaient les rois de France après avoir été couronnés à Saint-Denis. Après sa victoire de 1670 sur les Hollandais, Louis XIV fit édifier un arc monumental parfaitement inutile, mais destiné à célébrer sa gloire. Aujourd’hui, le faubourg est pauvre, actif et cosmopolite. On y trouve des coiffeurs africains, des épiceries, de la cuisine indienne, des vendeurs de coriandre et de menthe (qui ont remplacé les marchandes de quatre saisons sur les trottoirs).

Au 12 rue du Faubourg, on croise le passage du Prado (ouvert de 9h30-19h) avec ses restaurants modestes, turc, mauricien…et ses coiffeurs qui coupent les cheveux pour quelques euros. Au  46, tout près du métro Château-d’Eau, voici le Passage Brady, (ouvert de 7h30 à 22h), financé en 1828 par un commerçant qui voulait faire construire la plus longue rue couverte de Paris ». Les 216 mètres du passage furent amputés en 1854 de leur partie centrale par le percement du boulevard de Strasbourg. Aujourd’hui, ils se prolongent de l’autre côté du boulevard par une voie découverte.

Passage Brady 1

Le recyclage de cet étroit goulot par l’exotisme a fait son succès pendant quelques dizaines d’années. Passage Brady 2On pouvait croire, disaient les commentateurs, qu’on se trouvait en Inde sans quitter Paris. (Il aurait mieux valu dire au Pakistan. En fait, dans les années 1970, des Pakistanais, puis des Sri-Lankais et des Mauriciens qui avaient renoncé à rejoindre une Angleterre de plus en plus difficile à atteindre, s’étaient arrêtés à Paris où ils sont désormais concentrés vers La Chapelle. Certains se sont établis dans ce passage où se succèdent restaurants, épicerie, coiffeurs, onglerie…) Cependant, tous ces commerçants pratiquent aujourd’hui des prix plus élevés que ceux de leurs compatriotes de La Chapelle, pour une nourriture qui tient du fast food. L’épicerie qui vend des  patates douces, du manioc, des bouquets de coriandre, des épices en tout genre, de l’encens, du pain à nan… est elle aussi plus chère que les boutiques discrètes de la rue du faubourg.

Ceux qui cherchent une cuisine indienne un peu plus raffinée ne sont guère contents non plus. C’est sans doute pourquoi le passage somnole aujourd’hui.

 

En parcourant le réseau compliqué des rues qui mènent au passage du Caire, je voulais mettre mes pas dans les pas de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et accomplir une « promenade sociologique » depuis les passages luxueux situés entre le Louvre et la rue Montmartre jusqu’aux couloirs populaires de la place du Caire. J’ai ramené de mes promenades la sensation d’une opposition entre un décor de théâtre (très réussi, mais un peu inquiétant parce que la ville paraît vivre seulement du tourisme) et d’un Paris qui fabrique encore les marchandises qui y sont consommées. Un peu plus loin, le passage Brady vit d’exotisme et contribue de plus à diffuser l’image d’une ville ouverte sur le monde et jouissant de son cosmopolitisme. Personne n’a l’air de se préoccuper des rapports Nord-Sud et du funeste post-colonialisme. Des odeurs de curry flottent dans l’air.

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, 2009, Paris. Quinze promenades sociologiques, Payot.

Sophie Royer, 2002, Les Indes à Paris, Parigramme

 

 

Dans l’espace-temps des Passages : du Palais Royal au boulevard Montmartre

Dans un blog dont le nom joue sur les sens du mot passage, endroit par où on passe, fragment d’un texte, traversée du temps, il fallait bien consacrer un billet aux Passages parisiens, ces formes nouvelles de commerce, inventées quand l’Angleterre et la France se partageaient le monde, aspiraient les matières premières d’Afrique et d’Asie pour les recracher en marchandises. En France, tout avait commencé quand le duc d’Orléans , bien désargenté, avait décidé de faire bâtir sur les quatre côtés de sa propriété du Palais Royal des immeubles avec arcades et boutiques. Balzac dans Les Illusions perdues raille ces « baraques, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin par des jours de souffrance appelées croisées.» Mais il constate « Ces alvéoles avaient acquis un tel prix par la suite de l’affluence du monde, que malgré l’étroitesse de certaines, à peine large de six pied et longues de huit à dix, leur location coutait mille écus.»

Sous l’Empire, on commença à construire des galeries couvertes qui protégeaient les visiteurs du froid, du chaud, des pestilences et des flaques de boue d’une ville sans égouts et sans trottoirs, et qui leur permettaient de flâner à l’abri devant les boutiques.

Plus tard, les Grands magasins où l’on empilait les produits sur plusieurs étages afin de maximiser l’effet d’opulence ont démodé ces longs couloirs étroits.

Aujourd’hui la ville moderne est éclatée : elle envoie les jeunes couples habiter  en banlieue, organise les achats autour des hypermarchés et ne ramène les gens au centre que pour le travail. Désormais, les Passages, qui concentraient ces trois fonctions, composent une image nostalgique de ville harmonieuse en miniature. On vient surtout pour admirer les beaux restes du XIXème siècle. Restaurés, nettoyés, illuminés, les passages Véro-Dodat, Vivienne, Colbert, Jouffroy sont à nouveau visités, tellement que les vieux Parisiens s’effarouchent. Ils en parlent seulement sur le mode du regret, en rouspétant : « Vous vous souvenez du graveur Stern ? Ils ont osé en faire un restaurant ! »

Dehors, il fait froid. La météo a annoncé un vent de tempête et le ciel est sombre au–dessus du Palais Royal. On passe un porche banal et on se retrouve dans une galerie. Francine fait admirer les carreaux blancs et noirs disposés en diagonale qui accroissent l’effet de profondeur, cependant que la structure de la galerie forme le cadre. L’ensemble rappelle les tableaux de la Renaissance où le dallage indique le point de fuite tandis que les colonnades et les portiques encadrent les scènes présentées aux spectateurs.

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Plus loin, l’éclairage devient zénithal : une clarté pâle et sans ombres tombe des grandes verrières. Comme les marchands d’aujourd’hui ont besoin des contrastes pour mettre en valeur les objets exposés, ils les recréent à l’aide d’un décor de guirlandes dorées, et d’éclairages intenses. Walter Benjamin qui a consacré de belles pages aux passages épinglait l’ambiguïté de ces lieux à qui la « richesse en miroirs donne « une ampleur fabuleuse » mais «  rend plus difficile l’orientation ».

« Car ce monde de miroirs peut bien avoir plusieurs significations et même une infinité de significations, il n’en demeure pas moins un monde ambigu à deux significations. Il cligne des yeux, il est toujours cela, et jamais rien, à partir de quoi un autre aussitôt surgit. L’espace qui le métamorphose le fait au sein du néant […] Un bruissement de regards emplit les passages. Il n’est aucune chose qui ici, au moment où l’on s’y attend le moins, n’ouvre fugitivement un œil pour le fermer dans un clignement rapide. Et si l’on se rapproche pour mieux voir, il a disparu. L’espace prête son écho au bruissement des regards » (Paris, capitale du XIXème siècle).

 

Les Louboutin de Véro-Dodat

Un flot d’hommes et de femmes, anxieux de terminer leurs courses de Noël, se déverse dans le passage Véro-Dodat. Le fabricant de chaussures Louboutin y a ouvert un magasin. Des femmes se pressent devant la vitrine avec autant d’enthousiasme et d’émotion qu’au Louvre pour la Joconde. Il y a celles qui se contentent d’un selfie et celles qui rêvent tout haut devant la paire frangée de perles ou la paire couverte de bijoux et se montrent la tige rouge du talon. « Est-ce que je peux les acheter, là, tout de suite, pour être sûre d’avoir le cadeau de Noël qui me convient ? » « Ce n’est peut-être pas raisonnable, mais elles sont divinement belles. Aïe ! Le compte bancaire début janvier quand l’échéance de l’assurance de la maison va tomber ! « Non, mais ces franges, j’adore !  Je les veux. Je ne dis pas que j’en ai besoin ou que je n’ai rien à me mettre. Mais tu as vu comme elles sont adorables. Je les vois avec une robe rouge vif. »  « D’ailleurs, je vais consommer durable puisque je compte les garder longtemps ». J’aime écouter ces filles pendant quelques minutes et emporter avec moi un fragment de leur vie. Sans doute, les chaussures Louboutin ne sont pas le but suprême de leurs désirs. Pour elles aussi, c’est un moment, leur moment « Aliénée et heureuse de l’être » !

 

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Une fois passée l’euphorie des chaussures, les vitrines optent pour la discrétion bourgeoise et les badauds moins nombreux prennent le temps d’admirer les décors du plafond : le grand jeu décoratif des hôtels particuliers que le XIXème siècle a démocratisé pour les simples passants.

Deux galeries chics, Vivienne 1823 et Colbert 1829

La galerie Vivienne est la plus élégante des galeries parisiennes avec ses décors Empire, ses couloirs spacieux, les arabesques de ses carrelages.

Galerie Vivienne (1) Toujours, elle a rivalisé avec sa voisine, la galerie Colbert. A présent que cette dernière abrite des institutions universitaires, la guerre a pris fin. Le seul commerce de Colbert est le restaurant du Grand Colbert à l’entrée. Ce jour là, trois enfants jouaient derrière la vitrine à saluer les passants pour tromper l’ennui du trop long déjeuner des parents.

Galerie Colbert

La galerie Colbert mène à une rotonde surmontée d’une coupole et ornée d’une statue de bronze représentant Eurydice piquée par un serpent.

galerie Colbert 20180921_173111

Le commanditaire a dû demander au sculpteur le médaillon en forme de ruche qui nous fait face.

Passage Colbert_135103Même si aujourd’hui, les lieux sont consacrés à de calmes études universitaires, ils gardent le souvenir de la grande bourgeoisie. On devine la voix assurée des banquiers, des commerçants enrichis, des entrepreneurs qui ont fait poser sur le mur cet emblème de leur pouvoir. Avec du travail, et de l’organisation sociale (et en accumulant du capital) la ruche humaine produirait l’abondance tout en enrichissant ceux qui spéculaient sur l’immobilier.

(On peut chercher dans Paris, ces petites ruches capitalistes. Il y en a également galerie Vivienne. J’en ai trouvé aussi une place de La République).

Passage des Panoramas, passage Jouffroy et passage Verdeau

Quelques pas dans la rue Vivienne suffisent pour rejoindre le passage des Panoramas. Il a été créé en 1800 ; c’est un des passages les plus anciens. Son nom lui vient des deux rotondes installées rue Feydeau où un entrepreneur américain présentait sur des toiles peintes des vues des villes de France et de l’Empire. Le spectateur, placé au centre de ces scènes circulaires croyait voir défiler des paysages. Ces « Panoramas » ont disparu dès 1831, remplacé par des « dioramas » encore plus réalistes. Dans le Père Goriot, Balzac évoque les plaisanteries que suscitaient l’engouement pour les spectacles optiques :

« La récente invention du Diorama, qui portait l’illusion de l’optique à un plus haut degré que dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, espèce de charge qu’un jeune peintre, habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.
– Eh bien ! monsieurre Poiret, dit l’employé au Muséum, comment va cette petite santérama ? Puis, sans attendre sa réponse : Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et à Victorine.
– Allons-nous dinaire ? s’écria Horace Bianchon, un étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue usque ad talones.
– Il fait un fameux froitorama ! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père Goriot ! Que diable ! votre pied prend toute la gueule du poêle.
– Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous froitorama ? il y a une faute, c’est froidorama.
– Non, dit l’employé du Muséum, c’est froitorama, par la règle : j’ai froit aux pieds.
– Ah ! ah ! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.
-Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c’est une soupe aux choux.
Tous les jeunes gens éclatèrent de rire. (t.1)

Nos –horama (vision, paysage) à nous, (devenus –rama par faux découpage comme dans Télérama) sont en banlieue, dans les Conforama, les Castorama et les Bricorama qui proposent des importations bon marché de Chine ou du Vietnam.

Le passage est aussi un des plus complexes avec ses sorties multiples. Les promeneurs qui tournent sans y prendre garde vers la Galerie Saint Marc ou vers le couloir des Variétés, qui donne accès à l’entrée des artistes du théâtre, se perdent régulièrement. Ces traverses sont des lieux sombres et à l’écart comme on en voit en rêve. Des rangées de maisons silencieuses, sans aucune décoration, qui ont l’air oublié. Le temps se ralentit dans ces couloirs écartés et une sensation de vide vous envahit, d’autant plus forte qu’on n’y rencontre personne, alors même qu’une cohue bruyante se presse dans l’axe principal.

Panoramas. Galerie Saint Marc

Panoramas. Galerie Saint Marc

Passage Vivienne et passage Jouffroy, on jouit du spectacle euphorique de boutiques charmantes. À l’angle de la galerie des Variétés, se trouvent les anciens locaux d’un graveur prestigieux. Stern a dû céder la place à un restaurant italien. L’atelier a été classé par les monuments historiques, ce qui a obligé les propriétaires à conserver les vieilles boiseries, mais le décorateur Stark pour « relooker » l’endroit a placé en vitrine un loup empaillé, bijouté et ailé et un lynx. Ils ont plutôt fière allure !

Passage des panoramas. Le Loup (2)

La proximité avec les Grands Boulevards et ses touristes, fait du passage un des plus fréquentés de Paris. Les restaurants ont donc proliféré se rajoutant au Bar des Variétés qui a conservé son vieux zinc et nappes à carreaux, et à l’Arbre à Cannelle qui a gardé ses boiseries. Désormais, crêperie, traiteur vietnamien, restaurant indien, fast food forment une bruyante colonie de restaurants qui proposent aux touristes une nourriture bon marché. On trouve aussi de nombreuses échoppes spécialisées dans la vente de timbres de collection. Même si la clientèle est rare, on peut penser que la vente d’un timbre prestigieux suffit à faire vivre les marchands pendant des mois.

De l’autre côté du boulevard Montmartre au 46, l’entrée du passage Jouffroy, construit en 1847, jouxte le Musée Grévin. Ce couloir est le plus gai et ses boutiques étincelantes attirent les gens les plus divers ; les uns fréquentent les magasins qui évoquent un passé lointain ; les autres les franchises mondialisées comme Marks et Spencer. Les commerces de luxe se mélangent aux bazars qui vendent des sucreries industrielles ou des articles de Paris importés d’Asie et où les touristes peu argentés trouvent les indispensables « souvenirs » à rapporter de leur séjour.

 

 

 

 

 

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Voici la boutique Fayet si différente des autres avec ses parapluies et ses cannes de collection! La promenade se fait remémoration, appel à la rêverie sur le Paris d’Aragon. Est-ce cette boutique qu’il a chantée dans Le Paysan de Paris ou celle d’un confrère dans un autre passage. Peu importe, car le propriétaire arrange son étalage comme s’il avait lu le livre : une brassée de longues tiges de cannes à pommeaux en têtes de chiens, têtes de lion et de cheval, femme offerte ou serpent ocellé « becs crochus, matières innombrables du jonc tordu à la corne de rhinocéros en passant par le charme blond des cornalines » (p.28).

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas (1)

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas

…et les bouquets de parapluies évoquent le monde du cancan.

Passage jouffroy 34. Les Parapluies

Je crois bien que l’étalagiste de la Maison du Roy se plaît à agencer la vitrine comme un conte de Noël légèrement grinçant où les princesses se laissent ensorceler par des souris et des grenouilles.

Passage Jouffroy. maison du Roi (1)

Au fond du couloir, sous une grosse horloge, il y a l’hôtel Chopin où le musicien n’a jamais résidé, mais où l’on peut dormir au calme après la fermeture du passage, à deux pas de l’agitation des boulevards. Les guides recommandent la chambre 409 qui domine le toit de verre et le dôme du Musée Grévin.

Passage Jouffroy.Hôtel Chopin

Au fait, tous les passages sont des lieux privés et c’est pourquoi, on n’y trouve pas de mendiants. C’est pourquoi surtout les promoteurs ont pu construire vite, sans s’embarrasser des règlement de voirie. De nos jours, pour protéger le repos des habitants, des grilles ferment les passages, dès 20h30 galerie Vivienne et passage Verdeau, à 21h 30, passage Jouffroy. A 22h, galerie Véro-Dodat… Il n’y a guère que le passage des Panoramas dont l’accès est possible jusqu’à minuit. Et tout est inaccessible le dimanche et les jours fériés : il faut bien que les concierges se reposent.

Après l’hôtel, le chemin bifurque et si on se retourne, on voit, au-dessus de l’issue de secours du musée Grévin, un bas-relief réunissant Richelieu, Henri IV, Napoléon Bonaparte, Louis XI et d’autres personnages moins faciles à identifier.

Passage Jouffroy. Escalier Grévin

La Librairie du Passage attend au bas des marches. Jadis, c’était un fouillis de livres introuvables qui servait de refuge quand il faisait trop froid ou trop chaud dehors, et qu’on se fatiguait d’errer d’un passage à l’autre. Est-ce que c’était là que tu feuilletais des livres sur les décadents sous la lumière voilée de la verrière ? Aujourd’hui, l’étalage, affiches arts déco, guides et livres d’arts, s’adresse plutôt aux touristes, à supposer que ces derniers ne préfèrent pas consulter leur téléphone portable. Mais ne boudons pas notre plaisir, la librairie paraît sauvée.

Passage Jouffroy. Librairie du passage2

Les losanges noirs, gris et blancs des carreaux  accompagnent les pas capricieux des promeneurs jusqu’à la rue de la Grange-Batelière. Après la traversée de la rue s’ouvre le passage Verdeau, lui aussi couvert par une verrière, rythmée par les lignes noires de l’armature métallique (« les arrêtes d’un poisson géant », a dit un commerçant).

Passage Verdeau

Et toujours, une horloge aimante le regard, comme si dans ces lieux il fallait à tout moment répondre à la question « Quelle heure est-il ? » et que la réponse obstinée, toujours rappelait qu’on n’arrête pas le temps.

On aperçoit à l’entrée l’effigie d’une femme avec des cheveux frisés et une blouse mauve, une sorte de joli fantôme du passé qui évoque le rituel funéraire  de « l’effigie vivante » du roi en cire imputrescible, réalisée d’après son masque mortuaire. Comme si nous étions dans l’antichambre d’une nécropole, la dame avertit que le passé n’a pas encore quitté cet endroit où antiquaires, galeristes, et libraires attendent le collectionneur.

Passage Verdeau. Bonheur des Dames

Déjà, nous laissons derrière nous ce petit monde, inséparable de la ville, qui lui appartient et qui en est pourtant séparé. Les noms des passages et des commerces ont été nos guides. Ils leur ont donné une identité et ont aidé la mémoire à bien les distinguer, mais ils ne font pas que désigner, ils sont travaillés par les histoires dont ils sont les porteurs : ils invitent à tendre l’oreille et à écouter, d’Aragon à Walter Benjamin, les mots qui rendent la promenade sans fin.

Bibliographie :

Aragon Louis, 1926, Le Paysan de Paris, Paris, Gallimard

Balzac Honoré de, [1835] 2004, Le Père Goriot, Paris, Le livre de Poche.

Benjamin, Walter, Paris, capitale du XIXème siècle. Le livre des Passages, Jean Lacoste, traducteur, Rolf Tiedermann, éditeur, Paris, éd. du Cerf.

Delorme Jean-Claude & Anne-Marie Dubois, 2014, Passages Couverts Parisiens, Paris, Parigramme.

Lambert, Guy, 2010, Paris et ses passages couverts – Editions du Patrimoine, Centre des Musées Nationaux – Collection Itinéraires.

 

Un concert du quatuor Psophos au Bal Blomet

Je n’ai rien d’une musicologue. C’est tout juste si mes souvenirs de leçons de piano, données par une vieille dame indulgente qui, hélas, m’épargnait le solfège, me permettent de déchiffrer des partitions lorsqu’elles sont simples, et c’est justement pourquoi j’aime voir jouer les quatuors de cordes.

Le quatuor et l’art de passer d’un instrument à l’autre

Un quatuor à cordes est composé d’instruments de la famille des cordes, deux violons, un alto, un violoncelle, qui diffèrent par la tessiture, passant de l’aigu au grave (même si chacun peut s’aventurer dans l’aigu), mais dont le timbre et le jeu se rapprochent. Au disque, j’entends l’art avec lequel le compositeur équilibre les parties, sans avoir la ressource de noyer une faiblesse d’écriture dans l’océan sonore de l’orchestre, mais je perçois mal la façon dont les thèmes glissent d’un instrument à l’autre.

Au concert, je suis aidée par les mouvements des musiciens en train de représenter devant moi la ligne mélodique, la façon dont elle commence au premier violon et se poursuit dans les instruments partenaires. Et quand le compositeur rompt l’unité, que les instruments se dissocient pour dialoguer chacun avec sa voix propre et que le mélodiste se fait orchestrateur, ce sont à nouveau deux perceptions parallèles, la danse des gestes et le mouvement des sons, qui permettent de se représenter la musique.

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Photo Marie Julliard

Pour saisir ces lignes idéales et leurs variations, pour voir tout à coup des notes se combiner et s’accoupler à l’improviste, je vais au concert. Voici comment je me suis retrouvée au Bal Blomet  le 10 décembre pour célébrer les vingt ans du quatuor Psophos avec un programme romantique qui alliait un morceau à quatre et des morceaux avec des amis invités, quintette ou octuor.

Ces musiciens incarnent très bien la tension entre fusion et individualité qui me fait aimer le quatuor, à quoi s’ajoute le plaisir que donne l’impression qu’ils sont heureux ensemble. Il le faut d’ailleurs pour attaquer avec précision, reprendre dans le même style, tantôt plus marqué, tantôt plus apaisé, le motif initié par le partenaire salué d’un sourire, s’entendre sur les accents qui font respirer les phrases, sacrifier la brillance individuelle à la cohésion.

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Photo Marie Julliard

Dans l’opus 44 en mi bémol de Mendelssohn, et surtout dans l’étincelant final, Éric Lacrouts, violon solo de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, fait figure de leader, mais il est loin de dominer en permanence. C’est parfois Cécile Grassi, l’alto, la plus enjouée des quatre, qui est au premier plan, ou Guillaume Martigné qui passe de l’accompagnement à la pleine lumière et parfois impose sa pulsation. Regarder Bleuenn Le Maître, le second violon, apparemment moins mis en valeur par le texte, est  le spectacle même de la transformation de la mélodie en architecture. J’aime surtout l’adagio de ce quatuor et je ne peux m’empêcher de repenser que les nazis, surtout ceux qui adoraient la musique et faisaient jouer des fanfares à l’entrée des camps de concentration, ont haï Mendelssohn plus que les autres juifs. Il était tellement allemand !

Ensuite sont arrivés les amis, Ingrid Schoenlaub avec son violoncelle pour l’Allegro du Quintette à deux violoncelles de Schubert qui rompt l’équilibre du quatuor au profit de la voix grave, l’altiste  Mathieu Herzog pour un Bruckner, enfin Nemanja Radulovic et Florent Brannens aux violons pour l’octuor  d’un Mendelssohn de 16 ans : le final brillant a été bissé. Tout le monde se sentait mieux. Vous avez remarqué combien c’est communicatif un final brillant ?

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Concert pour les 20 ans du Quatuor Psophos. L’octuor de Mendelsohn avec les amis. Photo Marie Julliard

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Un bal antillais des années folles

Entre deux morceaux, nous regardions le Bal  Blomet, une salle de spectacles/cabaret du 15e arrondissement de Paris.  Son (re)fondateur, Guillaume Cornut, est un ancien trader et par ailleurs pianiste, qui a laissé tomber la finance pour la musique. Il a empêché les promoteurs de faire main basse sur l’emplacement, ouvert une salle à la programmation éclectique qui va du jazz, à la comédie musicale, à la musique classique, aux conférences.

L’histoire du lieu est résumée sur le site du Bal Blomet [www.balblomet]. Elle s’appuie largement sur les récits du violoniste et clarinettiste créole Ernest Léardée, transcrits par Brigitte Léardée et Jean-Pierre Meunier, La Biguine de l’Oncle Ben’s: Ernest Léardée raconte, Editions caribbéennes, 1989).

L’histoire du Bal de la rue Blomet avait commencé en 1924. Jean Rézard des Wouves, candidat antillais à la députation, avait installé son QG de campagne au 33, rue Blomet, dans le 15e arrondissement dans un commerce de vins. Les réunions électorales se sont vite transformées en soirées musicales et dansantes quand Jean Rézard, qui n’avait guère de public comme orateur politique, a eu l’idée d’y jouer la biguine de ses origines. Le bal devint un point de rencontre pour les Antillais. Très vite, le Paris branché investit le lieu. Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett, Foujita, Kiki de Montparnasse accompagnée de Man Ray ou Alexander Calder. Les écrivains Henry Miller, Hemingway, Fitzgerald s’y retrouvent, de même que Jean Cocteau, Paul Morand, André Gide ou Raymond Queneau. Les peintres Joan Miro, Piet Mondrian, André Masson, Francis Picabia, Jules Pascin, Moise Kisling et Kees van Dongen, ou les surréalistes. Le Prince de Galles, futur Édouard VIII échappé de cérémonies officielles y fait même une (ou des) apparition (s).

Robert Desnos, qui habite quelques mètres plus loin dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le renomme ‘Bal Nègre’ et en assure la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia :

« Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre (…) où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »

Pour le propriétaire actuel, le succès du Bal Nègre tient au besoin de vivre de la génération qui sort de la Grande Guerre : la musique et la danse afro-américaines sont un moyen de rompre avec la civilisation occidentale qui a mené à la catastrophe. Et puis un parfum scandaleux ajoute au plaisir. La fille d’un industriel a tué son mari à la sortie d’une soirée passée en compagnie d’une des danseuses du Bal Nègre et les journaux n’ont pas manqué d’associer le dévergondage de la soirée et le meurtre. Brassaï dans son Paris secret des années trente écrit :

Brasaï, Le Bal Blomet

Photo de Brassaï publiée dans Le Paris secret des années 30, (Gallimard, 1976) p. 129.

« Tous les soirs, les voitures luxueuses y déversaient leur cargaison de névrosées élégantes du bottin mondain, pressées de se jeter littéralement dans les bras des beaux Sénégalais, Antillais, Guinéens ou Soudanais taillés en athlète. Une magie hystérique. »

Plus tard, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert ou Mouloudji ont fréquenté le Bal Nègre. Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir le décrit comme un lieu où les bourgeoises libèrent leurs corps, même si la plupart ne sont pas des cavalières accomplies. Aujourd’hui le lecteur sursaute lorsqu’elle caractérise les Noirs par une animalité et une sensualité qui  ne font que reprendre le stéréotype de l’homme de la nature:

« Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] À cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands interdisent le bal qui ne retrouvera pas l’aura d’antan. L’établissement  devient un restaurant-tabac puis se transforme ensuite en club de musique latino-américaine, « l’Opus Latinos », puis en club de Jazz, « le Saint-Louis Blues », avant de fermer ses portes en 2006. Il était menacé de démolition quand Guillaume Cornut est intervenu.

La salle de concert de 250 places est au sous-sol. On s’installe autour de petites tables rondes et on peut délicieusement étendre ses jambes contrairement à ce qui se passe dans une salle de concert classique. La scène, une simple estrade de bois, est toute proche. Derrière les artistes, un mur de briques ocre. Décor minimaliste, mais teintes, chaleureuses. Au fond, un comptoir de  bar. Une galerie surplombe la salle.

Bal Blomet, Paris 15

Nous étions attendus et nous n’avons pas essayé le restaurant. Les commentaires sur internet sont louangeurs.

Du Bal Nègre au Bal Blomet : la mémoire des discours

Guillaume Cornut avait pensé reprendre à Desnos l’appellation Bal Nègre en se réclamant d’une époque qui avait découvert et exalté les cultures africaines, art nègre célébré par Picasso, Revue nègre du théâtre des Champs Elysées à partir de 1925, à quoi il faut ajouter le dérivé Négritude, forgé par Aimé Césaire et repris par Léopold Senghor au milieu des années trente pour désigner un courant littéraire qui valorisait les cultures africaines, sortait par le haut des siècles d’humiliation en transformant la honte en fierté. D’ailleurs, les surréalistes responsables du changement d’appellation n’étaient-ils pas résolument mobilisés contre le racisme et les guerres coloniales ?

Le problème, c’est que ce contre-discours n’a pas effacé la mémoire des discours coloniaux ni les rapports sociaux d’oppression qui la sous-tendent.

Aujourd’hui, des militants mobilisent à chaque dérapage jugé raciste. Rokkaya  Diallo (une militante associative noire) lance une pétition soutenue par le Cran (Conseil Représentatif des associations noires) pour faire retirer ce nom. Dialogue impossible : le propriétaire veut voir seulement le discours culturel, les militants du Cran, voient seulement le discours colonial.

J’entends leurs arguments. Au témoignage des dictionnaires, Nègre était d’abord un mot neutre, le nom d’un peuple « originaire de Nigritie » (Trévoux 1728), mais il est devenu un mot lié à la déshumanisation des Noirs, sans doute vers la fin du XVIIe siècle après que le Code Noir eut donné un statut légal à l’esclavage. Victor Hugo témoigne de l’affrontement des termes au XIXe siècle:

Biassou, heureux d’humilier un blanc, l’interrompit encore : – Nègres et mulâtres ! qu’est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs » (Hugo, Bug-Jargal, 1826, p.152).

Il fallait sans doute faire un effort d’empathie pour s’aligner sur la perception des minorités de couleur, mais la bataille du Cran a été menée avec une brutalité qui me laisse perplexe. Guillaume Cornut est identifié aux colonialistes ; la référence à un moment culturel où les intellectuels et les artistes ont découvert la musique de l’Afrique et des Antilles est assimilées à une nostalgie de l’ordre colonial et à l’approbation des zoos humains. Au lieu de débattre, on diabolise.

#NonAuBalDesColons ! Pas de « bal nègre à Paris » en 2017

Nous sommes en 2017. M. Guillaume Cornut a décidé d’ouvrir prochainement un cabaret au 33, rue Blomet dans le 15ème arrondissement de Paris et de le baptiser tout simplement « Le Bal Nègre ».
Le concepteur du lieu puise de manière totalement assumée dans le registre de la nostalgie coloniale.
Son site interne décrit l’époque des années 1920 ainsi: « La génération des Années folles est alors avide de distractions sur fond de musique et rêve d’un monde nouveau en réaction aux souffrances de la Grande Guerre. On se passionne frénétiquement pour les cultures inédites et les nouvelles esthétiques comme le Surréalisme, Dada, le Jazz ou l’art nègre qui culmine avec l’Exposition coloniale de 1931 ».
Les zoos humains, où étaient exposés les colonisés, sont donc pour lui le point « culminant » d’une joyeuse époque. Peut-on raisonnablement célébrer ainsi une époque qui fait écho aux douleurs des descendant.e.s de colonisé.e.s?

Le mot nègre est offensant pourtant le créateur du lieu en fait une utilisation emphatique et délibérée dont il semble même se vanter. Dans une interview donnée à France Info, il évacue l’aspect polémique du nom offensant du lieu d’une manière désinvolte : Restait le nom de la salle, qui risquait de choquer. Guillaume Cornut a donc consulté les Antillais de Paris, comme l’écrivain guadeloupéen Claude Ribbe. Verdict : « C’est un nom qui appartient à la salle, à son histoire. Il fait honneur à la communauté antillaise, qui est très fière de ce lieu « . Le Bal restera donc Nègre et la fête sous les auspices du piano du candidat député Rézard des Wouves. Qui sont ces « Antillais de Paris »? Mystère. Qui peut raisonnablement croire qu’une instance représentative des Antillais de Paris s’est réunie pour adouber ce lieu ? Nous avons pris contact avec Claude Ribbe qui nous a fermement indiqué qu’il n’avait jamais tenu ces propos et tient à faire savoir qu’il se désolidarise totalement de cette initiative, dont il ne cautionne ni le nom ni le projet

Nous sommes en 2017 et regrettons de devoir recourir à une pétition, aux réseaux sociaux pour rappeler une évidence : « Nègre » est un terme raciste. Interrogé sur le sens du mot M. Guillaume Cornut répond avec désinvolture « Je ne me suis pas documenté sur ce mot (…) J’en suis resté à ce qu’étaient les années 20.  » Il propose ainsi sans aucun recul historique une rhétorique coloniale datant de près d’un siècle! Ce terme est pour nous une insulte raciale.
Pourquoi en 2017, en France au pays des droits humains, une enseigne aussi insultante peut-elle avoir pignon sur rue et ce sans que la Ville de Paris ne trouve absolument rien à y redire ? Bien au contraire. Ce projet est soutenu par la Ville de Paris, alors que les artistes racisé.e.s peinent à disposer d’espaces pour se produire !
Cornut n’a même pas pris la peine d’impliquer des personnes noires dans la conception de son projet. Ce faisant il ne rend hommage pas à la culture afro-américaine comme il le prétend mais injurie des millions de Noires et Noirs de France. (Pétition adressée à Guillaume Cornut, Anne Hidalgo Maire de Paris, Philippe Goujon Maire de Paris 15e et Audrey Azoulay Ministre de la Culture.)

Lors des discussions qui entourent la pétition, on voit deux types d’arguments en faveur de la censure. Le premier est que la mémoire dominante est aujourd’hui celle de l’esclavage et qu’on la retrouve à l’œuvre dans l’expression Bal Nègre (nous avons vu avec Simone de Beauvoir que les stéréotypes animalisant les Noirs n’étaient pas absents des raisons qui attiraient  du monde dans ces soirées).

Certains des locuteurs qui s’expriment sur les réseaux sociaux, mettent en avant un second argument plus complexe car il reconnaît l’existence d’un type de discours, le discours culturel, où la péjoration est effacée. Ce sont en fait les seuls Blancs qui n’ont pas le droit d’employer ce mot ou ses dérivés. Nègre est employable par ceux qui se reconnaissent comme Noirs et s’identifient comme tels (et de fait comment éliminer Césaire et Senghor), mais le mot reste interdit aux autres. C’est aux  Noirs et à seuls de décider s’ils posent une culture nègre ou s’ils revendiquent une identité commune. Dans le vocabulaire des linguistes, on dirait que tout dépend de l’énonciateur. C’est ce qu’écrit Célia Sadai, dans Africultures le 31/1/2017: « la question, au creux de tout ça, c’est la même : qui est le souverain de l’énonciation ? »

L’interdit qui empêche de « retourner » nègre est sans doute aussi le produit de l’hégémonie linguistique américaine. L’insulte nigger redouble l’insulte nègre malgré Césaire et Senghor. D’ailleurs, la solution de remplacement adoptée aux USA,  Blacks, se répand aujourd’hui au détriment de Noirs. Pour ma part, je ne suis pas sûre que substituer Black à Nègre modifie les rapports sociaux sous-jacents au racisme, mais dans une France minée par le chômage et l’échec scolaire, où chacun veut être reconnu comme victime, il ne reste guère que des satisfactions symboliques à se mettre sous la dent.

Les choses évolueront parce que la population se modifie assez rapidement et qu’on retrouve des Noirs dans toutes sortes de métiers. Les stéréotypes s’atténueront comme ils l’ont fait pour les Bretons naguères identifiés à Bécassine, pour les Corses stigmatisés pour leur paresse, ou pour les Espagnols réputés plus adonnés aux plaisirs de la sieste qu’au travail….

En définitive, la salle de spectacle s’appelle Le Bal ­Blomet, appellation la plus utilisée au XXe siècle : Gaston Monnerville,  (petit-fils d’esclave, né en Guyane, et devenu Président du Sénat de 1947 à 1968, donc le deuxième personnage de l’Etat) évoque d’ailleurs la salle sous ce nom Bal Blomet dans la préface qu’il donne aux souvenirs de son ami Ernest Léardée

J’ai rappelé cette controverse parce que les affrontements sont permanents aujourd’hui, parce que les réseaux sociaux amplifient tout incident, criant très facilement au scandale au risque de voir la violence verbale virer au lynchage. Je ne crois pas que ce déchaînement fasse reculer les stéréotypes qui touchent les hommes de couleur… Bien plus, en marquant sans cesse la frontière entre un « nous, les victimes » et un « vous, les Blancs », le procès constant de néo-colonialisme fait aux Blancs du XXIe siècle nourrit la vision raciste et essentialiste qu’il prétend dénoncer.