Au Moyen Age, Occi, village de Balagne aujourd’hui abandonné, avait été implanté sur la crête d’une colline pour que les habitants puissent se protéger des razzias. Les ruines d’une tour de guet témoignent de cette fonction défensive. Au 19e siècle, elle avait perdu sa nécessité et les paysans étaient descendus vers la plaine.
Occi. Une tour de guet ?Occi. Ruine aux chardons
Une fois escaladé le chemin qui
monte au village, on tombe sur un écriteau
qui retrace l’histoire de son dernier habitant, mort vers 1918 et ce panonceau ajoute
la rêverie à la promenade.
Félix Giudicelli était né à 1830
à Lumio et il appartenait à la plus riche famille d’Occi, propriétaire de la
quasi-totalité des maisons et de plus d’un tiers du territoire de la commune. Comme
il avait fait des études en Italie et qu’il pouvait écrire des vers latins, il
était la gloire de la maison et j’imagine que ses vieilles tantes pensaient
qu’elles vivaient avec Virgile ressuscité.
L’époque étant héroïque, Félix s’était aussi affilié aux Carbonari qui luttaient en Italie contre les Autrichiens. On se réunissait dans des salles obscures pour échanger à voix basse de beaux arguments, sur les gouvernements constitutionnels et l’unité italienne. C’est là peut-être qu’il croisa le futur Napoléon III. Il évoquait souvent le sauf-conduit qu’il tenait de sa main.
De retour au village, il se fit
appeler Monsieur le Comte. Il s’habillait toujours en redingote et chapeau haut
de forme. Et il remerciait en italien quand la boulangère lui rendait la
monnaie du pain « Grazie Signorina ». « Du grand théâtre pour un
public de bergers et de cultivateurs. – Vous croyez que c’est excentrique et décalé ? Il n’y
a que les imbéciles de Paris qui pensent que c’est en pure perte, car les
Corses ont le goût du grand ! Et ne croyez pas qu’il soit
contradictoire d’être Monsieur le Comte dix-neuvième du nom, d’aimer porter de
jolies redingotes de drap fin, et d’être patriote ».
Cependant le village d’Occi perdait peu à peu ses habitants au profit de Lumio, moins âpre, où on avait élargi la route pour permettre le passage des charrettes. Il resta. Sa maison était peut-être la grande maison avec son mur soutenu par un contrefort.
Occi. Ruine au contrefort
Sur le panonceau, l’intrigue paraît ensuite discontinue. Le comte au chapeau haut de forme est devenu Fra Felice, un ermite. Bien sûr, on peut changer vers la fin de sa vie et trouver autant de plaisir dans la sainteté qu’on en avait à jouer l’aristocrate.
Il avait laissé derrière lui le théâtre du monde. En bas, c’était Lumio, avec
cet art des bourgs corses de s’arrondir au flanc d’une colline,
Lumio. Vue générale
avec l’ église et son charmant buffet d’orgue, décoré de guirlandes et d’instruments…
Lumio. Le buffet d’orgue
et ces petits cafés où les hommes restent tranquillement assis tout un après-midi devant une bouteille fraîche et deux verres de pastis à critiquer le gouvernement et à réinventer la société. En devenant Fra Felice, Félix Giudicelli voulait s’éloigner du monde où on est capable de s’entretuer pour un verger de pêchers ou pour les yeux noirs d’une Juliette de village. Il était loin à présent des passions villageoises pour la terre, les biens, les familles.
C’est seulement quand le vent venait de la mer, qu’il entendait
sonner les cloches de Lumio.
Dans ces hauteurs, on peut
s’enorgueillir de solitude et de pauvreté. Mais en fait, peut-on parler de
pauvreté pour de longues journées gonflées de soleil à regarder les milans
tourner calmement dans le ciel, et pour la volupté qu’il trouvait à ramasser des
mûres presque sèches le long des chemins et à cueillir des figues pas plus
grosses que le pouce ? Avec un quignon de pain, c’était royal. Devant ses
yeux, la baie de Calvi. Le jour, quand la colline brûle sous le soleil, la
lumière qui ruisselle de partout efface toutes les couleurs, mais le soir on
mesure l’étendue de la vue.
Baie de Calvi (depuis la colline d’Occi)
Avec la voie lactée au-dessus de sa tête, il se disait que le royaume était proche.
II me plaît de l’imaginer aussi sec et maigre que sa colline de rocs et de maquis. Même si Fra Felice était tout autre dans le monde réel, ce que j’ai retenu – ou rêvassé – de sa vie s’accorde parfaitement avec les ruines et avec la vue extraordinaire. Une fiction vraie en quelque sorte qui ajoute du sens à ce lieu
On visite d’abord les îles Lavezzi pour voir des poissons. Apparemment, ceux-ci résistent aux vedettes qui accostent toutes les demi-heures, aux bateaux à moteur italiens venus de la Sardaigne toute proche. On peut effectivement nager au milieu de centaines de poissons qui vous frôlent avec l’impression d’être plongé dans un aquarium. Occupés à brouter, ceux-ci ne prêtent aucune attention aux visiteurs. Si les plages de sable sont bondées, il y a moins de gens qui se hasardent au-delà des dix mètres dans les anses rocheuses.
Je n’ai pas vu le mérou, star des brochures sur la découverte des îles, mais iI suffit d’étendre la main pour frôler dorades, sars, oblades, girelles et mulets.
Pourtant, c’est près de Bastia que j’ai croisé de près la route d’un dauphin qui pourchassait un banc de mulets. La rencontre fut trop brève : le temps de voir l’aileron, de ressentir l’élégance de la poussée qui l’a arraché un instant à l’eau et il avait disparu.
Les îlots des Lavezzi, ce sont aussi des pistes qui
serpentent entre des milliers de blocs granitiques polis par l’eau et le vent
et tout à coup de grandes herbes et des asphodèles qui se balancent sous la
brise.
Les asphodèles
Dans un coin de l’île, deux cimetières où reposent les corps de de marins et de soldats. Ils étaient près de 700 en route pour la Crimée. Renonçant à doubler la Sardaigne par le sud pour cause de mauvais temps, le capitaine voulut passer par les bouches de Bonifacio, un des endroits les plus dangereux de la Méditerranée, des récifs, un goulet étroit (la Sardaigne est à moins de 10 kilomètres), balayé par des vents plus de 300 jours par an. Le trois-mâts se fracassa sur les récifs de l’archipel. Pas un marin, pas un soldat n’en réchappa. 560 cadavres sans visage et sans nom, à l’exception du capitaine et de l’aumônier identifiés grâce à son uniforme pour le premier et à son étole pour le second. Une centaine d’autres marins furent, eux, à jamais engloutis. « Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !, écrivit Daudet. Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien… Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard ! » ( « L’agonie de la Sémillante » Les Lettres de mon moulin)
Cimetière de la Sémillante
Sur la pointe de l’Achiarino, une pyramide a été élevée à l’endroit même du naufrage.
Monument en mémoire du naufrage de la Sémillante
Au retour, le pilote nous a emmenés près de Cavallo, l’île principale de l’archipel. Sûr de son effet, le guide a grincé : « Après la réserve naturelle, on vous montre la réserve de milliardaires ». Il a cité la maison de Victor Emmanuel de Savoie, celle de Caroline de Monaco, célébrités qui datent un peu. J’ai oublié les noms des autres, mais l’essentiel est là : eau turquoise transparente, plage privée, tranquillité garantie. « Vous pouvez, dit le guide, vous offrir une semaine au paradis pour 30 000 euros ». Nous avons ensuite navigué jusqu’à la côte et le long des falaises jusqu’à Bonifacio, longeant les incroyables falaises de calcaire, étincelantes sous le soleil. La mer bouillonnait au passage du bateau. Sur une des crêtes, on voyait l’oratoire qui marque la pointe sud de la Corse.
Plus loin, la ville aux maisons suspendues :
Bonifacio
Avant de traverser l’étroite embouchure de la rade vers le phare de la Madonette et le gouffre du Sdragonetto :
Bonifacio. Phare de la Madonetta
Plus tard sur le plateau, on reverra toute cette splendeur, escalier vertigineux, rade, phare :
Bonifacio. La rade depuis les rempartsBonifacio. Coucher de soleil depuis le cimetière marin
Pins laricios et pins maritimes : en forêt à l’Ospedale avec Stéphane
Rogliano
En Corse, des gens se battent pour développer l’île en valorisant ses ressources endémiques. Stéphane Rogliano est l’un d’eux.
Stéphane Rogliano
Les meilleurs commentaires sur son métier, c’est lui qui les fait sur son site : « Découvrez les plantes aromatiques du maquis Corse ! Vous êtes ici chez un producteur qui cultive et multiplie des plantes aromatiques corses, en agriculture biologique. Mais vous côtoyez également un animateur passionné capable de vous faire partager ses connaissances au cours de passionnantes « balades botaniques et aromatiques avec un nez ». »
Nous l’avons suivi dans la forêt de l’Ospédale, à 900 mètres d’altitude. Nous connaissions parfois le nom des plantes, mais Stéphane Rogliano est aussi un conteur capable de ressusciter des temps plus antiques que le temps humain. Avec lui, l’histoire du pin laricio devient épique. L’arbre vient d’Autriche. Quand la dernière grande glaciation a recouvert la majeure partie de l’Europe, chassant les oiseaux des contrées gelées, ceux-ci sont partis loin des terres froides emportant des graines de pin dans leur grande migration. Ils se sont arrêtés à la limite des glaciers, qui passait justement au niveau de la Corse, de la Sicile et de la Calabre. Le pin laricio, qu’on reconnaît à ses écailles gris-argenté et à son tronc droit, est encore un arbre qui aime la fraîcheur et pousse en altitude. Dans les forêts de la montagne corse, on marche au milieu des colonnes grises des laricios comme dans la nef immense d’une cathédrale ou dans une mosquée.
Forêt de laricios
Ses aiguilles, sont longues et vertes. (« Ah ! intervient
Jean-Claude, quand j’étais petit, c’est avec ces aiguilles qu’on « cousait »
les grandes feuilles des hellébores pour tresser des couronnes. On arrivait
aussi à tisser des petits paniers pour ramener des fraises. Et Stéphane
Rogliano de reprendre « Pour les fraises, je ne le ferais pas. Les
hellébores sont toxiques. Elles contiennent, entre autres, des saponosides, de
l’hellébroside. Jusqu’au 17e siècle on pensait qu’elles pouvaient
guérir la folie et le lièvre de La Fontaine conseillait à la tortue de se
purger « avec quatre grains d’ellèbore… ». À l’heure actuelle, on
utilise encore les racines pour les troubles cardiaques et circulatoires. Mais ne
jouez pas avec les hellébores. »
Le laricio était le roi des forêts corses d’altitude. Non
seulement les troncs peuvent monter très haut, mais son bois est dur et très
durable. On l’utilisait pour le mât des bateaux et les bardages même si
l’absence de routes limitait l’exploitation. Aujourd’hui, il sert à fabriquer
des charpentes et des meubles. A l’Ospedale une scierie a longtemps
fonctionné. Elle a fermé aujourd’hui.
Au retour, j’ai consulté le site de l’ONF qui va jusqu’en
2018. Depuis cinq ans, le nombre de scieries corses a fortement diminué et
seules deux sont encore actives, pour un volume total scié de l’ordre de
1 000 m3 annuel. Même constat pour les ventes de bois : de
45 000 m3 annuel sur la période 2005/2013, elles sont passées à près de
10 000 m3 sur la période 2014/2017. C’est triste et difficile à
comprendre pour qui est comme moi
étrangère aux réalités économiques, mais ça ressemble à ce qui se passe dans toute
la France en voie de désindustrialisation. Pour relancer la filière forêt-bois,
les professionnels du secteur se mobilisent dit l’ONF, qui cite des programmes
de construction-bois initiés par des élus de Corse-du-Sud (construction
de trois logements sociaux à Cristinacce, installation d’un préau à l’école
communale d’Evisa). La création d’une marque « Lignum Corsica » est
aussi mise en œuvre pour soutenir le laricio.
La forêt, pour le moment, est surtout un bonheur pour les
touristes.
A cette altitude, le pin maritime est un envahisseur car son
habitat normal est sur la côte. Le réchauffement climatique explique peut-être
son expansion, mais il profite aussi des incendies car ses graines germent
directement, alors que les graines du laricio peuvent mettre de cinq à dix ans
pour pousser.
Le pin maritime est facile à distinguer du pin laricio.
Son écorce rougeâtre se crevasse progressivement. Ses aiguilles marron couvrent
le sol d’un tapis épais.
Toute la fin de la balade, Stéphane Rogliano nous apprend à humer les parfums du maquis, myrtes, arbousiers, lentisques, chênes verts, chênes liège, genévriers rampants et thyms de montagne… Il devient lyrique quand il s’agit des menthes, la menthe aquatique épicée tout près du barrage ; la menthe pouliot aux notes citronnées, les tapis de Mentha requienii, une menthe corse au parfum mentholé et poivré aux toutes petites feuilles vert pomme parsemée de minuscules fleurs lavande rosée et, bien sûr la Népita (prononcer « nébida »). Les spécialistes disent qu’il ne s’agit pas d’une menthe, parce que ses feuilles sont moins ordonnées. Mais elle en a l’odeur et dans l’île, elle sert à parfumer les légumes.
La baie du Stagnolu à 20h30
Pendant toute la journée, la chaleur a été intense, la mer
étincelante, le sable brûlant. A présent, la lumière tombe derrière les
collines.
Porto Vecchio. Baie du Stagnolu. L’étang
Avant que l’ombre ne gagne tout, ce moment émouvant de la
fin du jour avec les vagues sombres des montagnes et deux silhouettes noires de
pêcheurs. L’alliance du proche et du lointain.
Baie du Stagnolu Les pêcheurs
Crétins, idiots, incapables
Jusqu’à il y a peu l’argent était rare. A présent, il coule à flots, mais pas pour tous. Ça se passe près de Bastia, dans un minuscule lotissement pour vacanciers. Les propriétaires en ont fait un nid de verdure au bord d’une longue plage de sable. Ils sont furieux car la préfète vient de leur refuser le droit d’étendre de 30% la surface bâtie… « Alors que des autorisations sont accordées pour de grands ensembles à Porto-Vecchio ou à Calvi. Et d’ailleurs les lois votées à Paris sont absurdes : on applique aux villages de Corse des règles faites pour le littoral, alors que nos communes sont des bandes parallèles qui comportent un bout de plage, un bout de colline, un bout de montagne. Il faudrait rendre le pouvoir aux communes, leur permettre de moduler les lois, etc ».
Bon ! Certes, Mais ne faut-il pas préférer quelques
verrues de fixation autour de Calvi et de Porto-Vecchio et préserver au maximum
le restant de l’île ? C’est toujours le même mélange d’indignation et de
défense des intérêts personnels car il est légitime de vouloir faire fructifier
son bien. Où l’on voit qu’il n’est pas facile de conduire une politique
d’urbanisation raisonnable.
« Dans Macron, il y a con, dit le jeune homme qui travaille au musée d’Archéologie d’Aleria ». De quoi s’agit-il qui vaut tant d’animosité au président ? « Vous voyez les ruines. Il reste 80% de la surface à fouiller et l’Etat nous refuse les crédits ». Sous cette forme raccourcie et péremptoire, quelle argumentation étrange ! Le Président est responsable de tout et on attend tout de lui (alors même d’ailleurs qu’on entend partout que ce président est un monarque qui se mêle de trop de choses. Jamais le chef de la France n’a paru aussi fragile puisqu’un fonctionnaire pense sans problème pouvoir l’insulter devant des inconnus, pas pour provoquer, mais comme ça, en passant, parce que c’est normal.
Nous voici à table avec un petit groupe de Corses, modestes, mais bien insérés dans la vie locale. L’un est conseiller municipal d’une des villes qui comptent dans l’île. « Les hommes politiques sont tous des crétins et des pourris ». – « C’est comme Cahuzac, au lieu de le flanquer en prison on lui permet d’exercer la médecine à Bonifacio. Moi, si j’avais pris cent euros, on m’aurait radié à vie ». On néglige quand même de dire que pendant quatre ans, il n’a pu exercer son métier, qu’il est interdit de toute vie publique et qu’il ne présente aucun danger pour la société. J’essaie de glisser qu’il y a beaucoup de fraudeurs en France, entre les plombiers qui proposent de payer de la main à la main et les chirurgiens qui demandent de l’argent liquide avant d’opérer. Est-ce que les gouvernants fraudeurs sont si différents de leurs administrés ? « Ce n’est pas la même chose. Ceux-là se logent, voyagent, mangent des homards avec nos impôts ! Et pour quel résultat »
Autrefois, les estivants de juillet partaient surtout vers
le Sud. Mais cette année, les Français ont pris peur après deux épisodes de
chaleur intense. Après avoir étouffé dans les villes, ils ont été nombreux à
prendre la route de la Bretagne.
En Bretagne, le temps peut changer cinq fois par jour, un brouillard frais s’étendre, et tout recouvrir. Ceux qui croyaient détester la brume ou l’averse, offraient leur visage à la fraîcheur. Même les cris affreux des goëlands leur semblaient délectables.
Brume à Belle-Ile
Se sentir comme des personnages de Shakespeare à la vie cernée de brouillard n’était pas déplaisant et de paisibles percherons prenaient des allures de fantômes.
Puis tout à coup le temps se levait et les paysages reprenaient leur forme, les dernières écharpes de brume s’évaporaient dans la mer.
Et la journée s’achevait par un crépuscule flamboyant.
Les Bretons voient les vacanciers arriver en file indienne sur les routes, se mettent à les appeler « nos réfugiés climatiques ». Ils n’en restent pas moins courtois, peut-être parce que ce sont les premières vagues et que la maladie du tourisme n’a pas encore tout gangrené.
Seuls quelques villages ne vivent plus que des visiteurs. A Locronan, les belles maisons de pierres et la richesse de l’église du 15e et 16e siècles rappellent la prospérité de cette petite ville de tisserands et de marchands dont les toiles à voile équipaient jusqu’aux marines de l’invincible armada espagnole. Aujourd’hui les ateliers sont remplacés par des boutiques de souvenirs et des restaurants. On rêve d’un meilleur équilibre entre tourisme et vie locale ce qui n’empêche pas de faire le plein d’images emblématiques.
Locronan. Maison sur la placeLocronan . ChapelleLocronan. Gisant dans l’église
Belle-Île
Bien sûr, ailleurs aussi, les gites et les maisons d’hôtes se sont multipliées et les habitants commencent à avoir du mal à se loger.
Dans les petits villages de Belle Ile, on compte 70 résidences secondaires pour 30 habitations principales. Le prix du mètre carré a augmenté de 40,5% en un an à Sauzon et des familles bellîloises vivent dans des mobil-homes ou dans des caravanes.
Les villas luxueuses coexistent avec la pauvreté. Quand on entre chez la fermière pour acheter des œufs, la longère pittoresque a encore un sol de terre battue.
On a pourtant l’impression qu’il y a une vie après le départ des estivants dans ces îles de Bretagne. Belle-Île, la plus grande des îles du golfe du Morbihan, ne fait pas plus de 20 kilomètres, mais Le Palais est une vraie commune avec des commerces prospères, deux librairies, une bibliothèque, un marché… J’ai assisté il y a quelques années à une jolie représentation du Festival lyrique (du 31 juillet au 14 août). Si j’étais restée un peu plus longtemps j’aurais voulu revoir la librairie-salon de thé si jolie de Liber & co qui se proposait d’associer concerts et lectures.
Sauzon beaucoup plus petit doit être plus difficile à habiter à l’année, même si l’été le port pourrait gagner au concours de port le plus pittoresque du Morbihan avec ses façades colorées.
J’aime surtout à Belle-Île la côte sauvage, ses falaises
déchiquetées qu’aucun hôtel ou résidence « vue imprenable » ne vient
défigurer, ses criques minuscules atteignables par le sentier côtier.
Il n’y a guère, à la pointe des Poulains, près du phare, que l’étrange demeure édifiée en 1911 par Sarah Bernard qui y amenait amis et amants. Elle se préoccupait aussi des pêcheurs de l’île, et il lui est arrivé de donner des représentations de théâtre, à Paris, pour aider des familles en difficulté.
Belle-Ille. Fort Sarah BernardBelle-Ile. La Cote Sauvage. Au loin, le phare de Poulains
Les iliens se félicitent des entreprises artisanales qui se sont implantées : une distillerie produit du whisky (Kaerilis), de la bière (Morgat), des biscuits et des confiseries (la Bien Nommée). Les souffleurs de verre de Fluïd produisent des carafes, des bouchons, des verres de luxe. Ultimate Fishing, a créé une entreprise d’équipement de pêche au leurre, qui distribue des produits par Chronopost en vingt-quatre heures et emploie 14 salariés.
Musique à l’île de Groix
L’île de Groix est beaucoup plus petite (8 kilomètres
de long et 3 de large à peine). On retrouve comme à Belle-Île une côte rocheuse
et quelques plages de sable dont celle de Locmaria dont on vous fait remarquer
la forme convexe due aux courants. L’île est protégée car elle est trop loin du
continent pour qu’on puisse envisager de construire un pont. Il faut prendre à
Lorient un des bateaux de la compagnie Océane (qui n’effectue que 3 ou 4
dessertes journalières vers Port Tudy.
Port-Tudy
Le trajet dure 45 minutes). Les tarifs découragent les
automobilistes, ce qui fait que le moyen de déplacement plébiscité par les
estivants est le vélo.
L’île de Groix n’a pas de monuments remarquables (bien que
je n’aie pas inventorié les menhirs et dolmens). Quelques demeures de pierre
qui témoignent de sa prospérité au début du 19e siècle, au temps de la pêche au
thon et à la sardine et des conserveries. (La première usine de sardines de
Groix ouvrit en 1864. A la fin du 19e siècle, l‘île comptait 150 patrons
pêcheurs et 1 500 matelots qui pêchaient à eux seuls plus de 80% des
thons du littoral Atlantique français. Lorsque la pêche commença à décliner, les
iliens ont cherché des solutions pour éviter le tout tourisme. Aujourd’hui, ils
vantent chaque emploi créé, la conserverie et le fumoir qui ont permis de
recruter une vingtaine de salariés, les caramels au beurre salé et les biscuits et surtout les
Parcabouts. L’inventeur, Chien Noir, s’inspirant des cordages des marins, a
conçu d’immenses filets suspendus qui permettent de circuler d’arbre en arbre.
Il est aussi possible de dormir dans des Nids d’île, sortes de cocons accrochés
aux plus grands arbres dans le Parcabout de Groix. Les parcs aériens
s’exportent à travers le monde par exemple au Japon et en Corée du Sud et l’entreprise
emploie 43 salariés. Ailleurs aussi, on se démène pour développer sa région,
mais à Belle-Ile comme à Groix, on a l’impression que toute la population soutient
les entrepreneurs, se réjouit de chaque emploi créé, a à cœur de valoriser
toutes les initiatives.
Il faut aussi une énergie peu commune pour faire vivre le
festival Musique à Groix qui attire des amateurs, instrumentistes et choristes,
venus de France et d’ailleurs. Philippe Barbey-Lallia, le directeur, est épaulé
par une armée de bénévoles qui préparent bien en amont les aspects matériels
des stages, accueillent les musiciens, déménagent les pianos, organisent apéritifs
et pots de départ.
Nous sommes venus là en rêvant d’un miracle : – voir se transformer en 6 jours des choristes inexpérimentés en musiciens capables d’interpréter une œuvre aussi complexe que La Petite Messe de Rossini. C’est tout l’art du chef de chœur Mathieu Stefanelli. C’est lui qui repère les fautes qui restent (et il y en a beaucoup ), qui essaie de mener sa troupe d’une première lecture note à note à une interprétation.
Et tout cela suppose d’apprendre à respirer, à s’appuyer sur
des consonnes, à installer un rythme bondissant en expulsant de l’air à petits
coups de diaphragme.
Il nous répète qu’il ne faut pas avoir peur d’une fausse note mais chanter à gorge déployée pour que planent très haut des voix pures, il peste parce que nous plongeons dans nos partitions et qu’il doit accrocher nos regards : « Par cœur, mesdames ! Mettez une paire de lunettes sur la partition pour penser à me regarder ».
La veille du concert, en écoutant les solistes, on rêve de projeter sa voix comme eux. Pourtant, ce n’est pas ce qu’on attend d’un choriste. On attend qu’il fasse chœur et se fonde dans le collectif grâce à une mystérieuse communion. On se console avec le vieux proverbe : « Mieux vaut chanter comme un bon chardonneret que comme un piètre rossignol ».
Le jour J, on se lance dans les morceaux acrobatiques : les quatre voix se cherchent, se poursuivent, se nouent, ensemble pour un instant, puis se défont, sans répit… jusqu’à l’Agnus Dei quand s’élève la voix inconsolable de l’alto.
2 août 2019. Eglise de Groix. Petite messe solennelle de Rossini (Photo Mbarek)
Le zoo rénové de Paris est à portée de métro (Porte Dorée et Château de Vincennes) (lignes 46, 86, 325). Si je devais résumer mon avis sur un site touristique, je lui mettrais plein d’étoiles. La promenade est belle, les animaux n’ont pas l’air souffreteux, les points de vue permettent de les voir d’assez près, et le personnel est présent et compétent. Cependant, ce zoo urbain n’échappe pas aux contradictions des zoos du monde entier. Priver de liberté des animaux sauvages, tout en affirmant respecter leurs besoins, parler du besoin d’espace des animaux, tout en s’installant en ville pour offrir un spectacle attirant aux citadins…
Un parc
La surface disponible du zoo est limitée à 14 hectares (presque moitié moins que le jardin des Tuileries). C’est donc une illusion d’espace qu’on a créée. Une fois de plus, les jardiniers ont fait des miracles. On leur a demandé de découper le parc en cinq milieux naturels, savane africaine, forêt tropicale humide ou sèche de Madagascar, pampa, forêt de conifères. Grâce à eux, le visiteur est tout de suite loin de la ville dans une forêt sauvage miniature, devant une île où les ouistitis trouvent refuge en été, en face d’une cascade.
Derrière l’ïle aux ouistitis
Il suffit d’une mare avec des roseaux et il est plongé dans la forêt humide, d’un peu de sable et de quelques buissons épineux à l’ombres des pins en guise d’acacias et il est dans les sables d’Afrique. Partout, les arbres ont poussé et on n’entend pas le bruit du périphérique. Comme aller au zoo est un loisir assez coûteux, ceux qui déboursent le prix d’une visite ne sont pas trop nombreux et on se promène tranquillement dans les allées de ce beau parc.
Le zoo qu’on appelait avant la rénovation zoo de Vincennes, c’est aussi le Grand Rocher de béton, haut de 65 mètres qu’on voit de loin. Il date de sa création en 1934 et bien sûr, il ne ressemble pas à un vrai rocher ! Il est trop lisse et sa couleur est uniforme. Mais on l’aime comme un vestige du temps jadis, comme un décor de film d’aventures bon marché délicieusement artificiel.
Le Grand Rocher
Les gros animaux et les petits
On va souvent
au zoo pour voir les gros animaux d’Afrique. Les rhinocéros blancs sont là
Rhinocéros blanc
et tout un troupeau de girafes, ou plutôt de femelles, car le mâle est tout seul en pénitence pour limiter les naissances.
La Girafe mâle esseulée
Mais il n’y a ni éléphant, ni hippopotames, ni tigres, ni ours. Pour être à peu près heureux en captivité, un éléphant a besoin de 5 hectares. Même chose pour les ours. Les hippopotames sont grégaires, Le zoo est trop petit pour accueillir correctement ces animaux. Les enfants veulent voir l’éléphant et il n’y a pas d’éléphant… Ils veulent voir les lions et les lions dorment tranquillement dans les abris qu’on leur a aménagés. Les parents hésitent à débourser 65 euros par famille (2 adultes et 2 enfants) pour un zoo sans éléphant et sans ours, qui laisse les lions faire la sieste loin des visiteurs. Aussi le zoo a des problèmes d’argent !
Heureusement, un
directeur de la communication avisé invente des évènements. Cet été, une
campagne d’affichage du métro annonce qu’une petite colonie de suricates vient
d’arriver. Ils sont plus menus que sur les affiches, guère plus gros que des lapins,
mais c’est vrai qu’ils sont craquants, avec un petit museau, un pelage qui a
l’air très doux et des yeux noirs maquillés.
Suricate en sentinelle
« Il ne faut pas s’y fier » dit le soigneur qui leur apporte des vers. « Ils ne se laissent pas toucher, même par moi. Et d’ailleurs, le but n’est pas de les transformer en animaux de compagnie. Savez-vous que ce ne sont pas des gentils ! Ils n’hésitent pas à tuer pour préserver l’équilibre démographique du groupe ».
Merci au personnel, toujours prêt à donner des explications et qui nous a appris que nos jolis jouets en peluche appartiennent à une espèce plus implacable qu’une armée de commissaires du peuple chinois au temps de la politique de l’enfant unique, réservant le droit de se reproduire aux dominants. En conséquence, des femelles prévoyantes se débarrassent des petits de leurs rivales, quand ce n’est pas leur propre descendance.
La grande serre (4000m2) est un chef d’œuvre ! On serpente dans une forêt pleine de mystères qui évoque la Guyane et Madagascar La plupart des animaux sont en cage, mais quelques espèces ont été laissées en liberté et traversent l’espace par moments. Des gouttelettes roulent sur les feuilles qui brillent dans la pénombre. Et voici un petit oiseau rouge.
La Grande Serre. Détail
Dans les cages, il y a des merveilles, caïman, iguanes,
serpents, lézards, minuscules grenouilles de toutes les couleurs et des
lamantins qui ce jour-là étaient les vedettes.
L’IguanePetit caïman
De même, la grande volière pour évoquer le delta d’un fleuve
africain ne donne pas la triste impression d’une cage. Flamants roses, avocettes,
spatules blanches, calaos sont « en liberté », ou du moins ont assez
d’espace pour batifoler. J’y ai enfin aperçu mon oiseau bleu ! Un rollier .
Les Flamands roses de la Grande volière
Un zoo est l’occasion de s’émerveiller de la variété
des pelages, des coquilles… Ceux du zèbre et de la tortue (Astrochelyus radiata
de Madagascar) rappellent l’op-art,
Pelage du zèbre de GrévyLa Tortue rayonnée
L’animal le plus étonnant pour moi est le tamanoir. S’il n’y avait un œil et une minuscule oreille, je ne le distinguerai pas la tête des pattes.
Femelle Tamanoir (le mâle, paraît-il dort tout le temps)
Mais devant certains singes, je reste perplexe. Les baboins de Guinée ont l’air de
familles mues par les mêmes sentiments que moi qui les regarde, plus un air de mélancolie
qui rend vaguement honteux.
Ne pouvant
empêcher les captifs d’être tristes, le zoo prétend nous instruire… Mais
combien de visiteurs ont lu les informations à leur disposition ?
Mais de quand datent les zoos en France ?
Jadis, on offrait parfois aux rois des animaux sauvages. En 799, le calife de Bagdad, Haroun al-Rashid, avait fait don à Charlemagne d’un éléphant blanc et l’émir de Kairouan d’un lion et d’un ours. Ces animaux suivaient l’empereur dans ses déplacements. Ainsi firent ensuite les rois capétiens. Philippe VI, le premier Roi de la dynastie des Valois, installa au Louvre les enclos qui abritaient ses lions et ses léopards, et les animaux suivaient dans des cages quand les rois itinérants cheminaient d’une demeure à l’autre. Charles V le Sage édifia un bestiarium à l’Hôtel Saint-Pol. On y trouvait des volières, une « maison pour lions », des bassins pour phoques et marsouins, un bassin pour les poissons. Louis XI l’entretint avec attention et ce roi si avare, dépensa beaucoup pour sa collection. Il possédait un léopard, avec lequel il partait à la chasse, un éléphant offert par le sultan d’Egypte et des élans et des rennes acquis à grand prix au Danemark. (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00905429/file/exotiques-menageries-buquet-2013.pdf) Les animaux, signes de puissance, étaient montrés aux visiteurs et le peuple se pressait pour les apercevoir lors des déplacements royaux. Plus tard encore, Louis XIV construisit deux ménageries l’une à Versailles et l’autre à Vincennes où l’on organisait des combats à mort entre animaux sauvages (http://plume-dhistoire.fr/les-animaux-exotiques-des-rois-de-louis-xiv-a-napoleon-iii/) Entre temps le Muséum d’Histoire Naturel (héritier du Jardin des Plantes conçu au 17e siècle) fut créé et la Convention lui adjoignit en 1794 une ménagerie dans un but d’éducation populaire. Sous la Restauration, Charles X développa une collection impressionnante de reptiles et de batraciens.
L’animal qui reste dans les mémoires est cependant la première girafe, offerte en 1826 par le Pacha d’Egypte et qui, débarquée à Marseille, traversa toute la France pour rejoindre la ménagerie de Vincennes.
Le Voyage de la girafe, Jacques Raymond Brascassat
Dans ces ménageries, on ne se préoccupait pas de bien-être animal… Sans remonter à Descartes qui proposait, au moins à titre d’hypothèse, de considérer les animaux comme des machines, on voit bien que l’animal paraissait si radicalement différent qu’on pouvait lui infliger violence et souffrances pour réjouir des spectateurs.
Pourtant, cela ne va pas sans paradoxe, en ces temps lointains, les animaux vivaient généralement en liberté dans de vastes surfaces de la terre, chaque espèce dans son aire, sans que des trafiquants ne les traquent pour leur peau, leurs cornes, leur viande, et que les défricheurs ne détruisent leurs territoires pour cultiver ou pour bâtir des villes. Ils se mangeaient entre eux, mais cela restait à la marge, c’est pourquoi mpalas, guibs harnachés et koudous broutaient non loin des fauves au bord des grands lacs.
A notre époque moderne où nous désapprouvons la maltraitance, nous n’avons jamais autant détruit l’habitat des animaux qui se rétrécit comme peau de chagrin et les zoos sont devenus entre autres des conservatoires des espèces les plus menacées. A présent que nous projetons sur eux notre mélancolie et que les films animaliers nous instruisent davantage que la contemplation des enclos, nous sommes invités à venir au zoo pour nous sensibiliser à l’environnement ! C’est un paradoxe qu’on peut relativiser en pensant à tous les chiens qui attendent leur maître dans des chambres ou des enclos minuscules dont ils ne sortent pas.
Nous avions réservé depuis un an trois places pour un Don
Juan dirigé par Philippe Jordan et chanté par de jeunes interprètes qui ont
l’âge de leur rôle.
De Charles Garnier à Claude Lévêque
Quand nous arrivons à l’opéra Garnier, les grandes statues
ailées du toit accrochent un dernier reflet de soleil sous un ciel d’orage.
Je n’aime guère l’Opéra Garnier, mais c’est un plaisir que
ce soit Charles Garnier, un architecte de trente-cinq ans complètement inconnu,
qui ait remporté le concours de 1861, mettant ainsi fin à la période
haussmannienne avec un bâtiment qui n’a rien à voir avec la grise austérité des immeubles sans
décor, sans courbes, pauvres en balcons qui caractérise le style du baron. Au
bout de la percée de la rue de l’Opéra, on aperçoit le bâtiment-manifeste de
l’insolent Charles Garnier.
A l’Impératrice Eugénie de Montijo (1826-1920) qui s’étonnait du manque de style caractérisable de l’ensemble, l’arrogant aurait répondu : «Non, ces styles ont fait leur temps. C’est du Napoléon III ». Par son éclectisme et son exubérance décorative, le monument est, en effet, devenu le symbole du style Napoléon III.
La façade principale a tant de sculptures qu’il est impossible de tout voir. Et je me borne à saluer la copie de la célébrissime «Danse » de Carpeaux.
Nous voici dans l’escalier central, époustouflant je dois dire, avec ses courbes raffinées, tantôt concaves, tantôt convexes, ses balustrades de marbre rouge, ses petits balcons sur lesquels les spectateurs se montraient avant de se rendre à la représentation. Il n’y a plus guère de comtesses en robes longues pour assurer le spectacle depuis qu’on va à l’opéra en sortant du bureau, mais depuis janvier 2019, le bel escalier est orné d’une installation de Claude Lévêque : d’énormes pneus de tracteurs, couverts à la feuille d’or ce qui devrait éviter tout risque de crevaison.
C’est la même opération que sur la place Vendôme, ou qu’à Versailles où Jeff Koons avait exposé ironiquement des jouets d’enfants monstrueusement agrandis dans le pompeux palais du roi-soleil. Ce n’est pas l’idée de mêler l’ancien et le contemporain qui me dérange, et j’ai toujours aimé la pyramide de Pei au Louvre ou les colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal. Ce qui me choque, en bonne petite bourgeoise peut-être, c’est le mauvais goût provocant de ces pneus installés dans un endroit somptueux que je me réjouis de revoir à Garnier.
Ces pneus, d’un mauvais goût affirmé, dénoncent-ils le luxe tapageur du lieu et veulent-ils bousculer le conservatisme des spectateurs ? Avec la crise de l’automobile et des gilets jaunes, Claude Lévêque retrouve un peu d’actualité, mais les spectateurs sont devenus difficiles à choquer. Ils supportent, en se demandant seulement pourquoi l’art contemporain a besoin de parasiter les lieux emblématiques de la culture pour montrer qu’il est moderne.
Voir Philippe Jordan diriger
Nous avons une baignoire, très en avant de la fosse
d’orchestre. Il faut aller à l’Opéra pour tomber sur ces loges prolongées par un arrière-salon avec canapé,
parfait pour converser pendant que se déroule le spectacle… ou pour autre
chose.
La partie droite de la scène est invisible et c’est sans doute ce qu’on appelle une mauvaise place, mais nous dominons la fosse d’orchestre et nous voyons diriger presque de face Philippe Jordan, qui tient par ailleurs le piano forte. Il est à lui seul la moitié du spectacle. Nous le voyons dans sa danse de chef d’orchestre, comme le voient les musiciens. Pendant qu’un bras assure la battue, l’autre dessine la séduction, la peine ou la vengeance, accompagnant les voix, cherchant à calmer les violons ou à intensifier le son (« Réveillez-vous les musiciens. Faites voir l’enfer qui s’ouvre ! »). Nous surprenons son visage passionné ouvert, douloureux qui se plaint avec Dona Elvira, qui grimace comme possédé, sourit à une phrase particulièrement belle, s’inquiète, puis se détend, soulagé.
J’ai entendu, depuis la représentation, des critiques se moquer du style « compassé » de Philippe Jordan. Certes, il tourne le dos à quarante ans de baroqueux. Son tempo est un peu lent par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il n’y a pas d’accent toutes les trois mesures, peu d’attaques abruptes… mais du coup, j’entends merveilleusement la texture de l’écriture mozartienne. C’est comme de la musique de chambre où chaque pupitre s’écoute comme un instrument soliste.
Lister les mérites d’un spectacle ou évoquer l’expérience si rare de la
rencontre d’une voix
Bon ! Je déteste le décor monumental de béton gris supposé évoquer Chirico, et qui fait plutôt penser à des HLM bas de gamme… (Il est vrai que depuis notre loge, nous ne voyons pas la partie droite de la scène avec des balcons et des arcades). De toute façon, je m’en fiche. La mise en scène d’Ivo van Hove et le jeu des acteurs sont passionnants. Un des plaisirs de la soirée est de découvrir de jeunes chanteurs au début de leur carrière. Etienne Dupuis est un Don Giovanni vraiment méchant, un prédateur compulsif qui fait penser à Harvey Weinstein, ou à un malfrat dans son imperméable mastic, à l’affut dans les recoins sombres. Aucune grandeur ! Il menace ses victimes avec son pistolet et cherche moins à les séduire qu’à obtenir leur soumission sous peine de mort (la dimension de défi au Ciel est effacée dans cette atmosphère où la conquête se mène à l’aide d’un pistolet braqué sur qui résiste). Philippe Sly, Leporello, n’est peut-être pas la voix du siècle, et il lui arrive (rarement) d’être décalé avec l’orchestre, mais c’est un bon acteur qui fait vivre son personnage. Maître et valet se ressemblent tellement qu’on ne s’étonne pas de voir Elvira s’y tromper !
Nous avions aperçu Masetto – Mikhail Timoshenko –
dans un film sur l’opéra Bastille alors qu’il avait à peu près vingt-cinq ans
et qu’il étudiait avec l’Atelier lyrique de l’Opéra. Il chantait si bien tout
en étant modeste,et si heureux de
chanter avec les grands, que j’avais envie de l’aimer et là, je suis un peu
déçue sans savoir pourquoi. Stanislas de Barbeyrac- Ottavio chante très bien.
Pour une fois, le fiancé n’est pas fade… mais on tremble un peu pour lui dans
l’aigu. Le commandeur, Ain Anger, est parfait. Et je trouve son retour
autrement plus convainquant que lorsque les metteurs en scène animaient des
statues.
Nicole Car, Donna
Elvira, victime absolue de Don Giovanni
est touchante en amoureuse tremblante et brûlante à la fois.
J’aurais voulu que Donna Anna (Jacquelyn Wagner) ait davantage de puissance vocale. Elle joue très bien la femme forte (qui résiste un peu au mariage avec Ottavio) mais sa voix légère la trahit. Je note tous ces noms pour le plaisir de les mémoriser, de les reconnaître la prochaine fois que je sortirai.
Le metteur en scène ne croit guère au dernier acte. Le commandeur couvert de sang qui erre sur le plateau n’a vraiment pas l’air d’un instrument de la justice divine. Du coup, la mort désacralisée de Dom Juan a perdu son aspect de défi romantique. C’est cohérent, même si cela ne me paraît pas correspondre à la musique… Le chœur final chanté par les survivants devant un décor de fenêtres fleuries avec couches des enfants séchant au soleil est terriblement ironique. C’est donc là le bonheur promis à Donna Anna et à Zerlina ? On comprend qu’elles hésitent un peu.
Mais pourquoi distribuer des bons points comme si j’étais
critique musical, pourquoi ne pas dire qu’au milieu d’une interprétation qui me
plaisait tranquillement, il a fallu
soudain le soprano ensoleillé d’Elsa Dreisig pour que la joie m’envahisse… Non seulement sa voix est sensuelle, mais tout
en elle est expressif. Elle est comme elle veut craquante, piquante et quelque
chose de plus quand elle chante le désir.
Peut-être est-ce que je vais à l’opéra pour éprouver cette
émotion que je reconnais immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de passer
par une analyse rationnelle.
Construit vers l’an mille, possédé par Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, Chaumont a été acheté, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par une riche héritière, Marie Say, avant son mariage avec le prince Amédée de Broglie. C’est de ce moment que datent les luxueuses écuries et surtout le parc devenu un lieu légendaire, un graal des jardiniers, un lieu incontournable du tourisme en Val de Loiregrâce à Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, et Commissaire des expositions d’art contemporain.
Bien sûr, il y a des fleurs magnifiques,
mais Chaumont à la différence de tant de jardins à la
française est d’abord un parc d’arbres, qui s’élèvent haut dans le ciel,
étendent l’ombre de leurs feuillages noirs sur de grands prés.
A l’arrière du château, les arbres dégringolent la pente de la colline jusqu’au Vallon des Brumes et pendant quelques mètres, le visiteur est perdu dans un pays tropical au milieu de la brousse. Pour que l’illusion soit complète, il doit traverser un pont suspendu à travers des jets de gouttelettes qui font comme un brouillard tiède.
De l’autre côté du parc, en contrebas, coule la Loire.
Un peu partout des prés frissonnent sous la brise. Les
parterres d’iris se mêlent à la « mauvaise herbe », au pâturin des
prés, aux folles avoines, aux amourettes, aux queues de lièvre…
Le charme de ce parc des champs suffirait au bonheur de la visite, cependant, nous sommes venus, attirés par le Festival des Jardins, dont le thème, cette année, est Les Jardins de Paradis.
Les Jardins de Paradis
Le « défaut » de l’art contemporain des jardins, c’est qu’il part des mots. Les jardiniers cherchent des expressions avec lesquelles jouer. Par exemple, parce qu’ils ont en mémoire les portes du paradis, ils jonchent le sol avec des portes. Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry, eux, ont réalisé des ouvertures dans des portes pour que chacun puisse découvrir son jardin.
Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry,
D’autres, plus politiques, barricadent leurs jardins pour déplorer les frontières qui rendent nos paradis inaccessibles… Parfois, une bonne idée arrête le visiteur et propose une image plastique qui fait mouche…Mais faut-il parler de jardin, pour les centaines de sacs poubelles et le vieux matelas abandonné écolo-dénonciateurs de Claire et Marie Bigot ? Le paradis ne serait-il qu’une enceinte d’où rappeler le monde a plus de conscience ?
Claire et Marie Bigot. Jardin éternel
Mes jardins préférés sont moins directement signifiants. J’aime beaucoup Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani, couronne de plumes, suspendue au-dessus des têtes.
Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani
plumes que j’imagine être les ailes des anges gardiens des
portes du jardin d’Eden, à moins qu’il ne s’agisse des âmes des morts qui
volent pour rejoindre les nuages.
C’est aussi un jardin pour le vent qu’ont inventé Sophie Kao Arya Sandrine Tellier. Il s’appelle Elixir floral parce que les plantes sont toutes odorantes, mais on remarque d’abord les fleurs de verre aux couleurs si japonaises qui bougent doucement au-dessus de l’eau.
Sophie Kao Arya Sandrine Tellier . Elixir floralLes Fleurs de verre de Sophie Kao Arya Sandrine Tellie
On peut aussi pénétrer dans le labyrinthe qui mène à l’Eden conçu par David Bitton et Philippe Collignon en traversant quatre espaces concentriques : un premier lieu obscur évoque le moment de la mort, un deuxième des limbes blanches. Un jeu de miroirs vient rappeler que le voyage vers le paradis est un voyage intérieur et qu’on doit regarder en face la vie qu’on a menée avant de parvenir aux fleurs épanouies.
Enfin au cœur du jardin d’Eden, attend l’olivier arbre de vie.
Un des beaux jardins de l’exposition obéit à une conception
architecturale traditionnelle. Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi
Barray et Morgane Le Doze ont
réalisé un jardin autour d’un bassin d’eau. Elégance géométrique et foisonnement de
plantes méditerranéennes dialoguent à l’abri d’une clôture, mais les couleurs
renouvellent les motifs du tapis persan.
Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et Morgane Le Doze . Mirages
Quelques jardins pérennes et des installations près du château
L’an prochain, tous ces jardins de paradis qui parlent
d’éternité ne seront plus là, mais quelques créations des années
précédentes ont été conservées. Bernard Lassus préfère les arbres artificiels
de métal aux feuillages naturels. Les couleurs flashy ne disparaissent pas et
ne s’estompent pas. Elles sont immuables en toutes saisons. Les feuillages
métalliques filtrent efficacement la lumière, mais ces arbres curieux ne se
taillent pas et ne s’arrosent pas. Sans épaisseur, le jardin n’a pas besoin
d’espace. Un parc de salon pour citadin manquant d’espace en quelque sorte.
Bernard Lassus
Plus loin, les jardins jouent avec le paysage environnant. Tantôt, le foisonnement de la nature prend le dessus comme autour d’une eau très noire et pourtant scintillante, des fougères, des roseaux et des plantes d’eau avec leur merveilleuse variété de formes.
Shodo Suzuki. L’archipel
Le lieu invite à rester là, tranquille, devant l’eau trouble où se reflètent des arbres selon les heures. Le regard va des blocs des pierres disjointes, en train de se fragmenter (combien de siècles seront nécessaires ?), aux poteaux de bois fichés dans l’eau, à l’entrelacs des branches. On a fait taire les téléphones portables, l’incessante circulation des nouvelles ; on se contente de s’imprégner de la coexistence de l’eau, du bois, de l’arbre et on pense à leur rythme de vie différents.
De retour vers le château, on prend encore le temps de voir des installations logées dans des dépendances. Une visite à La Serre du bonheur d’Agnès Varda. La cinéaste qui a secoué notre jeunesse avec Cléo de cinq à sept est morte le jour de l’inauguration de son exposition qui prend des allures de testament. Au début, on voit une cabane faite d’une drôle de matière fragile.
Agnès Varda. La cabane de pellicule
En approchant, on découvre qu’il s’agit de pellicule. Agnès
Varda expliquait qu’elle avait recyclé des pellicules du Bonheur qui n’avait eu aucun succès.
Entre auto-dérision et manifeste pour un art de la récup. Agnès Varda lui a
donné une seconde chance.
La bande piaillante des visiteurs de l’après-midi ne vient
pas jusque dans le bâtiment où Stéphane Thidet expose There is no darkness. Ceux qui entrent arrêtent de parler quand ils
pénètrent dans son monde obscur et liquide.
Une grande pièce est plongée dans la pénombre. Au milieu, une
piscine couverte de lentilles d’eau. Une ampoule allumée, accrochée juste
au-dessus des lentilles, se déplace au hasard. Tout se fait en silence. On suit
des yeux la lumière orange qui avance lentement en rayant à peine la pellicule
végétale, trace un chemin noir, une ligne de vie. Peu après le passage de l’ampoule, l’eau
redevient lisse. Il semble qu’il n’y ait rien à interpréter. Juste rester là,
s’imprégner de l‘impression légèrement angoissante qu’on assiste à un dialogue
entre le visible et l’invisible (le temps ?)
Du même artiste, moins hypnotiques toutefois, Les Pierres qui pleurent s’égouttent lentement sur le sol d’argile. Elles sont suspendues haut au-dessus des têtes, aussi on ne voit pas la réserve d’eau. Il y a seulement ces larmes qui gouttent et la flaque qui sèchera pendant la nuit. Le lendemain tout recommence… Mais oui, me dis-tu c’est ce Stéphane Thidet qui avait détourné l’eau de la Seine à travers la Conciergerie, pour la Nuit Blanche en 2018.
Dans une autre pièce, Enrique Oliveira expose du
contreplaqué ou du bois de palissade de chantier transformé en gigantesque
tronc mi-bois, mi-serpent, qui descend d’un grenier, se tord dans la pièce,
cherche à retourner dans son abri.
Enrique Oliveira. Momento fecundo à la Grange aux Abeilles Enrique Oliveira
Le grenier est sans doute le lieu magique où des forces
donnent naissance à ces troncs géants, l’escalier le lieu de passage entre les
mondes
Un coup d’œil aux écuries. A travers la grille, luisent les
pointes d’or d’une énorme sphère
Klaus Pinter. En plein midi.Auvent des écuries
Les coupoles qu’éclaire la lumière venue des fenêtres sont toujours un peu célestes et les murmures qu’on y entend semblent venus d’ailleurs. Sous la voûte du manège, Stéphane Guiran a planté un champ de fleurs de pierres. Des centaines de géodes ramassées dans le désert.
Ne serait-ce pas là, une dernière image du paradis ?
On a sacrifié le château pour s’attarder dans le parc. Il
faut quitter la vue splendide sur la Loire, redescendre la colline le long d’un
chemin bordé de roses anciennes et d’anémones.
Le lieu est magique. Y revenir peut-être à l’automne pour voir comment les jardins auront passé l’été. On espère qu’il fera encore assez beau pour déjeuner en plein air sous les tilleuls de la terrasse du Comptoir Méditerranée. Pâtes fraîches, sauces savoureuses jus de légumes, fruits, glaces, cafés… et la gentillesse des serveurs cuisiniers. Pour 20 euros par personne.
Ce billet revient avec (trop de) retard sur l’ampleur du rejet que suscite le président chez les gilets jaunes, écrire me permettant peut-être d’éclaircir à mes propres yeux la part jouée par ses « petites phrases » dans cette montée du ressentiment à son égard.
Un nom pour incarner le refus d’une politique
Avant même son élection les opposants d’Emmanuel Macron, François Ruffin en tête, faisaient le procès du « banquier »:
« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. » (Lettre ouverte de Ruffin, 4 mai 2017)
Les résultats de la présidentielle n’ont évidemment pas fait disparaitre ces adversaires, qui estimaient au contraire, que les orientations du président étant minoritaires dans un pays coupé en 4, on pouvait rejouer l’élection dans la rue. Les procès en illégitimité ont été multipliés sans réussir à mobiliser, jusqu’au moment où a démarré le mouvement des gilets jaunes. Même si les oppositions n’ont pas fusionné, les gilets jaunes ont hérité des arguments qui circulaient depuis des mois.
Or, le capitalisme néolibéral et l’Etat sont des abstractions qui suscitent des émotions moins violentes qu’une personne en chair et en os. Avec Macron, et la citation de François Ruffin en est un bon exemple, l’adversaire est personnalisé. Plus les revendications sont hétérogènes, plus Emmanuel Macron constitue une cible qui permet de se fédérer. Pendant six mois, des gilets jaunes menacent chaque samedi de venir le chercher le chef de l’Etat à l’Elysée pour le destituer, le pendre, voire le décapiter, comme s’il était le seul responsable de leur situation, et comme si sacrifier ce bouc émissaire allait par miracle la modifier.
Celui qui humilie les perdants de la société
On aurait peut-être pardonné l’excellence du parcours scolaire, la réussite au pas de course, la beauté.., si le président ne soulignait pas avec complaisance l’opposition des « premiers de cordée » et des « gens ordinaires ». Pour gagner la sympathie, il vaut mieux être du côté des faibles et il est évident qu’il se place dans le premier groupe, quitte à considérer que cette position crée des devoirs. Le refus « démocratique » de la supériorité des responsables (qui se retrouve dans la méfiance envers les enseignants, les experts, les journalistes, etc.) est confondu avec le ressentiment contre les membres de la classe dominante.
Emmanuel Macron aggrave son cas en expliquant les résistances à sa politique par un manque de compréhension de son action. Il sermonne constamment « le peuple » : en octobre 2017, les salariés de l’usine de l’équipementier GM&S à La Souterraine, dans la Creuse sont en grève. Le président de région Alain Rousset évoque auprès du Président les difficultés à recruter d’une entreprise de fonderie à Ussel. Emmanuel Macron répond : « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux »…. En négligeant le fait que 2 heures de route matin et soir ne permettent pas d’accepter ce nouveau travail sans déménager, dans un pays où le problème du logement est aigu.
En septembre 2018, lors des journées du patrimoine, un chômeur qui visite l’Elysée se plaint auprès du
Président qu’il ne trouve pas de travail dans sa spécialité, l’horticulture. Le
président lui répond qu’il n’a qu’à traverser la rue et que l’hôtellerie
embauche, ce qui revient à dire que les chômeurs ont une responsabilité dans ce
qui leur arrive. Au sentiment que la situation est injuste s’ajoute la fureur d’écouter
quelqu’un qui jouit d’une situation éminente vous juger coupable de ce qui vous
arrive.
Avant de parler de l’effet ravageur de telle ou telle phrase précise, il faut donc rappeler l’importance de l’image sociale préalable d’un président sûr d’avoir raison, qui est dénoncé pour son absence d’empathie envers les souffrances des gens modestes.
« Petites phrases » et registre familier
Pour autant, des formules, que la presse et les réseaux sociaux font circuler, sont venues symboliser les défauts d’Emmanuel Macron.
Il faut aux médias des énoncés brefs qu’on peut retenir, ce qui passe par des opérations de séparation d’un fragment isolé de son contexte argumentatif : en juin 2018, lors d’une réunion de travail à l’Elysée, le président déclarait :
« Donc, toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins ensemble, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs », [..] « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir.«
La version mise en circulation devient : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux ». Evidemment, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que disait Emmanuel Macron qui dénonçait un argent mal dépensé et invitait à trouver des moyens d’aide plus efficaces, permettant aux gens de sortir de la pauvreté.
L’énoncé détaché scandalise, d’autant que le registre familier le rend encore plus saillant. Les énoncés les plus cités sont en effet caractérisés par l’emploi de mots informels. Confrontés au scepticisme des électeurs, les hommes politiques jurent, au moins depuis Rocard, qu’ils vont « parler vrai » et cet effet de vérité est parfois recherché dans l’abandon du français policé au profit de formulations familières, voire grossières, supposées nommer « les choses comme elles sont ». Un vocabulaire qui se détache sur fond de langue politique n’a pas nui à la popularité du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua dont le fameux « La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles » est resté dans bien des mémoires. L’opinion par conséquent considère parfois que le langage familier ne nuit pas à la dignité de la fonction de dirigeant.
On pourrait penser que le président a seulement assumé
un « parlé franc » quand il a nommé « pognon » l’argent
dépensé pour les aides sociales en employant les mots dont il use en privé.
Cependant l’expression (comme souvent quand il s’agit de mots familiers) ajoute
une connotation dégradante à ce dont il est question : l’argent
déboursé est ainsi dénoncé comme encore plus illégitime !
Le président voulait peut-être frapper puisque c’est sa conseillère en communication qui a posté la séquence de travail (semi-privée) où l’expression a été employée. Cependant, dans le climat de défiance déjà installé, l’expression n’est pas interprétée comme une marque de franchise mais comme du mépris, comme si Emmanuel Macron montrait à ses interlocuteurs qu’il les jugeait indignes du bon français, le mépris de classe s’ajoutant aux choix politiques :
Dès lors, il est impossible d’argumenter. En se focalisant sur le détail de la forme, on ne voit plus que l’impression de la morgue capitaliste. Le parti communiste renomme Emmanuel Macron, « Le méprisant de la République », la déformation du titre par un à peu près phonétique cherchant à enfermer le président dans une image définitive :
Citations, reprises indignées
Volontairement provocante, ou involontairement volée, la formule se prête particulièrement bien à la reprise. Lors des manifestations des gilets jaunes et des fonctionnaires, le mot pognon est renvoyé à Emmanuel Macron parfois comme un simple mot d’ordre : « Rends-nous le pognon ! », parfois sous-forme d’un contre-discours qui oppose aux aides sociales l’illégitimité de la réforme de l’ISF : « on met un pognon de dingue dans l’aide aux capitalistes ». (18 juin 2018)
C’est parce qu’ils sont dans la bouche d’un Macron jugé arrogant que les mots familiers prennent une valeur méprisante et c’est en dehors du langage que tout s’est joué dès le début du septennat. Mais si les mots ne sont pas suffisants pour créer le scandale, ils symbolisent désormais le président, l’emprisonnent et la formule qui veut résumer sa gouvernance lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.
Josiane Boutet,
2010, Le pouvoir des mots, Paris, La
Dispute.
Alice Krieg-Planque
& Caroline Ollivier-Yaniv éds, 2011, Les « petites phrases » en politique » – Communication
et langages, n° 188,
p. 17-80.
Dominique Maingueneau, 2012, Phrases sans texte, Paris, Armand Colin.
Et surtout Yana Grinshpun qui travaille sur la conversion de Sarkozy en personnage et sur les effets des grilles de lecture préétablies dans : « Le locuteur marionnette. entre mazarinades et sarkosiades » dans Regards croisés sur la langue française. Usages, pratiques, histoire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.
Décidément, je me fatigue vite dans le château de Versailles aux 2300 pièces. Je vais de salle en salle de sculptures, en tapisseries, peintures, dorures et lustres, entassés pour en mettre plein la vue aux visiteurs. A peine me retient l’horreur des lits d’apparat où les reines accouchaient et mouraient en public.
Appartement d’apparat de la Reine après sa restaurationCette photo de Roland Ley qui montre la foule rassemblée dans la pièce suggère ce que pouvait être la vie de ces pauvres reines exhibées sur leur lit de parade dans les moments essentiels de leur existence, la naissance des enfants royaux, la mort…
Mais bien sûr, je trouve mille choses attirantes au château. Je croyais que c’était la troisième République qui avait forgé, par-delà la coupure de la Révolution, l’idée d’une continuité entre l’Ancien régime et la République, l’image d’une France millénaire et je créditais la République de l’invention de symboles patriotiques comme Charles Martel. Je découvre que la galerie des batailles racontait déjà la même histoire. Or, elle a été voulue par le roi Louis-Philippe (1773-1850), qui, il est vrai, était l’homme de la réconciliation, un partisan de la Révolution dans sa jeunesse, qui n’avait pas levé les armes contre la République et qui avait adopté le drapeau tricolore quand on lui offrit le trône en 1830 après la chute de Charles X. Ce libéral avait surtout fait quelques pas en direction du parlementarisme…. Sur 120 mètres de long, est exposé en 33 tableaux immenses, d’un côté de la galerie, le passé monarchique ; en face, les victoires de Masséna et de Moreau et la geste de Napoléon jusqu’à Wagram. Le roi Louis-Philippe inventait le musée d’une France réconciliée par ses exploits militaires.
C’est une autre grande scène, que je veux évoquer aujourd’hui, LeRepas chez Simon le Pharisien de Véronèse, accroché dans le Salon d’Hercule, près du Grand Appartement du Roi.
Le tableau a été peint pour un réfectoire monastique de
Venise avant d’être offert à Louis XIV en 1664, par les sénateurs soucieux de s’assurer
du soutien militaire de la France contre les Turcs. Le peintre aimait à
représenter ces décors fastueux où des convives absorbés par leur conversation
semblent complètement indifférents à ce qui devrait être l’essentiel, le Christ
et la femme blonde qui lui essuie les pieds avec ses longs cheveux.
LeRepas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse. Détail.
Le christianisme condamne sévèrement les plaisirs de la chair et pourtant offre en exemple de belles pécheresses, qui apparaissent à tout bout de champ dans la vie de Jésus. L’art du récit abrupt que pratiquent les évangélistes m’enchante. Luc met en scène le pharisien qui se scandalise devant le spectacle: « Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. » Jésus prit la parole et lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » – « Parle, Maître », dit-il. « Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cent pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux ? Lequel des deux l’aimera le plus ? Simon répondit : « Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette ». Jésus lui dit : « Tu as bien jugé». Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme. Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds, mais elle, elle a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile odorante sur ma tête, mais elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d’amour ». Il dit à la femme : « Tes péchés ont été pardonnés ». Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? ». Jésus dit à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». (Luc 7, 36-50).
Circulez, il n’y a rien à voir. L’attitude de la pécheresse est une attitude de soumission. Le geste un geste de pardon. L’amour, une union mystique, la leçon, une parabole de l’amour divin promis à ceux qui se repentent, celle-là-même que proclament les angelots : « Il y a de la joie dans le ciel pour un pêcheur faisant pénitence ».
Pourtant Véronèse a donné une chair si lumineuse, une chevelure
si voluptueuse à cette Marie penchée sur les pieds du Christ qu’il invite le
spectateur aux fantasmes romanesques. J’entends les chuchotements de la pécheresse :
« Tu es ma vie, mon amour, mon agneau et
mon grand amour. Je chéris ton corps. J’aime jusqu’au dernier de tes
orteils. Je voudrais faire l’amour avec toi, sentir le poids de ton corps sur
le mien, me perdre dans ton odeur. Je voudrais veiller sur ton sommeil ».
Le Christ ne refuse ni le parfum coûteux répandu sur ses
pieds, ni les cheveux blonds, ni les baisers, mais il n’écoute pas le murmure
de la femme. Il regarde un homme, un disciple peut-être, ou le maître de
maison, et sa main qui est dirigée vers la jeune femme la désigne d’un grand
geste théâtral qui la tient à distance
comme s’il ne voyait dans la beauté blonde
qu’une occasion de réfléchir sur la vie et de proférer une leçon.
Quelques jours avant l’incendie de Notre-Dame, j’étais allée revoir les fresques du boulevard Vincent Auriol dans le 13e arrondissement, un art qui n’est pas fait pour durer mille ans et pour créer un monde, mais pour décorer et égayer les tristes barres d’immeubles des années 60.
Tout a commencé en 2012 à l’initiative de Mehdi Ben Cheikh,
fondateur de la galerie Itinerrance, en coordination
avec le maire Jérôme Coumet. A présent, les Parisiens connaissent au moins
les fresques immenses du boulevard Vincent Auriol et des rues adjacentes, parce
qu’on les voit en parcourant la section aérienne de la ligne 6, qui longe le boulevard.
Plus de 20 fresques se succèdent entre la station Chevaleret et la station
Nationale.
Les guides parlent de Street Art. Moi qui étais jeune dans
les années 70, je dis encore mouvement
muraliste. Dans ces années-là, quand on visitait Mexico, on allait voir les
œuvres d’Orozco, de Sigueiros et de Diego Riveira, alors beaucoup plus connu
que Frida Kahlo. Au Palacio Nacional ses
grandes peintures mélangeaient les arts populaires maya ou aztèque avec la
peinture de la Renaissance.
A Paris, en ce début du 21e siècle, l’influence du pop art américain est dominante chez les artistes de la rue, mais c’est la même expérience d’un art arraché au musée, qui dialogue avec son environnement, qui est lié aux immeubles qui lui servent de support, aux bruits et à l’agitation du boulevard, un art qui existe au milieu des passants.
Tristan
Eaton. Les Yeux (Château d’eau de l’hôpital de la Salpêtrière)
Tristan Eaton est un produit de l’Amérique. Il a grandi
entre Los Angeles, Londres et Détroit, découvert l’art de rue et le graffiti.
Proche de la culture punk, il a gagné sa vie en dessinant des jouets, avant de
connaître le succès avec ses grands portraits colorés. Cette fois ce sont des
yeux disproportionnés, venus tout droit de la BD, qui frappent le spectateur.
Tristan Eaton. Les yeux (Château d’eau de la Salpêtrière)
Invader. Dr House (2016) (Murs de l’Hôpital de la Salpétrière,48 bl Vincent Auriol)
Un autre artiste /activiste très connu, Invader, qui
appose ses carreaux pixellisés sur tous les murs de Paris comme une sorte de
signature visuelle, a changé de format pour représenter le Dr House sur
l’un des murs de l’hôpital de la Salpêtrière. On le reconnaît immédiatement à sa chemise
ouverte, sa barbe mal rasée, sa canne et ses baskets.
Invader. Docteur House (Murs de l’Hôpital de la Salpêtrière)
Les fresques du boulevard sont rarement abstraites. Elles représentent des personnes seules, certaines célèbres comme l’aliéniste Pinel ; d’autres allégoriques comme La Madre secular d’Inti Castro… Certaines optimistes comme la danseuse qui s’élance avec tant d’ardeur vers le ciel, ou rêveuses comme l’enfant qui se tient devant un soleil coloré. Quelques animaux aussi, chat, flamand rose, oiseaux. Rien de transgressif.
Inti
Castro (2016) La Madre secular (83-85 bl.
Vincent Auriol)
Souvent les histoires, suggérées par les fresques restent
ouvertes. Si nous prenons le temps de les regarder, leur message s’obscurcit
Prenons la fresque d’Inti. On perçoit d’abord l’harmonie nouvelle de couleurs, du violet et du jaune, rare dans l’univers pop des arts muraux. C’est une « madone » enveloppée dans son grand vêtement, pâle sur un ciel sombre de roses. Image d’une féminité rassurante qui détourne modestement le regard. Bien différente de la follette de Faile qui saute par-dessus les toits de l’autre côté du boulevard. Lorsqu’on approche sa douceur devient morbide. Pourquoi cette femme tient-elle une pomme étiquetée G (comme Google?) ou bien la pomme rouge est-elle la pomme vénéneuse du conte ? Et pourquoi son collier est-il constitué de têtes de morts ? Qu’a voulu dire le Chilien Inti (soleil en quechua) avec ce nom de Mère laïque, la vierge sécularisée ?
Au second plan. Inti, La Madre Secular
Conor Harrington. Étreinte ou lutte ? (81 bl Vincent Auriol)
Même incertitude pour la peinture de l’Anglais Conor Harrington. Comme le souligne le titre on ne sait si les deux personnes que nous voyons sont des amis heureux de se retrouver ou des ennemis qui démarrent une bagarre de rue.
Conor Harrington (Etreinte ou Lutte ?)
Pantonio. Fragile. Agile (89 bl. Vincent Auriol)
On trouve un peu partout dans Paris, les poissons et les oiseaux de Pantonio. Ici, ce sont les oiseaux … Art où se fondent des lianes ou des feuillages et des oiseaux
Pantonio. Fragile. Agile
Faile. La Danseuse. Et j’ai retenu mon
souffle (110 rue Jeanne d’Arc)
FAILE est un duo d’artistes
américains composé de Patrick McNeil et
Patrick Miller (né en 1976). Ils vivent et travaillent à Brooklyn depuis 1999.
FAILE crée des images qui retravaillent les icones de la culture populaire.
La fresque intitulée “ Et
j’ai retenu mon souffle” représente une danseuse qui s’élance dans les airs,
au-dessus d’un paysage urbain, un corps à la fois érotisé et libre.
Faile. Et j’ai retenu mon souffle
Seth (Julien Malland). L’enfant en culottes
courtes (angle Vincent Auriol/ rue Jeanne d’Arc)
L’enfant ébloui par le soleil ne voit pas les barres d’immeubles un peu moches. Seulement la roue des couleurs. Au-delà des apparences banales, des villes, il semble dire qu’il y a de quoi s’émerveiller.
Seth. L’enfant en culottes courtes
David de la Mano, (niveau rue Jenner)
La peinture de David de la Mano hésite entre une évocation de l’art préhistorique du Tassili (des personnages, tous figurés de profil, comme s’il s’agissait de leur ombre portée sur la paroi d’une grotte) et le monde des cauchemars où des groupes dont on ne sait rien se hâtent ensemble vers leur désastre, sans se retourner.
De loin, j’imaginais que David de la Mano avait découpé une silhouette dans un matériau rigide quelconque et qu’il l’avait reproduite , mais dès que j’ai pris le temps de regarder tranquillement, j’ai vu que les personnages étaient tous différents. Ce sont tantôt des hommes, tantôt un composé d’homme et d’animal… En voici un à mufle de loup, un autre à tête de cervidé, une divinité -oiseau comme un petit dieu égyptien… une cage à oiseaux est posée sur la tête de celui-ci.
Où courent ces gens ? Ils ont l’air pressés de tomber dans l’obscurité du visage, ou plutôt ils se dirigent vers la nuit obscure qui nous attend tous. Pourtant, ce n’est pas un sauve-qui-peut général… La troupe s’avance, portant haut ses fanions, transportant ses troncs d’arbres racineux, ses mains de métamophose prolongées en racines.
Leur vie est déjà passée. Ils vont disparaître dans le profil noir.
David de la ManoDavid de la Mano. Détail
Bomk.
Jeune graffeuse avec sa bombe de peinture (126 bl Vincent Auriol)
Obey.
Marianne. Liberté, Egalité, Fraternité (186 rue Nationale 75013 Paris)
Obey, (Shepard Fairey dans la vie), est un artiste politique qui a réalisé l’affiche du portrait de Barack Obama, « Hope », pour la campagne électorale de 2008. A Paris, il a proposé sa Marianne tricolore et humaniste afin de répondre aux terroristes. Je n’aime pas tant que ça les drapeaux tricolores, mais je me souviens combien j’ai été contente en découvrant cette fresque et l’espoir têtu qu’elle opposait aux auteurs des attentats.
Add Fuel. Azulejos (135 bl Vincent Auriol.)
De son vrai nom, Diego Machado, le Portugais, propose une image très différente, calme et décorative, les azulejos de son pays. Il était en train de terminer sa fresque quand nous sommes passés.
Add Fuel. Azulejos
Maye, etang de Thau (131bl Vincent Auriol
Le Montpelliérain Maye arrive à Paris. Son cavalier est une sorte de Don Quichotte camargais, bien reconnaissable, à son chapeau et à sa monture flamand rose .
Maye, Etang de Thau
Christian Guémy (C215) Le Chat bleu (141 rue Vincent Auriol -angle rue
Nationale)
Christian Guémy, lui, n’a jamais quitté Vitry-sur-Seine. C’est peut-être à cette vie de banlieusard qu’il doit ses thèmes, la vie ordinaire, les animaux, les enfants, les humbles… Son chat de quartier qui surveille le boulevard derrière ses moustaches arrache un sourire au plus mélancolique des voyageurs.
D. Face ; « Turn coat » (155 bl. Vincent Auriol)
Il y a peu de fresques que je déteste, mais celle-ci, si ! Je ne vois pas en quoi produire en grand des têtes de comics diffère de l’exercice publicitaire. Le dessin est brutal ; les couleurs tonitruantes…
D. Face
Il dit nettement que ce siècle est le siècle de l’américanisation triomphante, que les couleurs vives des BD remplacent le gris du béton. Il y a sûrement des habitants pour apprécier ça, puisqu’on retrouve D. Face, un peu plus loin, place Pinel avec un message troublant puisque la belle pin-up paraît heureuse d’être pour toujours dans les bras d’un amoureux cadavérique ?
D’FAce,, Love Won’t Tear us Apart
Jorge Rodriguez-Gerada. Philippe Pinel (Place Pinel.)
Sur la place Pinel, le portrait de Jorge Rodriguez-Gerada rend hommage au grand «aliéniste », Philippe Pinel (1745-1826). Il poussera peut-être les habitants à se souvenir du médecin chef de Bicêtre, puis de La Salpétrière, qui au 18e siècle a libéré les malades mentaux de leurs chaînes et a cherché à les soigner.
Jorge Rodriguez-Gerada . Pinel (Place Pinel)
Place Pinel. Btoy, La danseuse de revue Evelyne Nesbitt
C’est aussi une personnalité réelle que peint Btoy (Andrea Michaelsson ). Cette femme a peint une femme, à la façon des affiches géantes des cinémas d’après guerre. Wikipedia explique qu’Evelyne Nesbitt était d’une danseuse de revue (la plus belle et la plus célèbre des Gibson Girls, autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson ) et qu’elle a posé pour de nombreux artistes. Le malheur croise sa vie quand elle rencontre un riche héritier de l’empire du rail, Harry Thaw, qui la séduit. Thaw est violent et il est jaloux de Stanford White, qui avait entretenu une longue relation avec sa femme. Un soir de 1906, il décharge à bout portant son revolver sur son rival qui meurt tandis que Harry Staw se retrouve devant les tribunaux. Est-ce sa vie agitée qui donne cet air mélancolique à Evelyne Nesbitt ?
On peut passer sans même regarder, côtoyer tous les jours ces portraits géants, les utiliser comme des repères : « Tu longes la tête et tu tournes à la première à gauche ».
Cryptik. Un poème de William Saroyan (171 bl Vincent Auriol)
Tout près de la place d’Italie, au-dessus de la librairie-café de Nicole Maruani, l’artiste Cryptik a recouvert la façade d’un poème de William Saroyan calligraphié en belles majuscules gothiques d’un jaune pâle sur le doré de la façade. La libraire donne le texte du poème représenté :
Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps, qu’il n’y ait ni laideur ni mort pour toi ou toute ta vie qui approche. Cherche en tous les lieux la bonté, et quand tu l’auras trouvée, sors-la de sa cachette, et qu’elle aille libre et sans honte. Accorde lpeu de valeur à la matière et à la chair, car elles contiennent la mort et doivent périr. Découvre en toute chose ce qui brille et qui est au-delà de toute corruption. Encourage la vertu dans tous les cœurs où elle a pu être tenue au secret et au chagrin par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence car elle est indigne de l’œil pur et du cœur bon. Ne sois l’inférieur d’aucun homme, d’aucun homme ne sois le supérieur. Souviens-toi que chaque homme est une variation de toi-même. Aucune culpabilité humaine ne t’est étrangère, aucune innocence humaine ne t’est lointaine. Méprise le mal et l’impiété, mais non les hommes impies et mauvais. Ceux-là, comprends-les. N’aie aucune honte à être bon et doux, mais si le moment vient pour toi de tuer, tue et n’aie aucun regret. Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps merveilleux, tu n’aggraveras ni la misère ni le chagrin de ce monde, mais célèbreras sa joie infinie et son mystère.
How et Nosm
« Redescendez vers la Seine en sortant de la librairie, vous verrez travailler les jumeaux. Ce sont des Basques. Ils s’appellent How et Nosm. Je ne vous en dis pas plus ». Au bas de l’immeuble, les couleurs sont déjà posées ; à mi-pente, le duo travaille sur une nacelle. Poissons et fleurs géantes se détachent. Le reste est encore à deviner.
J’aime bien aussi certains clandestins qui investissent les surfaces à leur disposition, compteurs, palissades de chantier
L’Oiseau hirsutePalissade au début du boulevard Vincent Auriol
D’autres occupent les arcades sous le métro comme C215 qui a peint ce portrait intense d’une jeune fille au chewing gum près du métro Nationale :
Le street art coloré du 21e siècle se porte bien. Les couleurs vives remplacent le gris et le noir archaïques de Paris (comme les chansons des rappeurs ont supplanté les mélodistes français, comme les burgers supplantent les sandwichs et comme Stephen King est préféré à Philippe Lançon).
Pour les nouvelles fresques de l’automne 2019, voir : passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/
L’Incendie
Les Parisiens de mon âge se sont précipités pour pleurer la cathédrale incendiée. Sans doute pleuraient-ils aussi sur leur propre négligence, réalisant combien ils tenaient à l’église parce qu’elle venait d’être dévastée, et parce que sa ruine correspondait au dépérissement du monde ancien.
Il était 19 heures. On avait décidé de travailler plutôt que de rester à regarder sur nos téléphones portables les images de l’incendie et l’énorme nuage de fumée noirâtre qui tournait au-dessus de l’île-de-la-Cité.
Vers 20 heures, quelqu’un a parlé d’embrasement général. Il a fallu faire une pause. Nous avons rouvert les téléphones, hébétés, incapables de détourner les yeux du feu, et encore et encore, de la chute de la flèche de Notre-Dame qui repassait en boucle sur BFM. Les uns avaient les larmes aux yeux et ne disaient mot. Les autres s’énervaient. « Pourquoi n’y a-t-il pas de canadairs ? On dit qu’il n’y a que deux lances à eau ! ». On avait l’impression que l’édifice était perdu, qu’il ne resterait rien. Aussi, après trois heures d’angoisse, on a été presque soulagés d’apprendre que la structure ancienne de Notre-Dame survivrait sans doute.
Je ne suis pas chrétienne, mais il m’est évident que la cathédrale était à nous tous, Parisiens, Français, visiteurs du monde entier. Notre-Dame, tellement vaste, incarnait notre grande « maison » commune. Avant que la pression touristique ne devienne insupportable, il m’arrivait d’y entrer et de m’asseoir pour jouir d’une heure tranquille. Notre-Dame pouvait accueillir tout un peuple dans les grands moments. L’émotion qui déborde permettra de trouver les fonds pour la rebâtir. Mais, même si la copie est parfaite, la nouvelle voûte n’aura pas connu les rois de l’Ancien Régime, la Révolution française, le sacre de Napoléon, la Libération de Paris, tout ce qui fait l’histoire de France, tout ce qui évoque une durée beaucoup plus longue que celle de notre passage sur terre. La cathédrale paraissait indestructible et voici que son toit parti en fumée rappelle violemment que tout est périssable.
Chacun a des souvenirs personnels associés à Notre Dame. Le marchand de fruits maghrébin m’a dit « C’est le premier monument parisien que j’ai montré à ma femme quand elle est arrivée du Maroc ». Moi qui ne vivais pas à Paris, je suis comme la femme du marchand de fruits. Je me souviens de vacances d’hiver passées chez un oncle. Le 26 décembre au petit matin, quand tout le monde dormait encore, j’étais partie vers la tour Nord et son panorama unique avec mon premier appareil de photo. Depuis que j’étais devenue parisienne, je m’arrêtais quai de la Tournelle pour voir les grands arcs-boutants noirs et la flèche de Viollet-le-Duc et j’ai souvent fait un crochet pour la vue du parvis avec ses deux tours, et la galerie des Rois.
La campagne électorale est un peu mise de côté. Macron a tenu le discours attendu et nécessaire sur l’épreuve partagée. Il a promis de rebâtir le monument plus beau qu’avant. (Mais il n’a pas résisté à son « je veux » perpétuel : « Je veux que cela soit achevé d’ici cinq années. Nous le pouvons ».)
Les grandes catastrophes demandent des coupables : les chrétiens, puis Néron ont été accusés d’avoir mis le feu à Rome. A Paris, des rumeurs se sont tout de suite répandues sur le net, pour suggérer un attentat. Il est plus vraisemblable que l’incident soit d’origine accidentelle, ce qui n’est pas plus rassurant car ça commence à faire une longue liste de monuments historiques qui brûlent à l’occasion de chantiers de rénovation, à croire qu’on est devenus incapables de prendre les précautions nécessaires : en 2013, l’Hôtel Lambert de l’Ile Saint Louis racheté par des Qataris qui voulaient installer « un ascenseur à voitures »; le toit de la mairie du 9e arrondissement, le château de Léran, celui de Fleury en Bière, la toiture du site Richelieu de la BNF, etc., Cette liste figure dans le JO du Sénat du 14/11/2013 – page 3303) (https://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130807841.html
Après l’incendie. Photo Sarah Branca
Mardi 16 avril, en passant par les bords de Seine, une foule nombreuse, bloquée par la police, tentait d’apercevoir l’église. De l’endroit où j’étais, on voyait des traînées noirâtres autour de la rosace. Les gens restaient là sans faire de bruit, pendant que les grutiers descendaient du toit une statue empaquetée.
On vit désormais en sachant que l’homme a la possibilité de détruire tout ce qui rend sa vie humaine… on vit sous la menace nucléaire depuis les bombes d’Hiroshima, dans l’attente du réchauffement climatique ou de la destruction des espèces à cause de l’agriculture chimique. Nous voyons déjà des campagnes sans insectes, des haies sans oiseaux, des talus sans coquelicots.
Dans le même temps, la vision du passé a changé. Au 18ème siècle, l’âge de la Terre était estimé à 6.000 ans en fonction de la succession des descendants d’Adam évoqués dans la Bible. Aujourd’hui, on nous parle de 4,55 milliards d’années et la présence de l’homme sur terre est devenue un accident insignifiant. Nous reconstituons difficilement 10 000 ans de son histoire, alors que devant le moindre paysage, il nous faut nous compter en millions d’années.
Ce dimanche d’avril à Fontainebleau, Ivan évoquait la mer tropicale, nommée mer stampienne, qui occupait le Bassin Parisien il y a 35 millions d’années. Elle avait laissé derrière elle de 30 à 60 mètres d’épaisseur de sable, recouvert d’une dalle de grès de 4 à 5 mètres d’épaisseur. Le grès, d’ailleurs, ce n’est jamais que du sable lié par un « ciment » de calcaire ou de silice. Sur le plateau, on marche sur ces dalles qu’un mouvement de bascule (contre coup des chaînes du Massif Central) était venu ensuite fracturer.
L’eau avait dissout la silice en suivant les fissures de la roche et avait fini par former les étranges carapaces, les mufles, les ailes que l’on trouve un peu partout dans la forêt.
Des millions d’années entassées sous nos pieds avaient passé sans un homme pour les vivre, pour les penser, pour les raconter. A côté de cette immensité des temps géologiques, il y a le rythme annuel des saisons qui nous est tout autant étranger : la forêt d’avril n’a pas besoin de mémoires, ni de traditions, ni de personne qui se souvienne du passé pour que le printemps avance.
Les bouleaux, qui se détachent sur le fond des sombres pins, ont commencé à déplier leurs feuilles.
Grands bouleaux. Route de Clair Milan
Pendant qu’ils reverdissent, les chênes attendent on ne sait quel signal. Dans chaque espèce, les arbres s’éveillent ensemble selon des rythmes énigmatiques.
Nous suivons à peu près le sentier Denecourt Colinet n°6 qui fait le tour des Gorges d’Apremont encore peu fréquentées en cette saison. La piste mène le promeneur des platrières pauvres en eau, à part quelques mares très noires, comme la Mare aux Biches et la Mare aux Sangliers…
Mare aux sangliers
à quelques belvédères,
… des vallons escarpés
des amas rocheux, dont la célèbre grotte des brigands où, dans L‘Education Sentimentale, Frédéric emmène Rosanette afin de fuir l’agitation du Paris révolutionnaire de 1848 et découvre une autre sorte de violence : « La furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes igorés ».
Mais plus beaux que les points de vue « remarquables », il y a ces moments où le soleil, comme un peintre, entoure d’un cerne de lumière le bord d’un arbre ou d’un rocher.