Au Japon, chaque année, l’éclosion des fleurs de cerisiers est l’occasion de grands rassemblements populaires. La foule s’installe en famille sur des couvertures, festoie, danse et passe quelques heures à contempler les cerisiers. Cette fête d’Hanami a conquis Paris. Je ne sais pas si les Français partagent les conceptions religieuses des Japonais : nos poètes, me semble-t-il, associent la fragilité des fleurs à la vieillesse et à la mort, plutôt qu’à la joie que suscite la beauté qui revient au printemps. Mais nous vivons une période mondialisée et nombreux sont à présent ceux qui se précipitent dans les endroits où l’on peut voir des cerisiers, le jardin Albert Kahn, le parc Martin Luther King, le square situé à l’arrière de Notre Dame, les jardins de la tour Eiffel, la placette devant la librairie Shakespeare and Co…
Bien sûr le parc de Sceaux est l’endroit le plus connu. Jusqu’à la pandémie, un monde fou venait pique-niquer sous les 264 cerisiers du parc et se mêler aux Japonais de Paris pour assister à des représentations gratuites de danse et de tambour. J’y suis passée en 2019. Aujourd’hui, les rassemblements sont sûrement interdits et le parc est trop loin du périmètre de sortie auquel j’ai droit.
Fête d’Hanami au parc de Sceaux, 2019
Au Jardin des Plantes, le cerisier le plus célèbre est celui dont les branches touchent le sol, et sous lequel les visiteurs vont se faire photographier dès le mois de mars.
PrunusSerrulata Shirotae
Cette photo date de l’an dernier. A quelques pas de l’arbre, l’œil hésitait entre l’image d’une montagne de neige et une vision plus analytique qui s’attardait sur les bouquets, chacun captant la lumière à sa façon. Ce 15 avril, le grand cerisier est déjà presque défleuri. Les derniers pétales qu’éparpille la brise n’évoquent plus que la brièveté du printemps de la vie. Amours et floraisons si passagers !
Les pétales tombés des cerisiers de mai Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée Les pétales flétris sont comme ses paupières
La fête d’Hanami est moins mélancolique que dans le poème d’Apollinaire et la beauté éphémère des fleurs réjouit les cœurs des Japonais qui célèbrent l’appartenance au grand cycle de la vie, le retour annuel des fleurs avec le cycle des saisons.
Au jardin des Plantes, c’est maintenant le moment de gloire d’un prunus opulent où chaque branchette porte un bouquet de pompons roses. Autour de l’arbre. Les visiteurs font la queue pour se faire prendre en photo dans des poses gracieuses…sauf une dame qui rouspète : « Il est trop ! Trop paré. Le rose est trop ! Trop riche, je dirais »
Le cerisier blanc planté symétriquement de l’autre côté de l’allée est moins admiré. Pourtant je ne me suis pas lassée de contempler ses fleurs si légères, dont le blanc changeait dans la lumière, tantôt étincelant autour du bois très noir des branches, tantôt presque gris sous les nuages.
J’ai aimé surtout que la structure de l’arbre reste bien visible sous sa couronne de fleurs faite d’une matière impalpable si simple et si claire.
Quand Hanami sera passé, il restera à visiter les autres trésors du jardin, la roseraie, le jardin alpin, le coin des pivoines, la gloriette de Buffon et à s’attarder le long des parterres en essayant de retenir les noms des plantes.
Il y a à peu près soixante ans, la voie royale dessinée par Le Nôtre depuis le Louvre s’achevait vers Courbevoie, par un rond-point orné d’une statue de Louis Ernest Barrias nommée La Défense de Paris en l’honneur des défenseurs de Paris lors de la guerre de 1870 contre les Prussiens. Tout autour des usines, non loin le bidonville de Nanterre.
En 1958, les aménageurs décidèrent d’implanter à cet endroit un quartier d’affaires autour du CNIT, Palais des Expositions recyclé en centre commercial.
Le CNIT : un palais des expositions, recyclé en centre commercial
Quelques tours
La première tour, la tour Nobel, fut achevée en 1966. Elle est visible aujourd’hui au bout du bassin Takis. .Jean de Mailly tout en imitant les tours américaines, avait adouci la brutalité de la forme parallélépipédique par des angles arrondis. Sa façade en « mur-rideau », composée de panneaux articulés (inventés par Jean Prouvé) fut beaucoup admirée. D’autres tours suivirent transformant la zone en terrain de jeu pour architectes. Parmi mes favorites, la tour Areva, (baptisée à l’origine tour Fiat parce que le PDG de Fiat disposait d’un appartement au 44ème étage), s’ est inspirée du monolithe du film 2001 Odyssée de l’espace.
Tour Areva. Le monolithe
Quatre années de crises (1973-1978) menacèrent la Défense, mais le goût de Mitterrand pour les chantiers pharaoniques permit le redémarrage du site. Le centre commercial des Quatre Temps fut inauguré en 1981, la Tour ELF (actuelle Total) en 1985, le grand cube évidé de l’Arche de la Défense en 1987.
Grande Arche de La DéfenseGrande Arche. L’auvent et les marches
l’arrivée de la ligne A du RER (1977) et le prolongement du métro désenclavèrent le quartier. Aujourd’hui, les travaux se poursuivent avec le prolongement du RER E.
Chantier à La Défense
Aujourd’hui, on déambule dans un vaste paysage de tours qui rivalisent pour renouveler les modèles anciens. Coeur Défense, conçu par Jean-Paul Viguier et réalisé en 2001, comporte deux tours décalées, caractérisées par leur finesse et leurs extrémités arrondies et trois bâtiments bas construits dans le même style.
Coeur Défense
J’aime beaucoup la tour EDF dont je viens d’apprendre qu’elle a été dessinée par I.Ming Pei (l’architecte de la Pyramide du Louvre). Le demi cône qui s’incruste dans les premiers étages du bâtiment fait songer aux plis dont les sculpteurs habillent leurs statues.
Tour EDF de I. Ming Pei
A cette longue forme conique étirée vers le haut correspond l’énorme cercle de l’auvent qui protège des intempéries ou du soleil ceux qui arrivent.
Tour EDF. Reflets dans le bassin Takis
La tour Majunga (2014), outre qu’elle montre qu’avec les nouveaux matériaux toutes les formes sont possibles, est habillée d’un revêtement précieux
Tour Majunga
Des tours moins immédiatement séduisantes renouvellent les formes anciennes. Ainsi D2 conçue par Antony Béchu et Tom Sheehan joue des formes arrondies.
Tour D2
D’autres rappellent les éclats irréguliers que des chocs produisent sur les silex …
Tour Carpe Diem et ses angles rentrants évoquant la taille des pierres précieuses
Tous ces gratte-ciel constituent un entassement un peu chaotique, que la Grande Arche est venue ordonner. Ce sont des bâtiments triomphalement verticaux, sans rien qui arrête le regard vers le haut. Ils sont réalisés dans des matériaux durs et brillants. Leurs vitrages ne se contentent pas d’être lumineux : ils renvoient une lumière dure et brillante, elle aussi. Non loin de la Seine et de ses méandres, ils proclament le triomphe de l’architecte qui substitue un monde géométrique aux irrégularités naturelles, qui remplace les briques des usines et les pierres du cœur de la ville grise par un matériau vitrifié et étincelant.
La Défense. Coucher de soleil
Même l’église adopte les normes de la Défense : triomphe du lisse, jeux de couleur délicats, clocher qui évoque un ordinateur portable mince et discret.
Eglise Notre-Dame de la Pentecôte (Frank Hammoutene)
Heureusement, la dalle qui ordonne le paysage selon l’axe qui va de la Grande Arche à l’Arc de Triomphe (c’est une très bonne chose) l’horizontalise un peu. C’est très chouette une dalle : ça élimine les cailloux des chemins, les irrégularités des pavés. On chemine en se sentant protégés de la circulation et des obstacles. La ligne droite nous amène sans nous faire perdre de temps 300 m plus loin… Evidemment la promesse de nature que les concepteurs du lieu se croient obligés d’ajouter fait sourire. Quelques touffes d’herbes à moitié exotiques sont décrites de façon emphatique : « espace de liberté, biodiversité, prairie fleurie…plus les cartels célèbrent la nature, plus les jardins-jardinières sont rabougris.
Sculptures
Nous avons jeté un coup d’œil sur des sculptures disséminées dans le quartier. L’araignée rouge d’Alexandre Calder, surtout connu pour ses mobiles, mesure 15 mètres de haut. Calder parlait de stabile à son égard…Sur cette première photo en effet l’araignée géante occupe paisiblement le parvis.
L’Araignée rouge et la tour Elf (Total)
Quand le visiteur se déplace elle paraît sur le point d’attaquer..
Calder. Araignée Rouge menaçante.
Au pied de la Tour Areva, posé sur un dallage en granit, le buste d’une sorte d’Apollon installé en 1983 par Igor Mitoraj (un Franco-Polonais 1944-2014). Le dieu déchu se retrouve non sans mélancolie dans cet environnement de tours gigantesques où le haut et le bas sont inversés où des nuages flottent sur les parois de verre.
Igor Mitoraj. Gran Toscano (1983)
Du même sculpteur, voici Icare :
Igor Mitoraj. Icare
Avec le ‘Point croissance’ (Point Growth) de Lim Dong Lak, 1999, on retrouve le plaisir de jouer avec les reflets du globe
Point Growth de Lim Dong Lak, 1999Point Growth. Reflets dans le globe
L’œuvre la plus célèbre est Le Pouce deCésar.
Le Pouce de César
Destinée à l’origine à une exposition sur le thème de la main, cette sculpture provocatrice en ces temps de dénonciation du machisme a été réalisée à partir d’un moulage du pouce de César.
La statue du 19e siècle a été conservée. Sans doute avait-elle eu un jour fière allure, mais dans cet environnement de verre et d’acier, elle semble surtout anachronique et c’est touchant. De quel ennemi cette femme veut-elle protéger Paris à présent ?
Est-ce que nous n’essayons pas, au contraire, d’attirer des investisseurs du monde entier dans les palais à moitié vides ?
A l’autre bout du temps, le parvis est quasi privé de piétons par Le Covid, Les employés qu’on n’a pu mettre en télétravail sont résignés à manger des pizzas en utilisant les murets comme tables.
La Défense fait penser à un somptueux décor de jeu vidéo où la partie vient d’être perdue. Ceux qui rêvent que le même monde va repartir attendent que les parties reprennent. Les collapsologues annoncent qu’on va bientôt dire aux joueurs Game over. Selon leurs prédictions, la cité des affaires aura duré à peu près soixante-dix ans, moins que le temps d’une vie.
Je ne remarquais pas la plupart des sculptures dans les espaces publics. Il a fallu que des partisans de la cancel culture (culture de l’annulation) demandent l’enlèvement du monument de Colbert installé devant l’Assemblée Nationale pour que je réalise que ces effigies ne sont pas que décoratives, qu’elles ont une signification. Colbert a certainement préparé le Code noir qui a donné un cadre juridique à l’esclavage dans les Antilles, même si celui-ci a été promulgué en 1685 après sa mort. La demande d’annulation se comprend du point de vue de ceux qui vivent dans la mémoire douloureuse de l’esclavage (on n’imaginerait pas de statues de Pétain sur nos places publiques, quand bien même il a été célébré pour son rôle en 14-18, et les rues Pétain ont été rebaptisées). Mais cette demande heurte la majorité des Français qui adhèrent à la vision positive de ce qu’a apporté l’Etat et qui resituent le Code Noir dans un contexte où l’esclavage était répandu bien au-delà de l’Europe.. En obtenant qu’on enlève la statue de Colbert, les militants effaceraient aussi la mémoire du grand homme d’Etat qui a unifié l’ensemble des lois du royaume. En mai 2020, des statues de Schoelcher l’abolitionniste de la IIe République ont été détruites par des militants martiniquais, furieux qu’on célèbre un blanc et non les luttes des esclaves martiniquais qui s’étaient à plusieurs reprises révoltés contre leur servitude. Posant des mémoires irréconciliables, ils veulent oublier le rôle que des blancs ont joué dans la fin de leur martyre… Là, mon incompréhension est totale. Il faut penser seulement en termes de race, d’origine et de sang. pour parler ainsi. Dans ma jeunesse, on attribuait ces réactions à l’extrême droite.
En tout cas, ces luttes mémorielles font que je regarde mieux ce que célèbrent les monuments qui peuplent les jardins publics.
En décembre, maintenant que les arbres commencent à perdre leurs feuilles, qu’il n’y a presque personne dans les allées, le parc des Tuileries est un jardin de statues. Il fait froid, nous irons voir les cavaliers de la Concorde et les Maillol du Carrousel une autre fois. Notre promenade nous mène seulement du bassin de l’Octogone au bassin rond à hauteur de la station de métro des Tuileries.
Je n’avais pas pris la mesure de la diversité des sculptures qui sont regroupées. Il y a celles qu’on attend dans un jardin à la française, des dieux et des nymphes… On trouve aussi les héros tourmentés de sculpteurs du 19e, les monuments aux hommes politiques, tous les courants de l’art du 20e siècle néoclassique, abstrait, ludique…
Diane à la biche
Cette Diane élégante est l’œuvre de Guillaume 1er Coustou (1677- 1746), frère cadet de Nicolas et père de Guillaume Coustou (fils), eux aussi sculpteurs de renom. Après un séjour (assez agité) à Rome où il finit par déserter l’Académie de France, Guillaume revient à Paris, est admis à l’Académie royale de peinture et de sculpture, et, comme son frère en deviendra par la suite directeur. Il travaille alors pour les commandes officielles de Louis XIV.
Dans les allées latérales, on trouve (malheureusement engrillagées pour des travaux d’hiver) de jolis moulages d’Apollon et de Daphné des deux frères (Guillaume1er pour Daphné et Nicolas pour Apollon). Je m’étonne que les jeunes féministes qui se réclament de me too ne demandent pas le déboulonnage de cette représentation d’une tentative de viol : Apollon touché par une flèche d’Eros tombe amoureux de Daphné. Celle-ci, touchée par une flèche de plomb n’a que dégoût pour lui. Elle se sauve :
« La fuite rehausse encore sa beauté. Mais le jeune dieu, renonce à lui adresser en vain de tendres propos et, poussé par l’Amour lui-même, d’un pas vif, il suit la nymphe à la trace en redoublant de vitesse. Quand un chien des Gaules a aperçu un lièvre dans une plaine découverte, les deux courent, l’un pour saisir sa proie, l’autre pour sauver sa vie ; le premier, sur le point de happer le fuyard, il espère déjà le tenir, et le museau tendu, il serre de près ses traces ; l’autre, ne sachant s’il va être pris, se dérobe aux morsures et esquive la gueule qui le frôle. Ainsi le dieu et la vierge, sont poussés, l’un par l’espoir, l’autre par la crainte. Lui cependant, porté par les ailes de l’amour, est le plus prompt et n’a pas besoin de repos, déjà il penche sur le dos de la fugitive, et de son haleine effleure les cheveux épars sur son cou. Elle est à bout de forces, livide, et, dans sa fuite éperdue, vaincue par la fatigue, elle dit en regardant les eaux du Pénée : « Viens mon père, viens à mon secours, si vous les fleuves, avez un pouvoir divin. Délivre-moi en me transformant, détruis la beauté qui m’a faite trop séduisante. » une mince écorce entoure son sein délicat, ses cheveux se changent en feuillage, ses bras en rameaux ; ses pieds tout à l’heure si agiles, adhèrent au sol par des racines incapables de se mouvoir ; la cime d’un arbre lui sert de tête ; de ses charmes il ne reste que l’éclat (Ovide- 1- 522-577) »
Daphné et Apollon
Les artistes ont rendu la course folle des protagonistes en penchant leurs corps selon de grandes lignes obliques, Apollon tendant le bras vers sa proie, Daphné jetant en avant deux bras implorants. L’ensemble est un petit miracle d’équilibre aidé par deux troncs d’arbre. Cependant la grâce sensuelle de ces très jeunes gens est telle qu’on n’imagine pas qu’Apollon soit un violeur en puissance, ni Daphné une proie terrifiée.
C’est encore Guillaume Costou qui représente l’été sous les traits de Cérès, une des saisons qui ornent le bassin octogonal.
Cérès ou l’Eté
En face voici L’Hiver encapuchonné et tout renfrogné, qui se chauffe les mains à un brasero. Jean Raon, (1631 -1707) qui a travaillé principalement à Versailles en est l’auteur. Le marronnier lui fait une belle couronne dorée
Au reste la hauteur des piédestaux et leurs yeux sans prunelles les isole.
Tuileries. L’Hiver de Jean Raon
Finies l’élégance, le caractère modéré ! Voici une mode naturaliste, impressionnante quand il s’agit à nouveau d’une de ces scènes de rapt si fréquentes dans l’art occidental. Laurent Honoré Marqueste (1848-1920) a rendu la force sauvage du centaure Nessus, à la fois par la torsion du cheval et par la main qui se crispe sur la Déjanire éperdue que l’homme cheval est en train d’enlever (1892).
L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920). Détail
Les rôles sexuels de l’homme et de la femme sont plus explicites que pour la légende de Daphné. Animalité et emploi de la force pour l’homme ; passivité pour sa vicime.
L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920)
Hélas ! La statue est bien abimée. La patte gauche du pauvre centaure n’est plus qu’un moignon et laisse passer un bâton qui fait plutôt mauvais effet.
Voici dans un bosquet un monument à Perrault charmant, grâce à la joyeuse ronde des petites filles qui entourent le piédestal et à l’humour du chat. Gabriel Edouard Baptiste Pech l’a sculpté entre 1903 et 1908.
Gabriel Edouard Baptiste Pech 1903. Monument à PerraultLe Chat botté, son collier de souris et son gros rat à la ceinture. Monument à Perrault
L’Etat honorait le conteur aimé des enfants, mais aussi celui qui avait plaidé pour que le jardin de Nôtre reste accessible au public. Colbert, contrôleur général des Finances, s’inquiétait des dégâts que le « peuple » pouvait causer au jardin (décidément Colbert joue à nouveau le rôle du grand seigneur dur aux petites gens). Perrault comme il le rapporte dans ses mémoires s’est opposé à lui en lui assurant que les visiteurs respectaient le jardin :
La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde jusqu’au plus petit bourgeois, a pour ce jardin. Non seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher ; ils s’y promènent tous comme des personnes raisonnables. Les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, surtout à présent que l’on n’entre plus au Luxembourg [1] ni à l’hôtel de Guise. »
Ce que confirment les jardiniers
« Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l’air ; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des Rois ne sont si grands et si spacieux, qu’afin que tous leurs enfants puissent s’y promener. »
Et le jardin reste accessible à tous.
Déjà 1909. Le monument en marbre à Waldeck-Rousseau, du même Laurent-Honoré Marqueste (1848-1920) auteur du Centaure, comprend un buste et un groupe d’ouvriers accompagnés de la République
Monument à Waldeck-Rousseau. Marqueste
Pierre Waldeck Rousseau est à l’origine de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dite loi Waldeck-Rousseau. Il soutient aussi des lois sociales : le 30 mars 1900 est promulguée une loi qui rréduit le temps de travail des femmes et des enfants. Le 30 septembre, il soutient une nouvelle loi Millerand-Colliard qui abaisse à onze heures la durée du travail journalier pour les hommes et à 60 heures la semaine de travail. C’est pourquoi, des ouvriers sont représentés au pied du monument. Les codes de la représentation sont assez drôles. Des nus antiques pour les ouvriers et une toge à la romaine pour P. Waldeck-Rousseau.
La sculpture moderne est moins militante à première vue. L’acteur Jean-Paul Belmondo a offert deux statues néo-classiques de son père, Paul Belmondo : Apollon et Jeannette aux formes épurées, aux corps luisants dans le jour qui décline.
Apollon et Jeannette de Paul Belmondo
On va plus vite car le froid s’accentue. Le temps de s’arrêter dans cette partie couverte du bois pour trois personnages en bronze du sculpteur Etienne Martin (1913-1995) créés en 1967 qui ont été installés en 2000. Ils sont non figuratifs et pourtant étrangement vivants, massifs et très présents.
Trois personnages. Etienne Martin 1967
En cherchant bien dans les racines de L’arbre aux voyelles de Penone, on doit pouvoir reconnaître la forme de lettres. Le O est le facile à trouver. Après ça se complique.
L’Arbre aux voyelles. Penone
En tout cas, ce tronc qui traîne est un beau pied de nez à l’esthétique des jardins à la française. Un arbre déraciné, ça fait plutôt désordre… et puis contrairement aux êtres éphémères qui peuplent les jardins, l’arbre métallique, même abattu, ne disparaîtra pas.
Provisoirement, malgré le temps agréable, je ne peux plus aller et venir comme je veux. Heureusement, l’espace rétréci est compensé par l’immensité de temps enfoui dans chaque quartier de Paris.
Cela fait un moment que je voulais achever mon tour de l’enceinte des Fermiers généraux bâtie entre 1786 à 1789 pour faciliter le contrôle des marchandises rentrant dans Paris et mieux récupérer l’argent des taxes. Le mur murant Paris rend Paris murmurant, résumait Beaumarchais, pour décrire l’hostilité que cette pression fiscale supplémentaire suscitait chez les Parisiens. D’ailleurs, des fraudeurs appuyés par le peuple de Paris s’y étaient attaqués un peu avant la prise de la Bastille : entre le 9 et le 13 juillet 1789, ils avaient incendié des barrières, marquant au fond le vrai début de la Révolution.
Il subsiste seulement quatre des pavillons d’octroi que Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) avait été chargé d’édifier ; j’y ai consacré quelques billets :
Pour achever mon tour de Paris, je dois retourner à la Rotonde du parc Monceau qui faisait partie de la Barrière de Chartres. Ce pavillon est situé à l’entrée du parc.
La folie de Chartres
En 1778, Louis-Philippe, duc de Chartres, achète un grand terrain qui deviendra une fois aménagé par le peintre Carmontelle et l’architecte Colignon « la Folie de Chartres ».
Je me perds avec tous ces Louis-Philippe : les princes changent de titres au long de leur vie et se plaisent à transmettre leur prénom à leurs enfants. Il y eut d’abord Louis-Philippe dit « le Gros », (1725-1785), duc de Chartres, puis duc d’Orléans à la mort de son père. (Je l’appellerai Louis-Philippe I). Il a pour fils Louis-Philippe (1747-1793) (Louis-Philippe II, pour ne pas mélanger, dit Philippe-Egalité pendant la révolution). Né duc de Montpensier, Louis-Philippe II devient à son tour duc de Chartres à la mort de son grand-père, et duc d’Orléans à la mort de son père. Réformateur, franc-maçon, il est le premier en France à se faire vacciner, lui et sa famille, contre la variole, donnant ainsi l’exemple. Il est élu député de la Convention, vote la mort du roi, mais sera guillotiné à son tour en 1793. Son fils, Louis-Philippe III deviendra roi des Français de 1830 à 1848.
En 1769, alors qu’il n’est encore que duc de Chartres, Louis Philippe II épouse Marie Adélaïde de Bourbon, la famille ayant préféré à la « pureté du sang », la grande fortune de cette héritière, descendante d’un des « bâtards légitimés » de Louis XIV. (L’aristocratie du 18e siècle se dispensait facilement de fidélité. Le duc a des maîtresses dont la plus connue est la célèbre éducatrice Madame de Genlis… Lui-même, malgré sa ressemblance avec Louis-Philippe I, a prétendu pendant la Révolution, qu’il était le fils du cocher de sa mère qui avait multiplié elle aussi les aventures !)
Le nouveau ménage achète un domaine de 26 hectares dans la plaine Monceau aux portes de Paris. L’architecte Colignon leur construit la dite Folie de Chartres. En 1773, le duc s’adresse au peintre Carmontelle pour aménager le jardin. Louis Carrogis de Carmontelle est un merveilleux touche-à-tout, dessinateur loué pour la ressemblance de ses portraits de profil, auteur de petites comédies qu’il fait jouer dans les fêtes du vieux duc (Louis-Philippe I), inventeur de « panoramas », des rouleaux de papier de Chine (de vélin), parfois de plusieurs dizaines de mètres, présentant une succession de scènes dans des paysages bucoliques que l’on déroule pour les spectateurs plongés dans le noir, comme s’ils assistaient à un long plan-séquence. Un de ces panoramas est conservé au musée de Sceaux et le musée Paul Getty a mis en ligne un autre rouleau de 37 m de long (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/).
En 1778, Carmontel achève ce jardin extravagant, une sorte de microcosme fouillis des curiosités du monde entier. Dans son livre, Le Jardin de Monceau, il écrivait : « Si l’on peut faire d’un Jardin pittoresque un pays d’illusions, pourquoi s’y refuser » (p.4).
L’aménagement suppose un art hydraulique poussé. Carmontel a prévu une cascade (qui est) « le point haut d’où les eaux se distribuent quand elles y ont été amenées par la pompe à feu qui est proche de la serre chaude, & par le moulin que le vent fait agir » (p.6). De là, tout un circuit permet d’aller de fausses ruines en ponts, rivière, jusqu’au point bas, le bassin nautique. L’eau était remontée à l’aide de pompes.
Les édifices presque juxtaposés évoquent des bâtiments exotiques comme la tente tartare, environnée de Peupliers d’Italie, de Sycomores et de Sureaux (p.10), le minaret ou le pavillon de Jeu de Bagues d’une Chine de fantaisie,
planche XVI : le jeu de bague chinois. Planche gravée du livre de Carmontel (1777)
Trois pagodes chinoises portent un grand parasol qui couvre ce jeu. Ces pagodes, appuyées sur une barre horizontale, meuvent avec le plancher qui est sous leurs pieds. La mécanique, qui les fait tourner, est mise en mouvement par des hommes dans un souterrain pratiqué au-dessous. Des bords du plancher partent quatre branches de fer, dont deux soutiennent des dragons sur lesquels les Messieurs montent à cheval ; sur les deux autres branches sont couchés des Chinois soutenant d’un bras un coussin sur lequel s’assoient les Dames ; ils tiennent d’une main un parasol garni de grelots, & de l’autre un second coussin servant à poser les pieds. Au bord du grand parasol sont suspendus des œufs d’autruche & des sonnettes. A droite & à gauche de ce jeu de bague, du côté du pavillon, sont des bancs ottomanes placés dans des enfoncements de verdure. Ces bancs sont en pierre & imitent des carreaux de Perse, au-dessus sont des draperies rayées de violet, d’aurore et de blanc soutenues par des bâtons. C’est où se tient la compagnie pour voir courir la bague. De droite et de gauche de ces ottomanes, sont des vases ou cassolettes imitant le bronze rouge : leurs guirlandes & ornements sont dorés.
Le passé est lui aussi évoqué à travers une pyramide, de petits temples antiques, des ruines féodales. Enfin des fabriques de jardin (ferme, moulin hollandais…) représentent la campagne.
Dans l’Isle des moutons
Le guide de Luc-Vincent Thiéry donne idée de l’entassement des « surprises » qui attendaient le visiteur :
Après avoir admiré les reflets de la colonnade corinthienne dans l’eau dont elle décore les bords, & fuivant ce baffin fur la droite vous rencontrerez un pont de bois peint en gris & noir de-deffus, lequel vous appercevrez la tente tartare, le, petit temple de marbre & le jeu de bague chinois. En tournant à gauche au fortir de ce pont, vous entrerez dans le jardin botanique compofé d’arbres arbufles & plantes tant indigènes qu’exotiques https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119125s/f124.item.texteImage
De cet ensemble, il ne subsiste presque que la naumachie (inspirée de l’Antiquité qui y faisait représenter des batailles navales). Carmontelle pour l’aménager avait fait récupérer des colonnes d’un monument funéraire détruit, imaginé par Catherine de Médicis pour le tombeau de son mari à Saint-Denis).
Colonnade de la Naumachie
Demeure aussi une pyramide qui rappelle que le duc était Grand Maître du Grand Orient de France. La salle aménagée à sa base contenait à l’époque une statue de la déesse Isis et servait de lieu de réunion pour sa loge.
La pyramide maçonnique et sa petite porte menant à un sous-ysol aménagé pour les rites d’initiation
Du jardin anglais au parc Monceau
Fatigué peut-être de cet amas fantasque, le duc fait réaménager le jardin des illusions par l’Ecossais William Blaikie. Le parc devient un jardin anglais avec du gazon et des arbres. L’architecte Claude-Nicolas Ledoux ajoute en 1784, une Rotonde, pavillon d’octroi entouré d’un péristyle de 16 colonnes. La partie inférieure est occupée par les bureaux de l’octroi ; le duc qui a offert le terrain et payé 12 000 livres a l’usage de la partie supérieure afin de jouir de la vue de son jardin.
Rotonde du parc Monceau. Une des grilles de Davioud
En 1793, le parc est confisqué et accueille des foules nombreuses. Après la Révolution, il est récupéré par les Orléans qui décident de détruire la Folie de Chartres et de construire un autre pavillon. Louis-Philippe III qui préférait sa propriété de Neuilly fait déménager le temple de marbre blanc, transformé en temple de l’Amour, au bout de l’île de la Jatte. Le pavillon de 1802 est détruit à son tour dans les années 1860. Même avant cette date, il ne restait presque rien de la Folie de Chartres
En 1852, racheté par les frères Pereire, des banquiers, le parc a fait l’objet d’une opération immobilière. Des hôtels particuliers sont aménagés le long d’avenues fermées par quatre portes monumentales. L’opulence des hôtels particuliers, le luxe étalé par les grandes fortunes qui les faisaient construire transformait sans doute les jardinets des hôtels en jardins de paradis (le peuple ne pouvait y entrer le soir puisque le parc est fermé par des grilles) Le parc amputé est attribué à l’Etat qui vend son domaine à la Ville de Paris. Le parc Monceau redessiné par Alphand est un parc tranquille avec des pelouses, de beaux arbres et des statues que, je le crains, personne ne regarde vraiment.
Le petit pont sur la rivière date du 19e siècle. Il a été dessiné par Davioud (sûrement d’après le souvenir des ponts vénitiens).
Il y a de très beaux arbres, tulipier, érable, platane d’Orient vieux de 170 ans…
Je pense au passé agité de ce parc, à Philippe-Egalité, à Ledoux, symbole des contradictions de la période des Lumières, aux banquiers Pereire et à l’argent qui ruisselait dans les beaux quartiers sous le Second Empire. Au lieu du jeu des bagues qui amusait l’aristocratie, tourne un manège d’enfants, mais en tendant l’oreille on devrait pouvoir entendre quelque chose du fracas de la grande histoire.
Markovic, Momcilo, 2013, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Révolution française,372avril-juin, p. 27-48,https://journals.openedition.org/ahrf/12765
Qu’on vienne de la gare de Lyon, ou du jardin des Plantes, on le repère de loin, à sa courbe élégante et aux couleurs irisées de ses murs. C’est le nouveau siège du groupe de presse réuni autour du Monde (le Monde, Télérama, le Nouvel Obs, le Courrier International,La Vie, le Huffington Post).
La cité de la Mode et l’immeuble du Monde vus du pont Charles de Gaulle
En 2014, la Société éditrice du Monde a acquis une parcelle composée de trois dalles situées au-dessus d’une partie des voies de la gare d’Austerlitz. La dalle centrale n’étant pas constructible, les architectes devaient rassembler les titres du groupe Le Monde sur un site unique tout en respectant cette contrainte. Kjetil Thorsen, de l’agence norvégienne Snohetta, qui a gagné le concours a proposé un immeuble pont, reposant sur deux piles, connectées entre elles à partir du deuxième étage.
Le pont entre les deux immeubles
Je ne suis pas capable d’apprécier la nouveauté du dessin et des solutions techniques. Mais j’aime ces façades courbes qui glissent dans le ciel et font immédiatement apparaître comme lourdes celles qui se construisent sur un rectangle.
Les façades, écrit l’agence d’architecture, sont habillées d’environ 20 000 panneaux de verre de différents niveaux de transparence. Ils sont supposés évoquer les pixels informatiques. Pour le profane, ces briques de verre permettent de jouer avec la lumière sans jamais paraître aveuglantes contrairement aux façades en verre d’il y a cinquante ans avec leurs reflets crus. De loin, elles créent une impression vibrante ; de près, elles séduisent par leurs couleurs changeantes et leur brillance un peu estompée.
Elles sont mauves et grises, pâles sous les nuages
Façade du Monde. Une deuxième peau en briques de verre, pâle sous le ciel gris
Les blocs les plus épais bleuissent à l’ombre :
… bleues à l’ombre
Et quand un rayon de soleil vient illuminer le ciel, du vert clair se propage au galop sur les briques de verre.
Le Monde. façade est. Nuages
Je me demande à quoi ressemble l’intérieur. Les architectes se sont-ils entêtés à imposer l’open space (les bureaux ouverts qui m’auraient fait souffrir si j’avais dû subir ces aménagements). Ont-ils réintroduit des bureaux fermés permettant de s’isoler ? Je vais essayer de demander à visiter les locaux.
L’inauguration du site était prévue pour novembre 2019, mais je n’ai pas vu d’articles, y compris dans le Monde pour célébrer la fin des travaux. Au-delà du retard habituel pour de tels chantiers, j’ai lu qu’à la fin février des travailleurs ont occupé les locaux, avec leur syndicat CNT-Solidarité ouvrière. La société de nettoyage Golden Clean, sous-traitante d’Eiffage qui participait à la construction du bâtiment, les employait sans papiers pour des salaires de misère. Le 11 mars l’occupation se poursuivait alors que le journal avait titré le 28 : « Les sans-papiers sur le chantier du futur siège du « Monde » obtiennent gain de cause ». Le 17mars le confinement a eu raison du maintien sur place des occupants. Cela pose une fois de plus le problème du besoin de contrôle et de la responsabilité du maître d’ouvrage quand un sous-traitant fonctionne dans l’illégalité.
… ce qui n’empêche pas l’immeuble d’être un très bel exemple de cette architecture moderne qui remodèle le 13e arrondissement. Après l’immeuble-phare et rien que dans la rue Mendès France, on a une vue sur la tour qui était jadis un squat géant de street-Art. C’est à présent un immeuble dont les balcons se dorent en fonction de la lumière, (ce ne sont pas les harmonies « distinguées du Monde, mais un éclat doré qui la ramène un peu).
L’ancienne tour 13 – tour de street art – et ses balcons dorés
Au-delà commence l’avenue de France. J’aime ce quartier Paris Rive Gauche qui comporte aussi la bibliothèque François-Mitterrand, la Halle Freyssinet les nouvelles universités et le beau travail d’urbaniste qui a su fabriquer un quartier avec ces monuments et ces bâtiments.
Nous traversons le pont de Simone de Beauvoir pour Bercy. A peine parvenus au café Starbucks une bourrasque accompagnée de pluie vient clore la balade. « Un dernier café avant le renfermement annoncé pour cause de Covid et le retour à la vie figée. »
L’expérience de la vie avec précaution nous atteint quoi qu’on en dise
Vie figée ? Il ne faut pas exagérer : nous pouvons sortir ; le va-et-vient quotidien est intact, descendre au supermarché où nous avons oublié d’acheter le sel, aller au marché, bavarder avec les voisins ? Nous poursuivons nos journées ordinaires, lire, écrire un peu, préparer à manger, marcher dans la ville. Il y a seulement cette impression de vie plus étriquée, sans que je distingue clairement ce qui vient de l’âge et ce qui est dû aux précautions qu’on nous demande de prendre. Nous invitons nos amis par deux. Nous nous saluons du coude, du pied, à l’orientale. Nous évitons les apéritifs avec des ramequins collectifs où les doigts peuvent contaminer la nourriture. Nous nous déplaçons sans insouciance, en surveillant du coin de l’œil les joggeurs dispensés de masque.
L’atmosphère politique est lourde. Toute initiative du gouvernement pour ralentir la progression de l’épidémie est aussitôt dénoncée. Les patrons de bar ne veulent pas fermer, ce qu’on comprend. Leurs clients sont en colère « Pourquoi faudrait-il prendre des précautions dans les cafés et continuer à prendre le métro et à se rendre au travail ? » Les chômeurs et les jeunes gens excédés nous donnent vaguement mauvaise conscience. « Allez les vieux. Il est temps de s’enfermer ».
Située à proximité de la gare de Lyon, la rue Crémieux est une rue piétonne qui figure dans tous les guides sur « les rues insolites de Paris ». Cette rue, c’est 144 mètres de modestes pavillons de deux étages aux façades colorées.
Tout l’effet tient dans l’unité des façades alliée à la variété et la vivacité des couleurs, rose et vert, jaune vif et bleu, turquoise, orange comme dans certains quartiers de Londres ou de Recife… (cette rénovation colorée date de 1993 quand la mairie de Paris a échangé la piétonisation de la rue contre la peinture des façades).
Arpenter la rue Crémieux, smartphone à la main
Des détails minuscules introduisent un peu d’individuel dans cet espace collectif : au numéro 18, un lézard dort sur le mur. Au 28, un chat bondit sur des oiseaux envolés à temps. Le long du trottoir, il y a de gros pots de fleurs où pousse une végétation méditerranéenne exubérante. Même les pavés, au lieu du bitume ajoutent à l’aspect champêtre du lieu. Le charme de l’endroit tient aussi à sa proximité avec un des quartiers les plus agités et encombrés de Paris et au miracle qui a permis aux riverains d’interdire la circulation dans leur rue.
Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le murLe Chat et les oiseaux. 28 rue Crémieux
Un coin du Paris pauvre du début du siècle s’est transformé en un lieu bien entretenu par une population qui a du goût et qui soigne l’espace intermédiaire prolongeant son logement comme si c’était un espace privé ! Une jeune femme a sorti sa chaise longue sur la chaussée pour lire au soleil.
La Jeune femme à la chaise longue
Malheureusement la rue Crémieux figure sur les guides touristiques et, depuis 2016, des internautes l’envahissent pour y tourner des clips et y prendre des photos (ce que nous sommes en train de faire). Nous croisons des promeneurs armés de caméras ou d’appareils, les uns se bornant à parcourir la rue, les autres se dandinant et prenant la pose devant l’appareil.
On joue à « Si j’habitais rue Crémieux »
Les riverains en ont vite eu assez de vivre les weekends dans une rue grouillante de gens qui s’agitent, s’interpellent, s’installent sur leurs perrons. Ils essaient depuis 2016 de se débarrasser de leurs visiteurs trop nombreux. Ils ont créé un hashtag pour les ridiculiser. (hashtag #ruecremieux) où ils postent les photos et les vidéos les plus saugrenues :
Un habitant a déroulé un ruban de travaux autour de sa façade, accroché un écriteau pour interdire qu’on approche de son pas-de-porte et pour menacer d’amende qui poste des photos de sa maison sur Instagramm. Parallèlement, les riverains demandent à la mairie le droit de s’enfermer en soirée et pendant le week-end.
A leur place, je déplorerais aussi la situation et pourtant ils m’agacent un peu car leur « problème » se pose un peu partout dans les endroits touristiques de Paris. Pourquoi faut-il considérer qu’il est plus exaspérant d’endurer les gens qui viennent tourner des clips dans leur rue coquette que de supporter les banlieusards aux Champs-Elysées, les cafés bruyants à Bastille et les voitures partout ? Plus généralement, qu’ont à répondre ces privilégiés à ceux qui protestent que « la rue est à tout le monde ! » Pour moi, je me réjouis avec eux que la municipalité ait créé ce charmant espace piéton si bien aménagé, mais je suis troublée qu’ils veuillent en chasser la plèbe, d’autant que leur décor provient, poétisé et nettoyé, du Paris des ouvriers expulsés du centre-ville.
S’y rendre : 17 Boulevard Jourdan ; RER B et tramway : arrêt Cité Universitaire
A la bordure Sud du parc Montsouris, là où avaient été édifiées les fortifications de Thiers désaffectées et promises à la démolition après 1919, on se trouvait aux lisières de Paris et de Gentilly. Comme dans toutes ces zones incertaines des grandes villes, il y avait seulement sur ces terrains quelques rares fabriques, des baraques de chiffonniers, des maisons croulantes, des friches.
On peine à imaginer ce morne paysage quand on arrive devant la Cité internationale universitaire de Paris.
Débuts de la Cité Universitaire. Pavillon Deutsch de la Meurthe et zone (collection Musée Carnavalet)
Après la première guerre mondiale, un groupe de mécènes et d’administrateurs ont acheté les terrains disponibles et conçu un lieu destiné à favoriser la rencontre entre les étudiants du monde entier. Les plus connus sont André Honnorat, alors ministre de L’Instruction Publique, Paul Appell, le recteur de l’université de Paris, Emile Deutsch de la Meurthe, qui devait sa fortune au pétrole et à l’aviation et quelques autres. Ils ont inventé ce « monde en miniature » où plus de 5 500 étudiants forment une communauté regroupant plus de 130 nationalités. Chaque pays doit accepter d’accueillir dans son pavillon 30% au moins d’étudiants d’une autre nationalité pour favoriser le ‘vivre ensemble’.
Une quarantaine de « maisons » sont aujourd’hui réparties dans 34 ha de verdure :
Entre pastiche réussi et modernité, ce sont 100 ans d’architecture qui sont rassemblés dans le parc.
Le bâtiment central, la Maison Internationale, qui abrite la bibliothèque, le restaurant, un théâtre, etc,est construit dans un style qui imite le château de Fontainebleau.
Maison Internationale
La fondation Emile et Louise Deutsch de la Meurthe, du nom d’un grand industriel philanthrope et de sa femme a été édifiée la première, dès 1925. Elle fait penser aux résidences universitaires d’Oxford, bien que l’architecte Lucien Bechmann ait déclaré s’être plutôt inspiré du style médiéval normand.
Le beffroi et l’arrière de la fondation un peu dissimulé par un cèdre pleureur Grande verrière « à gradins » et toits à forte pente rappellent les villes flamandes
Des échauguettes décorées de fenêtres à meneaux donnent aux 7 bâtiments disposés autour d’un jardin intérieur un style néo-médiéval, qui s’accommode très bien de la couleur brun-rouge des briques et des vélos écolo des étudiants.
Pavilleon Gréard (Fondation Deutsch de la Meurthe)Massif d’Hortensias blancs au pavillon Appell (Fondation Deutsch de la Meurthe)
Répondant à l’appel des fondateurs, des personnalités ou des gouvernements étrangers prennent rapidement d’autres initiatives en faveur de la construction de résidences.
Vers l’Est
Après la délicieuse atmosphère néo créée par les premiers architectes, on peut aller voir les réalisations de Le Corbusier (Paris en compte peu). La Fondation suisse (1933) est un des premiers exemples de ses constructions géométriques sur pilotis qui seront ensuite développées à la Cité radieuse de Marseille, bien plus connue.
Pavillon suisse (Le Corbusier)Le pavillon de Norvège depuis la dalle du pavillon suisse
On peut trouver (c’est mon cas) l’ensemble un peu sévère. Il aurait peut-être fallu entrer pour voir le mobilier réalisé par Charlotte Perriand qu’on redécouvre aujourd’hui. La fondation danoise, dessinée par l’architecte Kaj Gottlob en 1932 est elle aussi très austère, même si les briques sombres ont de l’allure.
Fondation danoise 1932 (Kaj Gottlob)
Les Suédois ont choisi un style élégant et intimiste. On a l’impression d’arriver juste à temps pour le goûter dans une demeure du 18ème où l’on est attendu !
Patrick Modiano évoque dans Une Jeunesse, les bains de soleil sur l’immense pelouse de la Cité Universitaire bordée par l’église de Sacré-Cœur. Je connais bien cette église car elle est coincée au bord de l’autoroute A6. Quand je la vois, je sais que le voyage est fini, qu’on est arrivés ! Mais jamais je ne suis allée la voir. l’église est trop associée au bruit de l’autoroute, à l’odeur d’essence, aux embouteillages. Aujourd’hui, il me suffirait de prendre une passerelle au bout du parc pour voir de près les anges de bronze du clocher.
La flèche du Sacré-Coeur de Gentilly depuis la pelouse
Mais il fait trop chaud. Il n’y a personne au soleil. La plupart des étudiants sont partis, chassés par l’épidémie et ceux qui n’ont pas pu retourner dans leur famille cherchent l’ombre sous les bouquets d’arbres.
Nous rejoignons les tilleuls qui bordent une grande allée. Quelques personnes se reposent sous la voûte de leur feuillage. Paris a l’air très loin
Allée des tilleuls
Vers l’Ouest
A l’Ouest, on retrouve de jolis pastiches. En 1930, deux architectes français, Pierre Martin et Maurice Vieu se sont inspirés des traditions vietnamiennes pour créer une Maison de l’Indochine, aujourd’hui la Maison d’Asie du Sud Est.
Maison de l’Asie du Sud-Est
Inaugurée aussi en 1930, la Maison des Etudiants Arméniens représente une nation qui, 10 ans plus tôt, venait de perdre sa souveraineté. Son fondateur, Boghos Nubar Pacha, (Centralien, nommé administrateur des chemins de fer égyptiens collaborateur du baron Empain pour la création de la ville d’Héliopolis, près du Caire. Il invente une machine à labourer fort remarquée lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris) consacre la fin de son existence à la survie d’une intelligentsia arménienne. Conçue par l’architecte Léon Nafilyan, la résidence présente des façades ornées de frises à motifs géométriques et floraux inspirées de celles d’un monastère arménien
Maison des étudiants arméniens 1930
Tout près le pavillon grec multiplie aussi les références. C’est un petit temple qui accueille les étudiants, occasion de réviser le nom des colonnes, ah oui, ioniques !
Fondation hellénique
De la résidence Lucien Paye construite par Laprade (l’architecte de la porte Dorée), je retiens surtout la belle surprise des bas-reliefs d’Anna Quinquaud, qui met en valeur la puissance et la grâce de ses modèles. Dans ce monde si dur de l’art, même quand elle fait une belle carrière, une femme est vite oubliée. Qui connaît aujourd’hui Anna Quinquaud ?
Résidence en l’honneur de Lucien Paye. (1949) Bas-relief d’Anna Quinquaud
Nouvelles maisons
L’histoire continue. Au bout du parc s’achève la maison de la Tunisie. Deux artistes tunisiens, le calligraphe Shoof et le designer Wissem Soussi. l’ont habillée de lettres arabes
Deuxiième fondation tunisienneCalligraphie et aluminum. Le travail de Soof et de Wissem Soussi
Et une pancarte annonce déjà la maison de Chine, une imposante résidence de 300 chambres.
Deuxième pavillon de Tunisie. Projet chinois
La Chine veut s’afficher comme puissance intellectuelle. Le chantier, qui a pris du retard cette année, devrait bientôt démarrer.
Nous nous étions retrouvés à l’initiative de Francine pour une balade en ville sous le ciel gris de janvier. II s’agissait de descendre le boulevard Raspail depuis la place Denfert-Rochereau, jusqu’à la rue de Sèvres pour admirer le Paris art déco, mais chacun avait ses raisons d’ajouter un grain de sel. Alain qui s’intéressait aux mouvements révolutionnaires et à la dernière guerre, Elisabeth et Roger dont c’était le quartier et qui pouvait en raconter chaque pierre… ou moi, contente d’ajouter une étape au tour de l’enceinte des Fermiers généraux en rendant visite aux deux pavillons identiques conçus par Claude-Nicolas Ledoux pour fermer la porte d’Enfer. (passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy)
Place Denfert Rochereau : le lion de Belfort
Le boulevard Raspail correspond d’ailleurs dans sa première partie à l’ancien chemin qui longeait le Mur des Fermiers généraux.
En 1879, jouant sur l’homonymie, la place d’Enfer a pris le nom du gouverneur de Belfort, Denfert-Rochereau, qui a résisté 104 jours au siège des Prussiens pendant la guerre de 1870, obtenant à la fin du siège que Belfort reste française. Au centre de la place, le lion en plaques de cuivre repoussé, sculpté par Auguste Bartholdi (le sculpteur qui a réalisé la statue de la Liberté offerte à New-York) rappelle la gigantesque sculpture en grès du même Bartholdi installée à Belfort…
Ce dimanche de janvier 2020, ce sont les féministes qui utilisent le socle de la statue comme support afin d’ajouter aux droits de l’homme la protestation féminine contre l’injustice.
Justice pour les femmes. Affiche apposée sur le socle du Lion de Belfort
Propylées de Ledoux (3)
Pour la barrière d’Enfer qui était une des principales voie d’accès à Paris, Ledoux a agrémenté ses façades néo-classiques d’arcades en plein cintre, et de frises de danseuses sculptées par Jean-Guillaume Moitte et inspirées par le cortège des Panathénées de l’acropole d’Athènes. Au temps des Fermiers généraux, le centre de la chaussée était occupé par la barrière de l’octroi qui fermait l’entrée de la ville. Aujourd’hui, un des pavillons donne accès aux Catacombes ; l’autre, au Musée de la Résistance récemment déménagé à cet emplacement, car les catacombes étaient un PC de la résistance. Au moment de la libération de Paris, entre le 20 et le 28 août 1944, le colonel Rol-Tanguy commandant régional des FFI et son état-major s’y étaient établis.
Pavillon Ledoux. Place d’Enfer Rochereau. La frise
Monument à Raspail dans le square Jacques Antoine
Alain fait remarquer le socle vide du monument créé en 1889 en hommage à François Vincent Raspail, chimiste et héros du suffrage universel. La statue a été fondue en 1942 sur ordre de Pétain pour contribuer à l’effort de guerre des Allemands. Elle n’a pas été remplacée comme si notre République n’avait plus rien à faire de ses glorieux fondateurs.
Monument à Raspail. Musée d’Orsay. Fonds DubuissonSocle du Monument de Raspail. Le médecin des pauvres
Deux bas-reliefs de l’auteur de la statue, Léopold Morice, subsistent. Sur une face, Raspail est représenté en médecin. L’inscription rend hommage au savant, auteur de l’Essai de chimie microscopique (1830) du Nouveau système de chimie organique (1833), du Nouveau système de botanique, publié en 1837 et de l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie en 3 volumes, résumés sous la forme d’un manuel, Le Médecin des familles en 1843 : « A la science hors laquelle tout n’est que folie, A la science l’unique religion de l’avenir ». L’optimisme rationaliste de Raspail et de son temps contrastent avec la vision apocalyptique de fin du monde, qui s’impose aujourd’hui, même si les dénonciateurs du progrès changent d’avis dès qu’il s’agit de leur santé. Le bas-relief montre le médecin visitant un malade dans sa pauvre demeure.
De l’autre côté du socle, le sculpteur a évoqué le militant qui a payé de sa personne tout au long de sa vie: quinze mois de prison et 500 francs d’amende pour « offense au roi » en 1832 ; deux ans de prison et cinq ans de « surveillance » en 1835. Il occupe sa détention en écrivant un plaidoyer pour une réforme pénitentiaire dans ses Lettres sur les prisons (1839). Il dénonce aussi le travail dans les manufactures « où trop de gens meurent avant l’âge ».
Raspail proclamant la République devant l’Hôtel de Ville en 1848
Le bas-relief montre Raspail, le 22 février 1848, proclamant la République. Il est cependant arrêté dès mai 1848 pour avoir participé à des manifestations et est condamné à six ans de prison en 1849. Elu député de Paris en septembre, il se présente du fond de sa prison à l’élection présidentielle de 1848 (élection remportée par Louis Napoléon Bonaparte). Libéré en 1853, il s’exile en Belgique. Rentré en France en 1863, il est élu député de Marseille en 1866, et réélu dans les Bouches-du-Rhône en 1869…. En 1871, Raspail fustige la répression contre la Commune de Paris et est à nouveau condamné à deux ans de prison. En 1876, alors qu’il était âgé de 82 ans, Raspail est élu député de Marseille. Comme doyen d’âge, il présida la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée. Il demande en vain l’amnistie des communards, qui intervient quelques années après sa mort. Il décède en 1878.
Cet homme incarne plus que d’autres le courage politique et la générosité et je regrette qu’on ne connaisse plus son histoire et qu’on soit incapables de remettre une statue sur le socle de son monument.
La mémoire des brasseries de Montparnasse : la Rotonde et la Coupole, le Dôme, le Bar à huitres…
« – Et bien à quoi vous fait penser la Rotonde, demande Francine ? » Joli clivage mémoriel ! Les uns se rappellent Chagall, Braque, Apollinaire, Satie, Debussy… ou Aragon et même Trotski qui y venaient souvent. Les autres, la fête donnée par Emmanuel Macron pour fêter sa victoire au premier tour de la présidentielle de 2017. La soirée donne lieu à une première polémique lancée par les réseaux sociaux et est associée à la fête donnée par Nicolas Sarkozy au Fouquet pour célébrer son élection. La soirée d’Emmanuel Macron symbolise désormais l’injustice de l’ordre social qui « permet aux puissants de bâfrer alors que le peuple se sert la ceinture ! ».
Francine dit que Simone de Beauvoir est née juste au-dessus de la Rotonde et je découvre ainsi qu’elle a passé presque toute sa vie dans ce quartier.
La Rotonde
La Rotonde, La Coupole, Le Dôme, la Closerie des Lilas… leurs noms dansaient dans la tête des provinciaux des années soixante quand ils arrivaient à Paris. C’est à la Coupole que j’ai goûté pour la première fois des huitres au champagne (à titre d’invitée car je n’aurais pas pu payer). On murmurait que Sartre avait son rond de serviette à la table numéro 149 et on pouvait voir de loin des membres du gouvernement de la République espagnole en exil (Gobierno de la República Española en el exilio). Ces vieux militants ne sont rentrés en Espagne qu’en 1977.
Ce 18 janvier, la brasserie a été endommagée à la suite d’un incendie volontaire : les vitres ont été brisées et des matériaux incendiaires lancés à l’intérieur. L’enthousiasme que les incendiaires ont dû ressentir se reflète dans certains commentaires sur les réseaux sociaux, qui justifient la violence de rue comme réponse aux politiques néolibérales ou clament leur détestation de lieux qui ne bénéficient qu’aux riches. Cette violence émeutière porte sur une brasserie qui n’incarnait pas spécialement le luxe (à la différence du Fouquet) avant qu’Emmanuel Macron n’y invite son équipe de campagne. Le président Hollande y avait d’ailleurs fêté le 16 octobre 2011, sa victoire au soir d’une primaire socialiste. L’incendie montre surtout l’intensité de la détestation dont l’actuel président peut être l’objet, puisqu’un endroit qui lui est associé devient un objectif à détruire. Ce simulacre de justice sociale reste limité, et, faute de changer l’ordre du monde, les révoltés se satisfont du spectacle d’un café en feu. Le vieux Monde ne brûlera pas.
De l’autre côté du boulevard Raspail, un restaurant de poisson est installé à la place du bal de la Grande Chaumière où les étudiants du quartier latin venaient danser le quadrille dans le premier 19e siècle, avant qu’on ne renomme la salle Le bal Bullier… Aujourd’hui ne viennent que les touristes qui se souviennent du Montparnasse des romans, disparu à son tour dans les années 50.
Quelques statues
Une fois dépassée la frontière du boulevard Montparnasse, au milieu du terre-plein, voici le bronze puissant du Balzac de Rodin.
Le Balzac de Rodin
Plus bas, dans un square tout près de la prison du Cherche Midi, à présent remplacée par la Maison des Sciences de l’Homme, où fut détenu le capitaine Dreyfus, sa statue. Elle fut commandée par Jacques Lang à l’artiste Tim qui a su trouver un symbole frappant. Le capitaine a ramassé son sabre brisé lors de la cérémonie de dégradation pour cause d’espionnage et le tient devant son visage, le présentant ainsi fièrement à la foule. Ce retournement du stigmate, bien théorisé par le sociologue E. Goffman, consiste à arborer l’objet de son humiliation publique et à se l’approprier comme un symbole identitaire de résistance.
Immeubles art nouveau
C’est le charme des promenades de faire voisiner la grande histoire et la petite ; les sculptures de premier plan d’un Rodin ou d’un Dreyfus et celle des immeubles bourgeois du quartier.
Mascaron (croisement Raspail Montparnasse)
D’innombrables façades offrent au passant les décors charmants de l’art nouveau. Au n°276, un immeuble de Théodore Bigot, avec des bas-reliefs de Derré qui évoquent les trois âges du couple et le rôle dévolu à la femme après son mariage. Dans l’imaginaire bourgeois, la saison de l’amour dure bien peu et laisse toute la place à la mère et à l’infirmière.
276 boulevard Raspail. L’amour.. Bas Relief de Théodore DerréLa Maternité; bas-relief de Théodore Derré au 276 boulevard Raspail.Derniers instants. Bas-relief de Théodore Derré
Le célèbre immeuble du 31 rue Campagne Première (dont le nom rappelle le passé rural) a été construit en 1911 en béton armé par l’architecte André Arfvidson (1870- 1935) et a été primé au concours des façades de la Ville de Paris en 1911. La façade est revêtue d’un carrelage en grès flammé réalisé par le céramiste Alexandre Bigot.
31 rue Campagne Première.
Au numéro 247 du boulevard Raspail, se trouve le passage d’Enfer, aujourd’hui fermé par des grilles, qui débouche rue Campagne Première. La Cité d’Enfer a été construite sous le second Empire en application du décret de 1852 relatif à l’amélioration des habitations ouvrières. Le propriétaire s’engageait à utiliser des matériaux de bonne qualité et des services communs étaient installés (lavoir, chauffoir, bain, garderie d’enfants). L’architecte Félix Pigeory (1806-1873), inspecteur des travaux de la Ville de Paris, et qui s’intéressait aux lotissements ouvriers de Paris, a supervisé les premières réalisations.
Passage d’Enfer. Arrière du 31 rue Campagne Première (notez le garde-manger sous la fenêtre)
Les carreaux blancs, ocre et bruns de Bigot correspondent à l’arrière du 31 et 31 bis de la rue Campagne première. Le reste du passage d’Enfer est constitué de modestes habitations de plâtre, mais les lieux plongés dans le silence n’ont plus rien de prolétarien ; aucun enfant n’y joue. Les habitants des beaux quartiers ne font plus d’enfants.
Au 26 de la rue Vavin, nous admirons, l’immeuble en gradins carrelé de blanc et de bleu, conçu par Henri Sauvage et Charles Sarrazin pour faire entrer l’air et la lumière dans des appartements destinés aux ouvriers. (Au 13 rue des Amiraux dans le 18e arrondissement, à la fin des années 20, les architectes ont suivi le même modèle et ils ont réussi à installer une piscine, la célèbre piscine des Amiraux). Un matériau résistant, d’entretien facile (la pluie le lave !), aurait dû faire le succès de la formule. Seulement, plus les étages montaient, moins le nombre de mètres carrés disponibles était important. Les actionnaires ont réalisé que leur profit ne serait pas important. Ils ont enterré le projet de Sauvage et ce sont les bourgeois qui achetèrent des appartements où il était possible d’installer des jardins suspendus. Ce 17 janvier, Roger nous signale qu’un appartement du premier étage vient d’être mis en vente, au prix de 2 850 000 euros (Agence Vaneau Luxembourg).
Immeuble Sauvage. Rue Vavin.
Le thermomètre avait beau indiquer 10 degrés, des rafales de vent nous ont glacés pendant qu’on essayait d’avaler un déjeuner rapide sur les bancs du square Yves Klein. A la fin du repas, nous claquions des dents. Nous nous sommes réfugiés au Typographe. Le garçon s’est penché compatissant pour prendre nos commandes de vin chaud.
De retour sur le boulevard Raspail, nous croisons la rue Huysmans. Au numéro 1, les belles courbes ornées de vignes d’un immeuble.
Rue Huysmans. Brandon et Sartorio architecte et sculpteur
La couleur est la grande absente des rues du Paris bourgeois, mais comme un homme qui ornerait son costume sombre d’une discrète pochette de couleur, l’architecte Wallon a rompu la sobriété de l’immeuble du numéro 71, en s’octroyant la liberté d’un décor de céramique vert et de courbes provocantes en forme de coquille au dernier étage. Cette fantaisie reste invisible sauf pour le passant qui marche le nez en l’air.
71 boulevard Raspail
Presqu’en face du Lutetia le central téléphonique de Jules Godefroy et sa devise latine Vox clamans per orbem (une voix qui retentit à travers le monde, variation sur la formule de Jean-Baptiste « La Voix qui retentit dans le monde »). Plus trivialement, le bâtiment rappelle le temps où pour mémoriser les numéros nous disions Babylone 23-18, Littré 23 18 (le préfixe à composer ne retenait que la première syllabe : BAB, LIT). Quand avais-je l’âge de ces indicatifs téléphoniques, évocateurs des quartiers de Paris ? C’était il y a très longtemps ! Les derniers flottent encore dans ma mémoire, mais ils sont de plus en plus lointains.
Au numéro 45, à l’angle de la rue de Sèvres, l’hôtel Lutetia a rouvert. C’est un hôtel Art nouveau, construit en 1910 à l’initiative de Madame Boucicaut, (apprentie blanchisseuse à 13 ans qui crée avec son mari le premier des grands magasins, le Bon Marché, dont elle devient propriétaire à la mort de ce dernier. Elle lègue toute sa fortune à des œuvres sociales et à ses employés. Emile Zola a décrit l’épopée du Bon Marché dans Au Bonheur des Dames). Femme d’affaire avisée, elle a conçu le Lutetia « afin que ses importants clients de province fussent logés dans un établissement tout proche et correspondant à leur train de vie, quand ils venaient faire leurs courses à Paris ». Le bâtiment est trop majestueux pour être sublime, mais suffisamment fastueux pour correspondre aux rêves de riches touristes allemands, japonais ou américains…
Hôtel Lutetia
Les visiteurs d’aujourd’hui savent-ils qu’ils fréquentent un lieu où Gide a vécu, à l’année, où Consuelo et Antoine de Saint Exupéry se sont aimés en 1936, où Albert Cohen a dicté Belle du Seigneur en 1937, où Charles de Gaulle se rendait lorsqu’il passait à Paris… Connaissent-ils son passé noir pendant l’occupation allemande ?. Le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand et la police secrète militaire y avaient installé leur quartier général. Combien de ces riches visiteurs savent qu’à la Libération, le propriétaire de l’hôtel a dû mettre à disposition le Lutetia pour accueillir les déportés à leur retour des camps de concentration ? Du moins, une plaque posée à l’extérieur de l’hôtel rappelle cet épisode. En revanche, les actuels propriétaires, se refusent à honorer les résistants allemands qui se réunissaient en 1935 autour d’Heinrich Mann essayant de monter un mouvement de résistance contre les nazis. Il ne faut sans doute pas chercher d’intentions politiques précises derrière ce refus. Plutôt le refus des sujets tragiques… Paris est une fête n’est-ce pas ?
Au n°54 à l’angle avec la rue du Cherche-Midi, la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) a aussi réemménagé après des années de désamiantage. Construite à l’emplacement de l’ancienne prison du Cherche-Midi, elle avait été installée au début des années 1960 sous l’égide de l’historien Fernand Braudel afin de rassembler des chercheurs en sciences humaines. Les architectes M. Lods, H. Beauclair, P. Depondt, et A. Malizard arch.(1968-1970) avaient conçu un bâtiment aux façades de verre et de métal, ce qui obligeait à employer une climatisation bien malcommode…Mais qu’importe, les inconvénients de la climatisation. Des chercheurs du monde entier débarquaient à la MSH autant pour l’intérêt de ses programmes de recherche internationaux que pour la cafeteria accueillante où on était sûr de trouver toujours quelqu’un pour discuter et pour sa magnifique bibliothèque bien pourvue de revues en langues étrangères.
Un petit tour dans la rue de Sèvres jusqu’à l’ancienne station électrique destinée à répartir l’énergie nécessaire au métro (P.Friesé Arch.1910) transformée en espace d’expositions de la Fondation EDF. En janvier, on découvre dans l’obscurité une couvée de 7 œufs géants de marbre noir protégée par un nid de bambous géants. Une œuvre tout simple de Nils Udo. simple et très efficace.
Le Nid de Nils Udo. Fondation EDF
Au 29 rue de Babylone, nous rendons visite au jardin de Catherine Labouré (du nom d’une religieuse qui vivait au 19ème siècle et que l’église a béatifié pour sa vie exemplaire chez les Lazaristes et pour ses visions de la Vierge révélés à son confesseur. Catherine Labouré avait obtenu que soit frappée une médaille miraculeuse, encore populaire aujourd’hui. D’origine paysanne, dure à la tâche, elle correspond comme Bernadette Soubirous à l’exaltation des vertus d’obéissance et d’humilité et à la dévotion mariale que soutiennent encore certains catholiques. La femme soumise et souriante. La femme idéale ! Le square actuel est l’ancien potager de l’hospice des Incurables construit au 18e siècle, devenu hôpital Laennec, avant d’être fermé et vendu à des assurances. Malgré le froid, des enfants couraient sur les pelouses. Le ciel était encore clair, mais bientôt la nuit commencerait à tomber. Une branche d’arbuste en fleurs dans le passage qui nous ramène vers la rue Vanneau comme une promesse de printemps japonais à moins que ce ne soit une dernière trace de l’automne.
Dernière image sur un mur de l’ancien hôpital des Enfants malades, un portrait de fillette réalisé par le Portugais Alexandre Farto (il signe VHILS) dont l’art est une sorte de quintessence de l’art de rue, car il sculpte littéralement de vieux murs. Il les défonce à coups de marteau piqueur, grave les détails au burin… faisant peu à peu apparaître les visages enfermés dans la pierre. L’enfant émerge à peine de l’intérieur du mur ; les lignes de son visage se confondent encore avec les craquelures du béton, mais elle est délivrée, ramenée à la surface.
Il fait un vilain petit vent de novembre. Mais nous n’avons pas peur du vent. Et comme au Nord-Est, des monuments prévus par Nicolas Ledoux, il ne reste que la Rotonde de la Villette, anciennement Barrière de Saint-Martin, nous prenons tranquillement la ligne 2 jusqu’à Jaurès.
Rotonde de la Villette
Devant la rotonde, c’est à Piero della Francesca que l’on pense d’abord, à sa cité idéale qui comporte un bâtiment cylindrique à étages de colonnes.
Cité idéale. Tableau attribué à Piero della Francesca
Ceci dit, dans son traité, Ledoux fait référence à Palladio et à ses continuateurs anglais. Le bâtiment, qu’on appelait alors la Barrière Saint-Martin, est composé de l’imbrication de deux formes une assise rectangulaire, surmonté d’une rotonde de sorte que, non, ce n’est pas la même architecture, ni sans doute la même destination. Comment parler de cité idéale pour ce que Louis-Sébastien Mercier appelait les « antres du fisc » dans son Tableau de Paris:
« Ce qui est révoltant pour tous les regards, c’est de voir les antres du fisc métamorphosés en palais à colonnes, qui sont de véritables forteresses. Des figures colossales accompagnent ces monuments. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes, qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! Monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte ! »
Ce qui est sûr, c’est qu’on retrouve à La Rotonde la grammaire classique de l’architecture, la symétrie des quatre péristyles en saillie ornés de huit piliers doriques surmontés d’un fronton triangulaire qui crée une impression monumentale, la galerie circulaire du dessus avec ses colonnes accouplées plus légères…
La Rotonde a abrité une caserne pour la garde municipale en 1830, puis un grenier à sel jusqu’en 1921, puis l’entrepôt des douanes du canal Saint-Martin en 1860, ce qui l’a sauvée de la démolition. Restaurée après l’incendie des docks de La Villette par les Communards, en 1871, elle est ensuite abandonnée. De 1960 à 2004, elle a abrité les bureaux du Vieux Paris. Aujourd’hui, la Rotonde n’a plus rien de délabré ; on voit ses formes nobles et elle a trouvé une utilité sociale qui correspond au nouveau Paris puisque l’espace modulaire accueille des expositions, des activités diverses qui vont du cours de yoga à « l’évènement » de mode, et un restaurant qui doit être bien agréable l’été sur la terrasse.
Quand on tourne le dos au bâtiment, on voit le grand bassin de la Villette où la maire autorise la baignade (en fait, seules deux piscines sont autorisées, mais c’est une piscine de plein air au milieu de l’eau, bien plus plaisante que les piscines couvertes).
Bassin de la Villette
Et sur le côté, l’écluse de la Villette, bordée d’un chemin, ombreux à cet endroit.
Ecluse de la Villette
Puis, l’avenue bien luisante encore de la dernière averse :
Quai de la Loire
Aujourd’hui, c’est novembre ; le soleil est en train de disparaître et nous nous réfugions dans le café de la Rotonde. Nous sommes protégés de ce perfide vent de novembre et nous avons droit au dernier reste de lumière grâce au puits zénithal.
Café de la Rotonde
A cinq heures, c’est un petit bar tranquille où le café coûte 2 euros et où on se parle à voix basse. Le 11 novembre est sans doute pour quelque chose dans cette tranquillité, mais nous ne verrons ni le restaurant, ni la galerie car tout est fermé.
On se parle à voix basse du génie de l’architecte qui avec des colonnes, des frontons de petits temples grecs, des puits de lumière et des soubassements assemble des formes avec une liberté qui fait tout voir autrement.
L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804)
Puisque c’est novembre et qu’il fait frais, je suis allée lire le traité d’architecture de Claude-Nicolas Ledoux en bibliothèque. On le retrouve de l’autre côté de sa jeunesse. Son échec du mur des Fermiers Généraux et le refus de son projet de Palais de Justice pour Aix-en-Provence, ont été suivis par la chute de l’Ancien régime. Sa clientèle a fui. Il est bientôt arrêté et conduit à la prison de La Force. Dans l’enclos de la prison, où il restera de novembre 1793 à janvier 1795, le pauvre Ledoux travaille à l’esquisse d’un traité d’architecture. De cette expérience cruelle il reste un paragraphe allusif sur le moment où il s’est cru perdu :
Je suis interrompu… La hache nationale étoit levée, on appelle Ledoux, ce n’est pas moi ; ma conscience, mon heureuse étoile me le dictoient : c’étoit un docteur de Sorbonne du même nom. Malheureuse victime !… Je continue »
Après la Révolution, il ne retrouvera plus de commande importante. Sa femme et sa fille préférée sont mortes. Il est en procès avec sa seconde fille. Il écrit dans l’espoir de retrouver la faveur du public en défendant son art et son œuvre. L’architecture est pour lui un art synthétique qui égale l’homme au grand architecte de l’univers, inséparable du monde utopique dont il rêve en bon fils des Lumières.
Voici par exemple ce dessin de l’intérieur du théâtre de Besançon qui se reflète dans l’œil du spectateur, rappelant ainsi l’importance qu’il donne à la vue et l’utopie égalitaire qui supprime les places où l’on est debout et d’où on ne voit rien et organise la salle comme un amphithéâtre :
Ledoux_Claude_bpt6k1047050b (1).JPEG
« Voyez l’agitation et le mouvement convulsif qui règnent dans toutes les places. Une partie des spectateurs s’élance sur la pointe du pied pour subvenir à l’insuffisance de sa taille ; une autre partie, ayant une mi-tête de plus que celle-ci, lui cache la scène toute entière. [..]
Quoi des loges amphithéâtres, connues en 1776, des cercles progressifs que nous applaudissons chez les anciens ; cette égalité qui confond les rangs, [..] » (1804 [1997] p. 384)
Cet œil du spectateur, satisfait de bien voir, a fasciné les surréalistes et Magritte l’a copié dans son Faux Miroir qui présente au spectateur un œil, instrument indispensable de son rapport à l’art, qui n’est qu’un trompe l’œil…puisqu’il montre ce qui est à la source du tableau (un ciel contemplé auparavant, ou qui correspond à une vision intérieure) et non le spectateur qui le regarde et devrait donc s’y refléter.
Le Faux Miroir (René Magritte)
A côté de l’œuvre réalisée, voici l’œuvre inventée désormais en toute liberté, la ville idéale de Chaux que Ledoux n’a pas réussi à faire construire dans la forêt de Chaux à côté d’Arc-et-Sénans, et qu’il peut donc composer à sa volonté. Il montre des monuments à la gaîté, un tribunal (ou Pacifère, car le monde de l’Utopie est aussi un monde de la néologie) …
Le tribunal ou Pacifère (voir la photographie de la maquette dans le post intitulé « Le Rêve de Pierre de Ledoux. La Saline Royale d’Arc-et-Senans)
… un cimetière qui s’organise autour de la forme simple d’une immense sphère, symbole d’éternité et de perfection.
Cimetière de la ville imaginaire de Chaux La montée au ciel des morts (cimetière de la ville de Chaux)
… des bains publics, des maisons entourées de champs et de bois, les maisons luxueuses des gardes et des commis, des villas qui ressemblent à de petits temples à l’orée de bois, ou ce monument que Ledoux aurait voulu édifier un temple de mémoire en l’honneur des femmes (car alors que les guerriers détruisent la civilisation, les femmes la protègent) :
« On élève des temples à la sagesse, aux vertus publiques ; ne dérivent-elles pas des vertus particulières ? Si la justice n’admet qu’une balance, doit-elle avoir deux mesures ? Eh ! pourquoi n’associeroit-on pas les femmes au culte que l’on rend aux demi-dieux, quand l’histoire nous sollicite à les mettre au niveau de l’homme ; n’est-ce pas consacrer une ame pour servir deux corps ? Pourquoi n’éleveroit-on pas des colonnes triomphales pour retracer les traits principaux qui les distinguent ? »
Ledoux bouscule nos catégories. Avec ses octrois, ou avec Arc-et-Sénans, il participe de l’invention d’une police de l’espace qui renforce le contrôle des pouvoirs sur la production et la circulation des marchandises et on peut voir en lui un des inventeurs de la société de surveillance où chacun est sous le regard de gardes et de surveillants. Pourtant, c’est aussi Ledoux qui dessine le rêve d’une société plus égalitaire et plus civilisée, où tous, sans distinction, ont droit à la beauté. Mais est-ce tellement contradictoire ?
Foucault, Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, NRF.
Ledoux, Claude-Nicolas, (1736-1806), L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman. (et sur Gallica, en accès libre l’édition originale, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857284.image
Ozouf, Mona, 1966, « Architecture et urbanisme : l’image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux » Annales, n° 6.
Je me demandais de temps en temps pourquoi la ligne 2 et la
ligne 6 du métro avaient des parties aériennes et pourquoi, elles comportaient
des courbes impressionnantes alors que les autres lignes filaient droit sous la
terre. C’est par hasard que j’ai lu qu’elles suivaient le tracé du mur des
Fermiers généraux.
Claude-Nicolas Ledoux et les Fermiers généraux
Il y a eu 7 enceintes successives autour de Paris. Les plus connues sont le rempart du 4e siècle qui protégeait l’île de la Cité, celle de Philippe Auguste dont on trouve encore beaucoup de traces, celle de Charles V… et l’enceinte des Fermiers généraux (une compagnie de financiers, la « Ferme générale » qui, sous l’Ancien Régime, prenaient à ferme le recouvrement des impôts). En 1784, le chimiste et Fermier général Lavoisier, voulant faire payer des droits d’entrée sur les marchandises à un maximum de Parisiens, obtient de Calonne, contrôleur général des finances, d’ériger un mur continu, doublé d’une voie de circulation externe et d’un chemin de ronde interne. Le tracé fut arrêté début 1785 et la construction des pavillons qui devaient abriter les bureaux et les logements du personnel confiée à l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) qui dessina 55 pavillons chacun de structure unique. Calonne et Ledoux voulurent profiter de l’occasion pour donner un caractère monumental aux portes de la capitale, d’où leur nom de Propylées qui devait rappeler les entrées de l’Acropole d’Athènes.
Il faudrait raconter toute l’histoire de cet architecte d’extraction modeste, comblé d’amour et de succès sous l’Ancien Régime, construisant des palais pour l’aristocratie et des cités-usines pour l’appareil d’Etat à Arc et Sénan.
Claude-Nicolas Ledoux et sa fille Adelaïde
Il faudrait aussi parler de son projet utopique de ville, anticipation rêveuse des cités fourriéristes du 19e siècle. J’aimerais rester davantage en sa compagnie, mais ma promenade parisienne attend. Je reste à Paris, quitte à organiser rapidement une expédition aux salines d’Arc et Sénan.
La bonne étoile de Ledoux semble le quitter en 1787. Le mur est évidemment très impopulaire. Beaumarchais qui cite ou qui invente cet alexandrin résume : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant. » L’architecte est accusé de bâtir des bâtiments à colonnades ruineux pour mieux écraser d’impôts les Parisiens. Le successeur de Calonne suspend les travaux et Ledoux est définitivement remplacé en 1789.. .
Le mur enserrant Paris dans un anneau de 23 km est tout de même achevé. Haut de 3m 30, il est percé d’une soixantaine de portes. Même si le projet a été revu à la baisse, la plupart des Propylées ont été sauvées. Mais la Révolution éclate. Avant même la Prise de la Bastille, du 10 au 14 juillet, le peuple essaie d’incendier le mur. Ce dernier est rebâti rapidement, on y installe les commis de l’octroi en juin 1790.
Mur des Fermiers généraux (source BNF. Gallica)
Devant les protestations, l’Assemblée législative vote en mars 1791 la suppression des droits d’entrée aux barrières de Paris. Ils sont rétablis en 1798 par le Directoire, sous le vocable « d’octroi municipal de bienfaisance », au seul bénéfice de la ville de Paris avant de disparaître en 1860 quand Haussmann fait démolir le mur pour annexer les villages qui entouraient Paris (Mais les régimes s’écroulent et les impôts demeurent, quitte à changer de nom et je ne sais pas si la TVA est moins lourde que l’octroi de la ferme générale).
Lavoisier que nous admirons comme le « père de la chimie moderne » (il a énoncé la première version de la loi de conservation de la matière, identifié et baptisé l’oxygène, réformé la nomenclature chimique sur une base rationnelle….) était surtout connu de son temps comme « fermier général » et inventeur de l’assignat, ce qui lui vaudra d’être arrêté et guillotiné. On prête au vice-président du tribunal, un certain Coffinhal, la formule sans doute apocryphe : «La République n’a pas besoin de savants !»… A nouveau, j’aurais bien voulu m’attarder sur sa vie, mais enfin ce billet serait beaucoup trop long !
Quant à Ledoux, il est lui aussi arrêté en 1793, le 29 Novembre, par le comité révolutionnaire du faubourg du Nord qui lui reproche de ne pas avoir assez changé d’attitude après 1789. Il sera libéré le 13 Janvier 1795 après avoir échappé de peu à la guiIIotine. Réhabilité, il prend place dans les assemblées académiques. Cependant il ne construira plus. En 1804 il publie, à son compte, son livre L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, ouvrage à la rédaction duquel il a consacré ses dernières années. Il meurt à Paris le 18 Novembre 1806 à l’âge de soixante-dix huit ans.
Ledoux n’a pas de chance. Presque toutes ses portes ont été détruites au 19e siècle. De plus, très peu ont été gravées pour son ouvrage L’Architecture. Les 273 dessins expédiés à Saint-Pétersbourg en 1789 ont sans doute disparu dans l’incendie de la bibliothèque impériale. Des dessins ont été égarés au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. Il faut se contenter de représentations un peu plus tardives comme celles de Palaiseau :
Aujourd’hui, rien ne signale l’enceinte. Ce sont les mêmes
successions d’immeubles, de chapelles, de commerces, épiceries, bars tabac,
restaurants, ateliers de dépannage, de part et d’autre du tracé, qui montrent
que, comme chaque fois, la ville a tranquillement continué à grandir. Rien,
sauf les lignes de métro 6 et 2 qui, à peu de choses près, suivent le tracé du
mur des Fermiers généraux, partant de la place de la Nation, pour arriver à la
place de l’Etoile.
Le mur de Nation à Denfert
A l’arrêt de métro Nation, place de l’Ile de la Réunion, a subsisté le pavillon Philippe-Auguste en belles pierres de taille et sa colonne (surmontée d’un Philippe Auguste plus tardif). En face, de l’autre côté de l’avenue du Trône, sur la place des Antilles, on trouve un ensemble jumeau avec pavillon Saint-Louis et sa colonne.
Palaiseau. Barrière du Trône (aujourd’hui de Vincennes)
Malgré leur fronton de petit temple, leur forme trapue qui s’inscrit dans un cube vise surtout à donner une impression de force. C’est un symbole de pouvoir, fait pour durer.
Pavillon Philippe Auguste
Deux plaques signalent l’une que la guillotine a été installée là du 13 juin au 8 juillet 1794 ; l’autre qu’il y a eu 6 militants indépendantistes algériens et un syndicaliste français tués ainsi que de nombreux blessés lors de la répression d’une manifestation le 14 juillet 1953.
En s’engageant dans le boulevard de Picpus tout proche, on remonte jusqu’à la place Daumesnil, aménagée à l’emplacement de la barrière de Reuilly. Là, aucune trace des vestiges du mur. J’en profite pour faire un petit détour par la rue de Charenton. Dans cette longue rue si disparate, on trouve au numéro 199 quatre atlantes du sculpteur Pierre-Alexandre Morlon (1878-1951) : un forgeron à tablier qui vient de réaliser une clé, et un marin en ciré :
un mineur à casque et lanterne, un paysan à serpette,
Ces Atlantes ne montrent pas leurs muscles. Ils ont l’air surtout bien las de porter ces lourds balcons et on peut penser qu’ils aspirent à la liberté. Les derniers étages sont décorés par des torsades de feuilles de vigne et de grappes de raisin.
A Paris, un peu partout, on rencontre dans des rues modestes comme il y en a partout ces immeubles (celui-ci a été primé en 1911) dont on voudrait connaître le commanditaire pour mieux comprendre ses motivations.
Voici la descente vers Bercy où, le Ministère des Finances a avalé deux pavillons. Je ncvrois qu’ils ont été conçu par le successeur de Ledoux et leur style est moins inspiré.
Ministère des Finances. Depuis le boulevard de Bercy
On voit d’abord seulement l’immense bâtiment blanc et noir puis on arrive rue de Bercy :
Pavillon de Bercy
Après une petite pause pour admirer un cycliste acrobate, il faut longer le bâtiment pour voir le second pavillon, quai de Bercy. En contrebas, dans des sortes de douves (destinées à protéger les inspecteurs des finances ?), il y a des statues que personne ne regarde, Pourtant la Pénélope de Bourdelle a beaucoup de charme.
Ministère des finances. Pénélope de BourdellePavillon de la Rapée. Ministère des FinancesRive gauche depuis Bercy
L’art mural sur le boulevard Vincent
Auriol à l’automne 2019 : tout est en mouvement
Il faut une constance que je n’ai pas pour ne pister que Ledoux quand on se promène à Paris car pour monter jusqu’aux barrières de d’Enfer, il faut prendre le boulevard Vincent Auriol et le mur, qui avait été déplacé afin de permettre de rattacher à Paris le village d’Austerlitz, a été entièrement détruit.
Une fois de plus, je parcours ce boulevard métamorphosé par le street art en guettant les nouveaux murs décorés. Six mois après notre dernière balade, de nouveaux collages ont fait leur apparition. Je n’aimais guère l’art de D FAce. Quelqu’un a peint des virgules noires et roses de l’autre côté de l’immeuble de la place Pinel. Peu importe que je n’apprécie pas davantage, je dois bien reconnaître que ça existe, que ça attire l’œil et que l’ensemble met de la couleur jusque dans le ciel gris du mois de novembre.
place Pinel. Baiser de D Face et imeuble à virgules
Là où les flâneurs ne regardent que Turncoat, l’autre grande fresque de D.Face, deux femmes qui lui tournent le dos ne voient que le jardinet où jouent leurs petits-enfants. Elles vivent dans un autre monde, sans se soucier des couleurs tonitruantes et de la romance pop qui se raconte dans leur dos. Elles n’ont aucun effort à faire pour faire partie de l’histoire du quartier. Elles sont de là, tout simplement. J’aimerais m’arrêter davantage m’asseoir sur le banc, entamer la conversation et écouter leur histoire.
Sous le fresque de D. Face
Ce collage des deux mondes est à l’image de Paris, où nous
sommes (presque) tous des étrangers, des passants.
Un peu plus haut le grand panneau décoratif d’Add Fuel, Azulejos, que j’avais vu en cours a un vis-à-vis de l’autre côté du boulevard :
Add Fuel. Azulejos
La fresque des jumeaux qui signent Hownosm, Sun Daze est achevée au 167.
HowSnosm. Sun Daze
La très belle peinture bondissante du Chinois
DALeast au 154 qu’il décrit ainsi sur le
site de la Galerie Itinérance :
Mon dernier mur représente deux léopards qui sont en fait une créature unifiée, dont les actions semblent causer sa brisure en deux. Ils sont connectés quels que que soient leurs actions, qu’il s’agisse de jouer, de se battre ou d’aimer, le résultat affectera directement cette créature. C’est le reflet de beaucoup de situations dans la vie.
DaLeast. Deux léopards
Il faudrait ajouter tous les petits artistes qui se sentent poussés par les grands fresquistes, moins disciplinés, plus chiens fous, accrochant l’un d’étranges reliques aux murs :
Installant pour l’autre ses portraits criards sous les arcades du métro.
Jeunes pousses. Arcades du métro National
Trois mondes s’ignorent le long du boulevard Vincent Auriol : celui
du flâneur qui cherche les traces d’un 18e siècle décidément
effacé ; celui du touriste qui traverse le quartier en jouissant du spectacle
de la ville moderne ; celui des petites vieilles installées sur le banc de
leurs habitudes qui tournent le dos à la terrible femme de l’affiche avec son
rouge à lèvres tonitruant et se racontent la vie de là-bas (mais sans doute
leur là-bas est-il un ici définitif)