Les Caryatides de Guyancourt (1992)

GPS et banlieue

Ça va bien jusqu’à la sortie de Paris, mais une fois en banlieue, il y a des routes partout. La voix  artificielle articule nettement. « Après 800 mètres, tenez la gauche » et pour être sûr que le conducteur ait bien compris, le programmateur lui fait répéter « Tenez la gauche ». La séquence suivante arrive très vite : « Au rond-point, tournez à gauche, 4ème sortie ». Las, nous avons sans doute confondu une sortie et un chemin privé. L’écran s’interrompt et ce qui apparaît, c’est « Reprogrammation ».

Quand j’avais une carte sous les yeux, j’avais une idée approximative de l’ensemble du chemin à parcourir. Aujourd’hui, je suis les instructions de la voix en  regardant la petite fenêtre de l’écran qui indique une ou deux rues d’avance. « Virage à gauche imminent ». que faire ? Il n’y a pas de possibilité de tourner à cet endroit. Ah ! oui, c’est vrai, en langue GPS « imminent » ne veut pas dire « immédiatement ». Entretemps cependant, il aurait fallu tourner. Au lieu de quoi, le GPS reprogramme l’itinéraire et nous amène à l’entrée d’un tunnel autoroutier à deux branches. Faut-il prendre à droite ou à gauche ? Le GPS réfléchit, semble-t-il. En tout cas, il prend son temps, et la copine à l’arrière est terrifiée de nous voir immobilisés à l’entrée d’une autoroute. Nous nous décidons pour la branche de droite, nous acquittons un droit de passage et nous partons pour dix kilomètres sous terre. Sortie vers Versailles, loin de Guyancourt.

Le GPS toujours aussi calme ordonne : « Tenez la gauche. Tenez la gauche, puis à la fin de la route, tournez à gauche ». Une fois de plus, nous n’avons pas su choisir entre bretelles, échangeurs, voie rapide et autres rocades. Nous voici dans la forêt de Fausses Reposes, route de l’Impératrice. De l’autre côté du bois, c’est déjà Marnes-la-Coquette et le pavillon qu’occupait Johny Halliday dont on voit la grille où les admirateurs accrochent régulièrement des bouquets. « Faites demi-tour dès que possible », répète la voix du GPS qui nous ramène en sens inverse sur la route de l’Impératrice. « Virage à droite imminent. A la fin de la route tournez à droite, puis à la fin de la route tournez à droite ». Et nous revoici dans le tunnel en sens inverse jusqu’à notre point de départ du côté de Saint-Cloud. (Cette fois, le droit de passage est de 8 euros, mais Guyancourt est toujours à 25 kilomètres. « Au rond-point, tournez à gauche 4ème sortie »),

 Je vais racheter une carte. Je ne sais pas parler le GPS.

Manuel Nuñez Yanowsky : les Caryatides de Guyancourt

Enfin nous arrivons dans la ville nouvelle de Guyancourt au croisement des rues Andrea Palladio et Franck Lloyd Wright pour voir les immeubles postmodernes de l’architecte Manuel Nuñez Yanowsky. Nous aimons beaucoup le contraste des lignes droites de l’immeuble avec la jolie torsion des Vénus de Milo (dupliquées comme étaient dupliqués les esclaves du commissariat Daumesnil). C’est à nouveau la rencontre d’une image icônique de l’art ancien et du béton façon Bofills.

Guyancourt 6 Aphrodytes

Guyancourt Vénus

« Oui bien sûr, dit la dame. Au moins, c’est une architecture qu’on ne voit pas partout, même si tout le monde n’apprécie pas. »

– Et vous ?

– Je vous ai dit, j’apprécie de vivre dans une ville qui n’est ni banale, ni trop urbaine. En été, c’est très agréable. En hiver, ça ne suffit pas, quand même. On manque de transport et il n’y a rien à faire le soir pour les jeunes.

Alors… une architecture pour photographes amateurs ? Le contraste du béton et des réminiscences de l’art classique.

Guyancourt. Les Caryatides

Cependant, les immeubles de Yanowsky ne sont pas tout à fait aussi raides qu’ont pu l’être les realisations des architectes des années cinquante, car l’architecte a un peu joué, ajoutant un puit de lumière et quelques décors sur les murs.

Guyancourt 19

Puits de lumière. Photo Martine Halimi

Puits de lumière. Photo Martine Halimi

La référence à l’art est, elle aussi, joueuse. Yanowsky nous montre des Vénus qui font semblant de porter le socle de l’immeuble sur leur épaule mutilée et certaines sont enceintes de foetus bizarres.

Guyancourt. Les Caryatides. Détail d'une tête foetus

Guyancourt 10

Et puis l’immeuble est à taille humaine. Il n’engendre pas le sentiment de vide que l’on ressentait devant  l’immensité des espaces de Noisy-le Grand

La dame nous a dit d’aller voir entre les deux immeubles jumeaux de Yanowsky, un jardin réalisé par un paysagiste et un sculpteur grec. Juste le temps de marquer une petite halte devant les Gogottes du sculpteur Philolaos.

Guyancourt Gogottes3

Il faudra revenir sinon nous serons en retard pour le déjeuner chez les amis qui nous attendent.

Atlantes de Daumesnil, Camemberts de Noisy-le-Grand, déesses de Bussy-Saint-Georges : l’architecture monumentale de Manuel Nuñez Yanowsky

Les esclaves mourants du commissariat Daumesnil

Je repensais au commissariat Châlon, situé au croisement de la rue de Rambouillet et de l’avenue Daumesnil, avec sa vague silhouette de paquebot et son incroyable étage de couronnement où s’alignent des Atlantes qui copient l’Esclave mourant de Michel Ange. Ce ne sont pas vraiment des Atlantes puisqu’ils se bornent à séparer les balcons des appartements. Ce ne sont pas non plus des copies à l’identique car le corps nu est asexué, le torse est percé, et les clones de béton ne rendent absolument pas le contraste entre le marbre poli pour représenter le corps et la masse rugueuse du socle (ce que les historiens d’art appellent le « non finito ») où l’on peut voir soit une trace du combat de l’art et de la matière, soit le rôle de la sculpture qui libère le rêve de l’artiste de sa prison matérielle …(La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre)

Commissariat au croisement Rambouillet-Daumesnil

Les répliques en béton de Manuel Nuñez Yanowsky ont cependant conservé la posture, le bras levé et plié, la tête abandonnée, si reconnaissables… et tout leur pouvoir de suggestion. L’énigme des statues arrête tous les promeneurs : font-elles seulement référence à la présence de l’art dans nos sociétés ? Interrogent-elles le sens de la tradition ?  Les esclaves sont-ils des jeunes gens passés à tabac dans le commissariat ou des policiers épuisés par leur combat avec la délinquance ?  En tout cas, elles ne laissent pas indifférent.

La cathédrale russe du quai Branly

Grâce à Internet, je sais à présent pourquoi le nom de Manuel Nuñez Yanowsky me disait quelque chose. L’architecte avait fait parler de lui lors du concours de 2011 pour la grande église orthodoxe du quai Branly. Son agence, Sade, alliée à l’agence russe Arch Group, avait gagné avec un projet spectaculaire : devant des dômes dorés, on verrait un voile de verre étincelant qui recouvrirait un jardin. « Le voile de la Vierge » avait-il dit, car les architectes vendent des mots autant que des formes.

Je ne sais pas pourquoi le projet a été écarté. L’architecte avait en revanche son idée et il avait porté plainte contre le maire et contre la ministre de la Culture que son avocat accusait d’avoir « donné des instructions aux Architectes des bâtiments de France (ABF) et à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France pour qu’ils rendent des avis négatifs sur la demande de permis de construire ». Le maire de Paris, Delanoé, lui, avait bruyamment fait connaître son opposition au plan, qu’il accusait de ne pas se fondre suffisamment dans le quartier monumental qui va des Invalides au pont de l’Alma… Malheureusement pour Manuel Yanowsky, et malgré les enregistrements clandestins de réunions où les pressions étaient évoquées, la justice l’a débouté.

Le maquette plus aseptisée de Wilmotte qui l’a emporté « ne porte pas atteinte aux bâtiments voisins », mais enfin Paris vit de mélanges et je ne vois pas ce qu’on gagne à embaumer tout un quartier.

Les arènes de Picasso

Le turbulent Manuel Nuñez Yanowsky, reconnu comme un grand architecte en Espagne, a construit plusieurs ensembles de logements sociaux dans la banlieue de Paris qui font mieux comprendre son goût néo-classique du décor grandiose et son humour de pasticheur.

Aujourd’hui, nous partons dans l’Est. A Noisy-le-Grand, en 1985, il a édifié 540 logements une crèche, des écoles et des emplacements pour des boutiques. Au-dessus des côtés ouest et est de la place sont édifiés deux grands cylindres supposés représenter les roues d’un chariot renversé. L’ensemble est officiellement nommé les Arènes de Picasso, mais les éléments les plus caractéristiques ont bientôt été  reommés les « camemberts » par les habitants.

Arènes de Picasso la place_DSC0205

Il est plus que vraisemblable que les meubles Ikéa sont difficiles à disposer dans les appartements situés vers la circonférence, mais je ne crois pas que cela suffise à expliquer le désamour des habitants. En plein jour, le jardin aux fontaines est séduisant. Des mères y promènent les bambins. Il doit être agréable d’échanger quelques propos avec les voisins sous les arcades qui font le tour de la place et protègent de la pluie et de la chaleur. La courbe préférée à la droite corrige l’impression de sévérité que l’on ressent devant des architectures monumentales.

Arènes de Picasso. Les piliers_DSC0203

Pour arriver sur la place, nous avons dû passer sous un porche. Un guetteur nous a inspectés et voyant que nous étions inoffensifs n’a rien dit. A quelques mètres, se tenaient le revendeur et ses clients. Il était vêtu d’une djellaba et si émacié que j’ai pensé qu’il faisait commerce d’héroïne au vu et au su de tous.

Aucun geste architectural ne suffit à guérir un quartier malade du trafic de drogue. Comment y circuler dès que le soir tombe ? Comment laisser sortir ses enfants dès qu’ils grandissent.

Au pied des colonnes monumentales à l’arrière des arènes, un amas de vieilleries, matelas, machines à laver, jouets d’enfants, caddy de supermarché. Je ne suis pas sûre que dimanche soit un jour de collecte et que tous ces déchets vont être ramassés. Ils vont sans doute rester, autorisant par leur présence les habitants à jeter davantage de choses. Et voilà un beau projet d’architecte transformé en décharge.

Arènes de Picasso. décharge au pied des immeubles_DSC0199

La grand’place de Bussy-Saint-Georges

Rappelant les sculptures de la promenade plantée, on peut voir quelques kilomètres plus loin, la grande place néoclassique de Bussy-Saint-Georges. Yanowsky l’a monumentalisée comme aime à le faire Bofill avec qui il a travaillé. Les immeubles ont tous des colonnes doriques, et des frontons triangulaires bizarrement  « ébréchés »… Yanowsky a ajouté deux pastiches de statues grecques, démesurément agrandies. C’est encore la même idée sympathique : la place est bâtie dans un quartier populaire. Il s’agit d’offrir un décor magnificient au peuple, une architecture qui s’inspire des belles places d’Italie.

_Bussy-Saint-Georges. . sous l'oeil190

Au niveau du toit, un œil surveille la place. Qu’est-ce que c’est que cet œil en forme de talisman turc, de symbole maçonnique déformé, ou d’instrument panoptyque rappelant à la population  qu’on peut la surveiller à tout moment ?

Bussy-Saint-Georges. Grand'place. Une statue.

J’ai croisé quelques habitants qui venaient à la fraîche pour balader le chien, sortir les petits….  Personne ne sait ce que signifient ces statues… « Que pensent-ils de la place ? »  -« Pas grand-chose. »  « Est-ce qu’ils la trouvent belle ? » – « Commode, en tout cas pour les enfants ».

Bussy-Saint-Georges. (2)

Au témoignage des réseaux sociaux, cet espace pourtant paraît démesuré et il devient angoissant à 6 heures du soir en novembre quand il est balayé par le vent : « Le soir la ville est très triste, il n’y a personne dans les rues donc il faut marcher très vite pour rentrer chez soi surtout en sortant de la gare » (http://www.linternaute.com/ville/bussy-saint-georges/ville-77058/temoignages)

Ce n’est pas la faute de Manuel Nuñez Yanowsky si Bussy est une ville-dortoir, d’où toute présence humaine se retire dès que le soir tombe. Je ne suis pas sûre pour autant que cela déplaise à cet architecte amoureux des villes monumentales. Bien sûr, on pense aux peintures de Chirico avec ses espaces démesurés peuplés par des silhouettes minuscules qui attendent inutilement que quelque chose se passe, silhouettes perdues au milieu de figures mythologiques qui ont perdu leur sens.

A Bussy aussi, ceux qui ne prennent pas le RER pour aller travailler ailleurs attendent en vain que quelque chose de positif arrive dans leur vie..

L’exposition « Lieux saints partagés » au Musée National de l’Histoire de l’Immigration

Quand les trois monothéismes cohabitent tout autour de la Méditerranée

Cette exposition parle des expériences de dépassement des frontières religieuses en s’interessant à la fois à la proximité des formes de dévotion populaire et à de grandes figures du dialogue inter-religieux, l’Emir Abd El Kader, qui, prisonnier à Paris, allait prier à la Madeleine faute de mosquée et qui sauva les Chrétiens de Damas lors d’une émeute,  Louis Massignon islamologue qualifié par Pie XI de « catholique musulman », André Chouraqui traducteur de la Bible, mais aussi du Coran ce qui est moins connu, ou, de nos jours, le Jésuite Paolo dall’Oglio. Les commissaires Dionigi Albera, et Manoël Pénicaud ont rassemblé des objets d’art, mais comme ce sont des anthropologues, ils présentent aussi des films documentaires, des films d’entretiens, et c’est ce qui m’a le plus intéressé dans le parcours proposé.

Ils ont laissé de côté les questions qui fâchent en refusant de s’attarder sur les affrontements politiques. Evidemment, le visiteur peut se demander qui, à Jérusalem ou à Alger, a la maîtrise de ces lieux « partagés », si on peut dire que Notre Dame de la Garde est un lieu multiconfessionnel parce que des musulmanes (combien ?) viennent y prier Marie, s’il y a un futur pour les expériences syriennes ou si les expériences de dialogue sont les dernières traces de coexistence avant l’exil définitif des anciennes communautés chrétiennes. D’où parfois un sentiment de malaise devant l’insistante présence d’une morale humaniste optimiste.

Quoi qu’il en soit, l’exposition a le mérite de souligner la matrice commune des trois monothéismes, en rappelant qu’Abraham, Elie et Marie en sont des figures importantes, et que tous les trois incarnent des vertus humaines fondamentales.

Cela se passe sous le chêne de Mambré près d’Hébron ; Abraham offre l’hospitalité à  trois voyageurs, sans même leur demander leur nom et leur identité.

« Il vit qu’il y avait trois hommes debout près de lui. Il les vit et accourut, de l’entrée de la tente, à leur rencontre. Il se prosterna à terre et dit : « Mon seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas loin de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau ! Lavez-vous les pieds, puis étendez-vous sous les arbres. Je vais quérir un morceau de pain. Réconfortez votre cœur, après quoi vous pourrez passer, puisque vous êtes de passage près de votre serviteur. » Ils dirent alors : « Fais donc comme tu dis ! » (Genèse, XVIII, 1-20)

Cette histoire extraordinairement simple est célèbre dans les trois religions : des hommes arrivent chez vous. Il faut les accueillir, sans réclamer quoi que ce soit en échange. Hier, c’étaient des étrangers, mais peut-être des anges ; aujourd’hui, ce sont peut-être des réfugiés. Un récit dégraissé jusqu’à l’os que chaque religion travaille à sa façon.

La parole est aussi largement donnée aux hommes de la rue, mi-touristes, mi-pèlerins (« Les chrétiens visitent bien nos mosquées, pourquoi on ne viendrait pas dans leurs églises ? », dit une femme dans un des films projetés). Pour la foule des visiteurs, la religion est faite de rituels efficaces, qui se pratiquent dans des emplacements consacrés depuis longtemps, et qui vous procurent la joie d’avoir pu en même temps que d’autres hommes confier ses soucis à une divinité compatissante.

Mon évocation préférée est la fête du 23 avril qui a lieu au monastère de Saint Georges situé sur l’ile de  Büyükada, une île des Princes, au large d’Istambul.

Carreau d'Alep. Saint Georges.Musée du Louvre

Saint Georges. Carreau d’Alep (Musée du Louvre). (Exposition Lieux Saints partagés)

Les musulmans participent avec les chrétiens à ces moments de communion  qui répondent au besoin d’être rassemblés et au besoin d’être consolés de ce monde sans cœur. La plus jolie des coutumes consiste à monter en silence le chemin abrupt qui mène à l’église, tout en déroulant un fil de couleur. Pas après pas, la bobine se dévide et, si le fil ne se brise pas, le vœu du pèlerin sera exaucé. A la fin de la journée, les fils enchevêtrés recouvrent le chemin et forment la trame d’une tapisserie chatoyante.

Une fois arrivé, le croyant accroche lettre ou amulette aux branches des arbres. Les vœux concernent ce qu’il y a de plus commun parmi les hommes, la santé d’un proche, sa propre guérison, la réussite aux examens d’un enfant, la venue d’un fils, une meilleure situation….

Le catholicisme et le protestantisme officiels, qui sont des religions intellectualisées soucieuses de leur compatibilité avec le monde rationnel, n’offrent rien de semblable au plaisir de faire la fête en groupe ou bien de chercher à infléchir le destin grâce à des rituels venus du fond des âges. Ces religions ne sont guère disponibles à l’émotion d’une musulmane qui aimait Jésus et demandait à communier. La générosité du père Paolo dall Oglio le rendait capable d’accueillir cette femme : « Son visage était baigné de larmes. Même son corsage était trempé. Qui suis-je pour lui refuser la communion ? »

L’exposition se termine par un éloge de l’Emir Abd El Kader, de Louis Massignon, d’André Chouraqui ou de nos jours du père Jacques Mourad et du père Paolo dall Oglio,

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Père Paolo dall’Oglio. (Origine: Le Monde des religions. http://www.lemondedesreligions.fr/images/2013/10/11/3432_paolo_440x260.jpg

qui tous prônaient le dialogue inter-religieux. Le missionnaire jésuite Paolo dall Oglio, restaurateur du monastère Mar Moussa en Syrie, qui défendait la tolérance et le dialogue entre musulmans et chrétiens, s’est offert en otage à Daech pour obtenir la libération de prisonniers et il est porté disparu depuis juillet 2013.

Bienveillance et appel à la morale sur fond d’illusions perdues et refus de la mélancolie. « Il ne faut pas avoir peur de l’autre », dit Jacques Mourad qui pourtant a été détenu pendant des mois par les djihadistes et n’a retrouvé qu’un monastère en ruines après sa libération.

Marie-Guillemine Benoist et Théodore Géricault

La gardienne de la salle, comme je lui demandais où se trouvait la salle 54, m’avait répondu : «  Ah ! C’est la dame noire que vous cherchez ? Traversez le couloir et prenez en face ». Son sourire était éclatant. En fait, dans cette salle, je voulais revoir Marat assassiné, qui figurait dans nos manuels d’histoire, mais en quelques dizaines d’années, le portrait de la femme noire était devenu un tableau plus célèbre que la représentation de David célébrant la mort du héros révolutionnaire.

La Mort de Marat. Détail

Les visiteurs d’aujourd’hui n’ont peut-être plus grand-chose à faire des icônes républicaines et se sentent davantage concernés par les identités liées à la couleur de la peau.

Portrait d’une femme noire (anciennement dénommé Portrait d’une négresse) par Marie-Guillemine Benoist, 1800.

Et me voici en face de la dame noire.

Portrait d'une femme noire. Marie-Guillemine Benoist.JPG

En 1800, six ans après le vote de l’abolition de l’esclavage dans les colonies, une négresse, comme on disait alors, était le sujet principal d’un grand portrait. Cette femme n’était pas représentée comme une domestique ou comme une esclave maltraitée, elle était assise dans un fauteuil de style, à la place traditionnelle des maîtresses blanches, faisant ainsi émerger un nouveau « sujet » de l’Histoire. Sa posture et son regard d’une grande dignité célébraient mieux qu’un long discours l’aboutissement de la lutte pour l’émancipation. Et plus je regardais la femme, plus je comprenais la menace qu’une simple toile peut représenter pour l’ordre établi.

Sur le plan pictural, le joli blog, intitulé « Les yeux d’Argus » rappelle que peindre une peau noire était considéré comme une tache quasi impossible. Marie-Guillemine Benoist (1768-1826), la jeune peintre, s’en était tirée en jouant des contrastes entre les vêtements blancs et la peau noire satinée et lisse, et en créant tout un dégradé, depuis la terre de sienne brûlée jusqu’aux teintes claires pour l’arrondi du sein. Peut-être d’ailleurs ce sein rend-il l’interprétation du tableau ambiguë, car, enfin les maîtresses de maison n’étaient pas montrées sans vêtements et la possibilité de représenter une poitrine dénudée connotait en un sens la domesticité.

La liberté était aussi celle de l’artiste qui avait suivi des cours de peinture dans l’atelier de David, alors que l’Académie de peinture interdisait aux femmes de fréquenter les ateliers, (interdiction bravée par David et ses élèves), et qui osait exposer. Les autorités ne tiendront pourtant pas rigueur à Marie-Guillemine de son ambition féministe et le Louvre achètera dès 1818 ce Portrait d’une Négresse. Hélas ! Quand son mari, devenu Ministre d’Etat à la Restauration, aura besoin d’une épouse respectable, Marie-Guillemine Benoist cessera de peindre. La grande histoire connait un recul autrement plus grave, puisque Napoléon a rétabli l’esclavage pour complaire aux planteurs des îles et qu’il faudra attendre la jeune République de 1848 pour qu’un nouveau décret d’abolition soit promulgué.

Peindre une peau noire.JPG

Maintenant que j’ai quitté le Louvre, je me souviens de la fierté de la gardienne (une Martiniquaise, m’a-t-il semblé) et de son grand sourire, « C’est la dame noire que vous voulez voir ?», pour saluer le monde moderne plutôt que de ressasser le malheur inépuisable de l’esclavage. (https://lesyeuxdargus.wordpress.com/2013/10/08/portrait-dune-negresse-de-marie-guillemine-benoist/)

Géricault. Portrait de Louise Vernet

Oui ! Le portrait classique de Marie-Guillemine Benoist nous parle, mais vingt ans plus tard une génération nouvelle est apparue. Vingt ans, et c’est une autre façon de ressentir la Révolution et l’Empire. La touche lisse de Madame Benoist relève de l’ancien monde. Géricault, même lorsqu’il peint des petites filles, n’est pas son contemporain et sa peinture brutale en couches épaisses exalte la couleur.

De lui, je connaissais le Portrait équestre du Lieutenant Dieudonné ou l’Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant (1812), avec son grand cheval cabré, des cavaliers blessés et surtout le Radeau de la Méduse.

Voici cette petite fille qui remplit tout le cadre. Elle est monumentale, davantage puissante que grosse, une antithèse parfaite des enfants à la mode du temps, douces, frêles, mignonnes. Elle est seule. Parents, protecteurs et gouvernantes ont disparu. Seule ? Non, sur ses genoux, un chat au repos, énorme, inquiétant. D’ailleurs, le ciel est ténébreux, presque noir. A-t-on idée pour une petite fille ?

Louise Vernet. Portrait de Géricault

La fillette est sereine, mais opaque. Elle ne fait rien qui puisse évoquer la rébellion, mais elle échappe. Et puis, tout de même, ce genou découvert ; cette épaule montrée comme si elle était une adulte (et sûrement pas une dame distinguée) ! Elle regarde le spectateur. Les regards se croisent. Son œil est immense. Qu’y a-t-il derrière l’œil écarquillé d’une petite fille ?

Le chat mort

Tout près, un tableau encore plus étrange, Le Chat mort, longtemps attribué à Chardin, identifié par l’expert Hubert Duchemin et finalement acquis par le Louvre en 2003.

Le Chat mort. Géricault

C’est un récit lacunaire dont nous connaissons seulement la fin. Le peintre habitait rue des Martyrs et son atelier était situé au n° 23. C’est sans doute de là qu’est tombé son chat, qui en est mort. Le peintre a dû ramasser l’animal et le poser doucement sur la table. Il avait encore un beau pelage, beige et gris. Rien d’une charogne, mais il n’était plus là, l’œil déjà fermé, la gueule entr’ouverte, les pattes raidies. Il n’y avait plus qu’une vie perdue.

Theodore Géricault a peint le chat, comme il avait peint les agonisants, les cadavres et les corps mutilés des marins de la Méduse.  Vous le voyez, là, beige et gris sur ce fond noir comme la mort, et il n’y a pas besoin d’une image nette et lisse pour peindre cette horreur, il n’y a pas besoin  d’un dessin bien fini, bien fignolé pour cerner le modèle, mais de grandes taches irrégulières, juxtaposées sur la toile. comme une sorte d’écriture hâtive du chagrin.

Le Chat Mort. Détail

J’ai lu partout qu’un tableau ressemble d’abord à l’art de sa génération, mais Géricault cherchait autant à comprendre le sens de la vie et ses toiles racontent son angoisse fascinée devant la mort, sa pitié impuissante pour les créatures vivantes. Cet art-là ne s’apprend pas au musée.

C’était ma petite visite du jour au Louvre. Il n’y avait pas foule au deuxième étage du pavillon Sully. On peut tracer son chemin et rester longtemps devant un tableau sans être bousculé.

Deux musées de la ville de Paris : Cognacq-Jay et Zadkine

Parfois, dans un musée, la petite quantité d’œuvres assemblées est préférable à la masse. Je sais bien qu’il s’agit d’un paradoxe et, si je passais deux jours à Paris, j’irais au Louvre et à Orsay. Mais pourquoi les milliers de Parisiens courent-ils aux mêmes lieux, délaissant les petits musées de la ville, alors que ceux-ci sont gratuits, tranquilles et permettent des rencontres passionnantes?

Le musée Cognacq-Jay

Le musée Cognacq Jay, situé rue Elzévir en plein cœur du Marais, est surtout consacré au XVIIIe siècle. On se met à regarder des œuvres qu’on négligerait ailleurs, comme ces porcelaines de couleur ivoire, rehaussées d’un peu de rose et d’or dont j’aurais méprisé les grâces.

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Elles sont aussi des témoins de leur temps : la dame penchée sur son écritoire ne bovaryse pas, c’est une ménagère qui tient ses comptes (témoignant par là même de la petite avancée de l’alphabétisation féminine dans les classes intermédiaires urbaines).

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Le couple Cognacq-Jay  a aussi collectionné des tableaux de genre : voici  le  portrait d’un charlatan venu d’Orient (il porte un turban) qui conseille une épouse bien saine sur la santé d’un mari bien jaune.le-charlatan-et-le-malade

Un peu plus loin, Boucher, qui me déplaisait tant à l’adolescence, célèbre la beauté des femmes : rien de grand, rien de majestueux dans son portrait de Diane, mais le spectacle de la chair fraîche, l’explosion des corps offerts à la chaleur du printemps.

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Boucher, Le Retour de la chasse de Diane

Et Fragonard dans « Perrette et le pot au lait » : flot jaillissant du lait, grand mouvement tourbillonnant de jupes, éclat des jambes, la volupté de peindre qui ressemble à la volupté tout court malgré (ou à cause) des larmes de la laitière :

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Fragonard: Perrette et le pot-au-lait

ou encore « Le Petit Garçon au gilet rouge » de Greuze. « Greuze ? Bof ! Trop moralisateur ! » Mais là, Greuze ne veut rien. Il peint seulement un portrait charmant …

Tous les portraits d’enfants rassemblés ici sont d’ailleurs passionnants. Est-ce parce que le couple n’a pu avoir d’enfants qu’il a été si attentif à des détails qui montrent l’évolution de la place qu’on faisait à la vie puérile ? La collection juxtapose l’ancien (un nourrisson, Louis Antoine de Bourbon, peint avec les armes et les décorations de la famille posées sur ses langes) et le moderne (la fillette, admirée par son cadet, qui se déguise en dame au grand chapeau ; le garçonnet qui pose avec un polichinelle) .

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Greuze. Le Garçon au gilet rouge

Et puis voici Hubert Robert dans une petite toile intitulée « L’Accident ».

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Hubert Robert. L’Accident

Comment parler de la mort en peinture ? A première vue, Hubert Robert a peint un homme en train de tomber du monument qu’il avait voulu escalader pour cueillir quelques fleurs. Sur la toile, il est encore suspendu entre le milieu du tableau et le sol, bien que sa position – la tête entraînant le corps – montre qu’il est condamné ; d’ailleurs, la femme la plus proche fuit la chute pour sauver sa propre vie, tandis que les  spectateurs un peu plus éloignés accourent, pour lui porter secours, même si c’est en vain.

Ces silhouettes sont minuscules par rapport à la masse immobile des ruines antiques (sol jonché de décombres au premier plan, pyramide effritée vers la droite, colonne ruinée du monument de gauche, dont l’effondrement a entraîné la dégringolade du grimpeur). L’homme qui va mourir est presque un intrus, un détail.

Mais le tableau loin d’opposer la vie brève des hommes à l’éternelle beauté des pierres,  montre la fragilité des monuments les plus orgueilleux. Je pense, malgré l’anachronisme, au jeune du Bellay découvrant Rome au 16ème siècle :

Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines,

Qui de vous voir le ciel mesme estonnez,

Las, peu à peu cendre vous devenez,

Fable du peuple, et publiques rapines !

Et bien qu’au temps pour un temps fassent guerre

Les bastimens, si est-ce que le temps

Œuvres et noms finablement atterre.

L’atelier-musée de Zadkine

Je dirai encore quelques mots de l’atelier-musée de Zadkine situé au 100 rue d’Assas. C’est un lieu sauvegardé à deux pas du Luxembourg. Un jardin, une verrière : rien n’a changé depuis le temps où le sculpteur russe travaillait.  Entre les murs, la ville se montre, mais le jardin est calme comme un jardin de couvent.

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Les sculpures émergent des buissons. Les plus belles à mon avis sont celles qui n’essaient pas de rendre le détail des traits, mais l’entente des corps, ou leur jaillissement (leur façon d’émerger de la matière brute, bois ou métal). Une de mes préférées : Théo et son frère Van Gogh.

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Théo et Vincent Van Gogh

L’ATELIER DE LA RUE TIPHAINE

Je reçois un appel de Cristina. Elle a lu l’article concernant les façades richement décorées de la fin du 19ème et tient à me faire comprendre que, la plupart du temps, ce n’étaient pas les « artistes » qui  exécutaient les ornements des façades. Ces derniers inventaient des motifs qu’ils modelaient dans des matériaux malléables comme l’argile ou la cire, mais c’étaient souvent des tailleurs de pierre, de bons techniciens, qui s’occupaient de la fabrication proprement dite.

Cela vaut pour les plus grands et pour toutes les techniques. Rodin n’a pas réalisé les contrastes que j’ai tant admirés entre le poli des corps et le socle presque brut des statues. Il savait parfaitement comment faire, mais il était plus intéressé par la fécondité de son génie, par les idées neuves qui se pressaient en foule, que par la réalisation. Il avait recours à des aides (comme faisaient d’ailleurs les grands peintres qui étaient aussi des patrons d’ateliers et qui intervenaient parfois seulement sur les parties les plus délicates de l’oeuvre qu’ils signaient, les mains, les pieds, le regard).

Cristina Appel-Bally, sculpteure et pastelliste, travaille dans le 15ème, 27 rue Tiphaine. http://www.christina-appel-bally-sculptures.fr/. Pour sa part, et comme Camille Claudel, qui a été l’une des « aides » de Rodin, Cristina a appris à mouler : « Il faut, dit-elle, que je te montre ce que cette technique tellement ancienne suppose de compétences ». Nous nous retrouvons 18  rue Antoine-Bourdelle dans le 15ème. L’atelier de Bourdelle est un îlot de calme à deux pas de la gare Montparnasse. C’est un musée gratuit, délaissé par les touristes, alors même que les sculptures monumentales qui sont exposées dans le jardin prennent facilement une allure fantastique lorsqu’on les voit de près.

Un documentaire permet de suivre les étapes de la fabrication d’une sculpture en bronze, une fois achevé le modèle. Le travail dans l’atelier d’un fondeur est indispensable car les fours doivent supporter une température de 1100 degrés. Il faut d’abord recouvrir le modèle d’élastomère, insérer des piques qui l’empêcheront de bouger et passer les couches de plâtre qui formeront le moule. A l’intérieur du moule, faire couler de la cire chaude afin de former une peau intérieure de quelques millimètres. Le moule refermé permet d’obtenir une épreuve de cire. Après démoulage, le modèle est retouché à la main pour supprimer les petits trous laissés par des bulles d’air. La deuxième étape peut commencer : c’est la fabrication d’un nouveau moule en terre réfractaire, qui formera une coque autour de l’épreuve en cire. Ce moule contient des trous de coulée : les jets servent à verser le métal brûlant qui fera fondre la cire et prendra sa place, Les évents à évacuer l’air. Les égouts permettent l’évacuation de la cire fondue. Une fois le bronze coulé et le moule détruit, des artisans très spécialisés achèvent le travail : le soudeur assemble les grandes sculptures, l’ébarbeur les débarrasse des morceaux de métal en trop comme les jets de coulée, les évents, les égouts. Le ciseleur élimine les défauts qui subsistent ; le patineur colore le bronze en l’oxydant jusqu’à lui donner la teinte foncée qu’il ne prendrait naturellement qu’au bout de quelques siècles. Cristina commente le caractère problématique de la déclaration de Léonard de Vinci, « L’art est une chose mentale ». Evidemment, c’est Rodin qui concevait ses sculptures, mais on ne peut effacer les techniciens qui se sont affairés  pour les réaliser.

Je suis un peu perdue dans cette succession de moules et de retouches. Il aurait fallu que je manipule les matériaux pour assimiler les explications car je ne « pense » les techniques qu’en effectuant les gestes nécessaires, mais j’ai au moins retenu qu’il faut beaucoup d’artisans et d’organisation autour d’une sculpture. En bonne amatrice du 20ème siècle, élevé au culte de l’auteur et du génie, je ne voyais pas, je ne me représentais pas l’importance de ces habiles artisans, de leurs gestes d’une fiabilité à toute épreuve. Et je suis contente de leur redonner leur juste place.

Cristina expose des terres cuites, des nymphes classiques qui supportent le plein air, que l’on peut installer dans son jardin ou sur sa terrasse, livrer au vent et à la pluie. Elle a renoncé au métal tellement cher et tellement lourd. Pour qui le souhaite, elle patine ses statues jusqu’à en donner l’illusion. Le lutin du potagerSes demoiselles sont séduisantes, mais elle préfère, travailler sur des lutins coiffés de chou romanesco, sur de drôles de monstres sortis de son imagination, les uns sont des figures aériennes, prouesses techniques puisque modelés directement sur des armatures métalliques, esquissant des pas de danse ou jonglant avec le vide ; les autres sont des matrones enceintes, petites sœurs des déesses-mères archaïques de la préhistoire.

Plutôt que de s’épuiser à courir les salons, ce qui suppose d’empaqueter, de ranger, de transporter, Cristina accueille le visiteur sur son lieu de travail. Visiter son atelier est un plaisir qui  l’emporte sur bien des vernissages !