Ribera, peintre de l’angoisse

Ribera (1591-1652), que j’avais découvert à Caen lors d’une exposition consacrée aux peintres caravagesques, revient au Petit Palais qui organise un parcours monumental de son œuvre. (https://passagedutemps.com/2021/07/10/jusepe-de-ribera-et-les-apotres-visite-de-lexposition-longhi-au-musee-des-beaux-arts-de-caen/)

A Rome, la leçon du Caravage

Espagnol venu chercher sa chance à Rome à 20 ans, Ribera a vite appris du Caravage le traitement des contrastes d’ombre et de lumière, la gestuelle théâtrale et le plaisir provocant de transformer des modèles populaires en philosophes et en saints.

Ribera. Saint Philippe
Un Philosophe

Ce mélange de réalisme et de stylisation confère un aspect saisissant à ses tableaux. Réalisme des ongles noirs de Saint Jérôme, des détails de sa barbe…

Ribera, Saint Jérôme

Monumentalité des compagnons du Christ, enveloppés dans de lourds manteaux, qui leur donnent le volume massif de statues. Le prosaïsme apparent des visages interroge sur le mystère de la sainteté. Saints, ces hommes du peuple ?

Il peint dans le même style une série d’allégories des cinq sens dans les années 1630, qui revisite, dans le registre profane, les Apostolados romains.

Ribera. Allégorie de l’odorat avec oignon, ail et jasmin

En 1616, il part pour Naples, qui est alors une possession de la couronne d’Espagne. Bénéficiant de la protection du vice-roi espagnol, le duc d’Osuna, il devient une sorte de peintre officiel et reçoit de multiples commandes.

A Naples, il peint des « scènes » plus complexes. Ainsi Le reniement de Pierre construit sur deux cercles. A droite des index accusateurs désignent Pierre, plongé dans l’ombre et le remords, cependant que le temps où il pouvait être fier de sa vie s’effondre. A gauche, le groupe des joueurs, absorbé par le jeu, tourne le dos à l’action où se joue le sort de l’apôtre.

Ribera. Le Reniement de Pierre

Des scènes de torture

Dans cette période, Ribera peint des toiles d’une âpreté, d’une cruauté saisissantes. Le Martyre de saint Barthélemy est un motif terrifiant de corps souffrant, disloqué et meurtri, que Ribera travaille en autant de variations folles, depuis la première commande pour le duc d’Osuna en 1616, jusqu’à la dernière version de 1644. Il semble fasciné par cette scène d’écorchement. Et moi spectatrice du supplice, j’éprouve une sensation épouvantable où se mêlent ce que je vois et ce que j’hallucine, où Ribera invite à rapprocher sadisme et masochisme jusqu’à ce qu’e’on ne puisse plus les distinguer.

Même scène d’épouvante tirée d’une autre histoire, celle du satyre Marsyas qui a ramassé la flute inventée par Athéna, a appris à en jouer et a osé provoquer Apollon qui le châtie de la plus atroce façon.

Au premier plan, le corps de la victime qu’un dieu écorche vivant coupe tout l’espace de la toile. La tête renversée vers le bas de la toile dans la posture d’un gibier montre un cri affreux. (Je ne sais pourquoi le détail des dents cariées ajoute pour moi à l’horreur de ce cri d’agonie).

Au-dessus, Apollon. Et il faut qu’Apollon soit beau et serein. Tranquille, enfonçant sa main dans la large blessure de sa victime (les membres du bourreau et de la victime dessinent un cercle d’épouvante qui les associe autant qu’il les oppose : le blanc corps du Dieu, le corps brun du satyre, les couleurs du ciel, le brun sombre de la terre).

Dans ces tableaux de mort, il y a à présent de grandes étoffes colorées qui se déploient. Violet pour Apollon, bleu et jaune pour Vénus, rouge pour Adonis

Vénus découvre Adonis, mort, étendu sur son grand manteau rouge… avant sa métamorphose en anémone

A partir de la fin des années 1630, la thématique s’apaise, tout en conservant quelque chose de grinçant. L’exposition met en valeur deux tableaux le Pied-bot conservé au Louvre et une Mujer Barbuda (Tolède, Fondation Medinaceli). La femme est pourvue d’une grande barbe noire. C’est une femme puisqu’elle allaite un nourrisson. Son mari se tient un peu à l’arrière comme saint Joseph derrière la Vierge. La toile est encensée par les commentateurs de l’exposition. Le Vice-Roi de Naples qui a commandité le tableau voulait sans doute représenter une « merveille » de la nature (un prodige étonnant). Aujourd’hui, on nous invite à voir que le handicap n’empêche pas la dignité d’une famille. Mais s’agit-il de handicap ou de fluidité des genres qu’incarne une Sainte Famille post Me too ?

Le Pied Bot, nous pouvons le voir au Louvre. Un petit mendiant infirme porte sa béquille avec l’assurance d’un soldat qui part faire la guerre. Son sourire irrésistible ne demande pas la pitié. Il montre la magnifique puissance de la vie.

Il faut donc voir Ribera, son respect des pauvres, des monstres, des estropiés… et se demander comment cette leçon s’accorde avec sa vision terrible d’un christianisme de martyrs.

Noël. Fête des grands-parents

La fête de Noël raconte une tout autre histoire qui cumule le symbolisme du retour de la lumière et l’accueil du renouveau incarné dans un petit enfant fragile. Je m’émerveille de l’invention chrétienne de Jésus dans sa crèche misérable qui inverse le symbolisme traditionnel du dieu des armées, massacreur des incroyants.

Cette année, la fête est encore plus précieuse : « Un enfant nous est né », comme le promettait Esaïe…. L’enfant de notre fils est une petite fille d’un an. Comme elle habite loin, nous ne sommes pas de ses familiers. Elle ne s’illumine pas dès qu’elle nous voit ; elle nous regarde d’un air sérieux et pour la faire sourire, je dois me livrer à toute sorte de pitreries.

A un an, elle a participé à la grande fête de la consommation en jouant gentiment avec tous ses cadeaux (trop, bien entendu) qu’elle attrape l’un après l’autre et dont elle cherche à comprendre le fonctionnement. Voici son premier xylophone, ses cubes à insérer dans une boite, ses petits livres dont elle repère les boutons capables de déclencher des chansons… elle s’intéresse aux rubans bolduc qui scintillent et s’entortillent joliment. Et moi, je m’émerveille de toutes ces premières fois. A présent, l’excès des Noëls contemporains m’indigne moins puisqu’il plaît à notre petite fille et à ses sœurs.

Ainsi passe la fête dans la fascination pour la rapidité avec laquelle les petits enfants s’humanisent et dans le plaisir de voir vivre des enfants sans la responsabilité de les éduquer. Noël, fête des grands-parents !

Lectures
Il n’y a pas beaucoup de livres sur l’amour des grands-mères pour leurs petits-enfants. Pierrette Fleutiaux, trop tôt disparue, en a écrit un très joli, Loli, le temps venu, paru en 2013 aux éditions Odile Jacob.

Figures du fou. Du rire à l’effroi

Elisabeth Antoine-König et Pierre-Yves Le Pogam. Exposition au Louvre

Le feuillage des arbres  n’est presque pas tombé. Il n’y a pas de vent depuis des jours et il pleut rarement. Les feuilles ont une belle couleur dorée, mais c’est la seule lumière sous un ciel obstinément gris, un temps de musée, qui nous pousse à rejoindre le Louvre. Et puis il y a  le thème de l’exposition Figures du fou. C’est l’occasion de voir les images qui ont accompagné le travail du jeune Foucault lorsqu’il écrivait l’Histoire de la folie, livre qui a secoué toute une génération… même si les commissaires soulignent qu’ils montrent les fous, et non comme le faisait Foucault l’effet du regard médical qui délimite et met à l’écart des comportements que nous appelons aujourd’hui maladies psychiatriques, psychose, folie. Michel Foucault s’intéresse à un mouvement d’exclusion ; les commissaires interrogent les modes de présence de ceux que désigne le mot fou dans la société.

Etrange exposition qui englobe sous le même nom fou  des représentations d’incroyants qui se détournent de Dieu, de chrétiens illuminés habités par l’amour du Christ, de fous institutionnels qui travaillent dans les cours royales et de malades mentaux du 19e siècle. Une histoire de la discontinuité des représentations des « autres » dans notre culture (or, justement, dans l’exposition, on s’aperçoit que l’autre, c’est souvent nous !)

La folie du haut Moyen Age est assez sympathique. Le sang ne coule pas et je ne vois guère de férocité dans les petits monstres qui habitent les bords des vitraux ou les marges des manuscrits, qui jouent de la musique, agitent leur sceptre dérisoire, s’occupent à décider dans quelle direction ils doivent diriger leurs têtes opposées, ce qui n’est pas si facile.

Un être mi-homme mi-bête souffle dans un instrument de musique (fragment de vitrail)
Deux têtes tête-bêche en chemin rencontrent un assaillant

La démence, c’est de n’être pas chrétien. Tant pis pour l’insensé, qui ne voit pas que la mort approche et que seul importe l’ordre de Dieu. Il ne fait de mal qu’à lui-même. La plupart des fous n’ont pas l’aspect inquiétant qu’on donnera plus tard aux malades psychiatriques. Rien de pathétique non plus dans ceux qui sont en proie aux tourments de l’amour. Ils déraisonnent gaiement. La matrone qui se laisse séduire par un jeune fou (reconnaissable à son bonnet et à ses oreilles d’âne) n’a pas l’air dévastée.

Fou enlaçant une femme. Vers 1535… Porte-serviettes

La douce folie d’amour mène aussi le fils prodigue ; sans doute, il renouera avec la raison paternelle une fois que les courtisanes l’auront dépouillé, l’exposition cependant ne le montre pas repentant.

Le Fils prodigue. Détail d’une peinture anonyme de la Renaissance (Musée Carnavalet)

Et si Aristote, le vieux roi des philosophes se soumet à la maîtresse d’Alexandre, celle-ci se borne à l’empoigner par les cheveux.

Aristote et Phyllis, la maîtresse d’Alexandre qui avait juré de le séduire

A la fin du 15e siècle et au 16e siècle, la folie se confond avec un inventaire des vices qui touchent la société entière. La Nef des fous de Sébastien Brant (1494), va devenir, au XVIe siècle, le livre le plus lu après la Bible. L’Eloge de la folie d’Erasme 1511 a aussi été un grand succès. L’église elle-même sonne la récréation pour le temps du Carnaval où l’on est autorisé à manger, boire, danser joyeusement et à pratiquer toutes les formes d’échange inventés par l’homme en société. La critique des folies humaines du Carnaval rappelle le tableau des proverbes de Brueghel

Brueghel l’Ancien, Les Proverbes flamands

Voici la clé de quelques-uns :

Lier le diable sur l’oreiller. L’hypocrite mord les piliers. Elle pote du feu dans une main et de l’eau dans l’autre

les femmes sont malignes (qui lient le diable sur l’oreiller). L’hypocrite mord les piliers. Je ne suis pas sûre de comprendre. Le pilier est-il l’image de spiritualité que le mordeur de pilier veut donner, alors qu’à l’intérieur, il est indifférent ? La personne à la langue bien pendue trouve toujours sur quoi parler (Elle porte du feu dans une main et de l’eau dans l’autre).

Les signes distinctifs des fous sont très nombreux, bonnet aux oreilles d’âne ou à crête de coq, parfois ornés de grelots ; marotte ou flute (le fou souffle dans des instruments à vent), habit rayé, manteau à queues de renard tournées vers l’extérieur. Les livres ne préservent pas de la folie. Les intellectuels chaussés de lunettes sont parmi les pires car ils sont prétentieux et on ne sait trop si les peintres dénoncent leur conception erronée de la science, ou si leur folie est de croire que l’homme peut accéder à la raison.

D’autres sont prospères comme ce Coquinet, bouffon du duc de Bourgogne, qui porte un chaud manteau et un bonnet orné de jolis médaillons. Ce fou de cour est exempté de la folie universelle car il dit qu’il n’y a que déraison dans le monde, que la raison humaine est une folie. Finalement il révèle la vérité, même s’il ne sait pas que c’est la vérité.

Coquinet par Jacques le Bourg, 1560

Toutes ces images montrent une société d’avant la frontière d’une prison entre raison et déraison où le fou existait dans la société. C’était avant le phénomène historique que Michel Foucault a décrit sous le nom de « grand renfermement du 17e siècle » quand la folie cessant d’être détentrice d’une vérité, les fous ont été enfermés à l’Hôpital général et autres maisons de force avec les chômeurs  les délinquants et les mendiants.

Il faut les dernières salles pour qu’on nous parle de la tragédie de la folie : la société qui entourait les fous à la Renaissance a disparu des images, cependant la présence de la folie dans la peinture se fait insistante, à travers les figures du rêveur du criminel ou de l’artiste.

Goya fait surgir des chouettes et des chauves-souris inquiétantes derrière son dormeur et montre la déraison qui habite nos songes.

Füssli représente le délire de Lady Macbeth qui doit affronter ses crimes. Charles Marie Bouton, la folie de Charles VI. ce sont à présent les rois que l’on montre délirants.

Maintenant le délire touche le peintre, envahi par son œuvre, étranger au monde social qui l’entoure, effrayé par ce qu’il abrite en lui, et nous, voyeurs, nous nous interrogeons sur l’unité profonde de l’art et de la folie.

Courbet. L’Homme rendu fou par la peur

Quelques repères:
Antoine-König Elisabeth et Le Pogam Pierre-Yves, Figures du fou, Découverte Gallimard-Musée du Louvre
Foucault, Michel, 1961, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon.
https://www.artmajeur.com/fr/magazine/5-histoire-de-l-art/les-proverbes-flamands/332902

Bruno Liljefors (1860-1939)

Un peintre du Nord au Petit Palais

Bruno Liljefors, « La Suède sauvage » du 1er octobre au 16 février 2025 – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris – petitpalais.paris.fr(Nouvelle fenêtre) – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu’à 20h. – Plein tarif à 12 euros

L’architecture du Petit Palais, construit pour l’exposition universelle de 1900, peut apparaître comme surchargée. Le style Beaux-Arts est l’art d’apparat d’une France au sommet de sa puissance satisfaite, mais le palais a de l’allure avec sa coupole surmontée d’un dôme en forme de couronne, reposant sur des colonnes elles-mêmes ornées de statues. Le regard est attiré par les anges dorés qui se détachent sur le bleu de la coupole.

Coupole du Petit Palais

L’intérieur est étonnamment lumineux, éclairé par de grandes croisées et par le décor de mosaïque du carrelage.

Couloir du Petit Palais

Les escaliers légers sont admirables.

Le petit Palais a un jardin intérieur délicieux, havre de paix à deux pas des Champs Elysées. A force de dire qu’il est secret, tout le monde le connaît, mais une fois qu’on a conquis une place, on peut jouir de son bassin et de ses arbres.

Le petit Palais est plein de trésors ignorés. Je pense à sa collection d’icônes orthodoxes que personne ne va voir.

Saint Georges, le dragon et la princesse

Les conservateurs sont inventifs et pour leurs expositions, ils n’hésitent pas à marier des arts improbables. La collection d’art officiel de la République  et le Street Art où l’on retrouve Bansky, Invader, Obey, Seth, Roa et tant d’autres :

Aujourd’hui, nous sommes venus voir un peintre du Nord, Bruno Liljefors, un peintre suédois. Sur l’affiche, qui représente un lièvre variable, la virtuosité peut décevoir. « Pfff, on dirait une photo »

Mais la douceur de la neige et de la lumière est illusion. La terreur n’est jamais loin. La nature sauvage est à la fois délicatesse et violence. Le Renard déchire la proie qu’il a ramenée pour ses petits. Il écorche. Ils dévorent.

Un petit chat noir et blanc se réjouit du soleil parmi les  fleurs d’or du printemps tout en surveillant des oisillons du coin de l’œil. Bruno Lijsjefors n’oublie jamais que le monde animal est un monde de prédateurs tenaillés par la faim

Liljefors. Le Chaton et les oisillons

Parfois, le peintre travaille le côté décoratif, cadrant l’avant d’une barque et la rive d’en face  à la façon des photographes (il l’était).

Parfois, il fait penser aux abstraits en plaçant le spectateur au cœur des roselières, effaçant la ligne d’horizon pour l’immerger dans la matière.

Parfois, il évoque la stylisation japonaise, que ce soit au niveau des formes avec le vol lourd des oies sauvages.

Japonaise aussi la toile calligraphique des passereaux interprétée en rouge, blanc et noir.

Mais Bruno Liljefors vaut mieux que son éclectisme. Il sait faire ressentir la claire lumière qui semble émaner de la neige quand tout s’immobilise dans le silence de l’hiver.

Visite au musée de Cluny

Moi qui adore traîner dans les musées, je néglige Cluny à tel point que je n’y étais pas retournée depuis sa restauration.

Le bâtiment est étonnant, réunissant les murs des thermes romains du 1er et 3ème siècles et la demeure luxueuse des abbés de Cluny, édifiée au 15e siècle et sa belle chapelle flamboyante. 

Chapelle gothique des abbés de Cluny

On pourra peut-être regretter que le musée ait du mal à à évoquer le lien de certaines œuvres à leur contexte, en particulier leur rapport aux églises, ce qui est dommage surtout pour l’art du Moyen Age. Ainsi, les chapiteaux isolés de leurs hautes colonnes sont devenus des statues-ornements, qui sacrifient la représentation au plaisir de l’arabesque décorative ; les spectateurs ont perdu le rapport que les sculpteurs établissaient entre ces figures fantaisistes et la maison de Dieu.

Musée de Cluny. Chapiteau au lion
Deux lions

Maintenant, les objets sont isolés les uns des autres dans un éclairage qui les métamorphose et les vitrines sont placées à une hauteur commode pour les gens qui ne sont pas très grands (la nouvelle génération trouvera peut-être que certaines sont un peu basses). Ce dispositif permet aux vitraux de devenir des tableaux. Alors que dans les églises je me contente souvent de percevoir les vitraux comme des ensembles lumineux rouge et bleu, à Cluny, je vois soudain un fragment où une calligraphie rapide compose un paysage moderne.

Détail d’un vitrail. Photo Martine Halimi

Ailleurs, le verrier a peint pour son plaisir quatre perdrix aux pattes rouges.

Les conservateurs ont laissé une place importante à d’autres couleurs que le rouge et le bleu, le jaune, par exemple

Fragment d’un vitrail jaune. PHoto Martine Halimi

Je confesse que c’est souvent l’anecdote qui m’a séduite, ainsi ce soldat concentré sur sa tâche de flagellant dont le visage est dessiné comme dans une BD :

Je retrouve dans les tableaux et les tapisseries le plaisir du détail. L’enfant à la robe rouge qui joue au cheval au bord du tableau de la Présentation de Jésus au temple.

Présentation de Jésus au temple

… La célébrité de La Dame à la licorne tient évidemment au rapport entre la dame et cette licorne fabuleuse et à l’inscription énigmatique « Mon seul Désir » de la dernière tapisserie d’une série consacrée aux 5 sens. Laissant de côté la  devise qui résiste, je regarde le fond qui ajoute au caractère paisible des scènes, avec ses fleurs et ses petits animaux :

Le mille fleurs

Je continue à trouver fatigant l’art des ivoires et des émaux. Bien sûr, la virtuosité des artistes est admirable, mais les miniatures sont petites et la profusion des détails m’empêche de trouver des lignes de force.

Scènes de la vie du Christ. Photo d’un dyptique de la vie du Christ. Martine Halimi

A Cluny, j’ai aimé immédiatement les statues de bois que leur tendresse souriante rapproche du visiteur du 21e siècle.

L’Ange de l’Annonciation. Pisano. 14e siècle

Mais en y repensant, j’ai eu l’impression que les visages ravagés de statues qui ont survécu au temps avaient quelque chose de plus frappant. Les vingt-huit statues monumentales des rois de Juda qui surplombaient la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Paris avaient été décapitées à la Révolution comme symboles de l’Ancien Régime ; les têtes ont été retrouvées deux siècles plus tard en 1977, enterrées dans le jardin d’une banque du 9e arrondissement Elles sont exposées dans la salle gigantesque du frigidarium, alignées sur le fond d’un mur austère. Leurs faces tragiques décomposées à présent ne transmettent pas la sérénité ni la puissance, mais la souffrance et la mélancolie.

Musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) Gérard Blot

Rongées par le temps, elles sont inoubliables.

Vers la sortie, le café des Amis du Musée Cluny permet de s’asseoir dans la cour des princes abbés

Cour de l’hôtel de Cluny

Bon ! Ce n’est pas le luxueux café Marly sous les arcades du Louvre. On se contente de chaises de fer sous des parasols et la carte est restreinte, mais les prix ne sont pas exorbitants pour des tartes de massepain (Moyen Age oblige !) capables de rassasier les visiteurs les plus affamés et le décor est superbe.

L’un de nous  a remarqué la formule du cadran solaire : nil sine nobis

 « Rien sans nous » Quelle outrecuidance ces abbés !

– Quelle humilité, tu veux dire ! Rien sans nous, les heures ! Nous ne sommes rien sans les heures qui créent tout. C’est de leur régularité que naît la vie des puissants comme elle enveloppe celle des pauvres. »

Nil sine nobis

Il est presque 14 heures au cadran de Cluny. L’heure tourne doucement. (Tant qu’il y a eu des cadrans à nos montres, on comprenait ce que voulait dire « l’heure tourne ». Aujourd’hui pour ceux qui n’ont plus que des téléphones portables, le temps a cessé d’être circulaire, il ne fait plus que passer.)

La fontaine des Innocents. Exposition au musée Carnavalet

Dernière semaine de juin.

En juin, nous avions l’habitude de déambuler dans Paris, mais cette année une sorte de brume jaune stagne sur la ville jusqu’à l’arrivée de nuages venus de l’Ouest qui se déversent en brusques ondées.

Il fait frais. Les fleurs des parcs sont abimées et même le parfum des seringuas est détrempé. Et puis, les touristes commencent à arriver et leur affluence rend certaines rues presque impraticables. L’autre jour, en sortant du musée Carnavalet avec des amis, nous sommes allés rue des Rosiers pour boire un thé au célèbre Loir dans la théière. C’est un salon de thé délicieux qui fait qu’on s’accommode de la rue surencombrée où la foule piétine d’une boutique de vêtements à un restaurant. (Je me demande vraiment ce qui pousse tant de touristes à arpenter la rue des Rosiers : sûrement pas la nostalgie, car depuis longtemps, les vieux ashkénazes en sont partis et ont laissé la place aux séfarades plus démonstratifs qui se livrent à une concurrence effrénée pour vendre leurs falafels. Le Loir dans la Théière n’en est pas moins un endroit charmant meublé de sièges qui viennent des puces, décoré de vieilles affiches et qui sert d’énormes tartes au citron meringuées (plus copieuses que raffinées). Seulement, pauvres naïfs que nous étions ! Une longue file d’attente s’était formée sur le trottoir. Les gens patientaient car c’est devenu très chic de faire la queue. cela montre que l’endroit où vous allez est à la mode.

Plus que 8 jours avant les élections. Tout le monde attend. Les Français attendent. On a beau leur parler des sondages qui placent tous le RN en tête, ils attendent pour se réjouir ou pour s’effrayer, à moitié incrédules, à moitié consternés. Quelques jeunes gens défilent contre le fascisme, pour la défense des droits des minorités, mais souvent leurs objectifs paraissent flous (il y avait plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux français dans la manifestation « contre le RN » du samedi 15 juin). Les cortèges sont réduits… A qui s’adressent les états-majors des partis qui mettent en garde contre le risque d’une conflictualisation permanente, soit pour menacer l’adversaire, soit pour accuser Macron d’avoir contribué à fracturer la société ? La plupart des Parisiens sont ailleurs.

La fête de la musique m’a parue morose. De rares cafés avaient invité des musiciens de pop… En face de l’hôpital Saint-Antoine un groupe de gospel chantait « Hallelujah » sans attirer grand monde. Quant à la musique que j’écoute d’habitude, il y a longtemps qu’elle a disparu des rues. Désuète même à Paris qui s’est débarrassé de ses couches populaires à coup d’avenues haussmanniennes et de rénovations pittoresques. A l’angle de notre rue, le café rassemblait des gens heureux que la pluie ait cessé (« Vive l’éclaircie et on ne parle pas politique » a crié un jeune homme au moment où je suis passée).

Une nymphe de Goujon, icone de mode

Le musée Carnavalet a organisé une exposition très complète sur la fontaine des Innocents et l’œuvre de Jean Goujon (1510–1567). Elle donne à voir l’histoire tourmentée du monument, elle célèbre plus largement l’œuvre de Jean Goujon, sculpteur majeur de la Renaissance, et raconte la longue histoire de l’invention d’une icône, une nymphe joliment déhanchée devenue un thème que chaque époque reprend jusqu’à la publicité.

Au 13e siècle à l’angle des rues Saint-Denis et aux Fers, non loin du marché principal de la ville, il y avait une fontaine.

En 1549, on demanda au sculpteur Jean Goujon de reprendre la vieille fontaine afin d’embellir le chemin que le roi Henri II devait suivre pour « entrer » à Paris. Ces entrées royales étaient un grand moment d’affirmation du pouvoir. Les autorités de la ville organisaient des parades inconcevables aujourd’hui : elles faisaient dresser des arcs de triomphe, défiler des chars tirés par des éléphants. Des chevaux déguisés en licornes paradaient et les plus beaux jeunes gens de la ville faisaient de la figuration. Un ouvrage orné de grandes planches a conservé le souvenir de l’évènement de 1549.

On dressait des arcs de triomphe…

Il évoque  la fontaine :

La nouvelle fontaine étant adossée au cimetière des saints Innocents et à une habitation n’avait que deux côtés ; une loggia permettait au public de dominer la rue et d’observer Henri II faisant sa première entrée.

Henri II lors de sa première entrée comme roi à Paris

Chaque arcade était entourée de nymphes sculptées par Jean Goujon.

Au XVIIIe siècle, les morts entassés dans le cimetière des Innocents posaient des problèmes d’hygiène tels que  les urbanistes décidèrent de fermer le cimetière et de transférer les ossements dans les grandes fosses des Catacombes. La fontaine risquait de disparaître avec les morts, mais finalement dans l’espace ainsi dégagé, on installa un marché au centre duquel on déplaça la fontaine remaniée : disposée au milieu de la place, elle devait avoir quatre face et trois nymphes supplémentaires, ce dont se chargea le sculpteur Pajou (1730–1809).

On peut préférer regarder l’œuvre de Jean Goujon dans son lieu. La fontaine est devenue inséparable de la place, des jeunes gens qui se reposent sur les marches avec ou sans guitare, planche de skate, cannettes de bière. Les ombres des arbres font des taches mouvantes sur le sol. On est bien Cependant grâce à l’exposition on voit les nymphes de près et à hauteur de regard.   Isolées du bâtiment, elles ont perdu leur aspect ornemental de bas-reliefs pris dans une colonne dont elles font partie pour devenir des chefs d’œuvres du musée.

Jean Goujon. Nymphe à l’urne

Goujon a inventé le déhanché gracieux des cinq nymphes verticales, la fluidité des plis des tuniques qui symbolise l’écoulement de l’eau. Le ciseau de Pajou creuse les plis, alourdit les dimensions du corps qui ne s’étire plus en longueur.

La nymphe est réinterprétée dans d’autres matériaux. La voici en céramique émaillée,

Plus tard, Ingres estompe les contours, inverse la pose… puis la photo de mode s’empare du motif.

Ingres, La Source
Vanessa Paradis. Publicité de Goude pour Chanel

Les bas-reliefs horizontaux

Trois bas-reliefs de Goujon situés dans la partie basse de la fontaine ont été envoyés au Louvre vers 1810. L’écoulement des eaux les endommageait. Ils sont prêtés au musée Carnavalet pour l’exposition.

Jean Goujon y célébrait une nouvelle forme de beauté féminine avec l’arabesque du corps orientée vers la pointe des pieds et de la main cambrée, qu’entourent les lignes serpentines de la chevelure, et les plis des habits.

Jean Goujon. Bas-relief de la fontaine des Innocents

Ces nymphes ressemblent au bas-relief sacré de l’ensevelissement du Christ. Les femmes sont charmantes même dans la douleur, les coiffures forment des entrelacs compliqués (la Madeleine)

 

Jean Goujon, un huguenot qui a peut-être été massacré lors de la Saint Barthelemy convient bien à notre temps inquiet, lui qui poursuivait l’image d’une beauté sensible, « renaissante » dans un siècle de violences religieuses.

Bibliographie

C’est l’ordre qui a este tenu a la nouvelle et joyeuse entrée, que treshault, tresexcellent, & trespuissant Prince, le Roy treschrestien Henry deuzieme de ce nom à faicte en sa bonne ville & cite de Paris, capitale de son royaume, le sezieme jour de juin M. D. XLIX. 1549

Exposition du 24.04.2024 au 25.08.2024, Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h. Juliette Tanré-Szewczyk,  Sophie Picot-Bocquillon.

Van Eyck. La clarté du monde

Je connaissais depuis mon enfance la Vierge du chancelier Rolin avec son paysage immense qui s’étend des montagnes enneigées jusqu’au parapet qui surplombe la vallée. Mais le tableau vient d’être débarrassé des vernis jaunes qui l’encrassaient et tout le monde court voir l’exposition qui célèbre son retour au Louvre. J’y suis allée aussi peut-être par effet de mimétisme puisqu’il sera possible de le voir tranquillement plus tard ; aussi parce que la commissaire a fait venir d’autres œuvres de Van Eyck, Annonciation, Vierge de Lucques qui vient de Francfort, beau portrait de Baudoin de Lannoy, qu’on peut voir d’autres portraits « réalistes » de Rolin, des miniatures ainsi que des œuvres de Rogier van der Weiden, de Robert Campin, le Maître de Flémalle, de Bosch, de Bellini, des enluminures, des objets sculptés…

Van Eyck. La Vierge au chancelier Rolin

Le revers de la Vierge au chancelier Rolin a lui aussi été restauré. On a mis à jour un faux marbre vert et jaune qui montre que l’œuvre n’est pas un simple tableau, plutôt un objet de dévotion portatif que le chancelier emmenait avec lui dans ses déplacements. 

Cohue

Résultat : j’ai piétiné dans le couloir entourée d’une foule déterminée avant de pouvoir pénétrer dans la chapelle. Une fois à l’intérieur, une autre bataille a commencé. La cohue m’a rappelé l’exposition Léonard de Vinci ou bien les bousculades d’Orsay devant les derniers Van Gogh. Chacun dégainait son téléphone portable et jouait des coudes pour photographier les détails… Le problème, c’est qu’il faut du temps pour repérer des détails, les plus recherchés étant les deux lapins qu’on a redécouverts en nettoyant la toile (animaux prolifiques symboles de luxure, écrasés sous la colonne de gauche). Ces recherches augmentent le temps de stationnement devant la toile, et donc l’exaspération des suivants.

J’ai tort de me plaindre car j’ai eu ainsi l’occasion de concentrer mon attention sur quelques œuvres et de bien les regarder, de voir comment des motifs du jardin, ou du paysage en panorama se retrouvent de peintre en peintre.

Une rencontre avec la Vierge ou la vision d’un croyant ?

Le beau tableau de Van Eyck est, disent les historiens, une révolution dans l’art de la représentation du sacré car le commanditaire a la taille des personnages divins. Le chancelier Rolin, ministre des finances d’un des Etats les plus puissants d’Europe vers 1435, n’a même pas besoin d’un saint patron comme intercesseur, son importance sociale lui semblant un mérite suffisant pour leur être présenté. Cependant malgré l’identité d’échelle, il y a quelque chose d’étrange dans la réunion de Rollin, de la Vierge et de l’enfant-Dieu : leurs yeux ne se croisent pas. (Je m’avise tout à coup que la peinture est beaucoup une histoire d’illusion des regards échangés et je me dis que je vais parcourir le Louvre en guettant dans les tableaux les regards qui ne regardent pas leur vis-à-vis). Pas de paroles échangées non plus. L’ange est tout occupé à couronner la Vierge. Celle-ci, les yeux baissés, présente son fils en silence. L’enfant, au visage vieux avant l’âge, regarde obliquement on ne sait trop où et se limite à une bénédiction. Dans l’Annonciation les premiers mots du dialogue de l’Ange et de la Vierge sont figurés en lettres d’or. La réplique de Marie, Ecce ancilla domini, est à l’envers pour indiquer qu’il s’agit d’une réponse.

Van Eyck, Annonciation, Washington

Malgré le pont qui relie le monde des hommes au monde de Dieu, Rolin ne « communique pas » avec les personnages divins et il ne saurait les dévisager.

A ce moment déjà tardif de sa vie, Rolin prépare sa mort. Il n’exprime pas d’émotion identifiable, ni attendrissement, ni angoisse. Il est sans douceur, comme il convient à un homme qui conduit un peuple. Il n’a pas renoncé aux attributs du pouvoir, au velours somptueux de l’habit qui l’enveloppe, à la fourrure qui borde le col et les manches.

Le maître du détail

La foule est surtout venue admirer le paysage qui se déploie au fond du tableau car Van Eyck est célèbre pour avoir réussi à faire tenir le monde entier dans un petit tableau qui mesure à peine 66 cm sur 62 : alors que les personnages principaux sont réunis dans une loggia, les grandes diagonales créées par la disposition des personnages et la ligne verticale des carreaux du sol au motif d’étoiles nous mènent vers le jardin de la loggia, avec ses fleurs symboliques, églantines, pivoines, lys et iris, ses animaux, pies annonçant la mort du Christ, paons célébrant la pureté de la vierge…

Du jardin clos, le regard passe au parapet. Au point de fuite, un homme se penche pour contempler le paysage ; un peintre le regarde. C’est Van Eyck, reconnaissable à son chapeau rouge, disent les historiens de l’art.

Il faut s’approcher à quelques centimètres de la toile pour voir les détails du paysage, les hommes minuscules qui s’affairent dans la ville, descendent le fleuve, traversent les ponts, entrent dans les maisons du village, dans les églises de la ville, les côteaux d’une campagne prospère.  Ce spectacle peint avec tant de minutie est-il une allusion au rôle politique de Rolin. Dignitaire le plus important de l’État bourguignon, il espère paraître devant Dieu l’âme en paix car il bien administré le duché qui lui était confié.  Mais Van Eyck célèbre aussi la toute puissance de Dieu, l’infinie diversité de la Création et la beauté de chaque chose qu’il a placée dans une lumière paradisiaque. 

Musée du Louvre, jusqu’au 17 juin 2024. 9h-18h : lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche. 9h-21h45 le vendredi. Fermé le mardi.

Rothko. La voie négative

Voici quelques notes sur l’exposition Rothko de la fondation Louis Vuitton. Je ne me suis pas astreinte à confronter vraiment ce que j’ai appris de la vie du peintre et ce que j’ai ressenti devant son œuvre… que j’ai peut-être vue trop vite (surtout la dernière salle) et je ne suis peut-être plus capable de faire intensément l’expérience de « la présence », comme lorsque j’avais visité la galerie Tate à Londres.

Venu d’un monde barbare,

Né en 1903 dans l’Empire russe, Mark Rothkovitch émigre en 1913 avec sa mère et sa sœur pour fuir les pogroms du début du 20e siècle. Portland, dans l’Oregon, où vivent déjà son père et ses frères, est leur but. Annie Cohen-Solal raconte qu’on avait fait porter au garçonnet un écriteau sur lequel on pouvait lire: “I don’t speak english”. Evidemment, en contexte, ça n’a rien d’une brimade. La famille avait simplement peur de le perdre, mais dans le souvenir de Rothko, cette expérience sera la première des humiliations qui attendaient les nouveaux émigrés aux Etats Unis.

Six mois après son arrivée, Markus perd son père et il grandira dans la gêne. Entre 3 et 14 ans, il avait reçu une éducation juive qui le marquera durablement. Elève brillant, il est admis à l’université de Yale, mais il rate son intégration dans cette université très conservatrice, renonce à des études d’ingénieur ou d’avocat et décide de s’initier à la peinture.

En 1932, à 29 ans, il rencontre Édith Sachar avec qui il se marie. Sa femme gagne leur vie en fabriquant et vendant des bijoux. Il y a très vite la blessure de l’insuccès et l’humiliation causée par sa femme qui le force à travailler comme vendeur. Plusieurs séparations avant la rupture. Il quitte Edith Sachar, s’effondre, arrête de peindre pendant un an. (https://encalado.com/2016/05/10/mark-rothko-une-toile-recouvre-un-neant-detre-partie-12/), puis en 1944, il rencontre Mell qu’il épouse après quelques mois. Mark et Mell auront deux enfants et vivront ensemble presque jusqu’à la fin de la vie de Rothko.

En 1940, lorsqu’il obtient la nationalité américaine, Markus Rothkovitch raccourcit son nom en Mark Rothko.

Dans les années 35-40, Rothko peint des stations de métro avec de vagues esquisses d’êtres humains, ombres de pauvres voyageurs sans voyage, qu’on peut trouver « malhabiles ».  

1936. Untitled

Puis, influencé par le surréalisme européen fraîchement débarqué à New York, il crée d’étranges peintures colorées qui rappellent Francis Bacon, Roberto Matta ou André Masson.

1946. Harpe éolienne

La « peinture en champs de couleur » et le sfumato

Vers 1947 commencent ses œuvres abstraites, que les critiques (par exemple Valérie Oddos 18/10/2023) expliquent par le choc de la Seconde Guerre mondiale : que peut-on encore peindre après les guerres qui ont fracassé les illusions sur la culture européenne ?

Rothko est un parmi les peintres comme Jackson Pollock ou Adolph Gottlieb qui n’acceptent pas la pérennité d’un art destiné à orner les salles à manger des riches Américains. Mais il refusera sa vie durant de se ranger sous la bannière de l’art abstrait. « Mon art n’est pas abstrait, il vit et il respire ». Ce qui l’intéresse, ce sont les émotions.

Le visiteur est saisi par la rencontre de ces toiles si simples. Les premières reposent principalement sur le rouge, l’ocre, et sur le jaune clair qui fait rayonner le rouge. Les critiques appellent cette période le Color Field painting movement, littéralement « le mouvement de la peinture en champs de couleur ». Au cours de la décennie suivante, Rothko s’en tient à des formes rectangulaires dont il travaille les couleurs en procédant par couches minces.

Les teintes ensoleillées alternent avec de grands rectangles bleus et noirs. Il marie par exemple le bleu (couleur d’un ciel profond), le noir et le blanc. Les séparations sont incertaines, la matière même est parfois humide et légère comme ce blanc tissé en nuages.

1956. Green on blue

Les couleurs tremblent un peu parce que les angles et les bords sont estompés et fusionnent avec le fond caché sous les dernières couches, ce qui évite l’effet géométrique et cérébral des toiles de Mondrian et ouvre un espace où les couleurs flottent doucement…

D’autres fois Rothko plonge le spectateur au milieu d’immenses toiles où des rouges s’opposent à des noirs et des violets. 

Ce qui sépare sa peinture d’un art décoratif, c’est l’invitation faite au spectateur de se séparer de tout ce qu’il tient pour beau et qui est juste encombrant, pour s’immerger dans un espace tout autre. Christopher, son fils explique ainsi le but de son père:

Pour mon père, le monde émotionnel était la voie d’accès à ses spectateurs. D’où son ambition d’élever la peinture au niveau émotionnel dont est capable la musique. Elle peut vous tirer des larmes. Ses tableaux aussi. Ils parlent une langue universelle qui n’a pas besoin d’explications. On ne comprend pas bien pourquoi ils nous remuent, pourquoi ils nous émeuvent, mais ils le font. Entretien avec Harry Bellet, octobre 2023, Le Monde, https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/20/exposition-mark-rothko-ses-tableaux-parlent-une-langue-universelle-qui-n-a-pas-besoin-d-explications_6195536_3246.html?contributions 

Et Rothko écrit :

Je ne m’intéresse qu’à l’expression des émotions humaines fondamentales – tragédie, extase, mort et j’en passe – et le fait que bon nombre de gens s’effondrent et fondent en larmes lorsqu’ils sont confrontés à mes tableaux montre que je communique ces émotions humaines fondamentales. » (cité par Encalado (https://encalado.com/category/linvention-esthetique/mark-rothko)

La dimension monumentale s’impose car elle permet d'envelopper le visiteur dans une atmosphère réduite à des accords de couleur :

Comme je suis engagé dans l'élément humain, je veux créer un état d'intimité _ une transaction immédiate. Les grands formats vous prennent en eux. L'échelle est d'une extrême importance pour moi _ l'échelle humaine.    Rothko, Écrits sur l’art, « Le professeur idéal », 1941, pp. 55-56.)


Une expérience immersive

Des toiles nocturnes que l’ombre borde sont conservées aujourd’hui à la Tate de Londres. Leur célébrité tient en partie à leur histoire.

Elles avaient été commandées en 1958 par la Seagram, richissime entreprise de vins et spiritueux, pour décorer un restaurant. Rothko a testé des formats horizontaux pour qu’ils puissent être visibles au-dessus de la tête des convives. Or il vint déjeuner au restaurant et fut plongé dans un brusque désespoir à l’idée des clients papotant, discourant, jacassant, bâfrant sous ses toiles. Il décrivit le restaurant du Seagram comme « un lieu où les salauds les plus riches de New York viennent pour bouffer et se montrer… », avant d’ajouter : «J’espère ruiner l’appétit de chacun des fils de pute qui mangera dans cette pièce ! » Il finit par rendre son chèque à la famille Bronfman et conserva ses tableaux jusqu’au moment où le directeur de la Tate Modern lui proposa de leur consacrer une salle. Ils y sont exposés aujourd’hui.

The Houston Chapel

Toujours en quête d’un espace global où immerger le spectateur, Rothko accepte la commande d’un ensemble de panneaux pour la chapelle voulue par un couple de collectionneurs, Dominique et Jean de Ménil. Il a dû trouver là ce qu’il cherchait : la forme octogonale de la chapelle et la pénombre qui y règne plongent le spectateur dans un bain de couleurs, supprime toute séparation avec les toiles. Rothko espérait que le visiteur pourrait faire l’expérience spirituelle de l’éternité dans ce lieu si paisible. Dans le discours d’inauguration de la chapelle après la mort du peintre, Dominique de Menil déclara :

Les images qui n'ont jamais été acceptables pour les juifs et les musulmans sont devenues intolérables pour tous aujourd'hui ... Nous ne pouvons plus représenter Jésus et ses apôtres ... Dans un monde encombré d'images, seul l'art abstrait, peut nous conduire au seuil du divin ... Rothko fut prophétique de nous laisser un environnement nocturne. La nuit est paisible. La nuit est enceinte de la vie […] (https://encalado.com/category/linvention-esthetique/mark-rothko/)

Ainsi les couleurs peuvent remplacer le récit et l’exhibition des visages et des corps si chers à la peinture baroque. Cette peinture invite à méditer sur « l’essentiel ». Des moyens minimalistes conduisent à un ordre de réalité où fusionnent le beau et l’émotion, jusqu’à faire paraître les autres peintres comme trop bavards, trop décoratifs, insignifiants comme des peintres d’affiches publicitaires.

Les cendres de la série des Black and Grey

L’exposition s’achève par la série des Black and Grey, commande abandonnée, prévue pour le bâtiment de l’Unesco à Paris. Un ensemble ascétique de variations autour de deux rectangles noirs et gris superposés, est confronté à deux sculptures monumentales de Giacometti.

Pour ces tableaux, le peintre a soustrait toutes les couleurs. Il n’a gardé que le gris et le noir qui envahissent la toile.

Mark Rothko, Untitled, 1969, Alberto Giacometti, Grande Femme III, 1960 and Mark Rothko, Untitled, 1969, Joseph Nechvatal, Whitehot magazine

Est-ce encore de la peinture ? Pour moi, la magie ne fonctionne plus. Je ne vois qu’une matière plate sans épaisseur et sans espace qui m’ôte la possibilité d’un rapport contemplatif à cet art devenu soudain une maladie mortelle. Que pouvait encore peindre Rothko qui ne soit une répétition de l’expérience parfois atteinte d’un infini présent sur terre ? 

Rothko s’est suicidé à New York, le 25 février 1970.

Quelques références

Bellet, https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/20/exposition-mark-rothko-ses-tableaux-parlent-une-langue-universelle-qui-n-a-pas-besoin-d-explications_6195536_3246.html?contributions

Cohen-Solal,  Annie, 2023, Mark Rothko, Collection Folio histoire (n° 334), Gallimard.

https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/peinture/mark-rothko-a-la-fondation-louis-vuitton-une-exposition-exceptionnelle-d-un-peintre-de-la-couleur-de-la-lumiere-et-de-l-emotion_6129582.html

Nechvatal Joseph, « Mark Rothko, Untitled, 1969, Alberto Giacometti, Grande Femme III, 1960 and Mark Rothko, Untitled, 1969, » Whitehot magazine.

Oddos Valérie, 2023, https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/peinture/mark-rothko-a-la-fondation-louis-vuitton-une-exposition-exceptionnelle-d-un-peintre-de-la-couleur-de-la-lumiere-et-de-l-emotion_6129582.html

De Staël, un itinéraire

J’avais entendu par hasard, sur France Culture, Stéphane Corréard critiquer sévèrement la grande exposition de Staël du Musée d’Art Moderne de Paris.  Il trouvait l’exposition trop copieuse (Nous qui n’avons pas accès aux collections privées, nous avons été enchantés  de découvrir des dizaines d’œuvres jamais exposées). Il trouvait qu’elle faisait trop de place au mythe romantique du génie fou d’amour qui se suicide à 41 ans pour l’amour d’une femme (Bien sûr que notre côté Paris Match s’émeut devant les photos de ce grand type au visage si beau, si inquiet, qui va mourir bientôt, mais enfin l’exposition nous invite à regarder l’aventure de la peinture, à nous concentrer sur l’angoisse d’être peintre davantage que sur l’homme foudroyé par l’amour. On peut mourir aussi d’être peintre.)

En fait, Stéphane Corréard n’aime pas cet art qui lui paraît trop sage, trop « qualité française ». Il le met en parallèle avec la peinture américaine de Rothko, ou Pollock qui, dans les mêmes années 50, incarnaient la modernité. (Nous avons aimé au contraire passionnément l’effort du peintre pour trouver son chemin au milieu de l’abstraction et du cubisme, sa façon de tracer son chemin, comme on ouvre une voie à travers une forêt lorsqu’il faut décider d’avancer à chaque carrefour, se perdre ou se trouver, jusqu’à inventer le réalisme abstrait qui, pour nous, est le style même de de Staël).

Que faire quand on ne se satisfait pas des formules du temps ? De Staël était pourtant un imitateur doué.

De Staël. Composition 1951

Des quadrilatères dans une matière un peu grumeleuse composent un grand tableau qui va du goudron à la Soulages, à des marrons, des gris sombres ou clairs, en passant par des blancs délicats, une touche de rose de ci, de là… entre les  carreaux, des joints cimentent la structure.

Mais déjà les mosaïques se colorent et la figuration se fait plus évidente. Des fleurs, dit le titre… un grand bouquet de couleurs saturées qui n’a même pas besoin d’un vase pour trouver son équilibre.

Fleurs

En 1952, De Staël sort de l’atelier, renoue avec le paysage (on ne saurait faire plus ringard !). La salle est pleine de petits formats sur carton pris sur le vif où le peintre apprend à peindre avec une économie de moyens remarquable. Il est le maître des gris : gris du presque noir de l’orage, au presque blanc de la plaine et gris teinté de beige comme reflétant la grande plaine..

De temps à autres, le paysage devient métaphysique comme dans le tableau de Sceaux où une déchirure verticale bleue entrebâille la matière minérale du parc.

Parc de Sceaux 1952

En 1953, 1954, avec la découverte du Sud, finis les gris délicieux. De Staël s’empare des couleurs violentes. Par exemple la petite toile qui représente Agrigente repose sur quatre couleurs sans ombres : le violet pour le ciel ; le jaune pour la terre vers l’horizon ; le rose pour le chemin qui va à la rencontre d’une tache rouge… Il faut bien partir à la rencontre de quelque chose… un triangle du même rouge orangé longe le côté droit. De Staël a gardé les lignes simplifiées des paysages de 1952, mais a changé complètement sa texture : sa peinture devient liquide, la profondeur et le mouvement viennent des triangles qui convergent et donnent à la toile son impression de mouvement.

Agrigente

Des dessins (pas si loin des dessins d’architecte) montrent sa façon de travailler « sur le motif » en dépouillant le paysage de ses détails ;

Encore des aplats pour le beau paysage nocturne de la Seine. Une nappe d’eau grise glisse sous le pont des Arts. Aux trois-quarts de la toile, la ligne bleue du pont, puis la masse noire des bâtiments. Des tours et des clochers blancs transpercent le ciel. Comme ils sont blancs ! Ceux qui ont mon âge se souviennent de ce Paris noir d’avant les énormes bateaux-mouches, quand on restait sur les ponts pour voir couler la Seine sans voir grand chose sinon quelques lueurs au loin.

Le fleuve et l’ombre

… Le nu bleu extraordinaire est un mixte moitié femme, moitié paysage, moitié géométrique, moitié extatique, perdu dans le ciel rouge.

Puis un nouveau changement de texture avec les natures mortes peintes au pinceau, pommes, flacons, et ces feuilles de laitue légères tracées d’un seul geste… Facile, peut-être, cette salade posée sur un fond noir et son récipient blanc presque translucide, mais je me dis qu’il faut du courage pour préférer d’aller esseulé à la rencontre des objets du quotidien, plutôt que de se fondre dans le mouvement collectif qui emporte la peinture moderne.

Retour aux gris, aux bandes horizontales qui font le fond du tableau. Dans la toile des mouettes, l’horizon est très bleu, les mouettes, malgré leurs ailes lourdes s’envolent vers cet au-delà.

Et c’est déjà la fin. Le tableau rouge intitulé Le Concert n’a pas pu venir. Le Fort d’Antibes restera le dernier tableau. On y retrouve les trois bandes parallèles, le gris sombre du premier plan, les vagues claires du milieu, le ciel bleu-noir du haut. Pas de trace humaine, si ce n’est cet édifice rectangulaire fiché au milieu de la toile. La solitude peut-être.

Des tombes au Père-Lachaise

Sur la foi du nom du directeur de conscience de Louis 14, je croyais que le cimetière du Père-Lachaise datait du 17e siècle. J’ai appris qu’il avait ouvert seulement le 21 mai 1804. Comme il était « boudé » par les clients potentiels, les autorités ont fait transférer les restes de quelques célébrités du temps jadis, pour donner envie aux gens en vue de se faire enterrer près des tombes de Molière et de La Fontaine. Comme les quartiers d’habitation, les lieux d’inhumation sont soumis à la mode.

Je n’aime pas beaucoup la succession de petites maisons aux portes closes que l’on trouve dans beaucoup de cimetières français. Mais finalement, le Père Lachaise contient tant de souvenirs qu’il est fascinant. Il reste à trouver les histoires qui nous laissent stupéfaits ou qui nous touchent.

Elisabeth Stroganoff épouse Demidoff

Un des plus grands tombeaux du cimetière a été construit pour Elisabeth Stroganoff épouse Demidoff, une baronne russe décédée en 1818 dont j’ignorais tout. La baronne aimait Paris où elle avait choisi de vivre après s’être séparée d’un mari ennuyeux qu’on lui avait fait épouser à seize ans.

Le temple élevé sur une colline était en contrejour. Aussi, les visiteurs, s’ils levaient les yeux vers les colonnes depuis l’allée située en contrebas, étaient-ils persuadés qu’ils voyaient entre deux colonnes l’imposant fessier d’une jeune morte. Ils disaient rêveurs : « Quel drôle d’idée de sculpter un pareil derrière… et qui nous tourne le dos en plus ! ». En s’approchant, ils découvraient leur méprise en reconnaissant un double écusson couronné où figuraient les armes du comte Demidoff.  L’erreur pour grossière qu’elle soit va bien à ce qu’on imagine de la vie légère de d’Elisabeth Stroganoff mais les êtres peuvent faire ce qu’ils veulent de leur vie. La sépulture est là pour rappeler qu’après la mort d’une aristocrate, seuls importent les liens qui font d’elle pour l’éternité une épouse Demidoff.

l’histoire de la sépulture ne s’arrête pas là : à la fin du 19e siècle, un journaliste en mal de copie raconta que, dans son testament, la baronne avait promis sa fortune à celui qui passerait 365 jours de réclusion volontaire auprès de son corps. Il paraît qu’il y eut beaucoup de candidats. Les gens croient volontiers aux fantômes et ils étaient fascinés par l’idée d’une morte séjournant encore dans le cercueil où elle menait une vie crépusculaire en attendant d’assouvir son besoin de chair fraîche.

La 19e division, est assez près de la 55e où se trouve le tombeau de Thiers encore plus pompeux ! En vain ! Thiers restera l’homme qui est allé négocier avec l’ennemi la libération de 60 000 prisonniers de guerre afin d’écraser la Commune,  celui qui a fait fusiller les derniers insurgés réfugiés au père Lachaise, alors même que l’insurrection avait été écrasée. Victor Hugo qui n’avait pas approuvé le soulèvement a salué le courage des communards dans un poème :

Là des tas d’hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;
Il semble que leur mort à peine les effleure,
Qu’ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,
Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.
Nul ne bronche. On adosse à la même muraille
Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,
Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu !

(…)

Que fûmes-nous pour eux avant cette heure sombre ?
Avons-nous protégé ces femmes ? Avons-nous
Pris ces enfants tremblants et nus sur nos genoux ?
L’un sait-il travailler et l’autre sait-il lire ?
L’ignorance finit par être le délire ;
Les avons-nous instruits, aimés, guidés enfin,
Et n’ont-ils pas eu froid ? et n’ont-ils pas eu faim ?
C’est pour cela qu’ils ont brûlé vos Tuileries.
Je le déclare au nom de ces âmes meurtries,
Moi, l’homme exempt des deuils de parade et d’emprunt,
Qu’un enfant mort émeut plus qu’un palais défunt
C’est pour cela qu’ils sont les mourants formidables,
Qu’ils ne se plaignent pas, qu’ils restent insondables,
Souriants, menaçants, indifférents, altiers,
Et qu’ils se laissent presque égorger volontiers.
Méditons. Ces damnés, qu’aujourd’hui l’on foudroie,
N’ont pas de désespoir n’ayant pas eu de joie.
Le sort de tous se lie à leur sort. Il le faut. (Les Fusillés)

Mémoire Nécropolitaine 

Près du rond-point Casimir Périer, se trouve une chapelle vide avec un appareil photo, installé au fond. Un QRcode affiché à l’entrée renvoie au site créé par André Chabot et Anne Fuart. Bien vivant, le couple a créé l’association La Mémoire Nécropolitaine qui comporte un fonds documentaire de plus de 200 000 clichés glanés de par le monde, véritables témoignages des richesses funéraires de l’humanité. (https://www.lassurance-obseques.fr/memoire-necropolitaine-futur-de-passe-sinvite-pere-lachaise/)

Boris Akounine, son pseudonyme, et Grigori Tchkhartichvili, le nom réel d’un écrivain géorgien auteur de romans policiers, est un autre de ces amateurs qui arpentent les cimetières. Dans son Histoires de cimetières signé de ses deux noms, Akounine/Tchkhartichvili fait confiance à la littérature pour attirer l’attention des visiteurs. C’est dans ce livre que j’ai appris qu’on avait transféré les os de stars de la littérature pour lancer le Père Lachaise comme on lance un parfum ou une série télévisée. Je m’avise qu’il a mis la photo du monument de la baronne Stroganoff pour illustrer son chapitre sur le Père-Lachaise.

Dans le soleil du père : Georges Hyppolite Géricault et le troisième tombeau de Théodore Géricault

Tout m’émeut dans l’étrange tombeau de Géricault situé dans la 12e division. La mort violente du peintre, l’intervention du sculpteur Etex qui ne supporte pas que le grand artiste repose sous une dalle quelconque et qui décide de lui élever un tombeau. La contribution financière de Georges Hippolyte, l’enfant illégitime qui n’a pas été reconnu par son père et qui financera la statue de bronze qui orne aujourd’hui la tombe.

Avant même de peindre le Radeau de la Méduse, Géricault vivait au-delà de la vie qui lui était destinée.

Il aimait les chevaux. J’ai reproduit dans un billet consacré à Rosa Bonheur, une tête de cheval blanc aux beaux yeux graves, qui est conservée au Louvre https://wordpress.com/view/passagedutemps.com). Il peignait l’écho des batailles perdues où la gloire apparaît comme une imposture. Il était fasciné par la mort et la folie.  Pour s’imprégner des couleurs des mourants, il ramenait des membres, coupés sur des cadavres de l’hôpital Beaujon, qui pourrissaient dans son atelier. Il peignait le regard oblique des fous. Il peignait son chat mort  et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il s’agissait aussi de lui.

Il aimait les folles courses à cheval où il manquait de se rompre les os. Il finit par chuter à 33 ans. Il survécut quelques mois à l’accident, à demi paralysé, avant qu’une infection se déclare dont il est mort en 1824. Ses biographes évoquent aussi une tuberculose osseuse ou la syphilis comme causes du décès.

En 1837, Antoine Etex, sculpteur néoclassique reconnu, travaillait à un monument funéraire au Père-Lachaise lorsqu’il découvrit que le peintre n’avait aucun tombeau. Etex est resté à l’arrière-plan de l’aventure romantique, mais il avait ses lettres de noblesse. On peut voir sur l’Arc de Triomphe deux groupes sculptés par lui, La Résistance et La Paix. Ils ont hélas, trop de retenue pour émouvoir, mais Etex comprenait l’art de Géricault qui avait estomaqué les visiteurs du salon de 1819 avec Le Radeau de la Méduse. Il savait, lui, que Géricault qui avait embrassé si passionnément, si férocement, la peinture était un génie. Il lance une souscription, propose un modèle en plâtre qui sera retenu par un jury. Il a représenté Géricault « à la façon d’un gisant étrusque » étendu sur le couvercle d’un sarcophage, sa palette de peintre encore à la main. (Hachet).  Il doit emprunter de l’argent pour terminer l’œuvre présentée avec succès au salon de 1841.

Tombe de Géricault, avenue de La Chapelle

Malheureusement, la statue de marbre tendre s’abime et il faut la mettre à l’abri au musée de Rouen. Etex sculpte un nouveau monument. Finalement, un legs du fils naturel de Géricault, Georges Hippolyte, permet de faire couler en bronze, la statue ainsi que les bas-reliefs évoquant les tableaux les plus célèbres du peintre.

Géricault avait eu ce fils avec Alexandrine Caruel, de 28 ans plus jeune que son mari, l’oncle de Théodore à qui elle avait été mariée presque enfant. La suite est facile à imaginer : la demoiselle et le vieux mari ; Théodore, cavalier hors norme de belle allure, peintre virtuose célèbre à 21 ans, avec cette énergie tourmentée qu’on retrouvera dans la monstrueuse accumulation de mourants du Radeau de la Méduse.

Comment a été élevé leur enfant déclaré à sa naissance comme le fils de la bonne et d’un père inconnu ? Les familles de cette époque ne transigeaient pas avec l’adultère et plus d’un enfant bâtard se heurtait au secret de son origine qui se dérobait. Géricault a été envoyé à l’étranger en 1816, à la suite du scandale. De retour en France, il n’a semble-t-il jamais cherché à rencontrer Georges Hippolyte. Cependant, après le décès du peintre, le grand-père reconnut son petit-fils. On peut imaginer que le père devenu doublement un fantôme hanta ce fils toute sa vie. Il l’avait abandonné après lui avoir donné la vie, puis il l’avait abandonné en mourant trop tôt.

Quand Georges Hyppolite apprit qui il était, il se mit à chercher des ressemblances en contemplant les tableaux de son père. La romancière André Chedid imagine cette quête du père par le fils dans son roman Sous le soleil du père, rédigé à partir de notes retrouvées à la mort de Georges Hippolyte. En 1841, à 24 ans, autorisé à porter le nom du mort, il avait rédigé un testament jamais modifié par lequel il léguait la fortune familiale à l’Etat à condition qu’une part importante du don soit consacrée à la restauration du tombeau. Quand il meurt 40 ans plus tard, en 1882, dans une chambre d’un hôtel de Bayeux, on retrouve le testament sur lui. Les sculptures d’Etex sont alors fondues en bronze.

Il faut avoir été privé de sa filiation pour croire qu’il est important d’avoir son nom gravé sur une pierre. Georges Hippolyte n’obtiendra pas d’être enterré dans la tombe du peintre, mais pour quelques curieux, il est Géricault, le fils.

 La mémoire de la commune de 1871 : le mur des Fédérés

En 1871, la commune s’est achevée par la semaine sanglante du 21 au 28 mai quand les derniers résistants ont perdu devant l’armée versaillaise. Dans l’enceinte du cimetière, 147 communards ont été fusillés.

Le mur que l’on visite n’est pas celui du massacre, commémoré aujourd’hui par une statue dans le jardin Samuel de Champlain. Il est dans le petit cimetière de Charonne là où l’on a retrouvé les corps jetés dans une fosse commune. Chaque année une foule militante se rassemble devant une plaque commémorative. Ils étaient 1000 personnes en 1880, 5000 en 81, 20 000 en 82,.

1936 Manifestation commémorative devant le Mur des Fédérés, en présence de Maurice Thorez, Léon Blum, Maurice Paz, Marcel Cachin, Mme Blum, Marcel Gitton, Jacques Duclos, André Morizet, Jules Moch. Au premier rang : les vétérans de la Commune] :  [photographie de Marcel Cerf]

Malgré ce souvenir sanglant, le cimetière de Charonne est charmant, tout petit, serré contre l’église qui ressemble à une église de village, (ce qu’elle était d’ailleurs). On voit forcément une grande statue de fonte en habit du 18e siècle. C’est Bègle dit Magloire. Il est difficile de démêler la mythomanie, la facétie et l’histoire dans l’épitaphe de celui qui se disait le Secrétaire de Robespierre (lequel n’en a jamais eu d’après les historiens). L’autodérision l’emporte chez celui qui remplace son nom de Bègue par Magloire : “Bègue dit Magloire, peintre en bâtiments, patriote, poète, philosophe et secrétaire de Monsieur Robespierre 1793”.

 Il semblerait en fait qu’il ait été un peu rebouteux. Ayant fait fortune. Il acheta son emplacement en 1833 et fit édifier ce monument. Pour son inhumation, il avait prévu 5 francs par convive, chargé de chanter sa gloire et de boire à sa mémoire : « Il nous faut chanter à la gloire / De Bègue François-Eloy / Ami rare et sincère / Fit mention dans son testament / Qu’il fut enterré en chantant. / Pour le fêter en bon vivant / Il nous laissa chacun cinq francs / En vrais disciples de Grégoire / Versons du vin et puis trinquons / buvons ensemble à sa mémoire ; / C’est en l’honneur de son trépas / Qu’il a commandé ce repas ». (Marie-Christine Pénin, https://www.tombes-sepultures.com/crbst_1045.html

Et toi que ramèneras-tu dans les filets de la mémoire, la chronique, révolutionnaire (version grandiose ou version grotesque) ? Le souvenir du plus romantique des peintres ? Les rêves de grandeur d’une aristocrate dont le nom n’évoque qu’une recette de bœuf pour la quasi totalité des Français ?

AKOUNINE Boris TCHKHARTICHVILI Grigori, 2014, Histoires de cimetières, tr. Paul Lesquene, Lausanne, Les éditions Noir sur Blanc.

https://www.lassurance-obseques.fr/memoire-necropolitaine-futur-de-passe-sinvite-pere-lachaise/

https://fr.anecdotrip.com/l-etrange-testament-de-la-comtesse-demidoff–vinaigrette

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lisabeth_Alexandrovna_Stroganoff

https://www.jean-charles-hachet.com/Gericault-et-ses-trois-tombeaux.html

https://www.lejournaldesarts.fr/opinion/reflexions-sur-la-maladie-et-la-mort-de-theodore-gericault-1791-1824-113481)

https://www.tombes-sepultures.com/crbst_1045.html

Gallica, Cerf, Marcel (1911-2010) [Photographe] [1405]

Villers-Cotterêts : cité internationale de la langue française/ des langues françaises

Pour une fois, c’est en province, dans la ville sinistrée par la crise de Villers-Cotterêts qu’un chef d’État a choisi de fonder en son nom un établissement culturel prestigieux. Emmanuel Macron a inauguré en novembre 2023 la Cité internationale dans le château qui, a-t-il dit, « menaçait de s’effondrer,  [en 2017] patrimoine en péril. Et je prenais alors le soir même, à Reims, l’engagement de pouvoir raviver ce lieu, de lui redonner sa force, sa beauté, d’y retrouver l’histoire » (Discours d’inauguration 2023).

François Ier a signé la célèbre ordonnance de 1539 à Villers-Cotterêts. L’ordonnance regardait pour l’essentiel l’unification du droit dans le royaume. Cependant deux articles concernaient la langue des textes administratifs et les décisions de justice : les actes notariés, les archives et les déclarations de baptême ne seraient plus rédigés en latin, mais en langue maternelle « françoise et non autrement ». On a beaucoup glosé pour savoir si le latin était la cible de l’édit, ou tout autant les dialectes parlés par les sujets des provinces. Le parcours s’achève en tout cas par une réflexion sur les liens du pouvoir et des parlers qui s’emploient sur un territoire.

Le parcours de visite, au premier étage, est constitué de quinze salles et d’une salle d’introduction sur le château et son territoire. Il se termine par la chapelle royale décorée par des sculptures influencées par la renaissance italienne.

La Chapelle royale. Un décor italien
Chapelle Royale. Détail

Le parcours, consacré à la langue française, a été conçu sous le commissariat scientifique de Xavier North, un haut fonctionnaire qui a été délégué à la langue française et aux langues de France (très favorable aux langues régionales), de Zeev Gourarier actuel directeur du Mucem de Marseille (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée),  d’Hassane Kassi Kouyaté, un metteur en scène, conteur et acteur burkinabè qui dirige le Festival international de la francophonie, de Barbara Cassin, enfin. Spécialiste des philosophies grecques, elle est la directrice du Dictionnaire des intraduisibles dont l’objet est l’histoire des vocabulaires européens de la philosophie. Ce dictionnaire se penche sur des mots qui jouent un rôle dans les systèmes des philosophes européens, mais ne se correspondent pas exactement d’une langue à l’autre, ce pourquoi ils font l’objet de tentatives de traduction sans cesse recommencées : comment traduire spleen, saudade, mélancolie qui ne disent pas la même chose; mind qui n’est pas  Geist ou esprit… ? A l’exception de Barbara Cassin qui a une large compétence de lexicographie culturelle, les responsables ne sont pas des linguistes, mais des intermédiaires culturels connus pour leur ouverture aux apports de toute la francophonie.

On comprend que la Cité réserve une place notable aux rapports du français et des autres langues. A l’accueil, comme un manifeste, la verrière joliment baptisée « ciel lexical » nous invite à jouir de la diversité des mots (et à constater nos lacunes) : « wassingue » (serpillière, Picardie, Belgique), « ambianceur » (personne qui met de l’animation, Afrique), « chelou » (louche, en verlan) « carabistouille » (baliverne, bêtise, Belgique), « divulgacher » (gâcher l’effet de surprise d’un spectateur ou d’un lecteur, Québec), voisinent avec « prose », « dialogue des cultures » ou  « Alexandre Dumas » qui est un enfant du pays. La cité de la langue française n’est pas là pour dire la norme, mais pour inviter à jouir de la richesse foisonnante des vocabulaires français.

Villers-Cotterêts. Le « ciel lexical » de la verrière

Le parcours s’appuie sur des dispositifs audiovisuels dont beaucoup sont présentés sous forme de jeux permettant des interactions avec le public. La section « Une langue-monde » insiste sur le grand nombre de territoires qui se réclament de la francophonie

Carte des pays adhérents à l’Organisation Internationale de la Francophonie

Le tableau est davantage politique que linguistique : il ne met pas en avant les avancées de l’anglais comme langue étrangère, et le recul du français comme langue locale, par exemple dans le Maghreb. Du moins, il a l’intérêt de montrer aux visiteurs que l’avenir du français se joue en Afrique ! Le lien entre l’expansion du français et la colonisation est abordé à travers une dénonciation de l’oppression sous couvert de civilisation, par exemple dans une caricature de l’Assiette au beurre (1911), mais aussi dans les déclarations d’intellectuels revendiquant la langue française comme un butin. Le directeur de la cité résume : La langue française est une culture partageable. Elle appartient à ceux qui la parlent. C’est la liberté qu’on se donne de parler une langue qu’on choisit ».

L’Assiette au beurre (1911). L’hypocrisie des arguments des colonisateurs

Les salles suivantes évoquent les  capacités expressives du français, Une grande bibliothèque pour rappeler que le français est une langue d’écrivains. Plusieurs milliers d’ouvrages écrits en français, de tous les continents, de toutes les époques et de tous les genres (romans, poésie, essais, bande-dessinée, littérature jeunesse…) sont présentés et « consultables sur place ». Mais qui va se mettre à lire au milieu du brouhaha ? Il n’y a nulle part où se poser. La grande bibliothèque, c’est de la frime. 

Le jeu peu convainquant du bibliothécaire virtuel invite le visiteur à répondre à une série de questions, au bout desquelles, il propose une recommandation de lecture ! Une caricature de chatGPT à mon avis ! Il est difficile d’inventer des dispositifs « drôles » capables de parler de littérature !

Les salles suivantes présentent une image de la création qui passe par des moyens populaires : le rire de MysTic

Les mots coeurs moqueurs de Miss.Tic

La colère des humiliés.

Citations de murs

Une langue est un objet virtuel. Comment en parler ?

Les organisateurs du parcours sont assez à l’aise avec la célébration des voyages des mots d’une langue à l’autre. Le parcours montre que le français s’enrichit des langues dont il se nourrit : sous un dôme, s’affichent quelques-uns des emprunts aux langues germaniques,  à l’arabe, à l’italien, au grec, au sanskrit, à l’anglais bien sûr… des exemples développés permettent de suivre les évolutions d’abricot (à partir de l’arabe) ou de sirène, du chant des sirènes à la sirène des pompiers (à partir du grec). Evidemment quelques mots, c’est suggestif, mais cela ne permet pas de se faire une idée de la masse des emprunts ou de l’importance de la polysémie. Et le visiteur ne saura trop quelles sont les causes (conquêtes militaires, échanges commerciaux…), ni quels sont les acteurs qui ont apporté ces mots.

Comment prononçait-on les Serments de Strasbourg ?

Un dispositif sonore permet d’écouter les voix réelles ou reconstituées de personnages historiques. C’est sûrement un choc pour un élève de découvrir qu’il ne comprend pas la façon de parler de François Ier (on peut entendre la reconstitution de sa voix dans le parcours virtuel de la cité à l’adresse https://www.cite-langue-francaise.fr/decouvrir/le-parcours-de-visite

La norme orthographique

Deux youtubeurs belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron posent des colles à un jeune public ravi : Comment écrit-on « parasol » : avec un s ou deux ? Pourquoi il n’y a pas de « s » à « va au lit » alors qu’il y en a un à « réponds à la question » ?

Parasol ou parassol ?
Apprend ou apprends. Les complications de l’impératif

Les commentaires des deux compères sont à la fois drôles et bien informés, mais Je ne suis pas sûre que l’outil numérique permette aux enfants de se poser, d’écouter ce qui est dit… encore moins de l’assimiler !

Les salles suivantes ont recours entre autres à des sketches pour faire réfléchir le public à la difficulté d’éliminer les anglicismes, si commodes, ou aux « micro-agressions » à l’égard de personnes issues d’une communauté dévalorisée. Par exemple à partir d’une scène des Femmes savantes où une bourgeoise se moque des fautes de grammaire de sa servante, on est conduits à réfléchir à ce que peut avoir de vexatoire la demande faite à un picard d’origine populaire qui arrive dans une soirée branchée de montrer comment on « parle ch’ti » .

Le statut d’une langue a une dimension politique, particulièrement en France qui n’a pas une définition ethnique, mais une définition politique de la nation. D’où l’importance de l’école chargée au 19e siècle de généraliser le français. Même si le français est un artefact, il a été efficacement imposé ce qui a eu pour conséquence de ravaler la multiplicité des parlers locaux au rang de parlers sans statut.

La langue n’existe pas

« La langue n’existe pas ! Il ne fallait donc pas faire cette cité » . Que veulent dire par là les opposants au projet de la cité et plus largement une bonne partie des sociolinguistes ?

1-Que le français est une construction historique et pas un objet naturel ?  C’est un thème largement évoqué dans le parcours.

2-Que les langues n’existent « pas sans les populations qui les parlent » ? La critique porte davantage car les dispositifs audio-visuels qui sont faits pour jouer et pour être utilisés rapidement ont du mal à évoquer les raisons qui font par exemple de l’arabe médiéval un pourvoyeur de mots savants comme zéro, algèbre, bien différents du bled et du toubib importés à l’époque de la colonisation.

3-Que les langues doivent être outillées et en particulier disposer d’une écriture codifiée ? Cette question n’est pas abordée et pourtant je me souviens d’une lettre envoyée pendant la Grande Guerre par un soldat occitan à sa famille : mal à l’aise dans son français scolaire, G. annonce d’abord à ses parents qu’il va écrire « en patois (c’est le terme qu’il utilise) » :
 je me trouve bien embarassé (sic) pour vous raconter quelque chose, je vais essayer si en patois ça pouvait mieux réussir. A la fin de sa lettre, il écrit qu’en l’absence d’orthographe codifiée, il renonce :
Enfin je vois que je vous ferai perdre votre temps pour déchiffrer tout ce patois (cité dans Martin 2014).
Bref, les conventions orthographiques du français sont les seules dont disposent scripteurs et lecteurs quand ils ne sont pas des lettrés qui militent pour la renaissance des langues régionales. Il y a dès lors rupture entre le patois de la quotidienneté et le français de la correspondance, ce qui limite l’usage de la langue maternelle.

4-Qu’on confond trop souvent la langue avec la langue légitime au sens de Bourdieu, la langue normée, véhiculée notamment par l’école et par les élites ? La Cité de Villers Cotterets, on le voit, s’est bornée à nous enchanter des variantes hors norme, à déconstruire la vision monolithique du français.

C’est bien cette vision tolérante qui reste en mémoire lorsqu’on quitte le château, mais Il reste beaucoup de travail à faire entre grammairiens et spécialistes des outils numériques si l’on veut aboutir à une représentation du/des français. Et surtout (comme dans un château enchanté) est mise entre parenthèses pour le temps de la visite l’enjeu de la maîtrise d’une langue commune.

Quelques références

AVANZI Mathieu, 2023 [2020], Comme on dit chez nous. Le Grand Livre du français de nos régions, Paris, Le Robert.

CALVET Louis-Jean, 2004, Essais de linguistique. La langue est-elle une invention des linguistes, Paris, Plon.

HOEDT Arnaud et PIRON Jérôme, 2020, Le français n’existe pas. Paris, Éditions le Robert

MACRON Emmanuel, 2023 Inauguration de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts. | Élysée (elysee.fr)

MARTIN, Jean-Baptiste, 2014, Les poilus parlaient patois. Documents dialectaux de Rhône-Alpes, Lyon : EMCC.