Eva Jospin transforme le carton en forêts, grottes, monuments.
La forêt pétrifiée
Sa forêt pourtant n’est pas une « vue » mais une masse végétale qui empêche d’y pénétrer. Il n’y a pas de chemin qui l’ouvre et les branches hérissées d’épines empêchent de parvenir aux princesses enfermées dans les profondeurs. C’est une forêt-matière et non l’image d’un paysage.
Mon amie déteste cette représentation funèbre : – C’est une forêt de carton qui ne connaît ni automne, ni printemps. Toute vie l’a désertée… Je ne peux pas imaginer des oiseaux devant ces branches sèches, devant ces arêtes d’arbres où manquera toujours l’impression verte de fougères et de la terre humide.
Grand Palais. 2026.Eva Jospin. La forêt pétrifiée
Plus loin, un cratère dont les dimensions sont assez petites, mais qui a l’air gigantesque car on n’en voit pas le fond. Des échelles évoquent une carrière où des ouvriers pourraient descendre pour extraire des minerais, mais c’est une mine sans mineurs… qui donne comme l’ensemble des œuvres exposées l’impression d’un lieu que toute présence humaine a quitté.
Grand Palais 2026. Eva Jospin. La mine
Je n’ai cependant pas l’impression de voir un spectacle morbide. Sans doute mon plaisir est-il inséparable des métamorphoses du matériau transformé. Le carton, une fois découpé, collé couche sur couche, pli sur pli, creusé au burin, raboté, frotté rivalise avec des matériaux plus nobles. Selon le traitement appliqué, il peut devenir brique :
Eva Jospin. Palais de briques
ou cuir aux teintes délicates.
Souvent, il se fait pierre. Comme le carton est moins dur que la pierre, on ne risque pas de s’y blesser. Je m’inquiète cependant. Combien de temps va-t-il durer ?
Des monuments de carton
En 1926, au Grand Palais, Eva Jospin expose surtout des rocailles, des cénotaphes, des dômes… toujours en carton qui réinterprètent à leur façon le mélange de monuments, de grottes et de végétation que l’on trouve dans les jardins italiens.
Eva Jospin. Cénotaphe
En approchant, on découvre la délicatesse minutieuse de certains ornements. Ce sont des stalactites qui ornent les grottes, des incrustations de coquillages, des plantes qui ont trouvé des interstices où plonger leurs racines et qui dégringolent des voûtes des niches votives.
Eva Jospin. Grand Palais 2026. Petites lianes
A nouveau, l’amie proteste : Quel sens ont ces grottes ? Evidemment, on y est à l’abri, mais c’est un monde morbide qu’Eva Jospin ne quitte jamais, sans m’expliquer pourquoi.
– Est-ce qu’un projet s’explique ? Eva Jospin a-t -elle posé un sens au départ ? Si elle savait précisément ce qu’elle cherche, elle ne le chercherait pas. Je crois qu’elle poursuit son travail jusqu’à découvrir le sens des espaces qu’elle construit. Sa technique qu’elle contrôle de mieux en mieux fait surgir des jardins, des monuments qui la surprennent la première.
– Aucun être n’habite ces édifices. Au mieux, je vois un décor pour une fête qui n’a pas eu lieu.
Ce mélange de nature et de culture sans présence humaine semble donner raison à mon amie… Des lianes reprennent leurs droits sur le monument et le transforment en ruine. Eva Jospin ne communique-t-elle pas un vif sentiment de la vulnérabilité du monde ?
Duomo
Le Duomo vidé de sa signification initiale, est lui aussi un décor que sa dimension monumentale permet de pénétrer pour jeter un œil sur l’oculus bleu. Je fais comme les visiteurs. Je pointe mon téléphone… et je me demande ce que signifie ce temple sans croyants. Il me renvoie à un monde lointain (celui des jardins d’Hubert Robert) un peu mélancolique.
Eva Jospin. L’oculus du duomo
Les teintes raffinées des broderies
Nous nous réconcilions autour des broderies. J’apprécie qu’un artiste se livre à l’exploration de divers médiums. À présent, grâce aux ressources dont dispose Éva Jospin, elle collabore avec des artisans de Bombay et propose des œuvres de grands formats. La forêt n’était pas morte, mais en sommeil, et elle a retrouvé ses teintes vibrantes. Le brillant de la soie confère un aspect vaporeux aux tableaux, évoquant une atmosphère printanière.
Eva Jospin. Forêt au printemps
Mais au fond, ce qui me plaît le plus est le mélange de grottes, de temples et de végétation. C’est un monde auquel je me sens relié. Il suscite l’impression d’être une petite chose dans un monde balayé par le temps.
NB
On peut voir gratuitement un aspect du travail d’Eva Jospin au Beaupassage qui relie le boulevard Raspail, la rue de Grenelle et la rue du Bac. Au 14 boulevard Raspail, grâce à un jeu de miroirs, le passage nous immerge dans une de ses forêts et mène à une placette remplie de restaurants étoilés, mais aussi de cafés abordables. On peut s’y poser pour un moment au calme.
Près de deux cents dessins de Maurits Cornelis Escher sont exposés à la Monnaie de Paris. A l’entrée, l’énorme boule miroir qui reflète et déforme le hall de l’édifice avertit que nous entrons dans le royaume des illusions.
Hall de la Monnaie de Paris
Il y a un premier Escher qui fait de belles gravures d’une nature quasi géométrique.
M.C. Escher. Castrovalva (Italie) 1929
Parmi les œuvres qui évoquent un paysage, ma préférée est la lithographie intitulée Trois Mondes. Trois comme l’air où vivent les arbres, l’eau où nage un poisson et la surface qui constitue l’essentiel de la gravure puisque on voit les arbres seulement comme un reflet. L’automne a dépouillé les branches des feuilles d’arbres. Elles flottent à la surface de l’eau. On aperçoit sous la surface un poisson les yeux exorbités.
M.C. Escher. Trois mondes. Lithographie
Formes jumelles transformées et couples d’opposés
L’œuvre qui a valu un premier succès mondial à Escher a la forme d’un losange. Un banc de poissons clairs nageant dans une eau sombre occupe le triangle inférieur. Les poissons se transforment peu à peu en oiseaux noirs qui traversent le ciel blanc de la partie supérieure.
Contrairement à la première impression, les animaux ne se répètent pas exactement à l’identique : les détails des dessins situés à la pointe s’estompent au milieu ; il ne reste que des silhouettes imbriquées comme dans un puzzle.
Là où l’eau et le ciel s’inversent, l’œil hésite : qu’est ce qui est le fond ? Qu’est ce qui est la forme ?
M.C. Escher. Ciel et eau
Positif et négatif s’inversent à nouveau dans des gravures qui font penser au jeu où il faut trouver une ou des images cachées dans des images. Les cartels expliquent que les motifs répétés indéfiniment constituent ce que les mathématiciens nomment un pavage, (Comme dans un puzzle, des motifs s’emboitent de sorte qu’il n’y a plus d’espace entre eux.)
Les recherches d’Escher font écho au choc qu’il avait éprouvé devant la beauté fascinante des mosaïques de l’Alhambra. La quête de formes géométriques complexes auto-suffisantes ne laissant aucun interstice sur le plan va l’obséder.
M.C. EscherDivision régulière du plan IV (chiens rouges)1957
Certaines gravures grouillent de monstres, serpents, chauves-souris, papillons gigantesques, méduses, oiseaux à bec crochu…. Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait de messages, ni même d’efforts pour susciter de l’angoisse. Rien d’humaniste dans ces œuvres… une satisfaction abstraite.
Selon le « monde » dans lequel on se trouve
Le tableau qu’Escher nomme Relativité joue de la perspective à partir d’une architecture d’intérieur. Des corps réduits à une forme de mannequins miniaturisés, comme on en vend pour que des peintres puissent étudier le mouvement, occupent cet espace. Bien qu’ils soient nombreux, ils n’interagissent pas et comme ils n’ont pas de visage, ils n’expriment aucun sentiment.
Au milieu de la gravure, une figurine gravit les escaliers, mais le palier auquel elle accède est à la fois horizontal (elle s’apprête à y poser le pied) et vertical (comme le suggère un mur percé par une porte). La même impossibilité se retrouve en bas à gauche où la marionnette qui descend l’escalier arrive sur une surface qui est à la fois nécessairement plane dans l’espace où elle se trouve et verticale selon la logique de la construction. Les portes indispensables pour circuler dans la demeure et pour aller dans le jardin n’appartiennent pas au monde des escaliers.
M.C. Escher. Relativité. 1953
A droite, pendant qu’un mannequin descend, un autre qui porte un plateau descend en empruntant le dessous de la volée de marches. La représentation de l’escalier peut être interprétée de deux façons différentes alternativement. Mais si on se situe dans le présent de la scène représentée, les deux faces de l’escalier (dessus/dessous) ne peuvent pas être empruntés en même temps dans le même espace.
On peut se contenter d’essayer de repérer les procédés employés par Escher pour dérouter notre perception. S’ajoute cependant l’impression de mélancolie qui vient de ce que les personnages ne peuvent communiquer bien qu’aucune ligne de démarcation ne les sépare. Chacun, absorbé par ses occupations, est enfermé dans sa bulle et ignore l’existence des mondes dont il ne fait pas partie.
Je me suis arrêtée devant un miroir sphérique où se reflète le buste du dessinateur. Sa main agrandie par la déformation du premier plan tient la sphère, mais je vois aussi à l’extérieur, la même main ayant gardé sa forme originelle qui tient la boule… Ainsi cette main est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur (sans compter la main réelle qui a dessiné)
M.C. Escher. Autoportrait au miroir sphérique 1935
Je ne suis pas assez attentive pour comprendre tous les trucages et paradoxes d’Escher, prestidigitateur surdoué. En fait, mes termes sont inexacts. Escher cherche des vérités que je ne comprends pas. D’habitude, devant des œuvres, je suis plus ou moins reliée aux intentions des peintres par le savoir sur le monde qu’elles évoquent. Ici, je ne suis pas assez patiente pour me plonger dans les mathématiques dont les formules sont supposées soulever le voile de la réalité.
Les sites renvoient à Douglas Hofsdater (1979, tr. 1921) Gödel, Escher, Bach. les brins d’une guirlande éternelle, Paris, Dunod.(que l’exposition m’a donné envie de lire).
Voici quelques mots très provisoires sur la belle exposition qui a eu lieu au Louvre, Jacques-Louis David. Je pourrais parler du brillant portraitiste, mais j’ai surtout été interpellée par les toiles « engagées » (je sais, le mot est anachronique !) qui paraissent démodées. Malgré la parenthèse des Impressionnistes et des abstraits, l’art a pourtant toujours été politique, glorifiant les puissants, montrant des rois qui combattaient ou trônaient avec superbe. D’autres artistes protestaient contre les iniquités du pouvoir et défendaient les humbles. La politique, au cœur de la peinture de David, est cependant différente, qu’il s’agisse de célébrer le caractère sacré du Serment qui lie les acteurs du jeu de Paume, le sacrifice de Marat victime de Charlotte Corday, l’appel des Sabines à l’unité du peuple, ou la gloire de Napoléon Bonaparte. En regardant l’exposition, j’hésitais : propagande ? Art engagé ? Et je me demandais s’il y a une différence.
Il me semble en tout cas que les toiles qui vont jusqu’à la chute de Robespierre et à l’incarcération de David participent du rêve d’une régénération de la vie politique. Leur message n’illustrait pas seulement la verticale du pouvoir, mais invitait à s’engager dans le monde.
En 1791, David préfère le présent aux mythologies anciennes
En 1791, la Constituante commande à David un tableau pour commémorer le Serment du Jeu de Paume du 20 juin 1789, ce moment où les 630 députés de l’Assemblée réunie par Louis XVI à Versailles font « le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la Constitution du Royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ». David sollicité accepte. Pour lui la véritable destination de l’art est « de servir la morale et d’élever les âmes, en faisant passer dans celles des spectateurs les sentiments généreux rappelés par les productions des artistes. »
Plus besoin de Tite Live comme au temps de son tableau du Serment des Horaces de 1785. Il s’agit de montrer que l’Histoire est en marche sous nos yeux. Un élan historique se noue entre les hommes de 1789 qui ne sont plus des individus juxtaposés, mais une assemblée de héros liés par l’évènement du serment.
Ebauche du Serment du Jeu de Paume
Cependant la souscription lancée pour financer ne rapporte pas l’argent escompté et l’unanimité des débuts n’est déjà plus là. Un fossé s’est creusé entre les Constituants « modérés » et les Jacobins, empêchant de réaliser l’œuvre qui exaltait l’unité. Je dois dire que l’ébauche de David est émouvante : des silhouettes évoquent les futurs personnages et seulement quelques portraits, des protagonistes importants ayant été abattus par leurs anciens camarades de lutte.
A Marat, David offre l’immortalité
Jean-Paul Marat, (1743-1793), était député montagnard à la Convention. Principal rédacteur de l’Ami du Peuple il défendait une révolution sociale, prenant par exemple fait et cause pour les pauvres, exclus du droit de vote, quitte à assumer une terrible violence envers les adversaires : « Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus » (30 juin 1790, supplique d’un citoyen passif). En 1793, Marat est assassiné par Charlotte Corday qui lui reprochait ses appels au massacre des opposants, notamment Girondins.
À la demande des conventionnels, dont il faisait partie, David peint très vite un hommage à Marat qui était son ami. (Il avait dessiné son visage le jour de sa mort)
Tête de Marat peinte par David le jour de sa mortDavid. La Mort de Marat
Le tableau est saisissant. Marat, gisant, occupe la partie inférieure de la toile. Il est allongé dans la baignoire-sabot où il prenait des bains pour soigner un eczéma purulent très douloureux. Couverte d’une planche, la baignoire n’est pas vraiment identifiable, ce qui évite tout caractère prosaïque.
Le visage blafard violemment éclairé, entouré d’une serviette tachée de sang, se détache sur le fond sombre qui occupe la majeure partie de la toile. Le drap du bain est déjà un linceul. Marat a des traits doux et sereins qu’on peut contraster avec la description noire que fera de lui Michelet : « Ses cheveux gras, entourés d’un mouchoir ou d’une serviette, sa peau jaune, ses membres grêles, sa grande bouche batracienne ne rappelaient pas beaucoup que cet être fut un homme.» Histoire de la Révolution, 1848.
La main gauche repose sur un feutre vert posé sur une planche. Elle tient encore un billet de Charlotte Corday qui lui a permis de s’introduire auprès de lui : – « Marie Anne Charlotte Corday au citoyen Marat – il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ». La compassion, toujours ! Sur un coffre est peint en lettres capitales : « N’AYANT PU ME CORROMPRE, ILS M’ONT ASSASSINÉ ».
Posés sur la caisse, un encrier, un assignat et une lettre qui fait état de la générosité de Marat :« Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ».
David explique la composition saisissante du tableau : j’ai pensé qu’il serait intéressant de l’offrir dans l’attitude où je l’ai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple. Mais bien sûr, son Marat doit beaucoup aux Mises au tombeau de la peinture religieuse. D’ailleurs le rapprochement du Christ et de Marat est immédiat, comme l’explique Jacques Guilhaumou dans La Mort de Marat.
En 1795, les Sabines appellent à la réconciliation
La fortune a tourné. Robespierre a été guillotiné et David est en prison. Une fois relâché, il tourne la page. Pendant 3 ans, il s’attelle à une toile gigantesque de 5 mètres 22 sur 3,85, tirée de l’histoire romaine. Une fois la toile achevée, il organise une exposition publique payante, ce qui lui permet de s’émanciper des commandes publiques. Quelques artistes américains ont déjà innové de la sorte, mais en France en passait par les salons de peintures organisés par l’Académie.
Poussin avait peint l’enlèvement des Sabines par les Romains, David a choisi le moment de la réconciliation. Trois ans ont passé depuis l’enlèvement ; des Sabines ont eu des enfants avec leurs ravisseurs, et demandent que cessent les hostilités. Tite Live nous décrit la scène : « (Elles) sont allées, courageuses, au milieu des projectiles, leurs cheveux défaits et leurs vêtements déchirés. Courant dans l’espace entre les deux armées, elles essayèrent d’arrêter tout nouvel affrontement et de calmer les passions en appelant leurs pères dans l’une des armées et leurs maris dans l’autre à ne pas appeler la malédiction sur leurs têtes et la souillure du parricide sur celle de leur descendance, en salissant leurs mains du sang de leur beau-fils et beau-père. Elles criaient : « Si ces liens de parenté, si ces mariages vous sont odieux, c’est contre nous qu’il faut tourner votre colère ; c’est nous qui sommes la cause de cette guerre. Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères, de rester veuves ou orphelines. » Gagnés par l’émotion, les soldats des deux clans mirent fin à la bataille.
La toile est fatigante à voir pour ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire et de la mythologie romaine car tout est fait pour signifier. A la tête des femmes révoltées par la guerre, Hersilie s’interpose entre son père Tatius, roi des Sabins, et son mari Romulus, premier roi légendaire de Rome.
A droite, on reconnait Romulus grâce à son bouclier rutilant et orné de la louve romaine. Sa position, inscrite dans un triangle évoque la stabilité. Il brandit sa lance (virile) contre son beau-père Tatius.
Le roi sabin situé à gauche, dont la position inclinée évoque un moindre statut dans l’histoire, pointe son épée vers la terre (le baudrier protège la décence).
Entre les deux, Hersilie, femme de Romulus et fille de Tatius écarte les bras pour séparer les combattants au mépris de sa vie. Hersilie incarne la patrie réunifiée…
Hersilie en tunique blanche, symbole de pureté !
mais je lui préfère la femme habillée de rouge, les bras levés, placée derrière elle, au centre du tableau. Je renonce à m’intéresser à la totalité et j’isole (comme beaucoup) cette figure encadrée par les bras d’Hersilie. Avant même d’en regarder le détail, je perçois la couleur rouge morceau d’émotion et la détermination du regard puisqu’elle est seule à me regarder. La toile m’ennuie un peu : David qui avait admiré les bas-reliefs romains, peint un peu comme s’il dessinait des statues et ses personnages sont étrangement immobiles, figés dans leurs gestes significatifs.
David. La femme en rouge
La peinture n’a pas changé le monde. David est à présent rallié à Napoléon.
David sera le principal imagier de l’Empire. L’unité des révolutionnaires étant rompue, il n’y a plus qu’à se rallier à des héros solitaires. Son Bonaparte idéalisé qui monte sur un cheval fougueux à l’assaut du col du Mont Saint- Bernard et sa grande scène du couronnement sont dans tous les manuels scolaires.
Si le mot propagande me vient pour Napoléon, c’est que David a quitté les thématiques collectives de sa période militante et s’est mis au service du pouvoir
Le Sacre de Napoléon (il n’était pas dans l’exposition, étant resté à sa place dans le Musée du Louvre
Prendre du bon temps
Vers la fin de sa vie, Jacques-Louis David a vu s’effondrer les idéaux pour lesquels il s’était battu. Les Bourbons sont à Parie et il vit en exil à Bruxelles. Il a l’énergie à 73 ans de mettre en chantier une dernière œuvre de vastes dimensions (308 × 265 cm), Mars désarmé par Vénus. Le peintre une fois de plus se fait metteur en scène, mais cette fois l’œuvre concerne une scène privée.
Mars désarmé par Vénus. 1824. Bruxelles
Que reste-t-il si on ne peut plus croire au progrès ? Le vaudeville ! Mars a abandonné son bouclier ainsi que son arc à une servante à droite ; il tend son épée de la main gauche sans un regard. Vénus est vue de dos (un dos tout droit venu des tableaux d’Ingres, l’élève le plus doué de David). Elle présente à Mars une couronne de fleurs. A vrai dire ce Mars jovial, rougissant d’avance en pensant au bon temps qu’il va prendre et les deux colombes qui dissimulent opportunément son sexe sont un peu le triomphe du mauvais goût.
Commissaires de l’exposition : Sébastien Allard et Côme FabreDavid Chanteranne, Jacques-Louis David, l’empereur des peintres, Passés Composés, Paris, 2025, 326 p.Jacques Guilhaumou, 1793, la mort de Marat, coll. « La mémoire des siècles »
Le Petit Palais poursuit ses expositions des peintres du froid. Après le Suédois Liljefors, voici le Finlandais Pekka Halonen qui célèbre la claire lumière nordique et les neiges de son pays.
Identité finlandaise
L’angle choisi par les commissaires est historique et politique (l’invasion de l’Ukraine n’est pas étrangère à ce rappel des relations agressives que la puissante Russie entretient avec ses voisins). L’exposition commence par une grande carte de Finlande et un rappel des dates clés de l’histoire du pays depuis sa cession par la Suède à l’empire du tsar en 1809. Elle évoque la remise en cause de l’autonomie de la Finlande par les Russes au tournant du siècle et le combat de nombreux artistes pour l’indépendance du pays qui s’en est suivi. Pekka Halonen s’engage dans le mouvement patriotique Nuori Suomi (« La Jeune Finlande ») pour qui résister passe par la culture et par les arts. Nuori Suomi est à l’origine, une publication artistique et littéraire annuelle qui fait connaître l’épopée finnoise du Kalevala (composée dans les années 1830 à partir de contes populaires) qui a transformé des parlers paysans en langue de culture, la musique de Sibelius qui, sans jamais tomber dans le folklorisme, a inventé une musique nationale majestueuse, les paysages du peintre Akseli Gallen-Kallela qui célèbrent la beauté de la nature finlandaise. Pekka Halonen fait partie de ce groupe de patriotes qui contribue à la reconnaissance d’un art finlandais à la fin du 19e siècle.
Les écologistes pourraient aussi revendiquer Halolen comme un précurseur. Il emmène sa famille vivre à trente kilomètres d’Helsinki au bord d’un lac alors inhabité, construit sa maison de bois avec l’aide de son frère. Avec sa femme, il cultive des tomates, des choux et des pommes de terre… sans pesticides.
On peut s’interroger sur le bonheur qu’a trouvé sa femme dans cette vie, une pianiste qu’on disait brillante, à qui il a fait huit enfants, et que l’on voit sarcler les choux dans certaines toiles. J’ai une amie qui était la compagne d’un peintre célèbre et qui m’avait dit : « On néglige trop le rôle des femmes de peintres dans leur carrière.»
Dans la grande demeure qui domine les eaux du lac, Halonen peut peindre les jours de mauvais temps : les fenêtres ouvertes de chaque côté forment le cadre naturel de ses tableaux. Ses paysages sont plus que des paysages. Ils symbolisent une nature authentique et sauvage : « La source originale de mon inspiration est la nature. Depuis trente ans, je vis au même endroit avec la forêt à mes pieds. J’ai souvent pensé que j’avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte. Il me suffit de me rendre dans la forêt pour voir les plus merveilleuses des peintures – et je n’ai besoin de rien d’autre », racontait Pekka Halonen au journal Svenska Pressen en 1932. (https://lagoradesarts.fr/-Pekka-Halonen-Symphonies-en-blanc-majeur-.html)
Sa peinture n’a pas la force d’invention des grands réalistes (Courbet Manet, Degas, Caillebotte…) mais elle est sincère. Le portrait de son frère violoniste évite de sur jouer l’émotion musicale :
Le joueur de kantele se concentre sans expression appuyée en accordant toute son attention à la technique instrumentale.
Le Joueur de kantele (cithare finlandaise) 1892
Les couleurs du blanc
La dernière salle est dédiée aux tableaux de neige. Ils exercent une étrange fascination sur nous à qui l’hiver fait à présent défaut.
Tout est blanc. Pourtant rien n’est blanc : la neige ne décolore pas toujours le monde. Elle le pare de cent nuances, mauves froids de la première neige, violets d’un jour de soleil, bleus des ombres du bois de bouleaux.
Neige amoncelée qui efface les formes, les transforme en figures indistinctes, renflées par endroits, affaissées ailleurs.
Ici, on pense à une estampe japonaise avec la mince découpure d’un arbre, l’évitement des couleurs vives:
Les lignes d’une peinture japonaise
Là, les rochers qu’on aperçoit par la déchirure du manteau neigeux forment des taches horizontales qui s’opposent aux verticales des arbres et changent la toile en tableau abstrait.
Ainsi le « réaliste » Hanolen peignant au bout du monde des paysages sauvages s’est-il rapproché des simplifications de la peinture des avant-gardes européennes.
Beaux Arts, Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande, Petit Palais
La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.
L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025)
Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…
En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani
… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.
Tracing Fallen Sky 2020.
Et la ville entre par les fenêtres.
Du métal et du verre ouvrant sur la rue
La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !
Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.
Fondation Cartier. Hall d’accueilFondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa
Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.
Le Chat d’Agnès VardaOlga de Amaral
En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.
Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;
Solange Pesoa. Miraceus
des empreintes de Penone
et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.
Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo
La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.
Alex Červeny. Détail
Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.
L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.
L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.
Musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2025 au 26 janvier 2026
Les spécialistes de l’art ont beau critiquer Malraux, c’était un « regardeur » magnifique. En tout cas, il m’a appris dans Les Voies du silence à aimer le peintre des images nocturnes, quand peu de gens encore s’intéressaient à lui.
Gorges de La Tour est aussi célébré pour ses tableaux clairs. Ce sont des scènes de duperies où la beauté des corps, l’ovale candide des visages et la richesse des vêtements sont là pour tromper. Pas de mouvements convulsifs comme chez le Caravage, mais des gestes suspendus et des yeux qui s’épient… cependant des mains s’apprêtent à dérober une bourse, à cisailler une chaîne d’or, à dissimuler des cartes gagnantes. A leur tour, nos regards se font voyeurs, complices de voleuses et de tricheurs. Mais ces tableaux ne sont pas là.
L’exposition commence avec les portraits de pauvres peints au début de sa carrière. S’il avait représenté seulement les apôtres d’Albi, les Vielleurs ou Les Mangeurs de pois tenaillés par la faim (1620), il serait Velasquez ou Louis Le Nain, un peintre de la dignité des humbles et ce serait déjà très beau.
Le Vielleur au chien vers 1620. Musée du Mont-de-Piété de Bergues
Ainsi son musicien aveugle n’est ni misérable, ni grotesque et le petit chien aux yeux suppliants qui le guide achève d’attirer la sympathie.
Le vielleur au chien. Le regard du petit chien
Mais La Tour est déjà le peintre du dialogue de la lumière et de l’ombre. Très tôt, puisque la Femme à la puce date de 1632 : une femme dénudée pour s’épouiller émerge de l’obscurité, à demi éclairée par une bougie. Aucun décor, sinon une chaise rouge, aucun arrière-plan.
Femme à la puce (vers 1632) Nancy
La Tour a sans doute emprunté au Caravage ses thèmes et ses fonds sombres, mais il refuse déjà la débauche des couleurs et la gesticulation des personnages.
Un enfant, un ange, Jésus
Les tableaux inoubliables sont pourtant ceux où l’échange entre ombre et lumière rejoint la représentation de l’invisible.
Rien ne sépare le monde sacré et le monde profane.
Le tableau le plus célèbre est celui qui s’intitule Le Nouveau Né : deux femmes se taisent, unies dans la contemplation du nouveau-né. Quelques parties de leur corps se détachent grâce à la lumière de la bougie, cachée par la main de la femme la plus âgée : le regard de la plus âgée se pose sur la jeune femme. « Est-ce elle, ma fille qui est devenue mère ? » Les paupières de la plus jeune se baissent sur son enfant. Ses formes sont schématisées : courbes de l’épaule, du buste, du visage ; angle du coude et du nez, triangle de la bordure brodée de la chemise. Les couleurs sont uniformément disposées sur chaque plan. Le rouge enveloppe le corps et le bébé repose sur le fond pyramidal de ce rouge simplifié, homogène.
Le Nouveau-Né. (1647-48) Rennes
Quignard écrit : « On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plutôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir » (1991 p. 48).
La Madeleine présentée dans l’exposition est seule au milieu de la nuit dans le retrait d’une cellule. Une veilleuse éclaire quelques livres pieux et un crâne. La pénitente a encore le visage lisse et les cheveux longs et sombres de la jeunesse et pourtant elle est hors du temps de la vie. Elle ne bouge pas. Elle fixe la flamme. et n’attend que la délivrance.
Madeleine pénitente de Washington 1635-1640
Le crâne rappelle la mort au bout de la vie terrestre, mais tout est serein dans ce tableau qui invite à s’absenter du monde pour regarder seulement l’invisible.
Consolatrice ou railleuse cruelle ?
le tableau que j’aime entre tous est une scène que la disproportion des proportions entre une immense femme et un vieil homme rapproche des scènes de rêve ou de cauchemar.
La femme s’incline vers un homme désespéré. Elle est si grande qu’elle ne tient pas dans le tableau et doit se pencher pour ne pas sortir du cadre de la composition. Son ample robe serrée sous ses seins accentue encore sa stature. Est-elle une consolatrice ou bien la femme de Job qui invite son mari à blasphémer ? Au musée, le titre tranche. Il s’agit de Job raillé par sa femme ; on voit d’ailleurs sur le sol le tesson avec lequel Job maigre et presque nu gratte ses ulcères.
Le Prisonnier-Job raillé par sa femme. Epinal(date inconnue)
A Epinal, le tableau s’est appelé Le prisonnier et c’est sous ce titre que René Char a évoqué pendant la guerre l’ange rouge à la robe gonflée comme allégorie de la poésie.
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. (…) la robe gonflée remplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de la Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’être humain. (Feuillets d’Hypnos, vers 1944 : 76-77)
Pascal Quignard, lui, hésite entre la menaçante femme de Job et la figure monumentale de la Philosophie, qui porta secours à Boèce emprisonné (1991, p. 58). Pendant le règne de Théodoric, vers 524, le philosophe Boèce, traducteur d’Aristote et de Platon, maître des offices du Sénat, avait été accusé de fomenter une alliance avec Byzance. L’empereur l’avait fait jeter en prison et torturer. Alors qu’il était écrasé par le malheur et qu’il attendait la mort dans son cachot, la Philosophie lui était apparue pour le réconforter. Elle avait une stature majestueuse, se penchait vers lui. Recroquevillé sur son tabouret, il leva les yeux vers elle et raffermi par la puissance de sa sagesse qui brillait d’une beauté supérieure, il écrivit La Consolation, un des textes majeurs du Moyen Age.
C’est étrange le pouvoir qu’un tableau a sur nous. La Tour en grand imagier a trouvé la forme qui s’est imprimée dans ma mémoire : l’homme abandonné, en proie à la peur et à l’angoisse ; la poésie ou la philosophie qui portent secours et triomphent des ténèbres.
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Les conditions de visites sont médiocres. Les 8 pièces de Jacquemard-André sont trop petites pour la foule des visiteurs agglutinés devant les toiles. Elles n’offrent pas de recul pour les plus grandes œuvres …Pourtant nous sommes là.. Si on voulait chipoter on se demanderait pourquoi le Louvre n’a pas prêté le Tricheur, ou l’Adoration des Bergers… Mais pour rien au monde nous ne laisserions passer cette occasion de voir 23 tableaux du plus rare des peintres.
Les toiles de contemporains permettent peut-être aux amateurs de faire le point sur la part de l’influence italienne (une Madeleine pâmée de Finson, un saint Pierre du Pensionnaire de Saraceni…) et de l’influence du Nord (de magnifiques gravures de Callot et de Bellange,) dans le miracle que représentent pour le spectateur non spécialiste la simplicité méditative du maître du clair-obscur.
CHAR René, Feuillet d’Hypnos, Paris Gallimard.1946. VANPETEGHEM E. (éd. et trad.), BOÈCE, La Consolation de Philosophie, Paris, 2008. MALRAUX André, Les Voies du silence Paris, Gallimard, 1951. QUIGNARD Pascal, La Nuit et le Silence : Georges de la Tour, Flohic, 1991.
Fondation Louis Vuitton, jusqu’au 31 août 2025, nocturne le 1er vendredi du mois jusqu’à 23heures.
Notre amie Edith se meurt d’un cancer. Elle avait survécu à la mort d’un mari bien aimé, aimait ses enfants et ses petits enfants, prenait sur son temps libre pour apprendre l’escalade à des débutants, se baladait à Fontainebleau avec des amis paresseux et vieillissants en ne se moquant jamais de leur lenteur et de leurs haltes dans les montées. Elle donnait son opinion, comme elle faisait les choses. Avec rectitude.
La rechute de sa maladie a été brutale et douloureuse et nous plonge dans l’affreuse attente de sa mort. Elle croyait encore qu’elle allait s’en tirer. Déjà nous la savions condamnée et la honte de la dissimulation venait gâcher les derniers échanges.
Nous reprendrons sans elle le chemin de la forêt, nos sentiers croiseront les sentiers que nous avions suivis ensemble parce que nous continuerons à aimer les forêts, les saisons qui raniment les arbres, et nous nous souviendrons que la vie en vaut la peine, qu’il n’y a rien de plus beau que la mousse qui revient au printemps.
C’est comme un écho à l’exposition de David Hockney que j’ai vue il y a quelque temps : Même dans un monde assombri, « Do remember they can’t cancel the spring. »
Mais est-ce que je peux m’intéresser dans ce temps de chagrin au monde léger de David Hockney, l’amateur décomplexé des piscines californiennes sous le ciel bleu d’un perpétuel printemps, à ses toiles géométriques comme des peintures de Mondrian qu’on aurait repeintes aux couleurs pop ?
Quand même à bien regarder, David Hockney dérange un peu la froideur sophistiquée de ses images tellement lisses. L’eau est traversée par la trace d’éclaboussures : d’où vient le plongeur qui nage sous la surface ? Que racontera-t-il en parvenant au bord sous le plongeoir ?
Je ne sais pas si j’aime les portraits des cinquantenaires gays, aux corps maîtrisés par des séances de cardio, abdos, pompes, leurs chemises immaculées, impeccablement repassées… ? Mais j’aime bien que les tableaux célébrant une luxure sage et décomplexée compliquent le jeu avec le regard inquiet de l’un des partenaires (car il y a toujours celui qui aime plus et celui qui aime moins).
L’écrivainChristopher Isherwood et son compagnon, le peintre Don Bachardy,
Dans les portraits d’Hockney, la facilité est compensée par la recherche des mises en scènes : Pictured Gathering with Mirror (2018) présente une vue plongeante sur des personnages assis sur des chaises, reflétés par un miroir qui les montre en position inversée. On hésite entre photographie et dessin. Les personnages ne sont-ils qu’une apparence, comme le jeu de reflets dans l’eau où s’est pris Narcisse ?
Pictured Gathering with Mirror . Fragments (2018) (Photographie Martial André)
La belle surprise a été de découvrir le paysagiste. Hockney a peint sans relâche un monde coloré aux couleurs improbables tout en renouvelant sa palette : les grandes montagnes de terre rouge du Colorado, la route violette déroulant ses spirales serpentines, les champs peints comme les triangles colorés d’un vitrail. La ligne d’horizon très haute rappelle un peu les plans de ville anciens où le spectateur avait presque une vue aérienne.
Garrowby Hill . Paysage du Yorkshire
« Winter Timber″est peut-être mon tableau préféré qui m’emmène à nouveau sur la route vers le fond du tableau. Il me réconcilie avec l’art pop parce qu’il parvient à évoquer un jour d’hiver en évitant les couleurs ternes grâce aux bois de grume d’un orange tirant sur le marron qui font vibrer les rangées de troncs bleus. C’est la même affirmation joyeuse que dans des tableaux de Matisse.
David Hockney « Winter Timber » 2009
Il peint de plus en plus grand (même s’il triche un peu en assemblant 50 carrés pour réaliser le monumental Bigger Trees Near Warter). Il a peint sur place des panneaux qui étaient ensuite photographiés, puis transformés en mosaïque informatisée permettant de reconstruire le tableau final.
Bigger Trees Near Warter (12 mètres sur 4,5)
Il peint encore en Normandie pendant le confinement de 2020, la vie simple dans sa propriété, jour clair, jour brumeux, jour de pluie, les arbres à travers les saisons, les fleurs, les haies. Les couleurs se côtoient joyeusement. Le tout paraît du bon travail décoratif sans génie. (Je suis sûre qu’il se ficherait de ce jugement). Il montre ce journal d’un optimisme candide et l’accompagne d’une leçon de vie :
Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus bourgeons et fleurs. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.
Je ne cesse de partager ces dessins avec mes amis, qui en sont tous ravis, et cela me fait plaisir. Pendant ce temps, le virus, devenu fou et incontrôlable, se propage. Beaucoup me disent que ces dessins leur offrent un répit dans cette épreuve.
Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes? Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire: peindre. […]
Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie.
Avant de partir on voit encore la salle sur la nuit en Normandie où l’utilisation de l’iPad a permis de fixer l’image du clair de lune en partie caché par des nuages. Et ma dernière et très belle surprise : ses réalisations pour l’opéra dans une salle où l’on entend en même temps des extraits des opéras dont il a conçu les décors La Flute enchantée, The Rake’s Progress, Turandot, Tristan et Iseut…
Exposition Louvre Couture – Objets d’art, objets de mode (jusqu’au 21 juillet 2025)
Aussi fastueuse qu’artificielle, la mode des grands couturiers étale la richesse de vêtements immettables dans les appartements fastueux conçus pour Achille Fould, ministre de Napoléon III et dans le département des objets d’art.
D’ordinaire, je traverse cette aile du Louvre sans regarder Lustres, boiseries dorées, lourds rideaux de velours. Trop c’est trop !
Un des mérites de l’exposition est de mettre en scène le dialogue des couturiers et du musée. La robe de John Galliano 2006 est peut-être la plus fastueuse. Elle est assortie aux velours cramoisis des sièges, et rappelle discrètement les motifs des céramiques bleues d’Iznik.
Dior. Galliano (2004). La robe cramoisieTulipes et œillet, inspirés de la céramique d’Iznik
Montrée de façon tout aussi théâtrale, une robe que Galliano appelle « guerrière » feint un affrontement historique avec le roi-soleil dont le portrait figure en arrière plan :
Robe guerrière de Galliano
La mini-robe de Donatella Versace semble conçue pour un thé dans un petit salon Louis XVI.
Robe de Donatella Versace (2002-2003) assortie aux fauteuils de Georges Jacob (1777)
Le vêtement spectaculaire de Demna pour Balenciaga est en référence directe avec d’antiques armures.
Robe-armure de Demna à côté d’une armure acquise pour Louis XIV. Photo Steve Appel
Ma préférée est la robe de bal de Balenciaga installée dans la grande salle à manger des appartements de style Napoléon III.
Robe de bal. Balenciaga. Dans la grande salle à manger
Solennelle, plus qu’époustouflante (comme disent les journaux de mode).
Ainsi le Louvre s’est mis à la mode. Il n’y a pas longtemps une exposition à Galliera était intitulée : Le musée pour demain. Depuis l’exposition Dior au Musée des Arts décoratifs, l’engouement du public n’a pas faibli. Au musée des Arts décoratifs, il fallait des heures de queue pour voir les robes de Van Herpen, représentée dans l’exposition du Louvre par une robe papillon !
Robe-papillon d’Iris Ven Herpen (2018-2019)
Cet infléchissement est salué par tous les journaux « Epoustouflant, Exposition-Evènement, A ne pas manquer ! ». Cependant une petite visiteuse américaine de 13 ans se lamentait hier soir au dîner sur les salles inaccessibles. Elle est fascinée par Vermeer et elle ne verra pas La Dentellière. Elle a étudié l’art égyptien et presque toutes les salles sont interdites d’accès, le personnel étant requis par l’exposition. Le musée, soucieux de « rajeunir son offre », a renoncé à assurer sa mission traditionnelle.
L’art textile est à la mode, mais Chiharu Shiota est à part et c’est pourquoi tout le monde court voir son exposition au Grand Palais. Ce qui la rend incomparable, c’est qu’elle tourne le dos à l’art décoratif des grandes tapissières dont j’ai visité récemment les expositions. Elle est différente. Des questions primordiales sous-tendent son œuvre : où se trouve notre âme ? Où va-t-elle après la mort ? Qu’est-ce que ce fil de la vie ? Que signifient les rêves… ? Ces questions paraissent enfantines car la plupart des personnes les refoulent à l’âge adulte. Au milieu de l’exposition, Chiharu Shiota nous invite en écho à son travail à écouter des vidéos d’enfants de 10 ans interrogés sur la couleur des âmes ou sur leur lieu d’existence après la mort. D’autres interrogations renvoient au déracinement d’une Orientale venue vivre à Berlin : que signifie une vie entre deux mondes (expérience qui fait écho aux réfugiés des guerres et aux migrations économiques de masse de notre époque, et qu’on ressent devant l’installation d’une centaine de valises :
Chiharu Shiota. Searching for destination
Délicat, intime et monumental
Chiharu Shiota utilise un matériau humble, le fil de coton, et un jeu de couleurs appauvri : de toutes les teintes ne restent que le rouge, le noir et le blanc, mais avec ce matériau modeste, elle construit un monde monumental. Il a fallu des dizaines de kilomètres de fils pour l’exposition du Grand Palais !
On est accueillis par des formes blanches suspendues au-dessus de l’escalier des Arts qui mène à l’exposition, des formes légères de coton traversées par la lumière : des bateaux ? Des ailes d’oiseaux ? Des plumes. Le catalogue explique que le blanc est une couleur dont Chiharu Shiota n’use que depuis 2017 quand elle a survécu à un cancer.
Chiharu Shiota. Des bateaux blancs
Puis, on suit tout son parcours, l’école où elle apprenait la peinture abstraite dans les années 1990, les premières installations avec d’immenses robes lavées qui dégouttent. Elle rend visible le rapport au temps qui tombe goutte à goutte du tissu ; puis c’est l’invention de la technique qui la fit connaître : des milliers de fils monocolores connectés entre eux.
Dans la pièce rouge, des barques ou pirogues en fil de fer sont entourées par une nuée enveloppante, accrochée au mur et montant jusqu’au plafond.
Chiharu Shiota. Incertain Journey 2019. Fil rouge et châssis métallique
Une femme traverse un couloir étroit ne sachant trop si les cocons qui entourent les barques sont protecteurs ou inquiétants, si les barques sont mortuaires ou si elles permettent de voyager.
Ces fils rouges sont inquiétants parfois ; ils s’apparentent à la prolifération du cancer qui traverse le corps malade :
Chiharu ShiotaRéseau des veines ou prolifération de la maladie
Dans la chambre noire, quelque chose est arrivé : il y a un piano brûlé; désormais silencieux ; une ombre dense formée par des fils métalliques inextricablement embrouillés, enchevêtrés. Les chaises des spectateurs, sont restées là, vestiges d’une salle de récital abandonnée. Le noir est-il simplement un signe de mort, ou bien le fantôme de la musique est-il là, les fils noirs représentant la résonance des sons calcinés qui se prolonge après leur disparition comme si la musique était une lamentation silencieuse devant la perte qui est liée à notre condition humaine ?
Chiharu Shiota, 2022. In Silence
A côté de ces installations monumentales, une œuvre me tient à cœur : deux robes immaculées accrochées dans une caisse aux parois de verre, entourée d’une toile de fil noir (comme si une doublure du moi subsistait prisonnière, ou bien était demeurée là et s’était peu à peu couverte de poussière.) Un peu de lumière parvient à s’infiltrer
Une présence dans l’absence, dit elle (Connaissance des Arts, p. 33)
Chiharu Shiota m’a piégée dans son nouveau dispositif illusionniste, un miroir dont je n’ai pas réalisé tout de suite la présence. Grâce au miroir, je m’aperçois tout à coup dans le monde des ombres.
Pénélope et Philomène étaient cantonnées aux ouvrages de dames, même si elles avaient appris à ruser avec la violence des hommes. La Philomèle d’Ovide utilise sa toile pour faire savoir à sa sœur les actes exécrables commis par son beau-frère, Térée, qui l’a violée et lui a coupé la langue pour l’empêcher de raconter ce qui s’était passé. Pénélope invente la ruse du linceul tissé le jour et détissé la nuit pour repousser les prétendants… Enfermées dans leurs gynécées, ces femmes tissent leur destin. Dans les années 60, le rôle des fileuses chantées par Jacques Douai est plus contraint, plus passif :
File laine, filent les jours, Garde ta peine et mon amour…
Les hommes guerroyaient, les femmes attendaient. Leur destin était l’humilité et la patience. On avance si lentement pour faire une tapisserie ! Il faut enfiler des milliers de fils sur le métier à tisser ; il faut des heures et des heures pour les allers-retours de la navette !
Plus tard, les hommes peignaient, sculptaient et les femmes passaient leurs jours à des ouvrages d’aiguille ou à des métiers plus artisanaux qu’artistiques (ils se poursuivent aujourd’hui, presque inchangés depuis l’aube de l’humanité et on rencontre toujours des brodeuses et des tisserandes de la Turquie à la Chine, et aux peuples autochtones d’Amérique). Les femmes font des linges pour couvrir les corps, des cordes pour lier des ennemis, des tentures, et des tapis pour réchauffer les murs et les sols. Les hommes s’adonnent à l’Art.
Des heures et des heures de travail qui aboutissent à ces tuiles de couleur pâle (Olga de Amaral 2025)
L’art contemporain a pourtant modifié la frontière de l’art. Le manifeste du Bauhaus, affirmait qu’il n’y a pas de différence essentielle entre l’artiste et l’artisan.
Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail manuel, parce qu’il n’y a pas «d’art professionnel». Il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. L’artiste n’est qu’un artisan inspiré. C’est la grâce du ciel qui fait, dans de rares instants de lumière et par sa volonté, que l’œuvre produite de ses mains devient art, tandis que la base du savoir-faire est indispensable à tout artiste. C’est la source de l’inspiration créatrice. Formons donc, une nouvelle corporation d’artisans, sans l’arrogance des classes séparées et par laquelle a été érigée un mur d’orgueil entre artisans et artistes. Nous voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, plastique et peinture, qui s’élèvera par les mains de millions d’ouvriers vers le ciel du futur, comme le symbole cristallin d’une nouvelle foi. » Walter Gropius Weimar, Avril, 1919.( https://www.articule.net/2019/06/30/walter-gropius-manifeste-du-bauhaus-1919/)
Malgré ses idées progressistes, cependant, Gropius, effrayé par l’afflux des femmes supposé nuire à la réputation de l’école, durcit les critères d’admission et oriente systématiquement les jeunes filles vers l’atelier textile. Cette activité est considérée comme moins prestigieuse. Mais enfin cette rentrée, on célèbre à Paris en même temps Tamara Kostianovsli au Musée de la chasse, Olga de Amaral à la Fondation Cartier et Chiharu Shiota au Grand Palais (Nous irons revoir bientôt le travail de cette dernière à l’exposition du Grand Palais).
Olga de Amaral à la Fondation Cartier
J’aime les matières travaillées par Olga de Amaral, laine, lin, coton, parfois plastic, variées à l’infini, tantôt austères, tantôt précieuses. Mêlant fils et matériaux divers, l’artiste imagine des tissus qui peuvent quitter les murs pour se déployer du plafond au sol.
Le ruissellement est particulièrement joli ce lundi de janvier ensoleillé où la lumière se prend dans les fils comme dans une pluie d’été. J’ai mal regardé et je ne sais pas comment ces milliers de fils sont rendus suffisamment rigides pour rester tendus.
J’apprécie l’entre-deux des œuvres entre tissu et sculpture.
J’admire les harmonies d’Olga de Amaral, tantôt pauvres et terreuses, tantôt mêlant le violet sombre et l’orange des flammes (peut-être empruntées aux Indiens de Colombie)
Ce qui serait un élément décoratif sur un vêtement ou dans des tresses, impressionne en format de trois mètres. Parfois aussi, Olga de Amaral joue d’une seule couleur dominante dans une quête de poésie cosmique.
Je me rends compte que la révélation de l’importance de son travail tient beaucoup à sa monumentalité. Leur dimension arrache ces œuvres à l’artisanat, les apparente aux recherches des artistes qu’on dit importants. Cependant, comme pour la peinture abstraite de cette époque, souvent, je trouve à admirer, sans être très émue par cet art d’ornement.
Tamara Kostianovsky (Musée de la Chasse : automne 2024)
Des souches qui, dès qu’on approche, se révèlent être constituées d’étoffes pliées, tordues et collées. Ce sont souvent des chemises ou des pantalons d’homme de couleur pastel.
… dont Tamara Kostianovsky a même gardé les boutons :
Ce sont aussi des fleurs et des branches de fausses tapisseries 18e, faits à partir de la récup de tissus froissés :
… des oiseaux exotiques dont les plumes sont découpées dans de vieilles étoffes :
Cet art charmant et humoristique du trompe-l’œil se transforme en quelque chose de plus inquiétant avec des carcasses d’animaux à la Rembrandt ou à la Soutine. Les innocents oiseaux du Paradis laissent place à des animaux dépecés et suspendus à des crocs de boucherie.
Le goût des beaux décors 18ème siècle cacherait-il quelque chose de pervers ?