Une promenade en forêt de Rambouillet : le domaine des Vaux-de-Cernay

Il s’agit d’une promenade d’après-midi, que l’on peut faire sans voiture en prenant un petit train très commode à Montparnasse, ce qui  permet d’éviter les bouchons du dimanche soir. Le trajet jusqu’aux Essarts-le-Roi dure à peu près une heure. On est encore très près des tours, des parkings, des supermarchés, des zones industrielles, des territoires urbanisés, et pourtant si loin… C’est comme avec un kaléidoscope. Tout à coup, la présence de la métropole s’efface et apparaît la France des petits villages et des bois. Entre l’aller aux Vaux-de-Cernay, le tour du parc et le retour, il faut compter environ 15 kilomètres.

Un kilomètre pour traverser les Essarts et voici la forêt où alternent des boqueteaux de chênes, de hêtres et de pins. Des fondrières au milieu du sentier, obligent à surveiller où on met les pieds pour éviter la boue spongieuse qui colle aux chaussures après une semaine de pluie, mais très vite le sol devient moins humide. D’ailleurs des rigoles captent les eaux de pluie et les guident jusqu’aux ruisseaux du vallon.

Fougères forêt Rambouillet

Les sous-bois sont envahis de fougères brûlées par l’automne. De temps à autres des feuilles déjà rougies, mais lumineuses aux rayons du soleil.

Rambouillet. Forêt

Il n’y a pas beaucoup de promeneurs et tous échangent un bonjour  selon la politesse qui veut qu’on s’ignore en ville, mais qu’on se salue en forêt.

Le chemin forestier enjambe le ru de Cernay qui descend, comme un torrent de montagne, jusqu’au fond de la vallée. Plus loin, les blocs de pierre font leur apparition, accompagnés par les grands hêtres au mouvement de racines si particulier, tournant autour des pierres avant de s’enfoncer sous terre. Ça et là, les amoureux n’ont pu s’empêcher d’entailler les troncs pour imprimer leur marque.

hêtres jumeaux RAmbouillet

Puis le chemin butte sur le haut mur qui entoure le domaine. il faut le contourner pour parvenir à l’entrée où attend la guichetière. Le dimanche, pour 20 euros, les visiteurs peuvent visiter le parc et goûter à partir de 15 h. 30 d’une boisson à leur convenance et d’une assiette de pâtisseries. Va pour le forfait !

Sur une rive de  l’étang des Vaux de Cernay, la forêt pousse jusqu’au bord ; sur l’autre, un pré remonte en pente douce. Ce lieu humide est sans doute souvent brumeux en novembre, mais aujourd’hui c’est une journée miraculeuse.

Vaux de Cernay. Parc

Le vallon fait partie des lieux où, comme on dit, « le temps s’arrête ». Il est fait pour ceux qui restent là, tranquillement, à regarder la faible brise qui ride la surface de l’étang, les reflets qui se brouillent et se recomposent ; c’est un endroit où tout est calme et en même temps animé en permanence de minuscules mouvements. Il permet de marquer un arrêt jusqu’à ce que toute pensée se dissolve, que la tranquillité revienne et qu’on se sente appartenir au monde.

Un troupeau d’oies bernaches a pris possession du pré vert, se prélasse sur la rive et retourne à l’eau dans un grand bruit d’ailes lorsque quelqu’un approche un peu trop.

Etang des Vaux de Cernay (1)

Si l’on se retourne, on voit l’imposante abbaye et les vestiges d’une église. Celle-ci n’a pas été détruite lors de la Révolution, mais par un des propriétaires, pressé de récupérer les pierres, et qui a tout simplement mis une bombe afin d’économiser le prix des ouvriers. La baronne Charlotte de Rothschild (1825-1899) a conservé la ruine pittoresque à l’état de ruine, et rebâti un hôtel particulier à partir des vestiges de l’ancienne abbatiale cistercienne. En 1988, le lieu a été vendu et transformé en hôtel-restaurant.

VAux de Cernay. Eglise (2)

Accrochée à un mur intact, une stèle où des moines semblent bien prier, mais où deux chiens très profanes se disputent un os dont on espère que ce n’est pas un tibia du mort.

vAUX DE cERNAY;tombe; (1)

A 15h 30, nous nous affalons dans les fauteuils rembourrés du salon de thé. La pièce est pleine de familles et d’habitués qui sont venus en voiture. A côté de notre table, une femme blonde à la poitrine rebondie, vêtue d’une sorte de blouse tyrolienne. Elle est fraîche et rose et surtout préoccupée de se montrer à son compagnon en costume (qui le voit bien). Avec le couple, un autre monsieur rubicond. Le brouhaha m’empêche d’écouter ce qu’ils disent. J’entends quelques fragments « – Alors il l’a quittée ? » et plus tard « Tout leur est dû ! » (qui sont ces leurs ? Les migrants ? Les Jeunes ? Leurs enfants qui ne se décident pas à travailler ?).

Une jeune fille entre lentement, juchée sur des talons de 15 centimètres ; une autre passe en manteau de fourrure. Evidemment, nos chaussures de marche et nos jeans fatigués détonnent. Nous sommes les seuls à n’être pas endimanchés.

Un pianiste joue Frank Sinatra pour un monsieur qui se prend pour un crooner. On rit des serveurs maladroits qui ont besoin d’être deux pour apporter solennellement à la tablée du fond un biberon d’eau sur un plateau, alors que les visiteurs assoiffés les appellent de tous les coins du salon. Des personnes d’âge mur feuillettent des livres. De loin, on ne parvient pas à savoir s’il s’agit d’un club de lecteurs ou de promeneurs qui se renseignent sur l’abbaye. Ceux qui sont en villégiature sont sans doute ailleurs. Ils attendront le départ des visiteurs du dimanche pour réinvestir le salon de leur hôtel de charme. Malgré la description emphatique, le fameux goûter se compose d’un gâteau assez bon, mais que nous n’avons pas choisi, et de deux madeleines. Qu’importe ! Le restaurant est accueillant et nous nous attardons.

Pourtant, il faut repartir car le bleu du ciel vire au mauve et nous devons retraverser le bois avant la nuit. Pour ne pas refaire le tour du domaine, nous repartons par la route qui longe l’étang des Vallées, jusqu’à l’embranchement du chemin forestier. Avec la fatigue, la dernière pente vers le plateau paraît bien escarpée et pourtant nous accélérons, car il faut traverser encore de grands champs avant d’entrer dans le village.

Le soleil est déjà couché quand nous rencontrons une joggeuse qui court seule vers les bois noirs dans la direction opposée à la nôtre. Lorsque nous nous retournons pour la suivre des yeux, le chemin est désert. Est-ce qu’elle n’a pas peur d’être attaquée, étranglée au bord du champ de betteraves ? Plus loin, nous rattrapons deux jeunes gens qui se hâtent pour rentrer chez eux. Hakim et son copain, passionnés par l’histoire,  racontent avec enthousiasme le passé des Essarts, le nom qui renvoie aux défrichements des moines, l’histoire compliquée d’un village qui a appartenu au duché de Bretagne puis au roi de France. Leur plaisir est contagieux, mais ils nous quittent au seuil de leur lotissement. Au bout de la rue, il n’y a plus aucun passant et bien qu’une boulangerie soit encore ouverte, les derniers clients arrivent en voiture, se garent devant la porte achètent leur baguette et redémarrent aussitôt. Le silence reprend possession de la rue vide.

Il passe un train par heure pour Paris. Comme nous avons de la chance nous avons attendu cinq minutes.

Vaux de Cernay. ruines église rosace (2)

Le plaisir de marcher par la forêt et par la lande

Chemin en automneTu m’as demandé le récit précis d’une de nos promenades d’après-midi dans la forêt et je m’aperçois que je n’y arriverai pas parce que d’habitude je me laisse guider par un ami qui s’y promène depuis toujours et qui n’a donc pas besoin de répéter les noms inscrits sur une carte. Tout, pourtant, a un nom à Fontainebleau, les chemins, les sentiers, les raccourcis, les carrefours, les vallées et les bois. Même les rochers ! On escalade la Justice de Chambergeot, le rocher de Jean des Vignes, le Rocher du Guetteur, le rocher du Pôtala. Les arbres les plus anciens ont des noms. Ces appellations remontent souvent à l’inventeur de Fontainebleau, Denecourt qui a ouvert les principaux sentiers à partir de 1842. D’autres ont dû être données par les grimpeurs…  Certaines célèbrent la famille des Orléans (route Louis Phillippe, carrefour d’Amélie. http://www.fontainebleau-photo.com/2015/02/les-noms-des-routes-de-la-foret.html) ; d’autres sonnent vieillottes, ou humoristiques (route des Pieds pourris, route Mazette, roche Eponge).

Trop paresseuse pour suivre les parcours sur une carte, je me contente habituellement de me promener dans une forêt un peu abstraite. Je dis « les bois », « les rochers », « la route ». Dimanche dernier, j’ai posé des questions et j’ai noté quelques repères grâce aux plaques accrochées à tous les carrefours.

De la route de la Musardière au belvédère qui domine la Gorge aux Chats

Nous pensions que le temps instable empêcherait les gens de venir dans ce coin de la Musardière qui n’est guère fréquenté que par les varappeurs, mais au croisement du chemin de la gorge aux Chats et du raccourci des Châtaigniers, il y avait du monde. D’abord, les inévitables joggeurs bariolés avec leurs baladeurs sur les oreilles qui les isolent du monde et les concentrent sur des sons plus puissants que les bruits de la forêt. Un peu après, une femme aux yeux gonflés de larmes.

– Vous n’avez pas vu mon mari ? Il est parti et je ne sais pas de quel côté.
– D’où venez-vous, a dit Ivan ? Vous connaissez le nom du parking ?
– Je connais la forêt, a dit la femme. C’est mon mari que je cherche.

Nous sommes repartis. Quelqu’un a dit en riant, « On aurait dû lui proposer de continuer avec nous », mais le cœur n’y était pas. Les moins rêveurs imaginaient la dispute qui s’était envenimée, l’homme qui était parti de son côté. Qui sait comment ça s’arrête, une dispute dans un couple ? Pendant un moment, nous avons marché en pensant au masque angoissé qui servait de visage à la femme. Oui ! on aurait aimé intervenir, l’emmener avec nous pour qu’elle soit moins malheureuse.

Au lieu de quoi, nous avons suivi le chemin sablonneux, traversé une forêt de vieux châtaigniers avant de déboucher sur une lande à callune. Les chênes et les châtaigniers ont cédé la place aux bouleaux.

Bouleaux sur la lande

A présent, le chemin (je crois que c’est le chemin de la Justice de Chambergeot) s’élevait doucement vers une grande table de grès interrompue par une falaise qui dominait le fouillis d’arbres de la Gorge aux chats.

Les feuillus avaient encore leur couleur. A peine, si cet automne un peu fou avait arraché les premières feuilles.

Forêt

 

Le chemin est reparti. Est-ce un chemin ? Dix pistes se croisaient. Peut-être le sentier du Pommier sauvage ? ou celui de la Justice de Chambergeot ? En tout cas, nous allions vers le carrefour de la Maison Poteau et il menait à un châtaignier imposant, le roi de sa colline.

Chataignier

Vers la Canche aux merciers

Slogan sous l'autoroute

Le chemin s’appelait à présent chemin de la vallée d’Arbonne et il filait vers l’autoroute de plus en plus bruyante. On pouvait passer dessous et revenir par une boucle vers la Canche aux merciers. Des Français, à l’âme protestataire, avaient profité du tunnel pour dénoncer le reboisement trop souvent effectué au profit des pins, qui poussent vite, mais qui acidifient les sols. Le commerce des bois modifie bien plus vite la forêt que le réchauffement climatique.

Voici la Canche des Merciers (Fékix Herbet, dans son Dictionnaire Historique et Artistique de la Forêt de Fontainebleau (1903) explique que « canche » signifie la sorte de jonc avec laquelle on tresse des « petits paillassons »pour faire sécher les fromages de Brie), tout près d’une délicieuse petite plaine de sable:

petite plaine

Le chemin remonte doucement vers un chaos de roches et d’arbres. Nous sommes à nouveau en terre de varappe. Les sites virtuels consacrés à chaque bloc rocheux sont pleins d’explications techniques sur le degré de difficulté, la façon de les contourner, l’intérêt de l’escalade, assez incompréhensibles pour les profanes. Voici celui qui porte sur le rocher dénommé les Bons Plats (https://bleau.info/canche/2155.html), illustré de photos.

Les Bons Plats 6b+ Canche aux Merciers
traversée d-g, aplats
Voir aussi
Les Bons Plats (en aller-retour) 6c
Topo
Canche aux Merciers (Bernard Théret) : 100
Sur le bloc du n°39 bleu. Partir à droite dans la petite face située avant l’angle, passer celui-ci, traverser à gauche sur des plats et sortir tout au bout à gauche par le petit bombé entre les deux blocs.
Appréciation
3,1 Étoiles
(11 au total)
Évaluation
6b: 40,0%
(10 au total)

Répétitions publiques
20-07-2017: renoncé vincent
(10 au total)

Roches et carrière

Il y a toujours des roches sculptées par la pluie, certaines creusées de part en part, sans qu’on comprenne quels tourbillons de vent ou d’eau ont été assez puissants pour produire de telles sculptures.

Erosion de grès

Et puis des traces d’une carrière : là, les carriers ont fendu un bloc de grès et laissé la trace des coins dans la pierre sans achever leur travail.

20171022_Fendre un bloc

Ils sont partis du jour au lendemain en laissant des piles de pavés déjà taillés. Les entreprises savaient qu’elles étaient condamnées, que l’arrêt des sites de production était programmé, alors pourquoi ont-elles fait travailler des carriers comme si de rien n’était ?Bien que ce soit peu probable, j’ose imaginer que, devançant la fermeture, les ouvriers ont quitté le chantier les premiers et ont disparu un matin dans la forêt laissant les contremaîtres s’époumoner en vain devant des monceaux de pavés à l’abandon.

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Averse et éclaircie

Le temps s’est couvert. Une ondée est passée. Elle s’attarde au loin, laissant un voile de brume à l’horizon. Tout à coup, les roches luisantes glissent sous les pas.

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20171022_rocher luisant

Puis la pluie s’est arrêtée, le soleil est revenu et les nuages sont partis vers le nord. Le vaste paysage scintille. La pluie encore chaude n’a fait que raviver ses couleurs. Elle fait flamboyer les premières feuilles rousses du Bois de la Charme.

Juste avant de descendre la vallée, nous nous attardons. Ce sont sans doute les maisons éparses des bords de Milly que nous voyons dans la plaine.

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Dernière pente raide avant l’arrivée. Nous arrivons.

La forêt peintre de haïku

Si l’on baisse les yeux dans la forêt, il y a toujours un dernier trésor à admirer. L’automne trop doux a trompé les genêts et certains fleurissent encore. Des champignons gorgés de pluie sortent encore de la mousse.

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et des lichens ont colonisé la roche tout près du parking. Plus on s’approche, plus le dessin se fait abstrait, aussi énigmatique que des constellations d’étoiles dans le ciel, ou des gouttes et des éclaboussures de peinture dans un tableau expressionniste abstrait.

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Les mêmes rythmes parcourent la pierre, le ciel et les organismes vivants.

Fontainebleau. Dans le massif des Trois Pignons

Dans la forêt, j’ai rencontré…

La partie située au Sud-ouest de la forêt de Fontainebleau est la moins fréquentée par les promeneurs. Paradoxalement, c’est peut-être grâce à l’affreuse autoroute A6 qui la sépare du reste du domaine. J’y ai vu des collines pentues et des vallons, des platières désolées, grandes dalles de pierre brisées par le gel et l’eau, et une mer de sable, des rochers d’escalade et des bosses d’entraînement, des landes, des bosquets de bouleaux, quelques châtaigniers et des bouts de forêt méditerranéenne avec des pins et des fougères auxquels ne manquent que le thym et la sarriette.

Fontainebleau 09.2017. Sous-bois de sept (2)

Toutes les forêts sont pleines de carrefours où il ne faut pas se tromper surtout quand rien n’indique le chemin. Les deux frères aînés, qui prennent la route de gauche, perdront leur liberté ; le cadet, qui prend la voie droite, parviendra jusqu’à la princesse, pourra la délivrer et conquérir un royaume.

A Fontainebleau, pas d’inquiétude ! Grâce aux balisages et aux panneaux précis qu’on rencontre partout dans le massif on ne s’égarera pas.

rts des pieds pourris

Quelques rêveurs regrettent pourtant la forêt aventureuse des contes. Toujours, ils se disent que le chemin qu’ils n’ont pas suivi serait remarquable et les mènerait au profond du bois où ils pourraient marcher le jour durant sans rencontrer âme qui vive.

A Fontainebleau, on croise de petits jeunes gens insouciants qui vont chercher les bons coins d’escalade (ils disent spots). Ils trimballent tout un attirail de cordes et de gros matelas de mousse. Les pierres qui font leur joie sont de petites montagnes de grès (une roche constituée de sable lié par un solide ciment de silice ou de calcaire). Ce grès a été exploité à partir de la moitié du 14e siècle et au 19ème siècle il y a eu jusqu’à 2000 carrières. En  1907, la forêt a été patrimonialisée et l’exploitation interdite. Aux Trois Pignons, une carrière a quand même perduré jusqu’en 1983. Peu après, en 1986, un carrier venu du Portugal a décidé de s’installer en bordure de la forêt, sur la commune de Moigny-sur-Ecole, et son fils, Francisco de Oliveira, poursuit la production. (http://www.parc-gatinais-francais.fr/metiers-d-art/les-gres-de-fontainebleau/)

Avec le gré le plus grossier, les tailleurs fabriquaient des pavés et des bordures de trottoirs, Des grés de meilleure qualité permettaient de réaliser des pièces décoratives, des ogives ou des fenêtres. Pour transporter ces pavés et ces blocs de pierre, on avait empierré des chemins, dont des vestiges subsistent par endroits. La forêt était traversée par le vacarme des tombereaux, les hennissements des chevaux épuisés par la pente et par le bruit lointain des marteaux de ceux qui taillaient la pierre.

De nos jours, on n’entend plus que les randonneurs qui s’interpellent, ceux  qui vont vers les lieux d’escalade, ceux qui se bornent à  rechercher les pierres qui ressemblent à de grands animaux antédiluviens. En effet, la forêt est aussi le lieu des métamorphoses, des nymphes des arbres dont les souples chevelures flottent au gré des vents, et des sorcières qui changent les enfants en animaux. Petite sœur entend encore la source murmurer : « Celui qui boit de mon eau est changé en tigre ; celui qui boit de mon eau est changé en tigre » et c’est parfois un éléphant qui sort du  couvert.

éléphant près de Larchant DSC_0042Ou bien quelqu’un crie : « Les tortues ! Les tortues sont de retour ! »

rochers-tortuesDSC02227

On voit errer, d’énormes bêtes qui flairent ; les enfants ravis les approchent, les effleurent de la main, grimpent sur leur dos.

Sables du cul du chien. oct 2016

Les sables du Cul du chien

Plus loin, on tombe sur le sable étincelant du Cul du chien (on peut voir une truffe cocasse dans le rocher planté au milieu, mais le nom officiel est Le Bilboquet), qui a aussi été exploité, notamment pour des verreries et des faïenceries. C’est, paraît-il, un des plus purs du monde.

 

Il y a aussi des cavernes, d’où sortent par l’échancrure des roches de grosses racines vertes nouées et tordues qui pourraient bien se changer en serpents, le soir venu. Et cependant dehors, on voit le vert tendre des arbres de mai.

21 mai 2017.Racine dans la grotte

Des bandes de choucas s’envolent brusquement, ou bien un merle fait du tapage pour dix. Une fois, nos avons croisé une biche et ses faons. Une fois, une seule, une horde de sangliers.

Par les saisons

Je vais à Fontainebleau par toutes les saisons.

L’hiver, quand l’air est froid et sec, que le sol crisse sous nos chaussures et que nos haleines font de petits nuages blancs, quand les plantes dorment, que les fougères sont de grands plumeaux givrés.

23.1.2016 Les fougères2

… que les herbes  sont d’un blond filasse un peu terne et craquent sous le pied :

23.1.2016

Seules certaines mousses sont restées très vertes avec de petits boutons de grésil qui étincellent.

23.1.2016. mousse sous le givre

Les soirs  tombent vite. La brume monte du vallon, estompe toutes les formes, repeint en noir les arbres défeuillés, en bleu les collines, et le ciel vire au mauve pâle avant de devenir noir.

janv2014;le soir mauve

Le beau temps revient. Les bouleaux ont retrouvé leur ramure légère qui ondoie, tremblote, parpelège au soleil naissant.

bouleaux et nuagesDSC_0033

Chaque fois que nous sortons, nous constatons l’avancée du printemps. les fougères colorent d’émeraude la forêt. Ce jour-là, on aurait dit que le bois imitait des paysages de Cézanne avec les grandes arcades des arbres tordus par le vent, les verticales des pins.

_Foret mois de mai

Et puis, l’été est là et les soirs enchantés où le soleil descend doucement et joue avec les feuillages, répandant des images d’or.

Fontainebleau2017.06.18_roche mer de sable

Chaos rocheux à la mer de sable

Le vert tendre a foncé. Certains jours, on s’attarde au bord des mares parce qu’il fait une chaleur énorme. Plus elles sont secrètes, plus nous les aimons. Celle-ci avec son gris et son noir intenses paraît plus sombre qu’elle n’est parce qu’elle est sous le couvert des pins. Les grenouilles ont sauté toutes à la fois en entendant nos voix. Des bulles crèvent à la surface. Quel animal s’est tapi dans l’eau ténébreuse ?

mare Froideau

mare Froideau

La forêt fleurit, puis les graines se forment et bientôt vient l’automne.

Gousses de genêt (2)

Il pleut. L’humidité ravive la forêt. La promenade du jour commence par une brève ondée, suivie d’un arc en ciel.

arc en cielDSC02235

L’arc en ciel

L’orage a laissé derrière lui un bleu orageux et l’odeur de la terre mouillée. Les flaques d’eau prisonnières des vasques creusées dans le grès forment partout de minuscules abreuvoirs. Déjà, les nuages sombres reviennent par l’ouest. Il n’est pas dit que les marcheurs sortiront du massif avant le prochain grain.

A cause du vent froid, et de notre peau qui se hérisse dans le cou, la lande parait plus vaste qu’elle n’est « en réalité ».

Fontainebleau. La lande

J’aimerais pourtant que la marche s’interrompe. Je resterais tranquille à regarder les millions de formes répétées qui constituent chaque petit coin de forêt. Chaque brin de bruyère avec ses clochettes réitérées, chaque branche de bouleau recommencée jusqu’à former un feuillage, chaque ramure de pin avec ses bouquets d’aiguilles reproduits obstinément et qui de loin deviennent des tâches de couleur. Pourquoi la nature répète-t-elle à l’infini ? Pourquoi cette prolifération ? Et en même temps, pourquoi ne répète-t-elle jamais, car il y a une incroyable quantité de variations dans le spectacle du bosquet ? Cette feuille de bouleau déjà jaune, tandis que sa voisine est encore verte, et celle-ci qui vient de tomber sans qu’on sente un souffle de vent, ce buisson de bruyère qui regorge de différences infimes, de particularités que je ne sais pas comprendre, variations autour d’un  modèle ? Mais où est-il ce modèle ?

bruyères bouleaux pins

Il a plu ; il fait doux. Voici le temps des champignons, ceux qui poussent bien classiquement dans la mousse…

Fontainebleau 09.2017 Champignonet ceux que nourrit le bois en putréfaction, montrant au promeneur, s’il est curieux, comment deux organismes se mêlent.

les saprophytes

Aujourd’hui, c’est la mi-septembre, le soleil descend doucement. Il ne brûle plus. Juste avant de disparaître derrière une colline, il illumine les branches du châtaignier  à travers lesquelles transparaît la roche bleue, aussi bleue qu’un tissu précieux.

Fontainebleau 09.2017. Branches dorées et roche

Les derniers marcheurs se hâtent pour rentrer avant la fin du jour. Silhouettes noires, ombres qui s’allongent, chevelures nimbées de lumière.

Et cela recommencera, l’hiver, le printemps, l’été, l’automne, et encore, et encore. La forêt, soustraite aux évènements de notre monde répète les saisons et cela nous paraît sans fin.

 

 

 

La Vallée aux Loups : sur les pas de René et de Juliette

La promesse d’un temps arrêté

Les maisons d’écrivains sont la promesse d’un temps arrêté : on voudrait faire croire que rien n’a changé, que la maison achetée en 1807 par Chateaubriand  était là quand nous n’étions pas là et qu’elle sera là, identique, quand nous ne serons plus sur terre.

Maison de chateaubriand dessin

Maison de Chateaubriand. Bâtiment ancienA bien y regarder, comme souvent dans les demeures historiques, c’est un passé inventé que nous voyons, ou du moins un passé réinventé qui se bricole en fonction des meubles qu’on a pu rassembler dans cet endroit.

C’est bien Chateaubriand qui a créé un parc unique par son naturel. Lorsqu’il a acheté « le petit désert d’Aulnay », il a fait araser une colline pour élargir l’horizon et planté des arbres, souvent d’origine exotique, magnolia de Floride, cyprès chauve de Louisiane, pin de Jérusalem, cèdre du Liban, platane, chênes… créant une prairie entourée par une forêt. C’est à eux qu’il pense, presque paternellement, quand il rédige le prologue de ses mémoires :

[…] ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protègeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse.  Je les ai choisis autant que j’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon coeur d’autres illusions. »

Chateaubriand a aussi installé un portique de marbre orné de deux cariatides devant la maison et il a fait poser le bel escalier de bateau à double révolution qui mène au premier. Mais le mobilier résulte d’apports variés : dans le salon du rez-de-chaussée, l’élégante parure de cheminée en opaline bleue a appartenu à la duchesse de Berry et je ne suis pas sûre que quoi que ce soit ait été acheté par Chateaubriand dans sa salle à manger. Au premier, la chambre de l’écrivain a été reconstituée à partir du décor de la rue du Bac, sa dernière demeure.

La chambre des dames. Un problème de temporalité

Au centre, la chambre des dames. Que vient faire ce pluriel ?

Céleste Buisson de La Vigne, explique la fiche de salle, a occupé cette chambre, puis Juliette Récamier, qui fut le grand amour de Chateaubriand, lui a succédé entre 1818 et 1826, bien avant la mort de l’épouse. Qu’est-ce à dire ? Chateaubriand aurait-il relégué la femme légitime dans un appentis pour loger sa maîtresse ?

Chateaubriand, suivant les conseils de sa sœur Lucile, s’était marié avec cette femme d‘apparence ingrate pour sa dot celeste: « On me maria, malgré mon aversion pour le mariage, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas ». Chateaubriand rejoint en effet l’armée des Princes en laissant derrière lui son épouse, qui demeura seule en France et ne reçut aucune lettre de son mari. Vite ruinée par la Révolution, emprisonnée en 1793, elle survivait assez misérablement. Son mariage de raison lui donnait cependant un statut, le seul avenir d’une femme dans ce temps-là étant de se marier. Céleste n’était pas une « vieille fille ».

De retour en France sous Napoléon, qu’il rallie avant de dénoncer son despotisme et qui lui interdit Paris, Chateaubriand s’exile en 1807 dans la Vallée aux Loups. Sa femme l’y rejoint, et, après douze ans de séparation, une vie « commune » commence, même si l’épouse doit se résigner au défilé des admiratrices de son mari.

Elle surnomme les femmes qui tournent autour de lui « les Madames de Monsieur de Chateaubriand » et décrit avec piquant leurs disputes d’arboriculteurs amateurs :

« Chacun de nous avait la prétention d’être le [jardinier] par excellence ; les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j’étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille, cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes. Je voulais qu’on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui donne de la grandeur au jardin ; mais lui et Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. » (Les Cahiers de Madame de Chateaubriand, publiés […] par J. Ladreit de Lacharrière, Paris, Émile-Paul, 1909, p. 43, cité par Pierre Riberette, Bulletin de la Société Chateaubriand, n° 24, 1981, pp. 25-35.)

La Restauration arrive et semble promettre à Chateaubriand la belle carrière politique qu’il souhaite, et peut mener, car il incarne la renaissance catholique. De fait, le voici ambassadeur puis Ministre des Affaires Etrangères, carrière vite interrompue. En 1824, après une querelle avec Villèle, il est destitué brutalement et mène désormais aux Débats une  opposition qui associe positionnement ultra-conservateur et demande de liberté pour la presse.

La liaison de Juliette Récamier et de Chateaubriand, sans doute transformée en tendresse amoureuse après une séparation, a débuté en 1819 et s’est poursuivie malgré les orages jusqu’à la mort de l’écrivain en 1848.

Pendant la Révolution, Juliette âgée de 15 ans avait épousé un banquier (sans doute son père naturel) qui aurait ainsi cherché à la protéger et à protéger sa propre fortune. Ce fut un mariage blanc, mais elle ne divorça jamais de son époux et père, avec qui elle entretenait une relation étroite. En 1800, M. Récamier est nommé régent de la Banque de France et Juliette devient la reine du Directoire. David l’a peinte, dans une posture alanguie, habillée d’une tunique blanche à taille haute et manches courtes. Cette mode  « antique », beaucoup plus confortable que les anciens habits de cour, met en valeur son corps parfait, son joli port de tête, la courbe de ses bras.

David. Juliette Récamier

Jacques-Louis David. Juliette Récamier en 1800. Le Louvre (aile Denon)

Juliette, voluptueuse et chaste se fait peindre et sculpter par tout ce qui compte d’artistes. Des gravures, des miniatures, qu’elle distribue à ses amis, contribuent à diffuser l’image d’une femme exquise qui allie élégance et simplicité. Les journaux répandent une reproduction de son lit somptueux (aujourd’hui exposé au Louvre). Les visiteurs sont invités dans sa chambre comme dans un musée, pour voir ce lit d’acajou, tapissé de soie mauve, orné de cygnes et de femmes tenant des torches.

Etrange Juliette, mariée, mais vierge, qui se montre dans une robe d’intérieur, mais ne dévoile ni sein, ni fesse, invite à voir son lit, tout en restant au bord de l’érotisme.

 

 

Entourée d’hommes prêts à jeter leur fortune à ses pieds, Juliette Récamier devient une icône de mode qui fascine l’opinion publique (l’équivalent des célébrités d’aujourd’hui, que fabriquent les médias et qui allient beauté, fortune, mondanité, goût pour les arts, générosité…). Elle anime un salon politique et littéraire où viennent des figures importantes de l’opposition au régime, comme Mme de Staël, jusqu’au moment où l’empereur exige que le salon ferme. Elle transporte sa cour en Italie.

A la Restauration, recommencent les réceptions où se côtoient des intellectuels comme Victor Cousin, Edgard Quinet ou Alexis de Tocqueville, des écrivains comme Lamartine et Balzac, des acteurs comme Talma ou Rachel, et après 1817, Chateaubriand, reconnu comme le plus grand écrivain de sa génération.

Lorsqu’il est démis de son poste de ministre par le gouvernement Villèle, Chateaubriand, voit ses revenus diminuer, et il doit se défaire de La Vallée-aux-Loups. En 1818, aucun acquéreur ne s’étant présenté, il loue la Vallée à Madame Récamier, location à laquelle Mathieu de Montmorency, ami et soupirant malheureux de Juliette, participe pour moitié, avant d’acheter la propriété mise aux enchères en juillet suivant.

Donc, l’histoire est toute simple : il n’y a aucun scandale à ce qu’une chambre qui n’était plus celle de Céleste soit occupée par Juliette, sans compter que Mathieu de Montmorency s’était comporté en ami en achetant un lieu qui ne trouvait pas d’acquéreur et que Juliette, à son tour, en louant l’endroit aidait son ami Mathieu à assumer cette charge financière. Mais quand même… au début de 1819, Chateaubriand a bien entamé une liaison avec Juliette. Seulement  rien n’indique que les amants se soient retrouvés dans la Vallée aux Loups !

Les muséographes ont donc aboli le décalage entre des temporalités successives pour suggérer une simultanéité. Ils ont assemblé deux époques distinctes, invitant à imaginer la vie des amants de la Vallée. Dans cette scène de roman, René rejoint Juliette dès les premières heures de la matinée pour peu qu’il entende un peu de bruit dans la pièce si proche de la sienne. Le soir, le couple s’attarde dans la vallée, longe les bosquets, l’enclos aux moutons, en regardant au loin le bois qui paraît déjà noir.

Vallée aux Loups

Peut-être que ce présent muséifié est un mensonge plus vrai que la vie qui n’a jamais été partagée.

Les souvenirs de l’amour dans le cœur d’un vieillard sont les feux du jour réfléchis par l’orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché (Atala)

Dès 1819, plus de Vallée aux Loups ! M. Récamier fait faillite et Madame Récamier s’installe modestement, rue de Sèvres, dans un petit appartement, dépendant de l’Abbaye aux Bois.

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François-Louis Dejuinne, 1826, La chambre de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois

Chateaubriand l’évoque ainsi :

« Quand tout essoufflé, après avoir grimpé quatre étages, j’entrais dans la cellule aux approches du soir, j’étais ravi. La plongée des fenêtres était sur le jardin de l’Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires… Des clochers pointus coupaient le ciel et l’on apercevait à l’horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l’angélus tintait ; les sons de la cloche, qui semblaient pleurer le jour qui se mourait… »

Ils se forgent des souvenirs communs : « N’oubliez pas Chantilly », comme un talisman, quand Chateaubriand est trop despotique ou qu’elle soupçonne d’infidélité ce séducteur impénitent.

L’histoire est presque terminée. Chaque jour, Madame Récamier et Chateaubriand passent une heure en tête à tête et personne d’autre n’est reçu pendant cette heure. Toutefois, Monsieur de Chateaubriand rentre chez lui pour dîner avec sa femme.

Céleste a obtenu une place dans sa vie.  Le restant du temps, elle s’occupe d’œuvres pieuses. En 1820, elle a fondé un hospice, l’infirmerie Marie-Thérèse, qui accueillait, rue d’Enfer, des prêtres âgés, et créé une fabrique de chocolats pour réunir des fonds destinés à cette œuvre. Victor Hugo qui ne l’aimait pas raconte l’anecdote suivante :

« Elle était fort laide, avait la bouche énorme, les yeux petits, l’air chétif, et faisait la grande dame, quoiqu’elle fût plutôt la femme d’un grand homme que la femme d’un grand seigneur. Elle, de sa naissance, n’était autre chose que la fille d’un armateur de Saint-Malo. M. de Chateaubriand la craignait, la détestait, la ménageait et la cajolait.

Elle profitait de ceci pour être insupportable aux pâles humains. Je n’ai jamais vu abord plus revêche et accueil plus formidable. J’étais adolescent quand j’allais chez M. de Chateaubriand. Elle me recevait fort mal, c’est-à-dire ne me recevait pas du tout. J’entrais, je saluais. Mme de Chateaubriand ne me voyait pas, j’étais terrifié. Ces terreurs faisaient de mes visites à M. de Chateaubriand de vrais cauchemars auxquels je songeais quinze jours et quinze nuits d’avance. Mme de Chateaubriand haïssait quiconque venait chez son mari autrement que par les portes qu’elle ouvrait. Elle ne m’avait point présenté, donc elle me haïssait. Je lui étais parfaitement odieux, et elle me le montrait. M. de Chateaubriand se dédommageait de ces suggestions.

Une seule fois dans ma vie, et dans la sienne, Mme de Chateaubriand me reçut bien.

Un jour j’entrais, pauvre petit diable, comme à l’ordinaire fort malheureux, avec ma mine de lycéen épouvanté, et je roulais mon chapeau dans mes mains. M. de Chateaubriand demeurait encore alors rue Saint-Dominique-Saint-Germain, n° 27. J’avais peur de tout chez lui, même de son domestique qui m’ouvrait la porte. J’entrai donc. Mme de Chateaubriand était dans le salon qui précédait le cabinet de son mari. C’était le matin et c’était l’été. Il y avait un rayon de soleil sur le parquet, et, ce qui m’éblouit et m’émerveilla, bien plus que le rayon de soleil, un sourire sur le visage de Mme de Chateaubriand !

— C’est vous, monsieur Victor Hugo ? me dit-elle. Je me crus en plein rêve des Mille et une Nuits ; Mme de Chateaubriand souriant ! Mme de Chateaubriand sachant mon nom ! prononçant mon nom ! C’était la première fois qu’elle daignait paraître s’apercevoir que j’existais. Je saluai jusqu’à terre. Elle reprit : — Je suis charmée de vous voir. Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle continua : — Je vous attendais, il y avait longtemps que vous n’étiez venu. Pour le coup, je pensai sérieusement qu’il devait y avoir quelque chose de dérangé soit en moi, soit en elle. Cependant elle me montrait du doigt une pile quelconque assez haute qu’elle avait sur une petite table, puis elle ajouta : — Je vous ai réservé ceci, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir ; vous savez ce que c’est ?

C’était un chocolat religieux qu’elle protégeait, et dont la vente était destinée à de bonnes œuvres. Je pris et je payai. C’était l’époque où je vivais quinze mois avec huit cents francs. Le chocolat catholique et le sourire de Mmede Chateaubriand me coûtèrent quinze francs, c’est-à-dire vingt jours de nourriture. Quinze francs, c’était pour moi alors comme quinze cents francs aujourd’hui.

C’est le sourire de femme le plus cher qui m’ait jamais été vendu. »

(https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Choses_vues,_tome_I.djvu/249)

Céleste meurt en 1847. Juliette règne seule sur l’année de vie qui reste à Chateaubriand. Il est paralysé. Tous les jours, il se fait mener chez elle.

Elle est aveugle. Tous les jours, elle le reçoit.

Elle meurt un an après lui, en 1849.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à Juliette Récamier, qui n’a rien laissé, hors le souvenir d’un art unique d’attirer l’élite intellectuelle de son temps ? Sans doute, pour le couple qu’elle a formé avec Chateaubriand. On ne saura jamais ce qui les attachait l’un à l’autre, ce qui les nouait, à travers toutes ces années, mais Juliette et René ont rejoint Orphée et Eurydice, Tristan et Iseult, Abélard et Héloïse… pour incarner une forme de l’amour en Occident.

 

 

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Paris, Flammarion.

Amélie Lenormant (nièce et fille adoptive de Juliette) Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier (1859-1860).

http://aurorartandsoul.fr/2012/04/11/dans-lintimite-de-juliette-recamier/

Catherine Decourt Juliette Récamier – Paris, Perrin, 2013

Françoise Wagener, Madame Récamier, Paris, J-Cl Lattès, 1986.

Juliette Récamier, muse et mécène, catalogue de l’exposition du musée des BeauxArts de Lyon, Paris, Hazan, 2009.

L’arboretum de Chatenay-Malabry

A deux pas de Paris, atteignables en RER ou en vélo par la coulée verte, l’arboretum de Chatenay-Malabry installé dans l’ancienne pépinière Croux, l’Ile Verte et la Vallée aux Loups sont des havres de paix, relativement peu fréquentés.

Cèdre pleureur de l’Atlas

L’arboretum comporte plus de 500 espèces d’arbres et d’arbustes groupés par thèmes, ainsi qu’une collection de bonsaïs dans un parc de 13 hectares. On passe d’un sous-jardin à l’autre et beaucoup sont superbes, mais j’évoquerai seulement quelques merveilles.

« – Le voici. C’est le cèdre bleu pleureur de l’Atlas. Il est très beau.

– Beau ?  Je ne dirai pas ça ! Bizarre, plutôt. Il a des dimensions impressionnantes ; la notice dit qu’il couvre 680 m2 C’est un peu monstrueux. Tu ne trouves pas qu’il a des ailes de chauve-souris.

– En tout cas, c’est un monstre au sens propre. Ses branches s’allongent à l’horizontale à cause d’une mutation génétique. On doit les soutenir avec des tuteurs ; et s’il se reproduit, c’est uniquement par boutures.

– Il est tellement gris. Un étendage de linceuls.

–  Dès qu’un nuage passe, la grisaille s’installe. Mais que le soleil revienne et les rameaux se changent en guirlandes de Noël argentées et turquoise !

– Des guirlandes ? Plutôt un rideau « en chenille », comme on en accroche en été devant les portes pour que l’air circule et que les mouches restent à l’extérieur.

– Pas très poétique, ta comparaison !

– Pourtant c’est vraiment ça ! Et sous la voûte, on se sent comme dans une chambre à la lumière tamisée : le reste du jardin en perd ses contours. Derrière les branches, il n’y a plus que des taches vertes, rouges et bleues. »

Et c’est vrai. A intervalles réguliers, la brise fait osciller le feuillage, puis s’éloigne. On est bien dans la pièce ouverte aux vents à écouter la respiration du printemps …

D’autres arbres évoquent un monde difficile : l’écorce ravagée du cyprès donne l’idée d’une nature terrible. Et pourtant, le cyprès appartient à ce monde-là. Une force le pousse à croître continuellement et si ce n’était pas trop projectif, on parlerait de courage.

Cyprès chauve

 

Avec le cyprès à feuille caduques, les frontières du règne végétal et du règne animal s’estompent : l’arbre a  développé ce que le petit panneau qui présente l’arbre nomme des pneumatophores. Ces excroissances sont des organes respiratoires qui l’aident à respirer en milieu humide.

Pneumatophore

Pneumatophores du cyprès à feuilles caduques

A présent, nous arpentons la serre des bonsaïs. Je ne sais pas si j’aime cette façon de s’acheter la nature sans les inconvénients d’un grand jardin que sont le désherbage, la tonte, le ramassage des feuilles mortes, les arrosages permanents ! Mais certains sont émouvants. Une dizaine de pins lilliputiens posés sur une petite table suffit pour évoquer une forêt.

Exposition de Bonsaïs. La petite forêt

Il y a un atelier d’aquarelles dans un pavillon du jardin. « Tu veux une fleur parfaite, disait l’aquarelliste à l’enfant, mais tu n’en trouveras pas. Chaque plante a son individualité ; la fleur de celle-ci est froissée, le bouton de celle-là a été abîmé par une chenille. Ce ne sont pas des défauts, ce sont des différences. Chacune diffère des autres et possède une manière de vivre bien à elle. En regardant les fleurs, tu peux comprendre comment il faut vivre ».

En face de la propriété de Chateaubriand, petite halte à l’île Verte. Fautrier y a vécu. C’est une vraie maison de campagne, avec des roses grimpantes, un potager, des herbes folles, un étang minuscule et des libellules.

L »ïle Verte. Proriété Barbier où Fautrier vécut

 

Canal de l’Ourcq décembre 2014

On voulait marcher le long du canal de l’Ourcq de La Villette à Bobigny ou plus loin, mais très vite il s’est mis à pleuvoir, une pluie de décembre froide et insistante.
Au début, on aimait tout, la Géode, le Zénith et les pelouses de la Villette. Mais peu à peu, on est entrés dans le gris de la pluie et on s’est mis à maugréer contre les pantalons humides et les pieds froids.

Parc de La Villette. La Géode.

Parc de La Villette. La Géode.

Et toi, tu t’es enroué à force de dire que tu étais en colère, que les usines, les ateliers, les entrepôts avaient tous fermé. Les Grands Moulins de Pantin (beaux comme une cathédrale industrielle) étaient devenus un centre de la banque BNP Paribas. 3000 salariés y travaillent, mais ce ne sont plus les mêmes personnes. Les briques blondes ont été nettoyées, le beffroi est magnifique; il n’y a plus besoin d’ouvriers et les chômeurs tournent en rond dans leur banlieue. « Place aux joggeurs », disais-tu avec amertume.

Pantin. Les Grands Moulins devenus la propriété de la BNP Paribas

Pantin. Les Grands Moulins devenus la propriété de la BNP Paribas

Joggeur

Joggeur et cycliste

Et tu me montrais les bâtiments en ruine, les hangars délaissés, l’ancien bâtiment des douanes, en attente de réhabilitation. « Saloperie de réhabilitation. On va en faire une agence de publicité ». En attendant, le bâtiment est entouré d’un linceul pour éviter la chute de décombres et tu imagines les retraités qui viennent pour regarder le vide là où il y avait du travail.

L'ancien bâtiment des douanes en cours de réhabilitation

L’ancien bâtiment des douanes en cours de réhabilitation

Moi je te montrais les graffes. Un peu plus loin, quelqu’un a tracé à la bombe « Avouez qu’il y a des couleurs ». Malgré la pluie et le ciel triste. Il avait raison.

Toi, tu me montrais les voitures désossées, les carcasses brûlées. « Il ne doit pas faire bon traîner ici la nuit. Mais puisqu’il n’y a plus de travail, plus de classe ouvrière fière d’elle-même, que peut-on dire aux dealers qui font vivre leurs familles et gagnent plus en une semaine que les fonctionnaires du coin en un mois ? ». Au mieux, les familles ne savent pas. Plus vraisemblablement, elles ne veulent pas savoir d’où vient l’écran plat qui trône au salon.

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Je te disais. « Regarde. Les graffeurs vont mieux que toi. Ils ne se lamentent pas. Ils répandent leurs noms de code, Zebur, Kebular, Raffi et ils écrivent partout de petites phrases ironiques : « Méfiez-vous des apparences » » .

Graffs

Graffs

pont métallique canal de l'OurcqDSC_0020

Et tu me disais. « La boboïsation a plus d’un tour dans son sac. Les mairies organisent des Croisières Graff et des promenades ccompagnées par des « médiateurs »».

Seth. Les amoureux

Seth. Les amoureux

Le Module De Zeer, Le Cyklop, Jace, Levalet, et tant d’autres vivent de leur art (tant mieux pour eux). Mais ne me parle plus de protestation…

Immeuble peint par Jace

Immeuble peint par Jace

Au bord de l’eau, malgré la pluie et les pantalons mouillés, le canal inutile est bien joli.