Vieux, vieillards, seniors, aînés, personnes âgées, papy boomers…. (coronavirus 4)

Le 15 avril, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique mis en place pour orienter l’exécutif pendant la crise du coronavirus, recommandait de maintenir confinés les gens de plus de 70 ans jusqu’à la mise au point d’un vaccin. Les réactions ne se sont pas fait attendre, ce que les autorités appelaient « protection », les opposants à cette mesure l’ont dénoncé comme une « stigmatisation » et le gouvernement a fait marche arrière en renvoyant chacun à sa responsabilité individuelle.

Ce moment polémique attire l’attention sur l’organisation en âges de nos sociétés et sur des dénominations comme vieux (et ses quasi synonymes, « personnes âgées, vieillards, anciens, aînés, seniors, personnes du troisième et du quatrième âge, papy boomers…). Le seul fait de dire « les vieux » fait croire à l’existence d’une telle catégorie, mais les mots ne font pas que refléter la réalité ; ils contribuent à instaurer un découpage par confrontation aux autres classes d’âge et une représentation stéréotypée des personnes qui appartiennent à ces groupes.

L’âge un système de catégorisation flou et instable

Les pratiques sociales jouent toutefois un rôle déterminant dans ces classifications. Ainsi, la catégorie des adolescents émerge parallèlement au développement de la scolarité qui a retardé l’entrée dans le monde du travail. Cependant, le seuil qui sépare les adolescents des adultes est bien flou (20, 25, 30 ans ?) et varie en fonction de la fin des études et de l’âge de la paternité. A la limite, on aurait d’éternels adolescents chez ceux qui se refusent à avoir des enfants !

La catégorie des personnes âgées que les médecins invitent à rester confinées est tout aussi incertaine. Les différents secteurs de la société n’en ont pas la même perception. Dans le monde de l’entreprise, on emploie le terme senior pour des personnes de plus de 45 ans. En sport, on passe senior à 23 ans en athlétisme et en cyclisme, à 19 ans en handball, rugby et football, à 20 ans gymnastique et en basketball, à 21 ans en natation… et à 26 ans en parachutisme (https://conseilsport.decathlon.fr/conseils/partir-de-quel-age-est-considere-comme-senior-tp_30734).

Du moins l’administration a-t-elle un critère : l’âge de la retraite et les prestations et divers droits sociaux qui lui sont associés. Vieux  finit par équivaloir à retraité. Évidemment, les concernés objectent que certains arrêtent de travailler à 55 ans (les fameux régimes spéciaux !) alors que d’autres poursuivent jusqu’à 67 ans, voire n’arrêtent jamais (quid des vieux professeurs d’université, des hommes politiques, des artistes toujours prolifiques, des petits agriculteurs qui continuent à épauler la génération suivante, etc. ?)

La catégorie des vieux a aussi bougé dans l’histoire. Au 17e, pour partir des premiers dictionnaires du français (qui donnent une idée du français commun), la vieillesse commence à 40 ans : Richelet écrit en 1680 dans l’article Vieillard: « On appelle vieillard un homme depuis 40 jusqu’à 70 ans. Aujourd’hui, l’espérance de vie a beaucoup augmenté et le chiffre de 40 ans fait sourire, d’où l’idée de distinguer un 3e âge où l’on peut assumer un rôle social et un 4e âge, âge de la dépendance.

Un regard social plutôt négatif

La valeur symbolique associée à la catégorie est toute aussi importante que l’incertitude de sa délimitation. Les dictionnaires en rendent compte en relevant, après la définition, des adjectifs fréquents ou des citations qui « chargent » le mot de significations (les connotations des linguistes). Furetière témoigne cependant des vertus positives des vieillards « Roboam se trouva mal de n’avoir pas suivi le conseil des vieillards, des gens sages et expérimentez »,  Idem pour l’Académie française qui liste  les adjectifs couramment employés avec Vieillard. « Grave, sage, honorable, vénérable vieillard. » L’iconographie religieuse représente volontiers les piliers de l’église sous les traits de vieillards ce qui associe dans une certaine mesure la vieillesse et le sacré.. Ainsi, le saint Pierre du Greco tourné vers le monde invisible (serait-ce la fonction profonde des vieux?):

Saint Pierre, pêcheur. Le Greco.

Cependant les représentations sont ambivalentes et Richelet, dont le dictionnaire s’intéresse moins au sacré qu’à la vie profane, retient des traits psychologiques bien négatifs : « Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours ; les vieillards ne sont pas capables d’amitié. »

Au féminin pris comme substantif, l’aspect négatif domine « Une bonne, une pauvre vieille » est plutôt sympathique, mais on y perçoit une pointe de condescendance. Le terme Vieille est aussi associé à l’ignorance et à la crédulité dans « Des contes de vieilles. Une méchante vieille ». En peinture un des thèmes fréquents est le contraste d’une affreuse vieillarde et d’une belle jeune fille.

Le Caravage à Rome. Judith et Holopherne

La grande euphémisation des années 2000 et le retournement du stigmate

C’est sans doute parce que les images négatives finissent par dominer dans l’usage que vieux et vieillard sont pris dans le grand mouvement de remplacement des désignants choquants par des euphémismes supposés plus neutres. (il faut bien sûr faire un sort à part à mon vieux, mes vieux pour les relations affectueuses entre parents et enfants, comme dans la chanson de Renaud. Dans cet emploi, le déterminant possessif est essentiel). On trouve donc personnes âgées, personnes vulnérables, (personnes du 3ème, du 4ème âge, du grand âge) seniors (jeunes seniors)  et, notamment dans la publicité, papy-boomers

Les emplois en discours dessinent des sous-catégories de vieux : une figure de consommateur ou de citoyen engagé apparaît surtout avec senior. Les seniors sont actifs, épanouis, tantôt altruistes, tantôt hédonistes ; on leur promet une jeunesse perpétuelle pour peu qu’ils répondent à l’injonction sociétale : « je fais de nouvelles activités. Je m’accomplis » (de vieux-jeunes en quelque sorte). Il ne s’agit pas seulement d’un modèle publicitaire. Des retraités politisés, retournant le stigmate, décident de conserver le mot vieux et de refuser l’amalgame de de la vieillesse et de l’inutilité sociale ou de la fragilité. Ils insistent sur leur participation à la vie publique via le bénévolat et sur leur inscription dans des luttes poliques pour faire valoir leurs droits (J. Boutet 2020).

Claire Brétécher. Agrippine et l’ancêtre

L’âge venant, les emplois reflètent la dépendance et la fragilité de personnes amoindries, tout en évitant vieux trop mal connoté avec un recours massif à personne + adjectif (âgée, vulnérable, dépendante). Personne est vraiment le mot politiquement correct, tant il est générique, passe-partout. Dans les EHPAD, et à présent plus généralement dans le discours administratif et politiques, on adopte souvent anciens (associés à nos, comme dans « Protégeons nos anciens »). Le 6 mars, Emmanuel Macron demandait ainsi d’éviter de « visiter nos anciens », et sur les réseaux sociaux, on préconisait de « maintenir le lien avec nos anciens ».

Quoi qu’il en soit, il s’agit toujours de classer des êtres humains en les assignant à une catégorie d’âge.

L’assignation à la catégorie des « personnes vulnérables »

D’ordinaire, je ne pense pas à la vieillesse. Je ne me demande pas où j’en suis du parcours de ma vie, d’autant que je connais beaucoup de gens qui sont nés dans les mêmes années et qui ne me renvoient pas une image de déclin lamentable. Il a fallu l’appel des médecins au confinement des vieux pour m’obliger à envisager mon appartenance à cette vaste catégorie (le regroupement venant justement masquer les différences auxquelles je tiens tant entre 3e âge et grand âge!!), et faire de moi une des cibles de l’art de gouverner dans un monde entièrement médicalisé. Ce mixte de savoir et de pouvoir qui s’octroie le droit de m’enfermer m’est insupportable, même si ma protestation est bien ambiguë car dans le même temps, je suis reconnaissante à ce pouvoir « bienveillant » de ne pas avoir passé par profits et perte les personnes fragiles.

Cependant, je me suis sentie assignée à une version infantilisante du vieillissement. Dès lors, le premier fléau n’était plus le virus, mais la mesure d’isolement « pour mon bien » qui, pour me protéger, m’excluait de l’espace public ainsi que 18 millions de personnes « à risques » jusqu’à la mise sur le marché d’un hypothétique vaccin.

La pétition lancée par un juriste montre le fort refus entraîné par ce projet de catégorisation de la population où l’âge équivaut à une fragilité telle qu’elle dépossède la personne de son autonomie.

Jean-Pierre Rosenczveig . La pétition : « Il est interdit d’interdire aux vieux de sortir au seul prétexte qu’ils sont vieux. »

Nous, de tous âges, nous élevons contre la préconisation du Comité des experts de retarder au-delà du 11 mai 2020 le déconfinement des plus âgés, a fortiori s’ils sont porteurs de facteurs aggravant au Covid 19 comme le surpoids, le diabète ou des problèmes cardiaques, au prétexte qu’ils seraient plus susceptibles d’être affectés par le virus.

Sauf à être identifiée comme porteuse, toute personne se présentant en bonne santé doit pouvoir circuler librement en respectant les instructions administratives. En l’état des connaissances sur le Covid-19, les personnes âgées ne sont pas plus porteuses du virus que les enfants, les jeunes, les personnes matures ; au plus y sont-elles plus sensibles et peuvent présenter des développements plus préoccupants.

Maintenir le confinement aux seules personnes âgées – qu’est-ce qu’être âgé au sens de la loi ? – serait discriminatoire comme ça le serait en fonction du sexe, de la couleur de peau ou de la religion, et de ce fait anticonstitutionnel. La santé publique ne saurait s’abstraire du droit.

L’absence de tests et de matériels permettant de protéger la population ne saurait justifier en rien des démarches discriminatoires non fondées sur des critères médicaux avérés. 

Si les pouvoirs publics peuvent recommander aux personnes à risques, spécialement aux anciens de ne pas prendre le risque de sortir de chez eux, nous nous opposons à la mise en place d’un dispositif de confinement centrée sur le seul critère de l’âge.

De même nous appelons à l’adoption de dispositifs spécifiques permettant aux personnes très âgées, en EHPAD ou non, eu égard au niveau actuel d’espérance de vie, d’entretenir des relations avec leurs proches de telle sorte que le confinement ne rajoute pas à une situation d’ores et déjà délicate qui appelle plus à entretenir du lien qu’à en être privé. 1.888 signatures

Evidemment, il y a du narcissisme blessé  dans ces protestations. On n’aime pas se découvrir vieux dans le regard de l’autre. Mais ce n’est pas tout : en faisant de la vieillesse un objet de l’action des pouvoirs publics, l’Etat joue un rôle ambivalent. Il nous protège, mais nous pousse aussi à l’inquiétude  A se comporter en vieillard on risque d’un devenir un rapidement, les représentations, énoncés performatifs, faisant bien souvent advenir ce qu’elles énoncent !

Bibliographie

Boutet Josiane, « La notion de vieillissement de la population? Une représentation négative de l’allongement de la vie », https://silogora.org/cat/silomag/la-bataille-des-mots/

Change.Org Site de pétitions

Furetière Antoine, 1690, Dictionnaire universel contenant […] La Haye

Le Dictionnaire De L’académie Françoise, 1694, Paris, J.B. Coignard.

Richelet Pierre, 1680, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses […] Genève.

Fenêtres (coronavirus 3)

A la fenêtre

Ma fenêtre est à gauche du bureau. Quand je tourne la tête, je vois les trois derniers étages de l’immeuble d’en face, le toit, le ciel Surtout le vaste ciel.

Il faut que je me lève pour apercevoir la rue. Il faut que je sorte sur le balcon et que je me penche pour voir au loin la colline du Sacré Cœur qui barre l’horizon.

Mais la barre verticale et les traverses de ma fenêtre qui encadrent la vue, projettent aussi leur ordre géométrique jusque sur le canapé où je m’assieds pour lire.

Quand l’angle du soleil se modifie, ce sont les arabesques de la rambarde qui viennent dessiner un entrelacs de lignes sur le tapis.

Ombre de la rambarde sur le tapis

Dans notre rue, la moitié des habitants a quitté Paris. Pendant la journée, seules quelques personnes sortent sur les balcons pour profiter de la douceur de l’air, la dame en rose, bien visible grâce à son cardigan et son voisin, un peu affalé sur une chaise dont je ne saurai dire s’il fait un petit somme ou s’il prend le frais le temps d’un café.

La Dame en rose
L’Homme à la chemise bleue

Il faut attendre vingt heures, pour voir ceux qui sont restés sortir pour applaudir soignants, employés, éboueurs, camionneurs… et en profiter pour se saluer et prendre des nouvelles : « Et votre maman, ça va toujours ? »

20 Heures. Ceux qui sont restés applaudissent

L’extérieur m’est presque inaccessible. Si proche, il y a un mois encore, quand je regardais vaguement pour savoir si je pouvais sortir sans manteau et hop, j’étais dehors ! Si raréfié à présent.

Quelquefois ma fenêtre devient une surface où mon reflet se superpose à ce qu’il voit, me faisant mieux sentir pourtant que j’appartiens aux deux mondes.

Il n’y a pas beaucoup de ces espaces frontières. Dans les forêts où je me promenais dorment par endroits des étangs solitaires. Je voyais briller des pierres au fond de l’eau et ma main s’enfonçait, comme appelée. C’était peut-être un petit dieu rêveur que je frôlais ? (Je m’avise que les ondines et les Mélusines qui emprisonnent les humains qui s’aventurent sur leurs bords sortent de ces étangs). A présent, il me reste les livres. Certains enferment un ailleurs qui attend que j’y pénètre. Quand je suis absorbée par la lecture, je disparais entre les pages… et je ne sais jamais comment j’en ressortirai.

Des femmes vues de dos

Plusieurs peintres du 19e  et du 20e siècle ont évoqué les femmes qui regardent par la fenêtre. Ils les montrent de dos, seules, à distance de la frénésie de la vie, claustrées dans leurs rêves.

Friedrich peint la silhouette de sa femme enclose dans son intérieur – vert comme sa robe – en train d’observer le paysage. Juste devant la maison, il y a le mât d’un bateau qui pourrait appareiller et dont on sait qu’elle ne le prendra pas.

Friedrich. 1822. Femme à la fenêtre

Hammershoi fait voir le silence d’une vie confinée, comme si sa femme, qui se tient ainsi à distance de la rue, cherchait un bonheur doux et pâle dans une réalité réduite à l’essentiel. La pièce est quasi vide, débarrassée des objets du quotidien (il n’y a même plus les bouteilles posées sur le rebord de la fenêtre qu’on voyait encore dans le tableau de Friedrich) et la femme a renoncé au petit col de dentelle, au peigne dans les cheveux, aux couleurs de la robe.

Hammershoi. Femme à la fenêtre

Les couleurs sont revenues chez Hopper, mais elles sont criardes et hostiles, malgré les fleurs qui étrangement tiennent plus de place que le modèle. Les divisions multipliées des fenêtres emprisonnent la scène comme une grille.

Hopper 1932. A room in Brooklyn

Le dernier tableau de cette série, je l’emprunte à Bonnard. La fenêtre ouvre sur de grands arbres et les rayons du soleil se déversent sur les feuillages.  Il n’y a plus de frontière : le spectateur éprouve un sentiment d’intimité avec la nature foisonnante et lumineuse. L’or vert qui roule sur la toile. La femme, qui fait la sieste dans le coin du tableau, et qui est presque absorbée par la couleur des murs, se détourne du spectacle, mais on n’a pas besoin d’elle pour contempler tout ce que contient la fenêtre.

Bonnard. 1912. La Fenêtre ouverte (https://www.flickr.com/photos/7208148@N02/24703301617/)

Allez ! J’ajoute la célèbre jeune fille  de Dali, mais je ne crois pas qu’elle va rester longtemps dans la pièce. Accoudée, elle regarde les vaguelettes qui rident la surface de l’eau. Tout est bleu : la mer, les rayures de la robe, le chambranle de la fenêtre et les rideaux et tout est fluide : les rideaux et la robe, agités par la brise, sont aussi mobiles que la mer. La jeune fille va bientôt se déconfiner, elle appartient trop à l’espace extérieur pour se retirer plus longtemps dans son rêve.

Bizarrement, les personnages masculins confinés qui regardent par la fenêtre me viennent plutôt de la littérature, surtout de Stendhal. Ce n’est pas « volontairement » qu’ils sont soustraits à la vie, mais une fois emprisonnés, ils réalisent que le bonheur est au fond d’une prison. Je pense en particulier à la page admirable ou Stendhal décrit le moment où Fabrice se retrouve seul dans sa cellule.

« Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. » Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait, 1839.

On ne peut vraiment pas comparer notre réclusion à une prison ni à un espace insupportable à force de promiscuité. Il n’y a pas de cris d’enfants chez nous, pas non plus d’angoisse concernant les vieux parents qui croupissent dans des EPHAD, seulement la privation de promenades. J’espère pourtant que mon compagnon se laisse envahir par le bonheur d’inventer les rencontres magnifiques dont nous sommes provisoirement privées et que, lorsqu’il regarde le ciel, son regard porte loin.

PS. Le 18 avril. Plusieurs lecteurs (Sarah B, Danièle D., Jean-Marie B.) m’ont immédiatement fait remarquer qu’il y avait des « Hommes à la fenêtre » dans la peinture occidentale, dont un célèbre portrait de Caillebotte (1876). C’est vrai, et on retrouve la thématique d’un personnage qui contemple un paysage dont il est séparé. Ici, un jeune homme, le frère cadet de l’artiste, observe le spectacle de Paris au croisement du boulevard Malesherbes et des rues Miromesnil et de Lisbonne. Si je voulais ergoter, je dirais que sa position est différente de celle des femmes. Bien en appui sur ses jambes, il montre son assurance, alors que les portraits de femme me paraissent davantage marqués par le retrait… Mais la thématique de la fenêtre comme seuil entre deux espaces permet une gamme d’interprétations et l’opposition binaire est exagérée.

G. Caillebotte. 1876. Jeune Homme à la fenêtre

Dethurens, Pascal, 2018, L’Oeil du monde, Images de la fenêtre dans la littérature et la peinture occidentales, Paris, Deyrolles, L’Atelier contemporain.

http://www.une-vie-de-setter.com/2015/01/la-fenetre-dans-l-art.html

Wikipedia « Femme à la fenêtre »

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« Ne vous touchez pas ! » Bises et coronavirus (2)

J’écris ce petit billet en pleine pandémie parce je me demande si les clôtures formulaires des SMS qui me parviennent, « je t’embrasse, Bises !,  Bisous, bzx », vont cesser d’être employées et, plus largement, si la légèreté moderne de nos corps est vouée à disparaître.

Voilées, Masquées

Hier, nous n’avions pas de mots assez durs pour dénoncer la vision hypocrite que les Musulmans ont des rapports des hommes et des femmes… En France, disions-nous, on n’a pas besoin de cacher les femmes dans l’espace public. Et d’ailleurs, on peut se dire franchement les choses du désir. Brassens a  chanté très bien l’absence d’interdits au nom du naturel (il est vrai qu’il était réservé au peuple) :

« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.

On  en revenait toujours au temps d’après 68, où les  corps avaient commencé à se montrer tranquillement : mini-jupes, cheveux dénoués, pulls à même la peau, puis les seins nus sur la plage.

En 2000, le spectacle des femmes entièrement voilées nous a indignés, que ce soit celles qu’on obligeait à le faire ou les « fanatisées » qui se précipitaient sur le voile en clamant que leur corps n’était qu’à leur mari, qu’il leur était réservé et au fond qu’il servait essentiellement à leur fabriquer des fils.

Evidemment, la norme nouvelle n’inverse pas les choses : les voiles masquaient seulement les femmes, alors que les masques cachent tous les visages. On met des masques médicaux parce qu’on a le souci des autres, tandis qu’on met une burka pour s’en séparer… mais c’est comme si l’exhibition du corps était en train de reculer en même temps que l’impression que nous vivions une fête collective destinée à ne jamais s’arrêter.

Accolades


Un arrêt récent du Conseil d’Etat ( 11 avril 2018 n° 412462) semble considérer que la poignée de main avec une personne de sexe opposé, est une valeur républicaine, s’y refuser étant un signe de non assimilation. Notre culture s’en trouve définie comme une « culture de contact », une culture où il faut se toucher pour manifester l’égalité.  

Las ! Les poignées de main et les accolades sont devenues mortelles. Si le coronavirus recule vite, nous retrouverons nos habitudes. S’il s’attarde, les règles de convivialité changeront.

Les bises

Au cours de ma vie, j’ai vu se modifier le principal des rituels de salutation. Quand j’étais enfant, on s’embrassait en famille, et seulement si quelqu’un partait pour un long voyage ou en revenait. Je n’ai pas souvenir de séances de bises en arrivant au lycée.

Le baiser entre hommes paraissait incongru et plutôt dérangeant, les relations homosexuelles ne s’affichant pas..

Dans les cours d’histoire, on évoquait cependant le baiser de cérémonie. Au Moyen Age, ce baiser était échangé lors de la cérémonie d’hommage comme gage d’union entre un vassal et son seigneur.


, Maître de Fauvel Histoire de Merlin, France, Paris, XIVe siècle, M Folio 171 . Bib. Richelieu v°https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90591425/f173.image.r=Ma%C3%AEtre%20de%20Fauvel

Cette composante cérémonielle semblait s’être éteinte avec la Renaissance, le baiser étant réservé à l’expression de la tendresse… Il en reste pourtant quelque chose quand les chefs d’État s’embrassent devant les caméras. On laissait aux Russes les baisers sur la bouche, (aujourd’hui bannis par peur de l’homosexualité) dont enfant, je regardais fascinée les photos dans les magazines. Je crois que tous mes amis se souviennent du cliché où l’on voit Brejnev embrasser Honecker à pleine bouche !

Merkel et Sarkozy

L’autre signification médiévale était religieuse. C’était le baiser de paix entre les croyants, recommandé par Paul de Tarse. Il subsiste chez les orthodoxes où les fidèles embrassent toujours les prêtres sur la bouche pour célébrer les Pâques. Aujourd’hui, les catholiques sont eux aussi invités à s’embrasser.
Mais quand j’ai cherché quelques images de baisers non amoureux et non familiaux, je n’ai trouvé que des tableaux associés à la duplicité du traître Judas.

Giotto. Le Baiser de Judas. Eglise de l’Arena, Padoue

Et selon le grand sociologue  Norbert Elias, le recul du contact corporel n’a fait que s’accentuer du 17e au 19e siècle. Malgré un assouplissement dans la première partie du 20e siècle, on peut dire que je suis encore née sous le régime de la séparation des corps. C’est après 68 que cette distance corporelle a fait place à un besoin généralisé de bisous. En 1970, j’ai encore eu affaire à quelques vieux messieurs de la Mittel Europa qui tenaient à me baiser la main, mais déjà les bises étaient en train de se généraliser.

Le retour du baiser social : les bises de la fin du 20e siècle

Mamie a besoin de bisous. Album d’Ana Bergua et Carme Sala

Pas plus que les baisemains, les bises n’étaient en principe voluptueuses ; elles ne promettaient rien. C’étaient de simples gestes de salutations et non des gages d’intimité. Cependant elles accompagnaient le déplacement de la frontière entre l’intime et le public , l’affaiblissement des distances sociales, que signifient aussi la généralisation du prénom et le tutoiement.

Elles témoignaient de l’instauration d’un régime de camaraderie symétrique entre les sexes, qui allait de pair avec l’indifférenciation des tâches sociales, la diffusion du vêtement androgyne et la fin de la passivité des filles : celles-ci n’étaient plus l’objet du respect des visiteurs, elles échangeaient avec eux des signes de reconnaissance réciproques : « Nous faisons partie du même monde »

Je dois dire que les bises de camaraderie me semblent parfois un peu envahissantes.

A Aix-en-Provence, les amis de mes enfants posaient trois bises sur mes joues. En arrivant à Paris, j’ai découvert que les cadres s’en tenaient à deux, mais qu’avec leurs enfants il fallait aller parfois à quatre… avec les bourgeois bohèmes et les banlieusards, c’était l’incertitude la plus totale et je pouvais rester la bouche en l’air ou m’arrêter trop tôt.

J’étais d’autant plus perdue que je commençais souvent par la mauvaise joue : pour moi, démarrage à gauche, comme la plupart des gens à Aix, alors que mes vis-à-vis commençaient souvent par la droite. L’âge venant, il m’a fallu apprendre aussi à ôter mes lunettes pour éviter le choc avec la paire du partenaire de bises.

La distanciation sociale,

Je suis allée voir dans Wikipedia ce qu’était la « distanciation sociale » qu’on nomme ainsi par calque de l’anglais, et plus rarement distanciation physique ou éloignement sanitaire (en anglais : social/physical distancing). Ce sont, dit l’article, « certaines mesures non pharmaceutiques de contrôle des infections prises par les responsables de la santé publique pour arrêter ou ralentir la propagation d’une maladie très contagieuse comme par exemple les maladies infectieuses émergentes et qui visent à éloigner les individus les uns des autres. L’objectif de la distanciation sociale est de réduire la probabilité de contacts entre les personnes porteuses d’une infection et d’autres personnes non infectées, de manière à réduire la transmission de la maladie, la morbidité et la mortalité. 

Le Robert Historique date le mot distanciation de 1959 par traduction de l’allemand Verfremdungseffekt, « effet de distanciation », concept développé par Bertolt Brecht. Il s’agit  d’inciter le spectateur à prendre ses distances avec l’action dramatique par le biais de l’acteur prenant lui-même ses «distances» avec son personnage. Nous voici passés du regard critique sur la réalité sociale à l’incorporation des normes médicales qui nous enjoignent de nous éloigner… Que restera-t-il des quatre bises des bons camarades ? Sont-elles en voie de disparition ? Peut-être pas si la crise s’arrête vite et si une nouvelle pandémie ne vient pas répandre la terreur. Bien des SMS et coups de fil me parviennent encore en version-bises, et Ivan vient de terminer un message collectif par  Bisous caressants pour protester contre le puritanisme sanitaire.

Allez ! Portez-vous bien. Bises virtuelles !

Avanzi, Matthieu, https://www.lepoint.fr/sciences-nature/tout-sur-la-bise-07-10-2019-2339696_1924.php ethttp://combiendebises.free.fr/ (j’ai découvert ce site, mais les informations qui datent d’avant le coronavirus  !)

Elias, Norbert, La Civilisation des moeurs, (1ere éd. allemande 1939) tr. 1973, La Civilisation des moeurs, Paris, Livre de Poche.

Lacroix, Alexandre, Contribution à la théorie du baiser , Ed. Autrement.

Carré, Yannick, 1997, Le baiser. Premières leçons d’amour, Paris, Autrement.

Pruvost, Jean, https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/distanciation-sociale-de-quoi-parle-t-on-20200405

Robert historique,Paris, Le Robert.

Un concert quotidien sur le palier. Guillaume Martigné par temps de coronavirus (coronavirus1-avril 2020)

Il y a quinze jours, on s’est enfermés sans y croire. Il a fallu que le fils d’une amie tombe sérieusement malade pour que notre insouciance s’en aille et qu’on comprenne que le confinement n’était pas là pour nous protéger, nous, mais pour protéger les autres dans un pays qui ne produisait ni tests, ni masques alors que le marché international ouvert empêchait de se fournir au dernier moment.

Les réseaux sociaux ne décolèrent pas et parlent de haute trahison tant l’exécutif a tardé à procurer au pays de quoi lutter efficacement contre l’épidémie. La réponse paraît complexe. Un manque de réactivité du gouvernement trois fois de suite (l’absence de quarantaine pour les militaires qui accompagnaient les rapatriés de Chine, les commandes de gel et de masques et de respirateurs et bien sûr le maintien des élections) ; les autorités médicales qui semblent avoir été de mauvais conseil et donnent l’impression de courir derrière les mesures qu’elles auraient dû recommander.  L’opposition n’est guère plus crédible. Les socialistes et la droite ont réclamé le maintien des élections et Macron, qui a reculé devant l’accusation de « déni de démocratie », a surtout manqué l’occasion d’être De Gaulle de cette guerre qu’il évoque régulièrement. Et à qui imputer le lent déclin de la biologie médicale en France, et notre difficulté à maintenir en France des activités qui ménagent peu de marges (les écouvillons nécessaires pour les tests, les flacons de verre basiques pour le gel, etc)….? Responsabilité collective, sans doute. Les consommateurs que nous sommes sont-ils prêts à payer pour la nourriture et la santé au détriment des téléphones portables et du plaisir d’acheter une petite robe de printemps ?

Au début, nous étions très peu gênés par le confinement pourvu que nos proches nous rassurent régulièrement. Bien sûr, on aurait voulu sortir, mais nous étions quand même deux privilégiés, heureux de vivre ensemble et heureux de pouvoir nous isoler par moments chacun dans une pièce. La bibliothèque était pleine de livres qui ne demandaient qu’à être relus, les CD et la radio permettaient d’écouter de la belle musique. En même temps nous jouissions de notre légèreté, les raisons de nous plier à l’organisation sociale de la semaine s’étant évaporées. Mais la troisième semaine est un peu plus difficile. Contempler la rue vide depuis sa fenêtre, constater le délitement de la journée.

Un moment pourtant constitue un repère dans les heures qui s’écoulent dans une sorte de brume. Notre voisin, Guillaume Martigné, est un excellent violoncelliste, et ce qui est encore mieux un musicien profond. Il y a quelques jours, il a installé son violoncelle sur le palier du 7ème étage et depuis, tous les soirs il joue pour les habitants confinés pendant 10 minutes ou ¼ d’heure.

Tous les concerts sont annulés et nul ne sait quand une vie musicale reprendra, mais Guillaume Martigné fait ce qu’il sait faire, donner au petit monde de l’immeuble un moment de joie partagée.

Disponible sur play music : https://play.google.com/music/preview/Aiu4llgcvzucd26gyplpp67tjhy?play=1

https:// www.facebook.com/guillaume.martigne

https://www.facebook.com/guillaume.martigne.cello/?locale2=fr.FR

https://www.instagram.com/guillaumemartigne/

Le féminisme s’affiche dans la ville

Au début du mois de septembre 2019, on a pu voir dans Paris une grande campagne d’affichage.

Un changement de catégorie pour changer les mentalités : du crime passionnel au féminicide

En lettres capitales noires sur fond blanc, les collages informaient sur des meurtres de femmes par leurs conjoints ou leurs compagnons, et rendaient une identité aux victimes en affichant leur prénom, leur âge au moment de la mort et les moyens souvent atroces du crime :

104e féminicide. Monique… Boulevard de Ménilmontant
125e féminicide. Shaïna 15 ans, poignardée et brûlée par son mec. Photo Wolf Jöckel

Montrer que chaque victime est une personne ne suffisait pas. Chaque morte renvoyait à un décompte minutieux des crimes pour montrer l’ampleur du massacre. Le langage « neutre » des faits était un bon moyen de sensibiliser les passants en les confrontant à la gravité de la situation. Le même procédé argumentatif employant l’objectivité du chiffrage pour un effet émotif maximum pouvait passer par des messages plus généraux.

En France, un féminicide tous les 2 jours

D’autres collages s’en prenaient à un état d’esprit machiste, qui encourage les passages à l’acte :

Le machisme tue. Place Pinel

ou mettaient en cause la responsabilité des grandes institutions de la République, en particulier l’apathie de la justice qui sous-estime systématiquement la dangerosité des conjoints.

La justice a signé mon arrêt de mort. Bassin de la Villette

Enfin, elles en appelaient à la solidarité :

A nos soeurs assassinées. Rue du Renard

… Et à l’action :

Rue de Charonnes. Pas une de plus

Le mot féminicide, apparaissait fréquemment sur les affiches, associé au décompte des meurtres. A lui seul, il n’avait certainement pas le pouvoir miraculeux de reconfigurer les esprits, mais il était inséparable de l’aspect visuel des affiches presque toutes semblables, lettres noires sur fond blanc comme des faire-part de deuil, lettres rouges couleur du sang, qui interpellaient les passants, et des slogans qui personnalisaient les victimes et montraient l’ampleur du problème. La dénomination féminicide venait seulement (et ce n’est pas rien) condenser la représentation « genrée » du crime de façon intéressante parce que le mot construit de façon motivée, sur femme + -cide, du latin caedere (qui signifie tuer), affirmait dans sa forme même qu’une femme avait été tuée parce que femme.

La campagne de Marguerite Stern

Derrière cette campagne, il y avait une militante, Marguerite Stern. Elle avait lancé, pendant l’été 2019, une « grande session de collage contre les féminicides » qui invitait  les femmes à se réunir pour peindre, puis coller ensemble des messages dans les rues de Paris. Cette forme d’action a remporté un grand succès. Malgré l’amende de 400 euros infligée au groupe dans la nuit du 7 septembre 2019 :

« Nos messages étaient donc les suivants : «Aux femmes assassinées la patrie indifférente» et «Féminicides : grande cause du quinquennat». On a été interrompu pendant l’action par des agents de la mairie de Paris. Ils ont passé 45 minutes à chercher nos identités et à nous verbaliser alors qu’on ne colle que du papier sur des murs. » http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Les tribunaux connaissent la catégorie des « crimes passionnels », dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse. Longtemps, ces homicides masculins ont été jugés  avec une certaine mansuétude au nom de la passion. Pour la période de la Renaissance, l’historienne Nathalie Zemon Davis a publié une analyse des lettres de pardon accordées par les rois de France aux meurtriers. L’acte criminel est souvent excusé par « la chaude cole », la colère, qui saisit le mari trompé ou désespéré par l’abandon de sa femme…

Un mot pour transformer la réalité sociale

Parler de féminicide, c’est construire autrement la réalité sociale, en arrachant le crime au fait-divers pour le convertir en crime contre la moitié dominée de la population. C’est bien ce qu’affirme une affiche placardée sur les murs de la Philharmonie de Paris : les femmes meurent parce qu’elles sont des femmes.et que des hommes considèrent qu’elles sont de ce fait leur propriété.

Etre une femme tue. Mur de la Philharmonie de Paris. Boulevard Sérurier

Le féminicide (théorisé en 1992 par la criminologue britannique Jill Radford) est le résultat d’une violence intrinsèquement masculine qui ne relève plus du fait divers, mais de l’inégalité entre les sexes.

Evidemment ce mot peut attirer l’attention des passants et changer leur perception, mais il n’aura vraiment de pouvoir que si des magistrats punissent les coupables. C’est pourquoi, imposer cette catégorie dans le domaine juridique est un enjeu essentiel pour les militants.

Jusqu’à aujourd’hui, le féminicide n’est pas entré dans le Code pénal et fait l’objet d’un débat assez âpre. Ses adversaires soulignent que la notion de meurtre sexiste couvre le meurtre d’un mari par sa femme, ou d’une lesbienne par sa compagne. A quoi, les militants ont beau jeu de rétorquer que statistiquement, les victimes  sont très souvent des femmes (en 2018 sur 149 victimes 121 étaient des femmes (cf. les chiffres communiquées par l’AFP https://www.youtube.com/watch?v=JhyrggyycfI).

L’orthographe inclusive : une façon de lutter pour une meilleure visibilité des femmes ?

Dans un régime démocratique, les individus peuvent protester contre ce qui les opprime. L’exigence d’égalité augmentant à juste titre, le tolérable devient insupportable. Il en va ainsi de la domination masculine. On assiste aujourd’hui à une demande de reconnaissance de l’oppression des femmes, victimes du patriarcat depuis des millénaires, et à l’appel militant pour transformer cette souffrance en indignation. Des militants estiment que les représentations jouent un rôle essentiel dans la façon dont est définie l’identité des individus, et que la langue, vue comme entièrement réductible à « un produit du patriarcat  » , doit être « réparée », par le recours à des néologismes ou à d’autres moyens de la purger de tout sexisme.

Depuis plus de trente ans, des femmes luttent pour féminiser leurs titres, leurs fonctions, le nom de leurs professions et la quasi-totalité des linguistes est d’accord avec elles.

Cependant cette unanimité s’est fissurée récemment quand de nouvelles féministes ont décidé de modifier aussi le code orthographique pour « assurer la visibilité des femmes dans l’écriture ». Ainsi dans plusieurs administrations et dans les universités sont apparues au pluriel des formes comme cher.e.s ami.e.s, supposées mieux prendre en compte les femmes. Les tenants de cette pratique désignent sous le nom d’écriture inclusive un ensemble de moyens qui vont de la féminisation des noms de métier à des procédés discursifs comme l’énumération (chères amies et chers amis), à la préférence donnée à des noms épicènes qui ne différencient pas le masculin et le féminin (chers collègues) et à la transformation de l’orthographe. Ces moyens sont regroupés sous l’étiquette « écriture inclusive » car ils ont une même fonction : afficher la présence des femmes et refuser l’usage du masculin pluriel (chers amis) comme forme « neutralisée » renvoyant indifféremment aux deux sexes.

Inversement, les adversaires de l’écriture inclusive refusent de mélanger systèmes linguistiques et discours, et discutent secteur de la langue par secteur de la langue les réformes proposées : l’énumération relève des normes d’usage que chacun peut suivre en fonction des genres discursifs, ou de ses goûts stylistiques, mais les propositions concernant l’orthographe impactent le fonctionnement du système graphique et méritent une discussion « technique ».

Il semble que l’usage de l’orthographe inclusive soit cependant devenu un marqueur pour une partie de la gauche qui se revendique des mouvements anticolonialistes et des positions de Benoît Hamon, ex-responsable du parti socialiste.

J’ai vu récemment une affiche collée sur le pont Saint-Michel qui était un appel à se souvenir de la répression sanglante exercée le 17 octobre 1961 contre une manifestation d’Algériens. Pour échapper aux policiers, plusieurs avaient préféré se jeter du pont Saint-Michel. Benjamin Stora compte 325 victimes « dont la mort peut très vraisemblablement être imputée à l’action de la police ». (https://www.monde-diplomatique.fr/mav/82/STORA/56309)

Quelques semaines après le massacre, des militants anonymes avaient écrit « Ici, on noie des Algériens ». Au petit matin, deux photographes du journal communiste l’Avant-Garde, avaient découvert la photo.

On passe sur les quais de la Seine, tous les deux en voiture et on voit cette inscription : “Ici on noie les Algériens”. Deux flics, un à chaque bout, gardaient l’inscription parce qu’ils voulaient la détruire. Alors on passe au ralenti, on revient sur nos pas, je saute pratiquement en marche et je fais deux photos pas plus. J’ai pas eu le temps d’en faire plus, les flics arrivent les bras en l’air, voulant nous arrêter, je saute dans la bagnole et Claude [Angeli] pied au plancher, on s’en va tous les deux.       
Jean Texier, photographe

En quelques heures, ce graffiti est effacé par les autorités. La seule trace de son existence est la photo prise par Jean Texier et Claude Angeli. Ils proposent le jour même leur photographie à L’Humanité mais pendant la guerre d’Algérie, le journal est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites pour ses positions anticolonialistes. Ne pouvant assumer financièrement une saisie supplémentaire, L’Humanité ne publie pas la photo tout de suite. https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

La photo paraît en 1986 :

Photo mémorielle publiée par L’Humanité en 1986 (émission de France Culture :
https://www.facebook.com/franceculture/posts/10157441660138349/

Aujourd’hui, c’est donc le rappel d’une dénonciation (tout autant que du massacre) qui est affiché. Cependant, seuls quelques passants auront reconnu dans l’affiche de 2019 l’allusion à l’affiche de 1961 et auront été à même d’apprécier le changement intervenu.

Mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive
2019 : mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive

Le choix de l’écriture inclusive insiste, j’imagine, sur la participation des femmes à la guerre contre le colonialisme.

Les militants eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

En principe le point médian permet de regrouper un une séquence unique des formes au masculin et au féminin.

Art en Grève. A quoi sert le point médian avec des mots épicènes ?

Les signataires d’une affiche s’adressent ainsi à des travailleur.se.s et autres auteur.ice.s. Mais que viennent faire dans cette liste les journaliste.s, pigiste.s, commissaire.s, critique.s, et autres graphiste.s ? Pourquoi ne pas se contenter de marquer le pluriel par une « s » ? Qu’apporte donc le point médian ?

Génération.s à Paris : l’accord de l’adjectif

Les accords de l’adjectif semblent poser des problèmes encore plus difficiles à résoudre par ceux-là mêmes qui nous recommandent cette orthographe. L’autre jour, sur le marché, les militants de Génération.s à Paris me tendent un tract :

Il s’agit, disent les premières lignes du tract, de mobiliser les « militant.e.s et les élu.e.s locaux… »

L’usage de l’orthographe inclusive est associé à nouveau à un mouvement qui se veut progressiste.

Je souris parce les rédacteurs n’ont pas respecté leurs propres règles. L’adjectif selon les tenants de l’écriture inclusive devrait ou bien s’écrire « loca·les·ux », ce qui n’est vraiment pas commode à lire, ou bien, en suivant la recommandation qui veut qu’on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche pour en finir avec la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », s’écrire « les militant.e.s et les élu.e.s locales », ce qui a dû faire reculer les rédacteurs… Mais peut-être n’ont-ils pas vu le problème et ont-ils accordé selon l’usage habituel au masculin pluriel ? Ce cafouillage montre au moins que le système est vraiment malcommode. Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire lire le tract aux passants pour voir ce que ceux-ci comprenaient.

Personnellement, j’approuve la féminisation des noms de métier parce que le lexique des langues change sans cesse pour s’adapter aux changements dans la vie sociale et que les femmes occupent aujourd’hui toute sorte de professions qu’il faut nommer. Je suis en revanche défavorable aux modifications orthographiques proposées qui compliquent sérieusement la lecture. Selon moi, l’orthographe est faite pour représenter l’oral. Tout ce qui va dans le sens d’une représentation efficace me paraît utile. C’est pourquoi, une réforme qui débarrasserait le français des lettres grecques et qui proposerait d’écrire simplement nénufar, comme en espagnol nenufar, me semblerait positive. Mais c’est pourquoi aussi je m’oppose à l’orthographe inclusive qui rajoute un code morphologique compliqué à un système déjà complexe et mal maîtrisé par les Français.

 (J’ajoute brièvement pour ne pas allonger un billet trop long que je préfère le masculin pluriel qui « rassemble » les catégories des militants et des élus, à l’énumération disjointe des femmes et des hommes à la fois parce que je ne vois pas en quoi la distinction des deux sexes est pertinente en l’occurrence, et parce qu’on peut être sûr qu’à ce petit jeu, les transgenres et les bisexuels vont demander bientôt à être eux aussi représentés, ce qui ne fera qu’ajouter aux difficultés orthographiques. Mais pour les néo-féministes activistes, les contraintes du système, son autonomie relative sont contingentes (ou plutôt elles n’existent pas, car l’orthographe, et au-delà la langue française, sont des phénomènes de part en part sociaux, que l’on peut modifier à volonté pour les imposer à l’ensemble de la société. Ce qui importe, c’est l’activisme qui produit du collectif et qu’importe s’il complique la vie des lecteurs et des scripteurs !).

Sur féminicide, wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minicide)

On trouvera documents et analyses de la campagne d’affichage de Marguerite Stern sur le blog wolfparisblog. Stop féminicide/Schluss mit den Frauenmorden: Aktuelle Aktionen in Frankreich par wolfparisblog

Marguerite Stern est interviewée sur :http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Zemon Davis, Nathalie, 1988, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au XVIe siècle, Paris, Seuil.

Sur l’orthographe inclusive, l’exposé des convictions d’Eliane Viennot, 2014, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.

Et la réponse des grammairiens Danièle Manesse et Gilles Siouffi, éds, 2019, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions,  Paris, ESF… qui critiquent les analyses historiques d’Eliane Viennot et montrent pourquoi selon eux l’orthographe inclusive n’est pas une avancée.

« Pognon de dingue ! ». A propos du mépris supposé du président de la République

Ce billet revient avec (trop de) retard sur l’ampleur du rejet que suscite le président chez les gilets jaunes, écrire me permettant peut-être d’éclaircir à mes propres yeux la part jouée par ses « petites phrases » dans cette montée du ressentiment à son égard.

Un nom pour incarner le refus d’une politique

Avant même son élection  les opposants d’Emmanuel Macron, François Ruffin en tête, faisaient le procès du « banquier »:

« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. » (Lettre ouverte de Ruffin, 4 mai 2017)

Les résultats de la présidentielle n’ont évidemment pas fait disparaitre ces adversaires, qui estimaient au contraire, que les orientations du président étant minoritaires dans un pays coupé en 4, on pouvait rejouer l’élection dans la rue. Les procès en illégitimité ont été multipliés sans réussir à mobiliser, jusqu’au moment où a démarré le mouvement des gilets jaunes. Même si les oppositions n’ont pas fusionné, les gilets jaunes ont hérité des arguments qui circulaient depuis des mois.

Or, le capitalisme néolibéral et l’Etat sont des abstractions qui suscitent des émotions moins violentes qu’une personne en chair et en os. Avec Macron, et la citation de François Ruffin en est un bon exemple, l’adversaire est personnalisé. Plus les revendications sont hétérogènes, plus Emmanuel Macron constitue une cible qui permet de se fédérer. Pendant six mois, des gilets jaunes menacent chaque samedi de venir le chercher le chef de l’Etat à l’Elysée pour le destituer, le pendre, voire le décapiter, comme s’il était le seul responsable de leur situation, et comme si sacrifier ce bouc émissaire allait par miracle la modifier.

Celui qui humilie les perdants de la société

On aurait peut-être pardonné l’excellence du parcours scolaire, la réussite au pas de course, la beauté.., si le président ne soulignait pas avec complaisance l’opposition des « premiers de cordée » et des « gens ordinaires ». Pour gagner la sympathie, il vaut mieux être du côté des faibles et il est évident qu’il se place dans le premier groupe, quitte à considérer que cette position crée des devoirs. Le refus « démocratique » de la supériorité des responsables (qui se retrouve dans la méfiance envers les enseignants, les experts, les journalistes, etc.) est confondu avec le ressentiment contre les membres de la classe dominante.

Emmanuel Macron aggrave son cas en expliquant les résistances à sa politique par un manque de compréhension de son action. Il sermonne constamment « le peuple » : en octobre 2017, les salariés de l’usine de l’équipementier GM&S à La Souterraine, dans la Creuse sont en grève. Le président de région Alain Rousset évoque auprès du Président les difficultés à recruter d’une entreprise de fonderie à Ussel. Emmanuel Macron répond : « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux »…. En négligeant le fait que 2 heures de route matin et soir ne permettent pas d’accepter ce nouveau travail sans déménager, dans un pays où le problème du logement est aigu.

En septembre 2018, lors des journées du patrimoine, un chômeur qui visite l’Elysée se plaint auprès du Président qu’il ne trouve pas de travail dans sa spécialité, l’horticulture. Le président lui répond qu’il n’a qu’à traverser la rue et que l’hôtellerie embauche, ce qui revient à dire que les chômeurs ont une responsabilité dans ce qui leur arrive. Au sentiment que la situation est injuste s’ajoute la fureur d’écouter quelqu’un qui jouit d’une situation éminente vous juger coupable de ce qui vous arrive.

Avant de parler de l’effet ravageur de telle ou telle phrase précise, il faut donc rappeler l’importance de l’image sociale préalable d’un président sûr d’avoir raison, qui est dénoncé pour son absence d’empathie envers les souffrances des gens modestes.

« Petites phrases » et registre familier

Pour autant, des formules, que la presse et les réseaux sociaux font circuler, sont venues symboliser les défauts d’Emmanuel Macron.

Il faut aux médias des énoncés brefs qu’on peut retenir, ce qui passe par des opérations de séparation d’un fragment isolé de son contexte argumentatif : en juin 2018, lors d’une réunion de travail à l’Elysée, le président déclarait :

« Donc, toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins ensemble, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs », [..] « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir.« 

La version mise en circulation devient : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux ». Evidemment, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que disait Emmanuel Macron qui dénonçait un argent mal dépensé et invitait à trouver des moyens d’aide plus efficaces, permettant aux gens de sortir de la pauvreté.

L’énoncé détaché scandalise, d’autant que le registre familier le rend encore plus saillant. Les énoncés les plus cités sont en effet caractérisés par l’emploi de mots informels. Confrontés au scepticisme des électeurs, les hommes politiques jurent, au moins depuis Rocard, qu’ils vont « parler vrai » et cet effet de vérité est parfois recherché dans l’abandon du français policé au profit de formulations familières, voire grossières, supposées nommer « les choses comme elles sont ». Un vocabulaire qui se détache sur fond de langue politique n’a pas nui à la popularité du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua dont le fameux « La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles » est resté dans bien des mémoires. L’opinion par conséquent considère parfois que le langage familier ne nuit pas à la dignité de la fonction de dirigeant.

On pourrait penser que le président a seulement assumé un « parlé franc » quand il a nommé « pognon » l’argent dépensé pour les aides sociales en employant les mots dont il use en privé. Cependant l’expression (comme souvent quand il s’agit de mots familiers) ajoute une connotation dégradante à ce dont il est question : l’argent déboursé est ainsi dénoncé comme encore plus illégitime !

Le président voulait peut-être frapper puisque c’est sa conseillère en communication qui a posté la séquence de travail (semi-privée) où l’expression a été employée. Cependant, dans le climat de défiance déjà installé, l’expression n’est pas interprétée comme une marque de franchise mais comme du mépris, comme si Emmanuel Macron montrait à ses interlocuteurs qu’il les jugeait indignes du bon français, le mépris de classe s’ajoutant aux choix politiques :

Dès lors, il est impossible d’argumenter. En se focalisant sur le détail de la forme, on ne voit plus que l’impression de la morgue capitaliste. Le parti communiste renomme Emmanuel Macron, « Le méprisant de la République », la déformation du titre par un à peu près phonétique cherchant à enfermer le président dans une image définitive :

Citations, reprises indignées

Volontairement provocante, ou involontairement volée, la formule se prête particulièrement bien à la reprise. Lors des manifestations des gilets jaunes et des fonctionnaires, le mot pognon est renvoyé à Emmanuel Macron parfois comme un simple mot d’ordre : « Rends-nous le pognon ! », parfois sous-forme d’un contre-discours qui oppose aux aides sociales l’illégitimité de la réforme de l’ISF : « on met un pognon de dingue dans l’aide aux capitalistes ». (18 juin 2018)

https://www.google.com/search?q=cgt+esquirol+macron&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwiqzZmy2KziAhVixYUKHULzBmsQ_AUIDygC&biw=2133&bih=1041#imgrc=KBKMsLgUuTCkhM:

Le fond a trouvé sa forme

C’est parce qu’ils sont dans la bouche d’un Macron jugé arrogant que les mots familiers prennent une valeur méprisante et c’est en dehors du langage que tout s’est joué dès le début du septennat. Mais si les mots ne sont pas suffisants pour créer le scandale, ils symbolisent désormais le président, l’emprisonnent et la formule qui veut résumer sa gouvernance lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Josiane Boutet, 2010, Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.

Alice Krieg-Planque & Caroline Ollivier-Yaniv éds, 2011, Les « petites phrases » en politique » – Communication et langages, n° 188, p. 17-80.

Dominique Maingueneau, 2012, Phrases sans texte, Paris, Armand Colin.

Et surtout Yana Grinshpun qui travaille sur la conversion de Sarkozy en personnage et sur les effets des grilles de lecture préétablies dans : « Le locuteur marionnette. entre mazarinades et sarkosiades » dans Regards croisés sur la langue française. Usages, pratiques, histoire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.

Giboulées de mars

Le mot décisif revient en boucle dans les informations (« le vote décisif du Brexit, l’acte décisif des gilets jaunes, la semaine décisive des manifestants algériens »  et bien sûr «  le coup de pied décisif du buteur »). Même si je compatis au malheur du monde, je me sens un peu éloignée des passions de ma jeunesse et j’ai l’impression de regarder de l’extérieur ce temps linéaire de l’évènement, tout en ressentant de plus en plus vivement le temps qui roule d’une saison à l’autre.

– Qu’est-ce que tu as fait depuis un mois ? – J’ai attendu le printemps.

Cette semaine, il fait clair à 18h 30. Le printemps arrive, le premier temps qui nous met le sourire aux lèvres. Dès que les giboulées s’arrêtent, les gens se précipitent aux terrasses des cafés. Aujourd’hui, ça discute ferme le réchauffement climatique. « – Tu te rends compte, il y avait des asperges chez les maraîchers… – Bah !  Des asperges de serre ! Oui, mais quand j’étais petite, les asperges étaient là pour Pâques, on a gagné un mois. – Gagné ou perdu selon comme tu le vois. – Tu ne trouves pas que c’est bien d’avoir chaud en mars ? – Et tu fais quoi de l’avenir ? Tu te rends compte, le Bordeaux, les Côtes du Rhône vont disparaître…– Nous ne serons plus là. Buvons un coup en attendant. De toute façon, c’est foutu, alors autant en profiter »… tout ça grommelé avec la lucidité cynique de ceux qui ont honte et qui savent pourtant que leur attitude consiste à dire à la génération suivante de se débrouiller toute seule. –

– Mais toi, que fais-tu contre le réchauffement ?

– Eh bien ! Je mange des légumes de saison !

Bon ! Le réchauffement est là. Pourtant, comme dans les livres, c’est encore mars, le mois que Fabre d’Eglantine appela ventôse  pour ses brusques bourrasques, ses alternances de beau temps et de pluie, ses ciels de catastrophe que la rougeur du soleil vient soudain éclairer.

Coucher de soleil. Rue du Bac
Coucher de soleil. Rue du Bac
Vers rue du Bac-Saint-Germain

A Fontainebleau, le 10 mars

En forêt, la même météo impétueuse. Le vent se lève, secoue les arbres. Puis tout s’arrête. La forêt redevient silencieuse. Pas d’oiseaux, sauf les corneilles.

Voici l’aire de sable blanc qu’on appelle, je ne sais pourquoi l’aire du cul du chien (il y a un rocher en forme de tête de chien, mais c’est une tête qu’on voit). De temps en temps, quelqu’un se dresse sur un rocher et se détache, noir contre la lumière crue.

Fontainebleau. Les sables du Cul du chien

Et les bouleaux sont de vrais capteurs de lumière mais ils sont encore nus, comme nues sont les branches de chêne à l’exception des vieilles feuilles d’automne

De nouveau, de froides averses remplissent le ciel.

Nous voici retournés en hiver pendant que nous rentrons par une allée forestière… de flaque en flaque.

Paris en métro

Plusieurs de mes amis n’aiment pas le métro qu’ils voient comme un monde parallèle inquiétant. Les bus, les taxis et les Uber sont les moyens de déplacement des habitants du monde auquel ils appartiennent. Ces amis ont peur des pauvres, des Arabes, des Noirs, des Roms, des Chinois.., des mendiants, qui peuplent le monde d’en bas. Ils ont peur des pickpockets qui les guettent sur les lignes surpeuplées. Ils se perdent dans le dédale des couloirs, de Châtelet, s’égarent aux embranchements incompréhensibles, s’épuisent dans les escaliers interminables qui vous donnent l’impression de descendre au fond de la terre. Ils détestent les stations envahies par les clochards, les recoins malodorants où de vieux incontinents se cachent pour pisser.

Moi, je trouve qu’on n’a quand même rien trouvé de mieux pour se déplacer dans Paris. Quelques minutes d’attente et une rame est là qui vous emporte où vous voulez aller.

Et puis, parfois, il y a de belles surprises. La ligne 6 et la ligne 2, qui parcourent Paris d’Est en Ouest, alternent viaducs et souterrains. Quand il est aérien, le métro se fait funambule pour offrir des vues imprenables sur les immeubles. Il surgit de terre à Passy et traverse la Seine sur le pont Bir Hakeim. Pendant qu’il brinqueballe sur le pont de fer, j’ai le temps d’un coup d’œil vers l’Ile aux Cygnes. Déjà, surgit la Tour Eiffel couverte d’ampoules clignotantes qui étincellent dans la nuit.

La Tour Eiffel depuis le pont Bir-Hakeim


Le métro poursuit sa chevauchée sur le viaduc, le temps de plonger le regard dans des salons illuminés, des chambres à coucher aux éclairages tendres, sur des rues vides… et le métro brinquebalant nous emporte à la station suivante.

Je prends le métro tous les jours ou presque, tantôt sur des tronçons réputés tranquilles, tantôt sur les lignes plus populaires comme dans certaines parties de la 2 et de la 7.  Il m’arrive d’être très, très, contente au milieu de ces voyageurs de toutes les couleurs et de toutes les langues. J’essaie de deviner d’où viennent ces femmes en  habits traditionnels et dans quelle langue parlent mes voisins. Je suis fascinée par leurs voix, et peut-être parce que le sens m’est incompréhensible, j’entends mieux des phrasés, des inflexions quasi musicales. Alors je pense : comme c’est bien, cet incroyable mélange qui fait voyager sans quitter Paris !

Aux Quatre Chemins

Comme la majorité des Parisiens, je viens d’ailleurs, et je trouve normal, que des gens traversent le monde pour venir jusqu’ici. Pour beaucoup, le voyage, l’arrivée, la recherche du travail est une petite épopée, plus ou moins héroïque, et c’est même miracle de voir des paysans venus du fond d’une Afrique rurale s’adapter à toute vitesse.

Ligne 9

Il m’arrive de me sentir au contraire très malheureuse. Je n’arrive plus à imaginer qu’un sentiment de cohésion puisse naître d’une telle juxtaposition de gens incapables de parler ensemble. « Bon débarras, les peuples », disent d’une quasi même voix les capitalistes heureux de voir arriver une main d’œuvre docile et les alter mondialistes. Le peuple, c’est ce qui empêche des gens de venir « librement » s’installer où ils le souhaitent et de consentir à faire les métiers que les sociétés d’accueil ne veulent plus faire. Le peuple, c’est une illusion qui empêche de voir les conflits de classe, pour la gauche internationaliste.…  Mais nous, gens d’ici, nous souffrons de vivre dans une société désagrégée ou le lien social élémentaire que permet la langue se défait sous nos yeux. Est-ce qu’on peut continuer à laisser les adultes se débrouiller pour apprendre le français. Est-ce que les Français n’auraient pas intérêt à les accueillir avec des cours de langue obligatoires ?

En principe, personne ne s’adresse à moi quand je voyage seule si ce n’est les mendiants. Encore est-ce le plus souvent collectif et glaçant : « J’ai faim. Je crève de faim. Donnez-moi un peu d’argent pour que je puisse manger ». Que je détourne les yeux ou bien que je donne un euro, le suivant s’approche, qui essaie d’accrocher un regard : « Je me permets de passer parmi vous et de vous solliciter d’un ou de deux euros, afin de pouvoir rester propre… »

L’autre jour pourtant deux jeunes femmes se sont assises en face de moi. L’une disait à l’autre avec enthousiasme qu’elle était allée au Sacré-Cœur et je n’ai pu m’empêcher de faire la moue.

– Vous n’aimez pas le Sacré Cœur ?

– Son emplacement, oui, mais pas son côté chou à la crème.

– Et alors qu’est-ce que vous aimez ?

– Et bien plein d’endroits, mais pour un jour à Paris, l’île de la Cité et puis la vue de Notre Dame depuis le pont de la Tournelle.

– Nous voilà réconciliées, moi aussi.

– Et qu’est-ce que vous aimez encore ?


– Je vais peut-être vous surprendre, j’aime bien voir la façon dont le 13ème change. Je vais m’y balader de temps en temps.

– Moi, j’y travaille.

– Alors vous connaissez peut-être cet immeuble qui donne l’impression d’avoir été vissé sur lui-même au bout de l’avenue de France, à gauche.

– Oui ! Oui ! Je vois très bien. Il n’est pas comme les autres au moins !

Nous avons continué à échanger sur nos balades, mes marches sur la coulée verte, la navigation de la blonde sur un bateau mouche, les tours en vélo lib de la brune, la chorale ukrainienne de Concorde qui mérite qu’on fasse un détour (J’aurais pu leur parler aussi de l’accordéoniste russe de Sèvres-Babylone, du Vietnamien de Nation qui joue sur un violon traditionnel à deux cordes et de tant d’autres…).

Groupe des Ukrainiens de Lviv

Nous nous sommes quittées bonnes amies. Elles revenaient de leur chorale où elles avaient chanté du gospel ; je revenais de la mienne où j’avais chanté des chants russes.

Disparition de Jean-Claude Chevalier

 

Je viens d’apprendre la disparition de Jean-Claude Chevalier. A vrai dire, si j’étais raisonnable, je verrais cette mort comme une délivrance car la fin de sa vie a été dure. Il se survivait, diminué, mais trop conscient. Il ne lui restait qu’à s’étonner d’être encore là quand tous ses collègues proches avaient disparu.

Mais je ne peux m’empêcher d’être très triste, pour moi, pour la linguistique française dont il était une des grandes figures, pour l’utopie de l’université Paris VIII où je l’ai rencontré en 1969, car c’est aussi ce passé que j’irai enterrer mercredi.

Jean-Claude Chevalier a été une sorte de père, ironique et attentif, quand je me suis retrouvée orpheline à 19 ans.

Il a été un formidable éveilleur d’idées. Son séminaire d’histoire de la linguistique de Paris VIII était un lieu ouvert au débat, au plaisir des idées vives. L’histoire de la grammaire française et l’épistémologie de la linguistique nous faisaient faire un grand pas de côté. Tout à coup, nous comprenions que les catégories grammaticales de notre enfance ne se confondaient pas avec le réel, qu’elles étaient seulement une des façons de représenter la langue. Les formalismes de la grammaire générative de Chomsky avec sa recherche d’unités de base combinables entre elles, (le fameux P –> SN-SV), devenaient une des façons d’aborder les structures de base de la langue, qu’on pouvait confronter avec la proposition de Port-Royal, en observant les différences et la même fascination pour le langage. La grammaire apparaissait inséparable de l’organisation de la pensée et de l’art de la persuasion, la rhétorique. A étudier les relations entre Grammaire, Logique et Rhétorique à travers les âges, on situait mieux ce que signifiait le retour de l’énonciation et de la prag­ma­tique pour la linguistique des années 70. Plus tard, autour de la figure de Ferdinand Brunot, Jean-Claude Chevalier s’est intéressé surtout à l’ancrage social  de sa discipline, au lien  entre la grammaire scolaire et la production des savoirs universitaires.

Ce Jean-Claude Chevalier-là était sans doute trop sceptique pour avoir construit la grammaire structuraliste des années 70. Mais sa Grammaire Larousse du Français contemporain était tout de même un livre qui permettait de prendre du recul par rapport au catéchisme des grammaires en usage.

Après s’être, désabusé, autant qu’usé, retiré de la communauté des linguistes, Jean-Claude Chevalier parcourait avec un peu de désenchantement les parutions récentes. « As-tu trouvé quelque chose de neuf en linguistique ? ». Il ne voulait plus être que le survivant d’un siècle déchirant, où les intellectuels s’étaient beaucoup trompés, ce qui l’amenait à se défier de l’esprit de sérieux, n’être plus qu’un homme d’une culture encyclopédique qui réfléchissait sur le renouvellement des idées, et le premier lecteur des romans qu’ écrivait sa femme, Anne-Marie Garat.

Aujourd’hui, nous sommes de l’autre côté de sa mort. Mais il est inséparable du mélange d’explosion de liberté et d’intelligence collective qu’a représenté l’université de Vincennes. Il m’est difficile de penser « jamais plus. Jamais plus ! ».

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand