La coïncidence entre deux expositions à Orsay et l’édition des cours de 1981 que Gilles Deleuze a consacrés à la peinture me fait rêver à ce que c’est que regarder. Peut-on apprécier à la fois Janmot, un bigot réactionnaire, en peinture comme dans ses idées, et Van Gogh, un des héros de Deleuze, qui invente l’espace et la lumière avec ses couleurs?
Le Poème de l’âme de Louis Janmot est une étrange suite de tableaux allégoriques obstinément poursuivis pendant presque 50 ans entre 1835 et 1881 et accompagnés d’un poème de 2814 vers dont on peut entendre des extraits lus dans des cabinets attenants aux salles d’exposition. Un premier cycle de 18 tableaux, achevé en 1854, raconte les premières années, au Ciel et sur la Terre, de deux âmes, représentées sous les traits d’un jeune garçon accompagnée d’une petite fille. On suit les étapes de leur parcours depuis la naissance du garçon jusqu’à la mort prématurée de son âme sœur.
Baudelaire avait apprécié en 1845 un tableau peint dans la trentaine intitulé Fleur des champs :

- « Nous n’avons pu trouver qu’une seule figure de M. Janmot, c’est une femme assise avec des fleurs sur les genoux. — Cette simple figure, sérieuse et mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Durer, nous avait donné une excessive curiosité de trouver le reste. Mais nous n’avons pu y réussir. C’est certainement là une belle peinture. — Outre que le modèle est très-beau et très-bien choisi, et très-bien ajusté, il y a, dans la couleur même et l’alliance de ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l’œil, une certaine mysticité qui s’accorde avec le reste. — Il y a harmonie naturelle entre cette couleur et ce dessin. Écrits sur l’art Salon de 1845.
Dans L’Art philosophique, Baudelaire a changé d’avis : « C’est un esprit religieux et élégiaque, il a dû être marqué jeune par la bigoterie lyonnaise ». De fait, malgré le soutien de Delacroix, les 18 toiles du Poème de l’âme sont mal accueillies en 1851. Les thématiques de Janmot paraissent peut-être trop loin des peintures de martyrs héroïques qui remplissaient les musées. Le cycle est cantonné à la vie privée avec un accent particulier sur la morale sexuelle. Peut-être cette obsession catholique de la pureté choquait-elle-même le public conservateur plus habitué aux peintures d’odalisques et d’esclaves au sérail. Alors qu’il s’agit d’amour, L’Histoire d’une âme ne laisse aucune place à la sensualité. A vrai dire, je ne sais trop ce qu’on voit. Parcours d’une âme ou de l’incarnation de cette âme ? La petite fille qui accompagne le garçon est-elle sa moitié ou une partenaire ? Je n’ai pas bien compris. En tout cas, la conception se décide dans les cieux (Génération divine), l’accouchement est remplacé par le transport de l’âme sur la terre, tache réalisée par un ange gardien : « De l’Ange gardien la mission commence.
Dieu lui donne, il emporte en ses bras, endormi
Celui dont il sera le conseil et l’ami ;
Dans l’espace il s’élance»

Le peintre s’attarde sur l’innocence des enfants : promenades dans des côteaux fleuris, baignés dans une lumière dorée de fin d’après-midi, oisillons, fleurettes composent un tableau délicat qui fait voir à la fois tout ce qui rattache Louis Janmot au « vert paradis des amours enfantines » et tout ce qui l’en sépare : il manque au Printemps la nostalgie baudelairienne inséparable de l’horreur du présent et la scène touchante n’est pas loin de l’imagerie saint-sulpicienne.

La seule péripétie dans la petite vie tranquille du couple enfantin est la rencontre avec l’institution scolaire. Deux toiles, les plus étranges de la série, évoquent les forces du mal qui menacent au 19e siècle. Le contexte est celui de la victoire des catholiques contre le monopole de l’enseignement secondaire et supérieur défendu par l’Université laïque. (Ce monopole datait de 1808 : il venait d’être aboli par la loi Falloux de 1850 qui permettait au clergé de développer des établissements luttant contre la déchristianisation et contre la République). Pour Janmot la reconquête de la jeunesse grâce à l’école des prêtres est centrale.
Dans une première toile, les deux enfants gravissent un escalier. A gauche, le hibou, l’arbre mort, montrent combien ce chemin est dangereux. A droite, s’allonge l’interminable bâtiment de l’Université, une construction basse, sans décor, creusée de niches où se tiennent des hommes en noir. Ces professeurs en embuscade tentent d’attirer les enfants en leur tendant des livres. Dans la première cavité une femme voilée, la mort spirituelle, peut-être, les observe. Evidemment, cette architecture anticipe les atmosphères angoissantes de Chirico, bien qu’avec moins de force que chez le surréaliste.

On retrouve la femme voilée dans la toile nommée Cauchemar, toile qui vaut mieux, elle aussi, que la simple illustration d’une thèse ultraréactionnaire (« A bas les livres ! Vive la sainte ignorance »). Il y a dans le visage de la mort qui emporte l’âme de la jeune fille évanouie et tente d’attraper le garçon une étrangeté ambivalente que l’on retrouve dans beaucoup d’œuvres du 19e siècle au croisement du romantisme et de la modernité.

Je m’aperçois qu’il faut que je retourne dans l’exposition pour voir les correspondances précises que les commissaires ont établies avec les contemporains, illustrateurs de Dante ou symbolistes comme Odilon Redon.
Cependant les adolescents triomphent des forces du mal et s’envolent vers les cieux. Vêtus pareillement de tuniques vaguement Renaissance dissimulant leur corps asexué, ils ne dépassent pas le stade de la pré-puberté.

Est-ce là l’idéal de pureté poursuivi par ce père de huit enfants ? Pas trace du langage des corps, si présent chez les préraphaelites anglais, dont il est apparemment proche. Nous avions vu la salle de ce cycle pictural au musée des Beaux-Arts de Lyon. J’étais déjà restée médusée par la guerre ouverte menée contre l’école et vaguement écœurée par la représentation mièvre du couple. Je comprenais l’effarement des maîtres assistants et des assistants de mai 68 qui occupant la salle du Conseil de l’Université, réservée jusqu’alors aux professeurs, avaient découvert l’imagerie dévote et anachronique du Poème de l’âme !
Le second cycle est constitué de 16 grands dessins au fusain jamais montrés à Lyon pour les protéger de la lumière. Le garçon, désormais seul, est confronté aux tentations et aux malheurs avant d’être pardonné par Dieu et de retrouver son âme sœur au Ciel… A présent, il est un peu plus viril, une ombre de barbe lui a poussé sur le menton ; il est attiré par les dames (encore que le dévergondage est bien timide.


Janmot dessine très bien. Je lui voudrais toutefois un peu de fièvre, un peu d’ardeur. Il est trop mou. Même la chute de son héros ne parvient pas à nous émouvoir.

Au début de l’exposition figure un autoportrait. Louis Janmot nous fixe avec l’assurance presque pathologique de ceux qui percent l’obscurité du siècle où ils sont nés pour délivrer le message qui doit sauver la société. Pourtant la mise en spectacle de sa beauté (qui rappelle l’androgynie de son héros) est troublante.

L’histoire de l’âme est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Charles Baudelaire, Ecrits sur l’art, Pris Louis Janmot : Le Poème de l’âme – Musée de Beaux-Arts de Lyon https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/content/medias/documents/2019-12/fiche_focus_janmot_bd.pdf
Janmot, Louis, Le Poème de l’âme.org/wiki/Le_Po%C3%A8me_de_l%27%C3%A2me
L’intelligence d’une ville Vie culturelle et intellectuelle à Lyon entre 1945 et 1975 Mai-Juin 68 à Lyon, https://www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf



























































































