Louis Janmot à Orsay. Un catholique saint-sulpicien, une icône androgyne

La coïncidence entre deux expositions à Orsay et l’édition des cours de 1981 que Gilles Deleuze a consacrés à la peinture me fait rêver à ce que c’est que regarder. Peut-on apprécier à la fois Janmot, un bigot réactionnaire, en peinture comme dans ses idées, et Van Gogh, un des héros de Deleuze, qui invente l’espace et la lumière avec ses couleurs?

Le Poème de l’âme de Louis Janmot est une étrange suite de tableaux allégoriques obstinément poursuivis pendant presque 50 ans entre 1835 et 1881 et accompagnés  d’un poème de 2814 vers dont on peut entendre des extraits lus dans des cabinets attenants aux salles d’exposition. Un premier cycle de 18 tableaux, achevé en 1854, raconte les premières années, au Ciel et sur la Terre, de deux âmes, représentées sous les traits d’un jeune garçon accompagnée d’une petite fille. On suit les étapes de leur parcours depuis la naissance du garçon jusqu’à la mort prématurée de son âme sœur.

Baudelaire avait apprécié en 1845 un tableau peint dans la trentaine intitulé Fleur des champs :

Louis Janmot. Fleur des Champs (1845) Musée des BA de Lyon
  • « Nous n’avons pu trouver qu’une seule figure de M. Janmot, c’est une femme assise avec des fleurs sur les genoux. — Cette simple figure, sérieuse et mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Durer, nous avait donné une excessive curiosité de trouver le reste. Mais nous n’avons pu y réussir. C’est certainement là une belle peinture. — Outre que le modèle est très-beau et très-bien choisi, et très-bien ajusté, il y a, dans la couleur même et l’alliance de ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l’œil, une certaine mysticité qui s’accorde avec le reste. — Il y a harmonie naturelle entre cette couleur et ce dessin. Écrits sur l’art Salon de 1845.

Dans L’Art philosophique, Baudelaire a changé d’avis : « C’est un esprit religieux et élégiaque, il a dû être marqué jeune par la bigoterie lyonnaise ». De fait, malgré le soutien de Delacroix, les 18 toiles du Poème de l’âme sont mal accueillies en 1851. Les thématiques de Janmot paraissent peut-être trop loin des peintures de martyrs héroïques qui remplissaient les musées. Le cycle est cantonné à  la vie privée avec un accent particulier sur la morale sexuelle. Peut-être cette obsession catholique de la pureté choquait-elle-même le public conservateur plus habitué aux peintures d’odalisques et d’esclaves au sérail. Alors qu’il s’agit d’amour, L’Histoire d’une âme ne laisse aucune place à la sensualité. A vrai dire, je ne sais trop ce qu’on voit. Parcours d’une âme ou de l’incarnation de cette âme ? La petite fille qui accompagne le garçon est-elle sa moitié ou une partenaire ? Je n’ai pas bien compris. En tout cas, la conception se décide dans les cieux (Génération divine), l’accouchement est remplacé par le transport de l’âme sur la terre, tache réalisée par un ange gardien : « De l’Ange gardien la mission commence.
Dieu lui donne, il emporte en ses bras, endormi
Celui dont il sera le conseil et l’ami ;
Dans l’espace il s’élance»

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Passage des âmes, Musée des BA de Lyon

Le peintre s’attarde sur l’innocence des enfants : promenades dans des côteaux fleuris, baignés dans une lumière dorée de fin d’après-midi, oisillons, fleurettes composent un tableau délicat qui fait voir à la fois tout ce qui rattache Louis Janmot au « vert paradis des amours enfantines » et tout ce qui l’en sépare : il manque au Printemps la nostalgie baudelairienne inséparable de l’horreur du présent et la scène touchante n’est pas loin de l’imagerie saint-sulpicienne.

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Printemps Musée des B-A

La seule péripétie dans la petite vie tranquille du couple enfantin est la rencontre avec l’institution scolaire. Deux toiles, les plus étranges de la série, évoquent les forces du mal qui menacent au 19e siècle. Le contexte est celui de la victoire des catholiques contre le monopole de l’enseignement secondaire et supérieur défendu par l’Université laïque. (Ce monopole datait de 1808 : il venait d’être aboli par la loi Falloux de 1850 qui permettait au clergé de développer des établissements luttant contre la déchristianisation et contre la République). Pour Janmot la reconquête de la jeunesse grâce à l’école des prêtres est centrale.

Dans une première toile, les deux enfants gravissent un escalier. A gauche, le hibou, l’arbre mort, montrent combien ce chemin est dangereux. A droite, s’allonge l’interminable bâtiment de l’Université, une construction basse, sans décor, creusée de niches où se tiennent des hommes en noir. Ces professeurs en embuscade tentent d’attirer les enfants en leur tendant des livres. Dans la première cavité une femme voilée, la mort spirituelle, peut-être, les observe. Evidemment, cette architecture anticipe les atmosphères angoissantes de Chirico, bien qu’avec moins de force que chez le surréaliste.

L’Université

On retrouve la femme voilée dans la toile nommée Cauchemar, toile qui vaut mieux, elle aussi, que la simple illustration d’une thèse ultraréactionnaire (« A bas les livres ! Vive la sainte ignorance »). Il y a dans le visage de la mort qui emporte l’âme de la jeune fille évanouie et tente d’attraper le garçon une étrangeté ambivalente que l’on retrouve dans beaucoup d’œuvres du 19e siècle au croisement du romantisme et de la modernité.

Louis Janmot, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Le cauchemar : « Adieu, Printemps ! Voici le froid, la nuit, la mort ! »

Je m’aperçois qu’il faut que je retourne dans l’exposition pour voir les correspondances précises que les commissaires ont établies avec les contemporains, illustrateurs de Dante ou symbolistes comme Odilon Redon.

Cependant les adolescents triomphent des forces du mal et s’envolent vers les cieux. Vêtus pareillement de tuniques vaguement Renaissance dissimulant leur corps asexué, ils ne dépassent pas le stade de la pré-puberté.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Le Vol de l’âme Musée des B-A, Lyon

Est-ce là l’idéal de pureté poursuivi par ce père de huit enfants ?  Pas trace du langage des corps, si présent chez les préraphaelites anglais, dont il est apparemment proche. Nous avions vu la salle de ce cycle pictural au musée des Beaux-Arts de Lyon. J’étais déjà restée médusée par la guerre ouverte menée contre l’école et vaguement écœurée par la représentation mièvre du couple. Je comprenais l’effarement des maîtres assistants et des assistants de mai 68 qui occupant la salle du Conseil de l’Université, réservée jusqu’alors aux professeurs, avaient découvert l’imagerie dévote et anachronique du Poème de l’âme !

Le second cycle est constitué de 16 grands dessins au fusain jamais montrés à Lyon pour les protéger de la lumière. Le garçon, désormais seul, est confronté aux tentations et aux malheurs avant d’être pardonné par Dieu et de retrouver son âme sœur au Ciel… A présent, il est un peu plus viril, une ombre de barbe lui a poussé sur le menton ; il est attiré par les dames (encore que le dévergondage est bien timide.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Seul Musée des B-A, Lyon
Louis Janmot Le Poème de l’âme LOrgie- Musée des B-A, Lyon

Janmot dessine très bien. Je lui voudrais toutefois un peu de fièvre, un peu d’ardeur. Il est trop mou. Même la chute de son héros ne parvient pas à nous émouvoir.

Louis JanmotLe Poème de l’âme La Chute- Musée des B-A, Lyon

Au début de l’exposition figure un autoportrait. Louis Janmot nous fixe avec l’assurance presque pathologique de ceux qui percent l’obscurité du siècle où ils sont nés pour délivrer le message qui doit sauver la société. Pourtant la mise en spectacle de sa beauté (qui rappelle l’androgynie de son héros) est troublante.

Louis Janmot. Autoportrait

L’histoire de l’âme est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.

Charles Baudelaire, Ecrits sur l’art, Pris Louis Janmot : Le Poème de l’âme – Musée de Beaux-Arts de Lyon https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/content/medias/documents/2019-12/fiche_focus_janmot_bd.pdf 

Janmot, Louis, Le Poème de l’âme.org/wiki/Le_Po%C3%A8me_de_l%27%C3%A2me

L’intelligence d’une ville Vie culturelle et intellectuelle à Lyon entre 1945 et 1975 Mai-Juin 68 à Lyon, https://www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf

https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/08/louis-janmot-un-fanatique-religieux-et-sa-fable-edifiante-au-musee-d-orsay_6193139_3246.html

Giverny en automne

il faut l’admettre, c’est le tourisme de masse. A 10 heures, les groupes sont déjà là et les parkings sont pleins. Des Asiatiques, surtout. Heureusement, ils sont discrets, mais on ne peut pas se mentir, ils sont très nombreux. La foule envahit la rue Claude Monet. De toute façon, en fait de rue de village, la rue Claude Monet est une enfilade de magasins de souvenirs, de cafés, de restaurants, le tout, il est vrai, très joliment restauré et fleuri.

Dans la maison de Monet, le tumulte est grand. On se presse, on se bouscule. On photographie sans trop savoir quoi pourvu qu’on figure sur la photo.

L’Atelier de Monet

C’est une maison de campagne, avec un atelier très vaste – une grange transformée sans doute-, une grande cuisine jaune, des faïences bleues, une importante collection d’estampes japonaises…

Mais le jardin est stupéfiant. Même en automne ! Et heureusement la foule est moins compacte.

Une fois passés les arbres entourés de minuscules cyclamens, l’allée centrale, couronnée d’arceaux est le miroir des tableaux de Monet. D’abord l’impression de profusion : une surabondance d’asters, de cosmos, de dahlias, de coreopsis, les dernières roses, des capucines qui débordent sur le chemin.

Sous ce soleil qui semble devoir briller toujours, on pourrait croire à une floraison sans fin. En fait, ce sont les fleurs d’automne qui sont là dans un jardin des quatre saisons savamment composé par le peintre-jardinier Mirbeau, évoque Monet. Quand il ne peint pas, le peintre jardine « en manches de chemise, les mains noires de terreau, la figure halée de soleil, heureux de semer des grains dans son jardin éblouissant de fleurs » (L’Art dans les deux mondes, C’est l’automne).

Le long des allées, le regard isole un dahlia d’un jaune lumineux sur le feuillage sombre,

Le Jardin de Monet. Le dahlia jaune

D’autres orangés incendient brusquement les buissons environnants. Et puis notre œil revient à un cadrage d’ensemble pour s’émerveiller des couleurs à foison, des fleurs hautes qui font une jungle de toutes les couleurs.

Il faudra revenir au printemps, au temps des tulipes, des myosotis et des iris. Peut-être que le jardin sera bleu et rose comme le montre un tableau du musée d’Orsay et comme le raconte Aragon dans Aurélien. « Elle vit les fleurs bleues. A leur pied, la terre fraîchement remuée. La petite allée vers la maison Le gazon clair. Et d’autres fleurs bleues. Elle s’appuya à la grille et se mit à rêver. Si l’on pouvait, en soi, quand les fleurs vont se faner, les arracher tout de suite, et en remettre d’autres ? Changer la couleur du cœur pendant la nuit… demeurer toujours à cet instant de la floraison parfaite… oublier… ne pas même oublier… ne pas avoir à oublier ».

Giverny. Le jardin bleu à Orsay

La silhouette du vieux Monet presque aveugle hante le roman d’Aragon. Dans ce jardin, on l’imagine moins comme un chef d’école que comme un sage, un maître de l’art de vieillir loin de l’agitation politique du monde.

Un petit chemin passe sous la route et permet de rejoindre l’étang des nymphéas. Une rive est doucement en train de passer au rouge.

L’autre bordée de bambous est restée verte et noire. On a installé là deux barques pour qu’on puisse imaginer des femmes en chapeau pêchant à la ligne sur la rivière.

Pour qui se penche sur l’eau, une végétation mystérieuse fait monter du fond de l’étang des couleurs qui ne fanent jamais.

Notre chef de chœur, Hugues Reiner a loué une maison-atelier rue Claude Monet. Il a invité ceux qui pouvaient à venir répéter. Dans le jardin arrière, on a dressé une table, apporté des chaises. L’herbe est tondue de frais.

Bientôt, il y a un déjeuner composé et servi par Hugues Reiner, qui affronte un déjeuner pour 30 comme s’il faisait ça depuis toujours. On rit fort. On s’interpelle. On apprivoise les prénoms des nouveaux…. Et maintenant, chut ! On se regroupe autour du piano. On répète. Je ne sais pas si nous chantons mieux, mais c’est un moment de partage émotionnellement fabuleux. On est très reconnaissants à Hugues de savoir inventer de pareilles rencontres.

De temps à autre, un touriste attiré par le chant entre dans la cour, passe la tête et nous prend en photo. Comme une attraction touristique de plus !

On est le 7 octobre. C’est le début de l’automne. Est-ce que c’est l’automne ? Il fait 27 degrés et les gens sont en T-shirts ?

– C’est la fin des saisons, a dit l’un de nous.

– C’est peut-être la fin, du monde, mais ça a des côtés plaisants. Ne boudons pas notre plaisir.

Aragon, Louis, Aurélien II, Paris, Folio II 526

Mirbeau, Octave 1891, Claude Monet et Giverny, Paris, Séguier (Carré d’art)

Y a Troyes en Champagne

Pendant que l’auto file sur la route de Troyes, une rengaine d’enfant me revient en mémoire :

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau oh oh oh oh, oh oh oh hoh !
Mais y a qu’un cheveu sur la tête à Mathieu
Et y a qu’une dent dans la mâchoire à Jean »

Cette scie (comme on disait dans ma jeunesse) est  étroitement associée à Troyes parce que j’ai oublié les paroles pour 4, 5 et la suite. 4 évangélistes ? 4 saisons, 4 éléments, 4 murs ou bien Catherine ? Il ne me reste qu’à chanter à tue-tête et encore et encore

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau »

Cependant on arrive à Troyes et tout de suite aux ravissantes maisons à pans de bois. Partout en ville, il y a des façades où les poutres dessinent des dessins géométriques, lignes verticales croisant des appuis obliques, partout de hauts pignons coiffés d’un bonnet pointu.

Troyes. Maison à pans de bois

Ces maisons ont été bâties après le grand incendie de 1524 qui a conduit à rebâtir le tiers de la ville. Un édit de Sully obligeait à recouvrir l’ossature de bois par des crépis que le temps dégrada. Il n’y a pas si longtemps, Troyes était une ville délabrée et triste. Aujourd’hui, on a ôté les enduits, repeint le plâtre entre les poutres en couleurs ocre, rose, vert tendre.

Les dernières maisons sont en cours de réhabilitation ce qui donne une unité rare à la ville.

En cours de restauration

Le pavage à l’ancienne des rues ajoute au charme de la restauration.

Dans la rue des Chats où tout le monde vous envoie, les toits se rapprochent tellement que les chats passent d’un toit à l’autre. C’est là qu’il faut dîner en profitant du jardin Juvenal-des-Ursins s’il fait assez beau.

Troyes. Rue des Chats

Troyes est une ville d’églises et de musées. En bons touristes, on a couru sans parvenir à en faire le tour.

Voici l’église saint Pantaléon et son beffroi octogonal.

Eglise saint Pantaléon. Le Beffroi octogonal
L’Arrestation de saint Crépin et saint Crépinien, patrons des cordonniers

Nous prenons à peine le temps de visiter le musée du Vauluisant qui présente de belles statues du 16e siècle. une section consacrée à l’art du vitrail permet de voir à hauteur d’œil la finesse d’exécution des maîtres verriers du 16e siècle

Troyes. Musée du Vauluisant. Figure au turban

Plusieurs vitrines sont consacrées à l’art profane. Le tableau le plus inattendu est une représentation en pied du maître boucher Jean Legas un peu avant sa mort. Tout paraît loufoque dans ce portrait, la nudité dissimulée dans une toge de héros antique, le petit chien qui sert de compagnie au lieu d’une famille de notable, la barbe de prophète ondulée qui tombe jusqu’aux genoux. La notice dit que Legas était connu dans la région pour cette barbe démesurée. Lors d’un séjour à Troyes en 1586, le Roi Henri III demanda à le rencontrer pour en juger par lui-même et constatant qu’on ne lui avait pas menti, assura à l’artisan son soutien pour que sa descendance assure le fermage des Boucheries de Troyes. Au temps où vivait Legas un roi de passage pouvait vous transformer en notable pourvu que votre barbe ne soit pas postiche.

Portrait de Jean Legas, Maître-boucher de Troyes 1586

Je regrette peu de n’avoir pas vraiment vu les salles consacrées aux machines permettant de fabriquer, tricot, mailles, bonnets.  Il faudrait se faire tout expliquer et je ne suis pas même capable de me servir d’une machine à coudre, mais j’’apprends que l’entreprise Lacoste fondée en 1833 fait toujours confectionner des habits en France. C’est suffisamment rare pour être salué.

Cour de l’hôtel particulier de Vauluisant

La cathédrale a des vitraux qui se répondent étrangement. Dans le pressoir mystique comme dans l’arbre de Jessé du maître verrier Linbard Gontier (1625) un corps est étendu à la base du vitrail où se développe un arbre, mais l’imagier a figuré un supplice atroce dans le pressoir. Le Christ est allongé et laisse presser son sang qui tombe dans un calice comme du jus de raisin. Le cep qui sort de son corps se ramifie horizontalement et verticalement, d’un apôtre à l’autre, d’une grappe violette à l’autre. Je ne suis pas certaine que cette thématique perdure de nos jours.

Troyes. Le pressoir mystique. de Linbart Ganthier 1625

 lLe vitrail de l’Ouest qui date du 19e siècle est une rosace pourpre encadrée de murs sombres.

A côté deux musées. Le Musée Saint Loup abrite une collection hétérogène, animaux empaillés, de vestiges archéologiques, de sculptures et de peintures classiques. A moins de foncer vers les œuvres-phares vantées dans les catalogues (L’homme au luth de Rubens, L’Enchanteur et L’Aventurière de Watteau, Esprit de Baculard d’Arnaud de Jean-Baptiste Greuze), le visiteur harassé s’épuise devant les douzaines de portraits de familles bourgeoises qui n’ont guère plus d’intérêt (ou autant) que la collection de photographies d’une vieille tante. Mais nous voici devant un Saint Michel transgenre qui sauve une trépassée des griffes d’un démon rabougri. La toile d Etcheverry raconte la mort avec tous les stéréotypes du temps, le cimetière, les cyprès, les tombeaux, le corps chaste et frigide de la morte. Etonnant !

Etcheverry. saint Michel protège une trépassée

Le musée d’Art moderne a été créé par  Pierre et Denise Levy, un couple d’industriels qui a fait fortune dans la bonneterie (en s’appuyant sur la grande distribution pour vendre ses produits, voir le groupe Devanlay & Recoing) et a offert sa collection de plus de 2000 œuvres à la ville de Troyes : toute l’histoire de la peinture figurative entre 1850-1860 est évoquée. Une grande section d’art africain et des verres soufflés complètent l’ensemble.

Parmi tant de merveilles voici une biche de Courbet. D’où vient la lumière ? Pas du ciel, figuré seulement par un petit triangle bleu, mais de la neige elle-même, matière légère, crémeuse, nacrée, irisée. Elle n’est pas blanche, mais composée de dix couleurs différentes, tons bleus, tons ocre des arêtes du vallon juxtaposés en touches palpitantes. Comme après lui Sisley ou Monet, Courbet ne peint pas la neige sans évoquer les ombres noires. Ici c’est un arbre qui menace d’éteindre la lumière et le chevreuil isolé dans le vallon creux dont on ne sait s’il attend les chasseurs et la mort ou s’il se croit à l’abri.

Courbet. Une biche

C’est un plaisir de chercher les mots qui montrent ce qui était caché dans le tableau et qu’on voit soudain.

Dans le même genre de paysage mi-réaliste, mi-romantique se détache une toile de Narcisse Diaz de la Peña un membre de l’école de Barbizon qui jusqu’ici m’indifférait. Baudelaire lui reprochait  ses « Papillotages de lumière tracassée à travers des ombrages énormes » (Le Trésor de la langue française, signale que le papillotage désigne le « manque de cohérence dans les rapports de lumière et de couleur »). Ch. Baudelaire, « Catalogue de la collection de M. Crabbe », dans OC II, p. 963, voir Julien Zanetta).

Pourtant la façon dont Narcisse Diaz de la Peña représente les lentilles d’or du soleil dans un petit coin de forêt m’enchante. C’est un sous-bois que rembrunissent les taillis et les fûts noirs des arbres, et que la lumière qui se mêle à l’ombre vient transformer en monde enchanté

Narcisse Diaz de la Pena. Fontainebleau

On marque un arrêt pour Maximilien Luce que je connais si mal, qui écrivait dans des revues anarchistes et qui peignait (de façon un peu raide ici) des ouvriers héroïsés, bâtisseurs d’un Paris vertical. Je rêve d’une histoire de l’art qui ferait une place plus importante à ces peintres du travail.

Maximilien Luce. Les Terrassiers

Les « fauves » sont très représentés. Je n’oublierai pas un beau Derain, ami proche de cette famille de collectionneurs.

Derain. Hyde Park

A Troyes, on peut voir ces beaux tableaux sans être entourés par la foule jacassante du Louvre ou d’Orsay. Personne ne vous bouscule pour une photo souvenir.

Il y aurait tant à regarder, mais nous partons. Nous n’aurons même pas vu la Cité du Vitrail près des berges de la Seine.

A lire :  Julien Zanetta « Du papillotage : Baudelaire, sensations et illusions » Revue italienne d’études françaises, https://doi.org/10.4000/rief.9419 

La beauté

La première salle

de l’exposition permanente Hamad Al Thani

Hôtel de la Marine
2 Place de la Concorde, 75008 Paris
Tous les jours de 10h30 à 19h
Nocturnes jusqu’à 22h le vendredi soir

La première salle de l’exposition Hamed Al Thani rassemble des trésors de toutes les époques et de toutes les cultures. Des centaines de guirlandes dorées suspendues au plafond par des fils d’or, reflétées sur le sol, enveloppent les œuvres dans un écrin spectaculaire. Ce sont des fleurs lumineuses ou des poussières d’étoiles d’où surgissent des chefs d’œuvres isolés des œuvres sœurs de leur temps. Solitaires, séparés de la civilisation dont ils faisaient partie, ils appartiennent au musée de l’humanité.

Une petite déesse offre son visage au ciel nocturne. C’est une « guetteuse d’étoile ». Elle provient d’Anatolie, ressemble aux statues des Cyclades. Pourquoi ?

Déesse à la tête basculée vers le ciel. Asie mineure (3300-2500 avant J.-C.)

Des siècles plus tard, voici une reine guerrière du Bénin qui refusa d’écouter les oracles, engagea la bataille, fut victorieuse et sauva le royaume du son fils. Celui-ci la fit nommer Liyoba, Reine-Mère. A la page 544, de mon édition des Voix du silence, Malraux montre un masque identique qui se trouve au British Museum. Les Nigériens demandent en vain sa restitution. Aujourd’hui, il semble que l’argent du cheikh soit plus légitime.

Reine mère Idia en ivoire – Bénin – XVIè siècle

Un visage égyptien de la XVIIIe dynastie. Il est entièrement rouge, taillé dans le jaspe dur.

Égypte – Nouvel Empire (1475-1292 avant J.-C.) – Collection Al Thani

Une  statuette menue a elle aussi un visage rouge que le temps n’altèrera pas.

Un petit ours Han en bronze doré se gratouille l’oreille (206 avant JC). Il a l’air si doux et gai qu’il est le clou de l’exposition.

Ourson- Dynastie des Han occidentaux (206-25 avant J.-C.)- Collection An Thani- Photo Martine Halimi

Un cavalier se livre aux plaisirs de la chasse Il est tibétain et a été gravé sur une plaque d’or entre 600 et 800 après J.C.

Plaque – Tibet – Dynastie Yarlung (600-800 après J.-C.) – Collection Al Thani

La splendeur des pierres dures, la rigidité, le schématisme sont célébrées avec un masque olmèque. Sans les récits qui les accompagnent, la tête olmèque me parle peu, mais je vois là aussi resplendir à la lumière les pierres arrachées à la terre.

Les repères s’estompent. Il n’y a qu’un message simple : toutes les civilisations produisent des chefs d’œuvre qui viennent du fond de l’histoire, surgissent et parlent immédiatement à chacun sans que des médiations soient nécessaire.  Cet hommage aux génies fait penser aux Mages de Victor Hugo :

Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
Esprits, oiseaux, essors, raisons,
Pour prendre en vos serres les flammes,
Pour connaître les horizons,
À travers l’ombre et les tempêtes,
Ayant au-dessus de vos têtes
Mondes et soleils, au-dessous
Inde, Égypte, Grèce et Judée,
De la montagne et de l’idée,
Envolez-vous ! Envolez-vous !

Bastia 2023

Bastia est bâtie sous une montagne à l’entrée d’une anse étroite. La mer et les pentes abruptes de la Serra di Pignu empêchent tout étalement urbain. Seule la route de la plaine orientale en direction du sud a vu se développer la zone commerciale et les lotissements qui accompagnent désormais toute ville française.

C’est pourquoi Bastia a gardé sa belle allure de cité méditerranéenne. La ville basse est serrée autour du port. La ville haute, autour de la citadelle.

Y entrer par l’Aldilonda

Pour les piétons, l’idéal est de se garer à la plage située à l’entrée de la ville et d’emprunter la passerelle de l’Aldilonda (au-dessus de l’eau), construite au pied des remparts de la citadelle, qui permet de contourner la ville haute. Les promeneurs marchent sur la mer en écoutant le clapot des vagues qui bat doucement sous leurs pieds. Ils avancent entre l’à-pic de la citadelle et les jetées du front de mer que les autorités renforcent contre les tempêtes. 

L’arrivée sur le vieux port est ravissante. Jadis, quand le ferry de Marseille accostait, nous apercevions une ville pauvre et délabrée. Aujourd’hui, les vieilles façades ont été presque toute réhabilitées et repeintes aux couleurs du soleil, roses, ocre, jaune, rouges.

Bastia. Arrivée par l’Aldilonda

S’y promener

Derrière le port, c’est un dédale  de ruelles commerçantes. Le visiteur peut dénicher des épiceries qui vendent des produits AOP à des prix raisonnables. Il entre dans les librairies, se régale de glaces. La vaste place Saint Nicolas, bien dégagée, est un endroit idéal pour prendre un verre. Les églises de confréries sont restaurées. Jeune, je ne jurais que par l’art médiéval et je détestais ce que j’appelais l’excès baroque. J’ai changé et j’ai appris à aimer la lumière  à la fois sombre et dorée des églises, les statues surmontées d’angelots entourées de guirlandes où luisent des fleurs d’or.

Très haut au-dessus des têtes, la reine des cieux flotte sur son nuage ; le bleu lumineux de son manteau illumine la voûte.

Monter à la citadelle

Les jardins et l’escalier Romieu se trouvent en contrebas du Palais des Gouverneurs et du bastion Saint Charles. Un escalier grandiose se divise en deux avant de se réunir sur un petit palier pour repartir à l’assaut de la colline.

Escalier Romieu

Il a été imaginé par l’architecte bastiais Paul-Augustin Viale entre 1871 et 1874. La rampe qui monte jusqu’à la ville haute traverse un jardin méditerranéen. Un pin déploie son panache dans le ciel⁰. Il fait bon.

Un pin au jardin Romieu

La ville haute permet de comprendre le nom de Bastia, « poste fortifié ». La bastia, tour de guet, a été édifiée en 1380, par le gouverneur génois Leonello Lomelline, puis  rapidement transformée en citadelle. Il est trop tard pour visiter le palais des gouverneurs (1480) qui est aussi un musée d’histoire de la ville et l’oratoire de la Confrérie de Sainte-Croix est fermé pour réparations.

Mais le chemin de ronde est accessible. Malheureusement, la concentration de slogans xénophobes y est impressionnante.

Inscriptions et conflits identitaires

Ils sont encore plus visibles d’être peints en noir sur l’ocre des murs tout juste repeints. Le rejet s’exprime tantôt en corse (Populu corsu svegliati, peuple corse, réveille-toi), tantôt en anglais (French go home) !  plus rarement en français. Les conflits identitaires sont symboliquement racontés par les écritures urbaines : alors même que le français domine le corse dans les conversations qu’on entend dans les rues, le corse écrit s’impose comme la promesse d’un avenir où il aura supplanté le français tout en s’accommodant de l’anglais universel.

La colère s’exerce contre les « Français » et les Arabes, des étrangers sommés de déguerpir, ce qui ne manque pas de piquant lorsqu’on sait que l’île vit largement des minima sociaux dispensés par l’Etat français et du tourisme (39 % du Produit intérieur brut, selon l’Insee avec une clientèle touristique qui vient du continent pour 66%). Il y a bien sûr un énorme problème de logement en Corse (comme à Paris ou en Bretagne), mais les propriétaires corses participent joyeusement au développement des locations à la semaine, ce qui fait exploser les prix de l’immobilier…. L’appât du fric est aussi irrésistible et général là qu’ailleurs.

Je m’inquiète moi aussi de vivre dans une France où le fléau de la drogue se répand, entraînant insécurité, violence, argent sale ; le peu d’action des pouvoirs publics me rend furieuse,… mais ce ne sont pas « les Arabes », mais « des Arabes » qui tiennent les filières : la demande d’intervention contre les dealers ne saurait justifier l’appel au lynchage de personnes non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

La chrétienté dont se réclament les graffiteurs (Corsica terra cristiana) est aussi douteuse qu’inquiétante. Les églises sont vides à Bastia comme à Paris, mais on en appelle à débarrasser la ville de ceux qui ne sont pas de la bonne religion, alors qu’on sait où les identités fantasmées et le rejet des « autres » mènent les peuples.

Combien sont-ils derrière ces slogans ? Il suffit d’un individu et d’un pot de peinture pour une campagne de bombage.

– Ne fais pas attention dit l’amie. Moi je ne fais pas attention. Ce sont des petits couillons qui ne doivent même pas avoir de barbe au menton.

– Je ne m’emballe pas, mais personne ne se presse pour effacer les inscriptions…

Il est vrai que je peux opposer à ces messages haineux, la conversation avec un voisin polonais qui a beaucoup bourlingué avant d’arriver à Porto-Vecchio. Il vit là depuis dix ans, n’a jamais été regardé avec suspicion par personne, s’entend bien avec ses voisins : « En arrivant ici, je me suis dit. Ça y est, j’ai trouvé ma place ! ». Il est celui qui travaille dur et avec qui on échange volontiers. Il est de ce pays qu’il a choisi. Sa petite fille qui joue avec les gamins du quartier n’a pas de doute. Elle est corse.

La zone périphérique de Porto-Vecchio

L’Eucalyptus de Trinité

Sans lui, La Trinité serait un village quelconque, dont la quiétude est de surcroît gâchée par le passage incessant des voitures et des camions sur l’ancienne N 198 (rebaptisée route territoriale 10 par les élus indépendantistes).

Mais quand on arrive, on ne voit que lui. Au sommet, il a 34 mètres d’envergure et son parfum embaume tout ce coin du hameau.

L’Eucalyptus de Trinité de Porto-Vecchio

Le village en est fier et on emmène parfois les enfants des écoles pour leur montrer qu’il faut 14 paires de bras pour embrasser son tronc qui atteint presque 8 mètres de diamètre à la base. Pourtant, l’arbre ne peut pas être très vieux puisque les eucalyptus ont été importés d’Australie pour lutter contre les moustiques dans la 2ème partie du 19e siècle. Visiblement le climat corse leur convient.

L’eucalyptus de La Trinité est d’autant plus beau qu’il est isolé. Il a bien un frère qui essaie de pousser de l’autre côté de la route, mais il ne saurait rivaliser avec lui. Comme il n’a pas de concurrent, sa couronne s’étale de façon harmonieuse. Certes, son tronc est bosselé et son écorce part en lambeaux, mais les arbres vivent très bien ainsi.

A part l’arbre-monument, le hameau n’offre rien de remarquable, vraiment ! A moins de se lancer dans une étude de géographie urbaine.

L’image du bonheur : maison, jardinet, piscine privée

Dans la montée du haut du village, la couche la plus ancienne est celle des habitations construites en blocs de granite. De l’autre côté de la route, il y avait dès les années 70 des villas avec terrasses, mais rien qui annonçait encore l’évolution à venir :

les chênes lièges poussaient partout. Les potagers entouraient les maisons ; les ânes commençaient à braire dès le matin. Quelqu’un, quelque part frappait sur un objet métallique.  C’étaient les bruits familiers d’un village.

La Trinité est à présent un quartier de Porto-Vecchio. La ville s’étend de façon quasi ininterrompue, même si des bouts de campagne persistent entre les parcelles loties.

Mais pourquoi la Corse aurait-elle échappé au mouvement de fond qui a touché la France entière ? Pourquoi serait-elle seule demeurée figée dans un passé datant de la période où les bourgs de la Méditerranée se serraient sur les collines d’où l’on pouvait surveiller l’arrivée des pirates barbaresques ?

Lotissement. Route de Cala Rossa

Comme tous les Français, les Corses d’aujourd’hui plébiscitent le modèle de la maison individuelle, avec jardin et piscine. Le bonheur, c’est de vivre chez soi, de recevoir des amis du même milieu et de se retrouver autour d’un barbecue en surveillant les enfants qui sautent dans une eau préservée  des méduses, du danger des vagues et des mauvaises fréquentations. Et puis la mer est salée. On y flotte, certes, mais elle pique les yeux. Et le sable ! Il colle à la peau et on en met partout au retour de la plage. La villa-jardin-piscine, c’est parfait. Le jardin n’est pas trop grand, ce qui en limite l’entretien. On peut même mettre du gazon artificiel et se contenter d’une haie de lauriers roses suffisante pour se sentir à la campagne dans le parfum des fleurs. Seuls les vieux restent en ville et les immigrés dans les HLM. Dès qu’on appartient aux couches moyennes, on cède au rêve pavillonnaire.

Bien sûr, on construit aussi pour les touristes qui, dès qu’ils ont assez d’argent, ne se contentent plus d’une caravane ou d’une tente. Même les mobil-homes serrés les uns contre les autres séduisent moins.

Avec des maisons éparpillées, il est impossible de vivre sans voiture. La route territoriale 10, où la vitesse est ralentie grâce aux ronds-points, dessert des zones commerciales qui s’étalent dans la plaine. Comme il est facile de stationner, on fait ses courses au Leclerc, au Géant Casino, à Utile. L’offre commerciale des galeries marchandes est complétée par des enseignes franchisées, magasins de sports ou de vêtements comme Pimkie et Mango.

Le Grand Chariot

Les magazines, la télévision, les influenceurs ont enseigné aux Corses, comme à tout le monde, l’art d’arranger son intérieur. Quand ils sont assez riches, les consommateurs vont à Roche et Bobois, mais des chaînes dédiées à la surconsommation de masse se sont installées… La célèbre Foir’fouille est là, ainsi que Gifi pour satisfaire les personnes plus modestes. On va faire un tour en famille chez Gifi comme on va en promenade :

La zone vit des touristes et ceux-ci limitent la préparation des repas. (« On ne vient quand même pas en vacances pour faire la cuisine ! »). Vendeurs de pizzas, de sandwichs,  de poulets rôtis prospèrent le long des routes. A condition de disposer d’un emplacement où se garer, l’entreprise est immédiatement rentable !

Franky

Comme ces artisans vendent des produits chers, les burgers industriels s’installent à leur tour.

Non ! Ce n’est pas la faute des Corses si le royaume s’est restreint. Pour croire à sa beauté, il faut regarder le roi des eucalyptus, ou bien, au loin, là où la terre s’achève, la bande bleue de la mer qui s’inscrit entre les toits.

Bibliographie :

https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/tag/corse/

Bastia. Le chemin des glacières

San Martino di Lota, Ville-de-Pietrabugno

Quelle séduction les hauteurs de Bastia, ces collines si raides qu’aucune zone commerciale ne risque de s’y installer, et qu’elles garantissent à celui qui les gravit la splendeur préservée d’une vue plongeant sur la mer et sur la ville !

Le grand bleu (J-M Branca)

Si l’on se retourne vers les collines, on voit de minuscules villages. Je crois que celui-ci est Santa Maria di Lota.

Village près de Bastia

Dans tous les villages, il faut un marginal : un chasseur a édifié un autel à la chasse au sanglier. De loin, les trophées ont l’air de petites poupées humaines à disposition d’un adepte fou du vaudou.

Trophée de chasse au sanglier

Nous voici engagés dans la montée pavée qui va de Ville de Pietrabugno aux glacières (nivere) qui desservaient Bastia. Au XVIe siècle, les Génois ont édifié des fosses profondes où l’on entassait la neige jusqu’à ce qu’elle se transforme en glace. Au printemps, des âniers venaient chercher les pains de glace et les amenaient en ville. Le système fonctionnait encore au début du 20e siècle.

Le chemin pavé est entouré de vestiges du monde perdu des campagnards, ancienne fontaine qui montre combien la libération des femmes est liée à l’installation de l’eau potable qui les a libérées de la corvée d’eau…

Fontaine sur le chemin de la glacière de Bocca Pruna

… châtaigniers envahis de broussailles, chênes énormes

Le chemin restauré s’achève en marches : tout au fond, une trouée comme dans ces rêves où l’on s’enfonce dans un tunnel qui s’ouvre sur le pays de « là-bas ».

Mais « là-bas », c’est déjà le soir. Les collines du plateau sont grises ; la glacière au toit de lauze est fermée. Nous ne verrons pas l’architecture interne de la citerne.

En redescendant de la glacière de Ville-de-Pietrabugno. Létang de Biguglia

Le soir, chez nos amis, le petit duc a chanté (comme il le faisait jadis chez nous à Trinité).

A Montpellier

Qu’on appelle ça stage ou académie, ce qui fait plus chic, peu importe ! Ce sont 6 jours de chant l’après-midi, et de concerts le soir. Les matinées, nous les utilisons comme bon nous semble. On peut se promener dans la ville, suivre les ruelles en forte pente, s’arrêter dans de minuscules gargotes, déjeuner pour 10 euros de raviolis chinois et d’une salade de concombres du Yunnan… Les prix sont tellement bas que les restaurants sont pris d’assaut par des étudiants aussi joyeux que peu argentés. On dirait que la ville ne se vide jamais de sa jeunesse.

Les faubourgs de Montpellier ont leur lot de personnes survivant de minimaux sociaux ou de quelques emplois hospitaliers, entassées dans des habitats insalubres, dans des cités où des gamins sans avenir font les idiots, mais après les dernières années passées à Paris, le centre paraît doux à vivre.

Les statistiques ont beau évoquer des vols et des « incivilités », l’impression de relations gentilles et insouciantes prédomine…

…et on revient la nuit sans se retourner.

Montpellier est une ville de fontaines, souvent majestueuses ; la plus célèbre est celle de la place de La Comédie, toute entourée des bâtiments merveilleusement kitsch du 19e siècle.

Montpellier, place de la Comédie. La fontaine aux Trois grâces

L’eau est précieuse dans ce territoire ingrat de l’Hérault où le Lez est exsangue quand il ne déborde pas, où les cailloux affleurent, où la végétation est rabougrie et grise. Aussi, les places de la ville ont toujours l’air nettoyées du jour, sentent le frais, et les brumisateurs des terrasses offrent un peu d’humidité aux passants.

J’ai l’impression d’une ville bâtie sur un tertre. Les rues dégringolent vers la partie basse, certaines tellement raides qu’on évite les chaussures glissantes pour ne pas déraper sur les pavés.

Il y a partout des palais anciens, ornés de portails sculptés, de ferronneries, de belles poignées.

Rue de la Loge
Poignée de porte

Même dans les immeubles non restaurés, on trouve parfois un détail à aimer.

Et puis il y a la cathédrale défendue par des tours massives, incroyablement hautes et épaisses qu’on appelle des poivrières.

Les poivrières de la cathédrale Saint Pierre

Le musée Fabre

Le musée Fabre est idéal. Il n’est pas trop fréquenté. Il a un fond classique étoffé et des collections importantes de Bazille, de Courbet et de Soulages. C’est l’occasion de s’arrêter devant des peintres que j’ai croisés par hasard lors d’expositions.  Ainsi Georges-Daniel de Monfreid, le père de l’écrivain baroudeur qui a fait rêver les adolescents d’après-guerre. J’ai aimé son portrait de fillette lors de l’expo pastel d’Orsay et voici le portrait d’un ami, René Andreau. On  connaît Monfreid en tant qu’ « ami fidèle de Gauguin ».  Pour la deuxième fois, je m’enchante de ses couleurs, ici des rouges orientaux. Peut-être, l’attitude du modèle n’était-elle pas jugée assez virile ? Elle devient regardable en 2023.

Georges-Daniel de Monfreid. Le peintre René Andreau

Emile Friant est aussi un peintre bien oublié qui émerge peu à peu au hasard de balades dans les musées de province. Je me souviens d’une toile poignante intitulée La Toussaint, conservée par le musée de Nancy. Ici, ce sont des ados qui luttent et la scène dit de l’enfance quelque chose de fondamental qui réveille la nostalgie des spectateurs.

Emile Friant. La Lutte

Chaque fois que je croise les toiles de Bazille, je pense « Comme il a bien su montrer ce garçon qui fait la sieste dans la chaleur, ce pays dans la lumière de l’été. Il faudrait que je prenne le temps de mieux le regarder. » Une fois de plus, ce sera pour la prochaine fois.

Mais voici l’orgueilleux Courbet de Bonjour monsieur Courbet, le peintre à la barbe pointue que son mécène salue respectueusement  (au fond comme saluaient les donateurs médiévaux, mais il est vrai qu’il s’inclinaient devant Dieu et non devant l’art moderne).

Même sentiment des pouvoirs de la peinture dans ces Baigneuses que je détestais à vingt ans pour leur absence de grâce. Aujourd’hui, je suis fascinée par la monumentalité du corps de la femme nue.

Devant le petit tableau intitulé A Palavas un tel sentiment d’immensité qu’on pense aux vers de Baudelaire, son ami :

La mer est ton miroir tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame.

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer

A Palavas

J’avoue que cette fois, je m’ennuie tranquillement devant les Outrenoirs de Soulages, quitte à me laisser surprendre de temps en temps par les grands coups de pinceaux bleus traversant le noir de toiles plus anciennes :

La Theresienmesse de Haydn

Des leçons de piano de l’adolescence, Haydn m’avait laissé le souvenir de sonates dont j’avais envie de dire « pas mal, mais c’est du sous-Mozart » et voici que par la grâce d’un stage de chant choral, je découvre la puissance de synthèse de ce compositeur. Dans la Theresienmesse, on chante des mélodies expressives, ainsi le Qui Tollis qui appartient à son temps avec les effets dramatiques qui feront le succès des opéras de Mozart ou bien l’émouvant Et Incarnatus,  (laissé hélas aux solistes, mais c’est le destin des choristes que de passer à côté des plus beaux airs).  Pour se consoler, le chœur a à chanter des fugues baroques, et des danses sur des airs sacrés, dans une atmosphère de fête heureuse. Le Gloria est même jubilatoire ce qui atténue les effets grandioses soulignés à grands coups de trompette. 

Pendant cinq jours, notre quarantaine de choristes s’est entraîné à articuler, à s’appuyer sur des consonnes, à écouter le pupitre voisin (« quand les ténors ont le thème, ils le chantent forte, mais juste après les ornements, ils doivent murmurer pour que le thème entonné par la voix suivante soit bien audible). Les conseils se ressemblent d’un chef à l’autre :  attaquer avec un fort appui sur les consonnes avant même de chanter prononcer les KKK « mettez de l’air dans vos consonnes KKKHHH  pour kyrie ; ne jamais prononcer à la française les voyelles « i, u, é », les remplacer par des « oe » qui arrondissent la voix ; écourter les notes tenues pour que les voix ne tourbillonnent pas dans les églises ; ne jamais ânonner note à note, chanter des lignes, chaque note portant jusqu’à la suivante. Les conseils sont les mêmes, mais Hugues Reiner est lui-même chanteur et il sait comment aider, par quel mouvement de la respiration, des bras, du torse, on peut parvenir à ce qu’il souhaite. Il n’hésite pas pour faire comprendre le « swing » de Haydn à ordonner « Allez-y. Dansez ! Chantez en dansant. » Le troupeau des choristes malhabiles exécute plutôt un piétinement sans grâce aucune, mais quand même se dit qu’il approche un peu le secret de cette musique.

Il nous a pris comme nous sommes : des gosiers de retraitées pour la plupart. Certes, capables de déchiffrer à peu près une partition, mais sans très belles voix et comme à l’habitude avec un vrai déficit de basses et ténors : Au fait ! Pourquoi donc, les femmes à la retraite se lancent-elles joyeusement dans de multiples activités, alors que la plupart des hommes s’abstiennent ?

Hugues Reiner a commencé par faire rire le groupe ; il l’a soudé par le rire. Il a tout de suite repéré quelques profils, l’inspectrice des impôts, l’infirmière psychiatrique, la directrice des ressources humaines, ce qui lui permet d’interpeler des personnes et de ne pas s’adresser à un groupe abstrait… Qui dira sa patience répétant pour la dixième fois qu’il veut entendre le « t » final de « et » prononcé à la latine sur le deuxième temps pour que tout le monde s’arrête simultanément et qui doit constater qu’une fois de plus un choriste a oublié la consigne. Parfois cependant enivré de sa propre gaîté, il raille, … il blesse. Le groupe consterné attend la fin de l’orage, sachant qu’il ne mord pas par malveillance, mais parce qu’il y a un concert à préparer.

Au bout de cinq jours, nous donnons avec engagement un concert « au chapeau ». Il y a du monde, mais l’église n’est pas pleine, malgré les gens partout en ville. La grande majorité est indifférente à ce qui n’est plus du tout son héritage. Serait-il possible que la musique de Haydn soit abandonnée ? J’ai le sentiment douloureux que cette perte est possible, que notre société risque d’oublier en silence la si forte expérience de cette musique fabriquée en commun.

Chartres et les alchimistes

La cathédrale de Chartres est-elle plus belle que celle de Paris ? La question n’a guère de sens. La nef de Chartres est plus vaste (16 mètres de large contre 12 à Paris) ; elle est plus haute (115 mètres contre 96), mais on peut aimer tout autant Notre-Dame de Paris qui s’élève sur son île en forme de vaisseau, avec ses deux tours trapues. Je suis incapable de dire qui a les porches les plus ornés et je me soucie peu de savoir que la flèche de Notre Dame de Paris (celle-là même qui s’est effondrée dans l’incendie de 2019) a été rêvée par Viollet-le-Duc.

Flèche flamboyante de Chartres dessinée par Jehan de Beauce

Nous sommes à Chartres avec une amie férue de symbolisme et d’alchimie. C’est une expérience étrange d’écouter ce que je ne vois pas et qu’elle voit, cependant qu’elle néglige ce que je vois, soit parce que trop évident et ne nécessitant pas de commentaires, soit parce que trop loin de la lecture alchimiste sur laquelle elle se concentre.

Je n’ose pas demander de preuves (où sont les références savantes qui nourrissent son argumentation ? Que sait-on des intentions des commanditaires de la cathédrale ? De la culture des maçons ?). Mais ce qui m’étonne le plus c’est le lien qu’elle fait entre les mystères de Chartres auxquels elle s’intéresse et son expérience intime des forces qui la traversent dans certains lieux. En tournant autour de la cathédrale, l’amie s’est déjà sentie traversée par des ondes qui ont rempli son corps et déclenché ses règles. C’est pour elle une confirmation de la puissance d’un site propice à la fécondité, depuis très longtemps puisque son caractère sacré date au moins du temps des Celtes où les shamans percevaient mieux les flux d’énergie qui parcourent la terre : la cathédrale a été édifiée sur un dolmen. « Cela suppose, dit-elle, d’être un peu medium, en connexion avec les forces naturelles… Il y a tant de choses qu’on ne comprend pas ! » Elle propose donc de s’ouvrir à l’attraction étrange que Chartres exerce sur certains, dont elle, indépendamment de sa beauté.

Les statues des portails

Devant le portail royal, elle fait remarquer le Christ à l’intérieur d’une mandorle (entouré d’une représentation des rayonnements cosmiques qui transforment la matière en lumière). Le Christ comme alchimiste suprême ? Elle passe sans rien dire devant les fières statues-colonnes :

Cathédrale de Chartres. Alchimie
Chartres. Statues-Colonnes. Photo Alain Flumian
Chartres. Portail Royal

Elle préfère s’intéresser aux livres dans les mains des saints : fermés, ils représentent le savoir profane ; ouverts et rendus vifs par l’étude, ce sont des signes pour les initiés…

Chartres. Le livre fermé. Photo Alain Flumian

Elle est indifférente aux scènes de la pesée des âmes où le sculpteur montre joyeusement des diables embarquant vers l’enfer sa cargaison de pêcheurs, y compris une religieuse qui s’est sans doute laissé séduire par le rire engageant du démon. J’aime au contraire ce goût pour le rire et j’aurais voulu que son commentaire fasse une place aux diables divertissants qui bousculent la frontière du saint et du profane.

Cathédrale de Chartres. Porche Sud. Les démons emmènent des pêcheurs en enfer

Bleu et rouge couleurs des alchimistes

Elle se désole de ne pas pouvoir nous monter la crypte (qui se visite seulement une fois par jour à 14 heures). Nous aurions pu pénétrer dans les profondeurs de la terre, nous rapprocher du dolmen toujours enfoui sous la cathédrale puis nous serions remontés des ténèbres à la lumière, de Notre-Dame-Sous-Terre à Notre-Dame-d’en-haut posée sur un ancien pilier du jubé, à l’entrée nord du déambulatoire. Nous aurions mieux compris la cathédrale enracinée dans le sol mais menant vers le ciel.

Nous nous consolons avec les vitraux.

Verrière. Photo A. Flumian

Dès qu’on lève les yeux, quelque chose en nous chavire devant la projection des hauts piliers ménageant entre les pierres les vitraux qui ont fait la gloire de la cathédrale.

Chartres. Vitraux de l’abside. Photo Alain Flumian

Un site de la Bibliothèque nationale décrit la réalisation du verre bleu à partir d’un « fondant sodique dans lequel [les verriers] incorporent du cobalt et de l’antimoine (opacifiant), du cuivre et du fer. » Au 13e siècle, la composition du verre va changer : la cendre de hêtre remplace le cobalt et rend les bleus plus sombres. https://passerelles.essentiels.bnf.fr/fr/chronologie/construction/5975c2d4-8549-4941-8d1d-cb647f1e5eb9-cathedrale-notre-dame-chartres/article/0223f505-ff40-423a-82f1-d6a3531d0858-bleu-chartres#:~:text=Les%20vitraux%20de%20Chartres%20sont,par%20la%20suite%20%C3%A0%20Chartres. Faut-il préférer la version des alchimistes faisant dériver le rouge de la poudre d’or mêlée au verre renvoyant au soleil, et le bleu de la poudre d’argent renvoyant à la lune. Le bleu roman de la robe, plus lumineux et plus clair et le bleu gothique du fond associeraient tous deux Marie à la lune. Argent, or, ce qui compte c’est la vibrante transmutation des métaux qui deviennent lumière.

Chartres. Notre-Dame-de-la-Belle-Verrière

Nous regardons rapidement les statues du 16e et du 17e qui font le tour extérieur de la clôture du chœur. Il est vrai que l’aimable Marie qui présente son enfant aux Mages n’a pas grand-chose de commun avec Notre-Dame de la belle Verrière dont Claudel écrit quelque part qu’il ne sait si elle le regarde avec une bouche triste ou si elle sourit. La dentelle de pierre qui encadre la scénette du 16e siècle est presque trop gracieuse.

Jehan Soulas, Adoration des Mages (à gauche la Circoncision)

Le labyrinthe

Un dernier arrêt devant les fragments du labyrinthe tracé sur le pavage de la nef. Ces pavés noirs sur le fond blanc de la nef avec leurs circonvolutions, leurs lignes qui se replient sur elles-mêmes réinterprètent le labyrinthe grec où Thésée s’aventura, tua le Minotaure et revint à son point de départ grâce à la bobine de fil remise par Ariane.

L’allégorie chrétienne va dans un autre sens puisqu’elle invite à se diriger vers le centre. Elle symbolise le chemin de la vie, donne un sens aux errances de la vie ordinaire, en affirmant, qu’au terme du parcours, le chrétien ne reviendra pas à son point de départ et qu’il accèdera à la lumière du monde divin.

Nous ne suivrons pas le labyrinthe plus ou moins dissimulé par les chaises. Il est découvert un certain nombre de vendredis dans l’année et les fidèles en quête de purification sont invités à cheminer en priant tout le long de la ligne noire, ce qui fait 260 mètres.

J’ai oublié bien d’autres rapprochements, mais pas l’étrange impression laissée par cette visite où l’on m’a parlé de forces magiques, de signes secrets laissés par des artisans adeptes de l’alchimie, de détails minuscules à mes yeux, comme ces livres que les statues tiennent ouverts ou fermés. Là où je faisais une expérience esthétique… je prenais conscience que ce monument pouvait renvoyer à une tout autre réalité. Nous regardions la même cathédrale et nous ne voyions pas la même chose.

Du moins, cette lecture, si proche de l’interprétation des surréalistes se plaisant à louer dans Notre-Dame de Paris un « immense monument alchimique », rend-elle à la cathédrale de Chartres sa fonction initiatique de livre de pierre.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fulcanelli

Manet et Degas à Orsay

Alors, cette exposition ?

Il aurait sans doute mieux valu s’abstenir de commentaires sur des peintres majeurs qui sont tous deux des acteurs essentiels de la nouvelle peinture des années 1860-80. Du moins, ils donneront peut-être envie à mes lecteurs de relire Malraux ou Foucault. Les Voix du silence m’ont appris à aller voir ce que Malraux appelait « la picturalisation du monde » de Manet : « le vert du balcon, le peignoir rose d’Olympia, le balcon framboise du petit Bar, l’étoffe bleue du Déjeuner sur l’herbe, de toute évidence sont des tâches de couleur, dont la matière est une matière picturale, non une matière représentée » (1951, p.114)

Et bien sûr l’exposition permet de revoir le Balcon si célèbre, son fond noir qui contraste avec les robes blanches des femmes, avec la note vert cru des volets et des ferronneries du balcon.

https://www.arts-in-the-city.com/2023/03/24/manet-degas-au-musee-dorsay-en-images-lexposition-sublime-de-deux-geants-de-la-peinture/

Même dans une esquisse comme le portrait de sa femme avec un chat sur les genoux, il y a ce noir puissant qui par contraste fait paraître la couleur plus fraîche et vibrer la masse pyramidale de la robe rose.

Madame Manet

Et la puissance des noirs de Manet qui rend le regard lumineux n’est jamais aussi forte que dans les portraits de Berthe Morisot :

Berthe Morisot reposant

Plus tard, Foucault m’a conduite à m’intéresser à la stylisation brutale de cet art. Il rappelait que la peinture ancienne s’évertuait à tricher grâce aux obliques pour évoquer la troisième dimension. Manet, disait Foucault, avait entrepris de ramener le regard sur la surface du tableau délimité par le cadre en barrant ce point de fuite.

Sur la plage

L’important n’était pas que la plage soit ressemblante, mais qu’elle figure en quelque sorte autant le tableau que le sujet : les bandes horizontales ont la densité de la peinture, sable beige, mer et ciel bleus (clair tirant vers le blanc, sombre puis clair à nouveau tirant vers le rose). Elles contrastent avec les verticales des personnages, l’ensemble rappelant le cadre.

Quand j’allais voir Manet avec Foucault je « voyais » d’abord la fin des illusions de la représentation qui permettait de faire advenir le tableau comme matérialité.

Je suis aujourd’hui, peut-être sous l’influence du mouvement féministe, sensible à la provocation réaliste des œuvres exposées :

Le regard de Victorine Meurent, modèle d’Olympia, est direct, intense. Il me tire vers l’intérieur du tableau, mais il regarde aussi à travers moi, au loin, refusant toute complicité et son opacité même semble dénoncer l’ordre masculin.

Olympia

Et Degas ?

Ce billet est bien mal rédigé ! J’ai escamoté Degas alors que l’exposition est justifiée par un parallèle évoquant les relations des deux peintres pendant leur vie, leur rivalité, leur amitié et la proximité de leur recherche. Pas d’excuses, sinon que Manet, pour moi, est incomparable… Il me semble par ailleurs que Degas est un peu desservi par la  faible présence des pastels où il est prodigieux. Or ceux-ci sont regroupés dans l’exposition Pastels. De Millet à Redon qui se tient dans une salle voisine du musée.

L’intérêt pour la vie des humbles, serveuses de bar, prostituées, repasseuses, lavandières, danseuses du corps de ballet, rapproche Manet et Degas dont les plus beaux tableaux s’éloignent des genres nobles et de la mythologie. Abandonnant la grande histoire, ils peignent des lieux et une époque modernes, cafés, et salles de spectacle (plutôt coulisses des salles de spectacles).

La Repasseuse

Le rapprochement oblige aussi à s’intéresser aux différences. Quand Degas montre des scènes intimes de bain et de coiffure, c’est en dissimulant le visage des modèles ramenés à des corps anonymes.

Degas

Ce qui me touche, dit une amie, c’est que les corps de Degas sont détachés du souci de plaire. D’habitude, dans la peinture, les femmes projettent des ondes érotiques puissantes. Elles se redressent, ou s’offrent, elles se cambrent ou s’abandonnent, mais on n’oublie jamais qu’elles sont faites pour être regardées. Au fond, la publicité ne fait que prolonger les leçons de la peinture. Partout dans les villes, on lit des injonctions : « Perdez du poids ! Faites du sport ! Plus qu’un mois avant la plage ! » Cet appel à une auto-évaluation permanente rappelle la parade des femmes pour les hommes. Degas, lui, montre des corps traversés par la fatigue qui ont renoncé à se mettre en scène ; les prostituées entre deux clients se lavent, s’essuient ou se coiffent, absorbées dans des soins de toilette sans coquetterie. Les danseuses ont abandonné leur port de tête, les clientes des cafés, épaules tombantes et regard perdu n’ont aucun désir de plaire.

La présence de ces corps féminins fatigués m’émeut beaucoup.

Deux références

Foucault, Michel, 1971, https://etyen.be/sites/default/files/professeur/lapeinturedemanet_foucault.pdf

Malraux, André, 1951, Les Voix du silence. La galerie de la Pleiade, Paris Gallimard.