LES MISERABLES

 

1er mars : Un marché à une des portes de Paris. Marché crasseux où des pauvres vendent à des pauvres des fruits périmés et des hardes de seconde main. Des petites filles courent vers les automobilistes chaque fois que le feu passe au rouge. Elles ont des pancartes « Réfugiés syriens ». Les amis baissent leurs vitres. « Ce sont des Roms, pas des Syriens », disent-ils, comme si c’était une justification. Le feu passe au vert et nous démarrons.

8 mars. Jean voit le métro bondé arriver sur le quai. Un wagon est miraculeusement presque vide. Il s’y engouffre. Quand le métro repart, il prend conscience d’une odeur suffocante et comprend pourquoi le wagon est vide. Il a vraiment envie de vomir et descend précipitamment à la station suivante en abandonnant le wagon au clochard.

9 mars. Il y a encore quelques mois, les banquettes permettaient de s’asseoir sur le quai de la place de la Nation. Je ne m’y asseyais jamais car trop de gens dans des états pitoyables y passaient la journée. J’avais vaguement peur d’attraper la gale ou des puces. Aujourd’hui le problème est « réglé ». La RATP a installé de drôles d’appui à pan incliné qui ne permettent pas de s’allonger, même plus de s’asseoir. Les municipalités font de même. Place Jussieu, il a fallu beaucoup d’ingéniosité pour trouver la solution :

Place Jussieu

Place Jussieu

Les bancs incommodes. Nation 2016

Les bancs incommodes. Nation 2016

13 mars, 82 rue Réaumur. Un groupe de mendiants passe le temps de l’autre côté de la rue.Mendiants rue Réaumur Contre le numéro 82, ils ont installé des cartons qui, comme des murets, dissimulent leurs affaires pendant la journée. Cette pratique est tolérée dans beaucoup d’endroits. Le soir, les cartons servent de matelas, de coupe-vent et peut-être de paravents.

Rue Réaumur. Stocker ses affaires

Mais ailleurs, on observe l’inverse. Rue des Bernardins, il y a une sorte de galerie à arcades qui protège de la pluie sur 50 mètres. Pendant quelques temps, ce lieu abrité a été utilisé par des mendiants qui étalaient des matelas qu’ils repliaient pendant la journée dans les renfoncements creusés à intervalles réguliers. On ne passait plus trop par là.

Désormais, en plus de l’ancienne grille qui interdisait depuis longtemps aux enfants tout écart dans la rue, un nouveau système de « protection » a permis de chasser les mendiants. Il y a à présent une grille tout le long du mur et comme cela ne suffisait pas, des plots empêchent d’utiliser les interstices du bâti. Il faut bien admettre que mères de famille et les touristes empruntent à nouveau ce chemin.Rue des Bernardins. Paris5e. Les grilles du renfoncement

16 mars : Pendant la journée, j’ai parcouru quelques étapes qui vont de l’exaspération à la culpabilité. Le matin, j’ai fait un détour pour éviter les Roms installés sur un banc de la place. Je me suis dit  que je ne pouvais rien contre leur sort et qu’il valait mieux que j’aide les gens qui dépendent de moi, plutôt que de subventionner la mafia qui exploite ces misérables. Le soir  je me suis rachetée en donnant deux euros à un accordéoniste sur la ligne 6. Tout cela  est minable et mesquin, je le sais.

L’ironie ne m’aide pas à affronter mes contradictions. Un mendiant stationne devant le Franprix du quartier. Il me dit « Bonjour ». Je ne peux pas passer en baissant la tête. Je réponds « Bonjour ». Un homme à qui on a dit bonjour, on ne fait pas comme s’il était une pierre ou un sac de déchets. Pas question pour moi pourtant d’essayer de savoir comment il est arrivé là. De temps en temps, je dépose un croissant, ou un sandwich et je pars très vite. Je veux qu’il n’y ait pas de rencontre. Je ne veux pas me sentir « obligée ».

18 mars. Un homme dort dans la rue, au carrefour Franklin Roosevelt. Arrivée à sa hauteur, une passante accélère le pas. Elle fixe un point situé très loin en avant, qui l’empêche de voir l’homme qui lui gâcherait sa promenade « sur la plus belle avenue du monde ».

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

Je viens de lire le nouveau livre de Pierrette Fleutiaux. Il s’appelle Destiny et raconte la rencontre entre Anne, qui attend la naissance de sa première petite fille, et Destiny, une Nigériane enceinte qu’elle aidera de son mieux pendant plusieurs années. Le récit montre d’abord la force de la migrante, qui a quitté sa vie misérable afin d’avoir une vie meilleure, et qui se fraye un chemin dans une France compliquée, difficile, mais finalement plus aidante qu’il pourrait sembler, du moins pour qui croit en son destin. D’autres livres ont raconté l’énergie qu’il faut pour fuir sa vie, si misérable soit-elle, et s’en inventer une nouvelle. Celui-ci me touche parce que c’est l’histoire de la relation entre cette Destiny et une femme qui ressemble à bien des Françaises des classes moyennes, peut-être à moi quand je me décide à être un peu plus aidante qu’à l’ordinaire. Or, Pierrette Fleutiaux  parle très bien des mouvements du cœur qui font hésiter parce qu’on ne peut, ni ne veut déranger complètement sa vie pour quelqu’un qui vient d’un autre monde : « Entre donner tout et ne donner rien où placer correctement le curseur ? » C’est aussi un livre qui évoque le réseau serré d’institutions et de fonctionnaires qui intervient dans la vie de Destiny : « Le 115 » qui déniche des hébergements, même précaires, les assistantes sociales, secrétaires de mairie, médecins, psychiatre… Enfin, la CGT (« Cigiti ») qui soutient Destiny lorsque le propriétaire du salon de coiffure qui l’employait se déclare en faillite au lieu de payer les salaires et que les travailleuses clandestines décident d’occuper les lieux et de lutter en plein jour. J’aime vraiment ce livre qui invite à la rencontre, mais évite toute culpabilisation.

Déambulation dans le Paris d’Haussmann

E. Hazan, dans L’Invention de Paris, reproche à Haussmann d’avoir éventré les vieux quartiers pour permettre le mouvement des troupes, de façon à pouvoir mater rapidement un peuple rebelle, prompt à la révolte. Il lui reproche aussi d’avoir accentué l’embourgeoisement de la ville. Mais il admet que les travaux du second Empire ont apporté l’eau, les égouts, l’éclairage au gaz et transformé un Paris médiéval qui pourrissait littéralement tant le manque d’hygiène était général. Quoi qu’il en soit, l’urbanisme d’Haussmann se confond aujourd’hui avec l’image de la ville.

Les travaux, voulus par l’empereur, avaient commencé avec Jean-Jacques Berger, préfet de la Seine de 1848 à 1853. Sous sa direction, la rue de Rivoli avait été prolongée et le dégagement du Louvre et de l’Hôtel de Ville amorcé. Cependant, le coût des travaux à entreprendre et l’endettement qui en résulterait l’effrayaient et c’est son successeur, le baron Haussmann, qui n’hésitera pas à emprunter pour dégager les moyens financiers nécessaires. C’est bien lui qui a fait réaliser les percées principales. Entre 1852 et1859 un axe nord/sud : le boulevard Saint-Michel (qui double la rue Saint-Jacques, une ancienne voie romaine), le boulevard de Strasbourg et le boulevard Sébastopol). Un axe qui va de l’ouest vers l’est : la rue de Rivoli prolongée jusqu’à la rue Saint-Antoine, élargie sous son impulsion.   Après 1859, les travaux s’accélèrent : des places énormes sont ouvertes (notamment la place de la République, la place du Trône et la place de l’Etoile, tout le quartier de la colline de Chaillot, les boulevards qui mènent aux gares Saint-Lazare, de l’Est et du Nord, etc., etc.). L’Atlas du Paris haussmanien de Pierre Pinon est la bible qui permet de comprendre un peu la mécanique des travaux haussmaniens.

Les Parisiens vont vivre dans les gravats pendant des années au milieu des baraques écroulées, de la boue et de la poussière avant de voir émerger un quadrillage d’artères rectilignes et nues, tendues vers l’horizon. Quand on passe des plans de Paris à la rue concrète, la rupture radicale avec l’architecture antérieure frappe tout autant. Les nouveaux règlements interdisaient les avancées des parties supérieures des immeubles à l’exception des balcons. Pas de pergolas, de bow windows (oriels,) pas de parties en saillie, ni de courbes ondulées. Les ornements étaient limités aux consoles, souvent en forme de volutes qui soutiennent les balcons et aux arabesques de fer forgé des balustrades. Encore faut-il ajouter que ces ornements sont souvent abstraits.

Le premier étage (second pour nous car nous comptons l’entresol pour un) est destiné aux riches et a droit à des balcons et à une plus grande hauteur sous plafond. Les balcons filants du cinquième devant l’étage de couronnement sont là pour la symétrie et pour accentuer les lignes de fuite. Le nombre de niveaux est limité à cinq initialement. Depuis la fin du 18ème siècle, la hauteur des façades était en principe de 17,54  mètres. On pouvait toutefois aller jusqu’à 20 mètres de hauteur dans les rues de 20 mètres de largeur qu’Haussmann était en train d’ouvrir. Les toits étaient à 45 degrés.

21 rue Etienne Marcel

21 rue Etienne Marcel

Les immeubles des riches ne pouvaient guère se distinguer que par quelques pilastres, tandis que les gens plus modestes s’en tenaient  aux consoles. Les architectes devaient s’ennuyer.

Mais on pouvait raccorder ces immeubles si semblables par les lignes droites des toitures, et par les balustrades noires des balcons. L’alignement des ferronneries était au service d’une perspective sévère et claire.

Lorsque je regarde la rue de l’Opéra, je vois les obliques filer au loin vers la ligne d’horizon, sans rencontrer d’obstacle. La perspective s’allonge, s’allonge jusqu’à  l’opéra Garnier ainsi mis en valeur.

Avenue de l'Opéra

Avenue de l’Opéra

Ces rues peuvent paraître interminables à force d’être si semblables et si raides. Ainsi, la Rue Lafayette qui comporte peu de commerces, peu d’appartements et se vide après 17 heures de sa population d’employés. Elle prend alors un caractère funèbre. Si le boulevard Saint-Michel ou le boulevard Magenta n’ont pas cette allure de rues-fantômes, c’est  qu’on y vit, mais aussi qu’on y a planté des arbres qui animent les façades, en hiver de leur graphisme désordonné, en été de l’ombre de leurs feuillages.

boulevard Sébastopol

boulevard Sébastopol

A visiter les quartiers haussmanniens, j’apprends du vocabulaire et des façons de dire. A présent, je nomme les refends (ces lignes tracées à l’extérieur des murs et qui simulent vaguement les jointures entre des pierres, et servent surtout à redoubler les lignes horizontales le long des façades. J’ai appris aussi à dire bossage vermiculé pour l’ornementation imitant les traces que laissent les vers dans une matière molle, des courbes sinueuses courtes et irrégulières, gravées en creux dans la pierre. Les architectes ont pu en trouver l’idée au Louvre ou à la porte Saint-Martin, mais ces ornements sont démocratisés et appliqués aux immeubles de rapport du 19ème. Parler d’étage de couronnement (dernier étage et combles) me ravit

Bossage vermiculé

Bossage vermiculé

Le plaisir d’employer des mots techniques tient à ce qu’ils semblent assurer une prise solide sur les choses. A y regarder de plus près, ils sont moins stables qu’il y paraît : Le dictionnaire Robert applique le terme modénature au profil des moulures, alors que Wikipédia dit qu’il concerne l’ensemble des décors de la façade (encadrement, corniche, bandeau……). Quoi qu’il en soit, ces mots sont plutôt lents à se transformer. On peut les orner presque autant que les choses qu’ils désignent, parler par exemple des consoles à volutes, des consoles enrichies de guirlandes fabrique seulement des sous-classes de consoles.

Au contraire, la force des mots courants s’épuise vite en ce moment si troublé : nous disons nation, français et nous avons l’impression de manipuler des valeurs désuètes, de renvoyer à des enthousiasmes douteux. Finkielkraut et d’autres cherchent à les ranimer et les guetteurs furieux (qui abondent en France) ne manquent pas de dénoncer leur trahison. « Finkielkraut et les siens sont au mieux, disent-ils, des réactionnaires ». Je dirais plutôt des conservateurs et, soit dit en passant, je regrette, comme eux, qu’on ne cherche pas davantage à « conserver » les mots (et les discours où ils s’inscrivent) pour établir des ponts entre le passé et le présent. Mais on ne peut pas s’en tenir au discours du déclin, de la décadence.

Il y a autant de promesses que de menaces dans le monde d’aujourd’hui. Et par exemple la numérisation permet à des millions de jeunes gens d’écrire. D’accord, ils ne ponctuent pas beaucoup  et je m’ennuie très souvent à les lire. Mais ils écrivent. Il y a peu, les hommes s’en tenaient à la déclaration d’impôts ; les femmes à la correspondance familiale et aux lettres du jour de l’an pour la parentèle. Aujourd’hui, on s’invective sur les réseaux sociaux, on défend avec chaleur, on dénigre avec rage tout ce qui arrive. On tient son blog comme j’essaie de le faire en ce moment. Comment ne pas voir que cette « prise d’écriture » généralisée est une étonnante avancée démocratique ? Ce que les personnes en feront est incertain, mais ne peut être vu seulement comme une catastrophe qui menace la culture.

L’ATELIER DE LA RUE TIPHAINE

Je reçois un appel de Cristina. Elle a lu l’article concernant les façades richement décorées de la fin du 19ème et tient à me faire comprendre que, la plupart du temps, ce n’étaient pas les « artistes » qui  exécutaient les ornements des façades. Ces derniers inventaient des motifs qu’ils modelaient dans des matériaux malléables comme l’argile ou la cire, mais c’étaient souvent des tailleurs de pierre, de bons techniciens, qui s’occupaient de la fabrication proprement dite.

Cela vaut pour les plus grands et pour toutes les techniques. Rodin n’a pas réalisé les contrastes que j’ai tant admirés entre le poli des corps et le socle presque brut des statues. Il savait parfaitement comment faire, mais il était plus intéressé par la fécondité de son génie, par les idées neuves qui se pressaient en foule, que par la réalisation. Il avait recours à des aides (comme faisaient d’ailleurs les grands peintres qui étaient aussi des patrons d’ateliers et qui intervenaient parfois seulement sur les parties les plus délicates de l’oeuvre qu’ils signaient, les mains, les pieds, le regard).

Cristina Appel-Bally, sculpteure et pastelliste, travaille dans le 15ème, 27 rue Tiphaine. http://www.christina-appel-bally-sculptures.fr/. Pour sa part, et comme Camille Claudel, qui a été l’une des « aides » de Rodin, Cristina a appris à mouler : « Il faut, dit-elle, que je te montre ce que cette technique tellement ancienne suppose de compétences ». Nous nous retrouvons 18  rue Antoine-Bourdelle dans le 15ème. L’atelier de Bourdelle est un îlot de calme à deux pas de la gare Montparnasse. C’est un musée gratuit, délaissé par les touristes, alors même que les sculptures monumentales qui sont exposées dans le jardin prennent facilement une allure fantastique lorsqu’on les voit de près.

Un documentaire permet de suivre les étapes de la fabrication d’une sculpture en bronze, une fois achevé le modèle. Le travail dans l’atelier d’un fondeur est indispensable car les fours doivent supporter une température de 1100 degrés. Il faut d’abord recouvrir le modèle d’élastomère, insérer des piques qui l’empêcheront de bouger et passer les couches de plâtre qui formeront le moule. A l’intérieur du moule, faire couler de la cire chaude afin de former une peau intérieure de quelques millimètres. Le moule refermé permet d’obtenir une épreuve de cire. Après démoulage, le modèle est retouché à la main pour supprimer les petits trous laissés par des bulles d’air. La deuxième étape peut commencer : c’est la fabrication d’un nouveau moule en terre réfractaire, qui formera une coque autour de l’épreuve en cire. Ce moule contient des trous de coulée : les jets servent à verser le métal brûlant qui fera fondre la cire et prendra sa place, Les évents à évacuer l’air. Les égouts permettent l’évacuation de la cire fondue. Une fois le bronze coulé et le moule détruit, des artisans très spécialisés achèvent le travail : le soudeur assemble les grandes sculptures, l’ébarbeur les débarrasse des morceaux de métal en trop comme les jets de coulée, les évents, les égouts. Le ciseleur élimine les défauts qui subsistent ; le patineur colore le bronze en l’oxydant jusqu’à lui donner la teinte foncée qu’il ne prendrait naturellement qu’au bout de quelques siècles. Cristina commente le caractère problématique de la déclaration de Léonard de Vinci, « L’art est une chose mentale ». Evidemment, c’est Rodin qui concevait ses sculptures, mais on ne peut effacer les techniciens qui se sont affairés  pour les réaliser.

Je suis un peu perdue dans cette succession de moules et de retouches. Il aurait fallu que je manipule les matériaux pour assimiler les explications car je ne « pense » les techniques qu’en effectuant les gestes nécessaires, mais j’ai au moins retenu qu’il faut beaucoup d’artisans et d’organisation autour d’une sculpture. En bonne amatrice du 20ème siècle, élevé au culte de l’auteur et du génie, je ne voyais pas, je ne me représentais pas l’importance de ces habiles artisans, de leurs gestes d’une fiabilité à toute épreuve. Et je suis contente de leur redonner leur juste place.

Cristina expose des terres cuites, des nymphes classiques qui supportent le plein air, que l’on peut installer dans son jardin ou sur sa terrasse, livrer au vent et à la pluie. Elle a renoncé au métal tellement cher et tellement lourd. Pour qui le souhaite, elle patine ses statues jusqu’à en donner l’illusion. Le lutin du potagerSes demoiselles sont séduisantes, mais elle préfère, travailler sur des lutins coiffés de chou romanesco, sur de drôles de monstres sortis de son imagination, les uns sont des figures aériennes, prouesses techniques puisque modelés directement sur des armatures métalliques, esquissant des pas de danse ou jonglant avec le vide ; les autres sont des matrones enceintes, petites sœurs des déesses-mères archaïques de la préhistoire.

Plutôt que de s’épuiser à courir les salons, ce qui suppose d’empaqueter, de ranger, de transporter, Cristina accueille le visiteur sur son lieu de travail. Visiter son atelier est un plaisir qui  l’emporte sur bien des vernissages !

 

Les immeubles de la fin du 19ème siècle : atlantes, mascarons et fleurs des champs

Je n’apprécie pas beaucoup l’architecture pompeuse de l’Opéra Garnier. A mon goût, la richesse bourgeoise s’y étale trop. Mais on doit reconnaitre à Charles Garnier, qui a usé abondamment d’atlantes et de cariatides, qu’il a relancé la mode des décors opulents. A partir des années 1860 et jusqu’à la première guerre mondiale, des figures sont revenues orner les balcons, encadrer des portes monumentales, soutenir les frontons et les coupoles des banques. Un peuple de sculpteurs s’est chargé d’animer les façades solennelles, d’ajouter un peu de spectacle à la lourde architecture parisienne.

Les portes sont immenses. Quand on est riche dans le Paris de la fin du 19ème siècle, il ne s’agit pas d’avoir comme vous et moi des portes à hauteur d’homme. Les entrées sont les grandes portes du pouvoir et elles montent souvent jusqu’au second étage.

61 rue de Rome

61 rue de Rome

Pour peu qu’on lève le nez, on verra des faunes, des Atlantes courbés par le poids des balcons, des Vénus un peu émoussées par le temps

rue des Petites-Ecuries 9ème

rue des Petites-Ecuries 9ème

 

et, quand l’Art Nouveau arrive, des femmes tout simplement qui prennent l’air au balcon.

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

 

Nation-rue Jaucourt

Nation-rue Jaucourt

Les angles des immeubles étaient depuis longtemps le refuge de l’invention : on les arrondissaient en rotondes, on les coiffaient de calottes sphériques, de dômes qui évoquaient le bonnet d’un évêque, le haut de forme d’un mondain, un pot renversé… Mais les architectes ont tout à coup du culot. Ils s’amusent et, lorsque les bourgeois pour qui ils travaillent se prennent pour des châtelains, ils ajoutent volontiers des clochetons médiévaux aux bâtiments post-haussmanniens.

Tout le monde ne pouvait pas être Rodin, Dalou ou François Pompon, mais des artistes moins connus aujourd’hui, des André Laoust, des Jules-Ernest Bouillot, des Camille Alaphilippe ont bien vécu grâce à l’art de la fin du 19ème siècle.

Les immeubles de la moyenne bourgeoisie n’avaient pas d’atlantes, mais au moins des mascarons. Je viens d’apprendre dans un article de Wikipédia pourquoi ce sont si souvent des visages burlesques : les sculpteurs recopiaient tout simplement  les formes de l’Antiquité.

78rue du Rendez-Vous

78 rue du Rendez-Vous, Paris 12ème

Même si les grotesques n’avaient plus pour fonction de protéger des mauvais esprits maisons, tombeaux, portes, vaisselle, et meubles, ils avaient survécu à leurs pouvoirs magiques dans les ateliers de quartier, les écoles des Beaux-Arts, les Prix de Rome et autres récompenses académiques.

Cercle de l'Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Cercle de l’Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Les moins connus du petit peuple des sculpteurs, ceux qui ne signaient même pas leurs œuvres, s’occupaient à proposer des décors floraux, des marguerites,  des feuilles d’acanthes, de lierre, du houx et des chardons, des bananiers ou de la vigne. On voit au fronton des immeubles leurs jardins de pierre tout aussi variés que les jardins des avenues et des parcs. Je ne peux m’empêcher de rêver à tous ces artistes artisans qu’abritait Paris, fiers de leur technique, s’efforçant de planter un jardin suffisamment réaliste pour qu’on puisse reconnaître les fleurs qui y poussent. Combien étaient-ils ?

rue Marsoulan

rue Marsoulan

Débordés par la demande, ils ont pu croire que le travail serait toujours là. Mais voici que le béton est arrivé et que la mode a changé. On n’a plus offert aux projets des sculpteurs que des ronds-points peu propices aux statues. La taille des appartements a découragé les admirateurs ; le loyer des ateliers a empêché de stocker les œuvres et nous avons perdu les imagiers de Paris. Ce sont hélas, les publicitaires et leurs images qui les remplacent ! Les sculpteurs ont rejoint la cohorte des ouvriers victimes des fermetures d’usine, des artisans dont les métiers ont disparu. Seuls, leurs spectres invisibles errent encore dans les rues. Peut-être se réjouissent-ils en regardant leurs façades ; peut-être se lamentent-ils car il est dur de symboliser une époque révolue.

Quartier Nation

Je suis un peu déçue par le peu de réactions suscitées par ce blog. Je voulais partager mes mini-découvertes, qui peuvent donner envie de venir à ceux qui vivent dans d’autres parties de la ville et aux touristes désireux de ne pas en rester à Notre-Dame, au Louvre et à Montmartre. Je voulais que des visiteurs aillent jusqu’à la place de Vénétie pour voir la grue sauvage de Pantonio et m’en parlent. Je rêvais aussi de messages en écho des habitants du quartier : « Moi aussi, je suis passé par là ».  Et je voulais être interpellée : « Comment ! Vous ne parlez pas du café L’Arobase au 101 de la rue Chevaleret ? Le café le plus accueillant de la rue ! J’y suis entrée un jour de pluie et il est devenu mon annexe, mon salon. J’y passe pour vérifier mes mails et pour surfer au chaud. Il y a toujours quelqu’un que je connais et de nouvelles histoires du quartier à glaner. »

En attendant, il bruine. C’est un jour interminable et monotone, trop doux, trop gris. Pourtant, quand je suis passée sous un des arbres de la place, le vent qui agitait les branches m’a mouillé le visage.  « Et le vent rafraichît mon âme fatiguée » ; j’ai souri parce que mon vers de mirliton était un alexandrin et parce que le merle chantait un quinze février. Ce fou de merle confond les saisons et se croit au printemps et pas seulement lui, mais les arbustes qui fleurissent depuis le début du mois.

La place de la Nation, à l’est de la capitale, fait partie des délaissées. C’est cependant une des grandes entrées de Paris entourée de beaux immeubles haussmanniens. Elle s’est appelée Place du Trône, en souvenir du trône érigé le 26 août 1660 lorsque les corps constitués ont accueilli Louis XIV et sa jeune épouse Marie-Thérèse d’Autriche, lors de leur entrée solennelle dans Paris en 1660. Puis, elle s’est appelée Place du Trône-Renversé sous la Révolution lorsqu’on y érigea la guillotine. C’est en 1880, qu’elle a pris son nom de Nation ainsi que sa physionomie actuelle lorsque Haussmann lui donna sa forme d’étoile et favorisa l’installation d’immeubles de rapport (sans jamais toutefois parvenir à ce que l’Est parisien connaisse le même destin que l’Ouest).

Philippe Auguste

Le Paris monarchique est symbolisé par les deux colonnes qui encadrent le Cours de Vincennes, là où à la fin du 18ème siècle, passait la barrière de l’octroi. En 1787, l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), avait édifié tout autour de la ville des pavillons qui devaient faciliter la perception des taxes sur les marchandises entrant dans la capitale. Ceux de la barrière du trône, ont subsisté ainsi que deux colonnes de part et d’autre du cours de Vincennes, mais les statues allégoriques de la Liberté du commerce et de la Fortune publique qui devaient les surmonter n’ont jamais été réalisées.

En fait, c’est en 1843 qu’Alexandre Dumont sculpta la statue de saint Louis et Antoine Etex celle de Philippe-Auguste à la gloire des rois qui ont bâti l’Etat français. Quand j’étais écolière, nos livres d’histoire soulignaient la continuité entre la royauté et la république, mais le Triomphe de la République, le plus bel ensemble de sculptures dix-neuvièmes de Paris, édifié au centre de la place de la Nation, tourne le dos à ces symboles monarchiques.

Place de la Nation. Le Triomphe de la République.JPGCe Triomphe est l’œuvre de Jules Dalou, un républicain convaincu, qui ayant pris le parti de la commune en 1871, dut s’exiler pendant une dizaine d’années. Voici la description fournie au Conseil municipal de Paris au moment où celui-ci devait voter les crédits nécessaires à la réalisation de la statue : « Sur un char, traîné par deux lions, et guidé par le génie de la Liberté, tenant un flambeau à la main, se dresse la République, debout dans une attitude de triomphe, de commandement et de protection ; elle s’appuie sur le faisceau de la loi.

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A ses côtés deux autres figures, à droite et à gauche du char, le Travail et la Justice poussent à la roue ; la première, sous les traits d’un ouvrier, le torse nu, le marteau sur l’épaule, le tablier de cuir aux flancs, les sabots aux pieds ; la seconde sous la forme d’une femme richement drapée. La Paix, portant les attributs de l’Abondance marche derrière le char et sème sur son passage des fleurs et répand des fruits.

Dalou. Le Travail et l’écolier
Dalou, La Richesse tient la corne d'abondance
Dalou, La Richesse tient la corne d’abondance

Des enfants symbolisant l’Instruction, l’Equité, la Richesse concourent à l’aspect décoratif de cette grande composition » (cité p. 109, Maurice Dreyfous, 103, Dalou, sa vie et son œuvre).

Bien qu’elle soit lourdement chargée de symboles instructifs, la République de Dalou, qui avance irrésistiblement vers l’avenir, est bien plus séduisante que la lourde statue de la place de la République ! Les grands platanes qui l’entourent sont rarement élagués et poussent joyeusement sans souci des règles.

La Nation est aussi la place qui voit la fin de presque toutes les manifestations, et Dieu sait qu’il y en a à Paris. C’est le point d’arrivée du parcours rituel République-Bastille-Nation, quelques kilomètres de slogans et de drapeaux. A l’arrivée, des jeunes gens escaladent souvent le monument avec des pancartes : « Nous sommes Charlie », « Nous n’avons pas peur ! » « No border ». J’aime à imaginer le contraste des deux cortèges : celui des corps constitués qui vient à la barrière du trône témoigner de sa soumission  au roi absolu ; celui qui accompagne une jeune république insurrectionnelle et tourne le dos aux colonnes. Jusqu’à aujourd’hui, nous devons peut-être la prédilection pour la Nation à une mémoire populaire qui se souvient du « Trône renversé », et des barricades qui ont accompagné les émeutes du 19ème dans le faubourg Saint-Antoine. Cependant le choix du trajet vient peut-être du pouvoir soucieux d’éloigner les manifestants de l’Assemblée Nationale et du Sénat, et d’ailleurs, le ‘peuple de gauche’ n’a pas le monopole des manifs et d’autres protestataires empruntent les mêmes avenues.

Le quartier Bel-Air/Nation est cossu. On y trouve de larges avenues. Celle du Bel-Air avec sa double allée et ses façades sculptées ne mène nulle part. Lorsqu’on lève le nez, on découvre d’étranges façades. Celle du 17, a été conçue par l’architecte Jean Falp (qui a aussi réalisé un immeuble 41 avenue Saint-Mandé). Un sculpteur nommé Ardoin a décoré les immeubles. Si on s’approche, on découvre des femmes entourées de petites filles à longues chevelures et d’animaux. Des chats et des oiseaux à becs crochus.

En attendant l’implantation de l’université de Paris III, avenue de Saint-Mandé, le quartier somnole,  même si, les choses, ici aussi se renouvellent doucement. Pour une part, parler de renouvèlement est abusif puisque les mutations sont dues en partie au vieillissement et à l’embourgeoisement de la population. Les pharmacies prospèrent autour de la place, ainsi que les opticiens et les vendeurs d’appareils auditifs. Il y a aussi des agences immobilières qui ont éclos au moment du grand boom immobilier des années 2000 et qui survivent tant bien que mal.

Parallèlement, le quartier se met au goût du jour et prépare l’arrivée d’une population plus jeune. Le  pressing est devenu un dépôt de pain, La Mie Câline. Une onglerie a ouvert. Les noms surannés d’antan ont été remplacés par des noms branchés, et avec les noms, le look des cafés. Le Signal du Métro, à l’angle de l’avenue du Bel-Air et de la place de la Nation, était le royaume de deux ou trois consommateurs vieillissants, attablés en terrasse pour tout l’après-midi devant une consommation unique. J’ai parfois été la seule cliente de la salle où je m’installais avec un paquet de copies. Des heures calmes, délicieuses, passaient lentement pendant que le soleil glissait le long de l’avenue. Le patron ne me dérangeait jamais. Son seul problème était de faire fuir les clients avant que ne débute sa soirée télévision. Les drogués du quartier avaient bien essayé d’en faire un QG en squattant les toilettes pour préparer leur dose d’héroïne, mais le vieux avait percé les petites cuillères dont ils avaient besoin pour chauffer la poudre. Et puis le café a été vendu. Le vieux propriétaire a déménagé dans le midi. On a demandé de ses nouvelles une fois, ou deux, puis on l’a oublié. A présent, le café est devenu l’Irish Corner. Je ronchonne parce qu’une musique tonitruante interdit toute conversation suivie, et qu’il y a toujours un match en cours sur les trois écrans de télévision de la salle. La terrasse est illuminée par de fausses flammes disposées dans une  vasque à prétention olympique et les clients s’attablent autour de fontaines à bière. Le prix des consommations a été multiplié par trois ; le nombre de clients par dix et ceux-ci viennent de tout Paris.

Sur la place ombreuse des Antilles se trouvait Le Bouquet du Trône dont le nom était à lui seul une célébration de l’art de vivre de l’ancien régime. On y croisait les vendeurs du magasin Printemps, tout proche. Le Bouquet a cédé la place au Marco Polo, supposé attirer les amateurs de pizza. Il n’y a que le Dalou qui a gardé son nom et sa clientèle.

L’heure des courses… Je file vers la rue grise du Rendez-Vous, rue des boutiques et de la banque : le toilettage pour chiens voisine avec la librairie et le boulanger. Cependant, les petits commerces peinent, coincés entre le Franprix de la rue et le Casino de la place, le commerce en ligne, le changement des habitudes de consommation. Un photographe a fermé. La vitrine du traiteur de la Baltique s’empoussière.

Qu’y avait-il avant ? Les souvenirs s’estompent vite et je ne sais plus. Je sais seulement que je suis incapable de me souvenir.

Sur le trottoir d’en face, juste après la poste, un plombier a laissé son nom, écrit en lettres d’or sur fond noir, « Couverture. Trébulle. Plomberie ». Boulevard de Picpus, la devanture qui porte le même nom ouvre sur une brocante qui propose d’initier les clients au bricolage. Ce qui n’a pas changé, c’est que toutes ces boutiques constituent « la rue commerçante » du quartier. On y fait un tour en fin de matinée. On croise un peu les mêmes personnes, des gens à qui on n’a jamais parlé, mais dont on connaît la tête et à qui on sourit. Oui c’est ça. Le quartier, c’est un ensemble de gens liés par une relation de reconnaissance autant qu’une carte mentale des trajets à effectuer pour assurer la vue quotidienne (école, boulangerie, poste,…). Ce qui fait que les habitants parlent de leur village.

Un tour à la librairie Gladieux. Marianne et Marie sont charmantes, drôles, cultivées, et c’est un plaisir d’échanger trois mots sur les livres qu’elles aiment. Pas étonnant que leur librairie soit un refuge où l’on vient se guérir de la lecture déprimante des journaux ! Une petite communauté qui sait que le commerce des livres est fragile se fait un point d’honneur de ne jamais utiliser Amazone. Mais  qu’il est dur d’être libraire. Voici qu’une dame entre pour la troisième fois de la journée. « Madame, j’en profite pour vous rendre le Simone de Beauvoir que j’avais acheté il y a une semaine. Je l’ ai parcouru, j’ai réfléchi. J’ai déjà lu ce livre ! Je ne le garde pas. Et sinon, je compte sur vous pour me trouver un roman dont m’a parlé une amie. C’est écrit par un Polonais… Le titre, le thème, non je ne sais plus. Alors, je compte sur vous, n’est-ce pas ? »

Deux numéros plus loin, sur le trottoir d’en face une serrurerie (« clés minutes » et « serrurerie traditionnelle »). Le magasin est tenu par une Vietnamienne. Au pays, jadis, elle était professeur. Elle a fui  quand les communistes ont pris le pouvoir. Elle est arrivée en France après 1975 en même temps que 150 000 réfugiés. C’était une lettrée et la voici contrainte à ce dur travail manuel. Souvent, elle a l’air éreinté. J’imagine son amertume de disqualifiée, mais je ne la connais pas assez pour en parler avec elle.

La Boucherie de l’Avenir juste après la poste est la vedette de la rue. Crise ou pas, il y a toujours la queue quand Frédéric Véron ouvre sa boutique. Le boeuf de Coutancie, les agneaux de lait de l’Aveyron réveillent les instincts carnassiers du quartier. Les prix sont ceux d’un produit d’exception, comme dit la bouchère.

La nuit, la rue du Rendez-Vous se vide et les gens âgés l’évitent. Le quartier transforme ses habitants en ombres sages pressant le pas dans les rues désertes. Au fond, on est habité par lui  plus qu’on ne l’habite.

13e arrondissement : le Paris du futur

Paris, ville musée. Paris, ville patrimoniale où rien ne change ! Combien de fois ai-je entendu ces plaintes.

Quelle sottise ! La zone qui, dans le 13e, va de la rue Nationale au bord de la Seine est devenue un vaste terrain de jeux pour les architectes qui ont fait valser tout l’espace ancien. Parallèlement, à l’invitation de la mairie, des muralistes  couvrent les vieilles façades grises des années 50 d’immenses fresques, faisant de l’arrondissement un musée à ciel ouvert.

Certes, le Nid de Rudy Ricciotti n’a pu à lui tout seul transformer l’atmosphère de l’avenue de France où le regard se perd parce que rien ne l’arrête. Tout au plus a-t-il joué avec des « brindilles » géantes pour déguiser son bâtiment carré. Mais plus loin, il a su conserver l’énorme bâtiment des Grands Moulins de Paris,  construit en 1820 et en faire une élégante université néoclassique.

Cependant, c’est surtout  à l’angle où l’avenue de France croise le boulevard du Général Jean-Simon (encore un que je ne connais pas) que la ZAC a fabriqué un espace anarchique et joyeux.

On peut s’attendre à tout dans un quartier où un artiste fait voler les pierres. L’œuvre du sculpteur Didier Marcel consiste à piquer en haut de mâts très fins des blocs de résine, imitant autant que faire se peut de la pierre.

Didier Marcel, Les Pierres volantes

Didier Marcel, Les Pierres volantes

Mais les architectes sont autrement spectaculaires

Il y a la tour verte que les plans nomment M6B2 et que son concepteur Edouard François compte transformer en tour qui pousse toute seule. Les jardiniers et les oiseaux apporteront des graines de toute l’Ile de France qui prendront sur le toit couvert de plus d’un mètre de terre ». Pour le moment, la tour ne convainc pas vraiment avec sa couleur-grenouille qui la rend visible à des lieux à la ronde. Mais pas loin, c’est une réussite : un duo, Harmonic et Masso a composé un ensemble composé d’une tour et d’un immeuble « à gradins »., A chaque étage  les terrasses effectuent une torsion qui évite les verticales si monotones des quartiers de gratte-ciel et augmente l’ensoleillement de chaque appartement.

Gaëlle Hamonic et Jean-Christophe Masson

Gaëlle Hamonic et Jean-Christophe Masson

Immeuble Edouard FrançoisE d o u a r d F ra n ç o i Edouard

Immeuble Edouard François

A côté de l’immeuble qui tourne sur lui-même, d’autres architectes ont joué des matières. Voilà un bloc violacé, un autre qui brille comme du métal. Les jours de nuages et de vent, les mouvements du ciel viennent agiter ces surfaces miroitantes. Là où le béton est immobile, ces nouveaux matériaux célèbrent la splendeur de l’atmosphère.

Immeuble Harmonic et Masso - CopieCes constructions étonnantes voisinent avec des morceaux du passé qui n’ont pas encore été éliminés, que ce soit la petite maison des années 20, au carrefour Cantagrel, celle même que Tardi s’était plu à dessiner dans l’album qui célèbre le quartier Tolbiac, ou bien la gare Masséna, inutile et à demi ruinée.

Et on voit toujours les voies de triage de la SNCF, faisceau complexe de lignes qui se croisent. La rue Watt qui passe sous les voies ferrées n’est plus la rue chantée par Boris Vian, mais elle a conservé la pénombre qui fait penser aux films noirs :

Une rue bordée d’colonnes

Où y a jamais personne

Y a simplement en l’air

Des voies de chemin d’fer

Où passent des lanternes

Tenues par des gens courts

Qu’ont les talons qui sonnent

Sur ces allées grillées

Sur ces colonnes de fonte

Qui viennent du Parthénon

On l’appelle la rue Watt

Parce que c’est la plus bath

La rue Watt

P1020501

Dans les espaces réhabilités, les urbanistes ont alterné, ruelles, jardins, escaliers qui cassent les lignes et ménagent des coins qu’on a envie d’habiter. Les noms qu’on leur a attribués célèbrent une culture saine, humaniste et contemporaine avec Paul Ricoeur ou Françoise Dolto, comme si les édiles espéraient opérer par métonymie une transmutation morale des patients mis au contact de la rue Primo Levi ou de Vidal Naquet que la plaque présente comme un historien mais surtout comme quelqu’un qui a lutté contre la torture.   Goscinny plus capable de parler aux jeunes gens a lui aussi droit à une rue, joyeuse grâce à une galerie un peu foutraque, la galerie Itinerrance. Comme dans tout Paris, des plots ont été installés en complément de la signalisation, pour empêcher le stationnement d’automobilistes indisciplinés. Les peintres les ont décorés et on oublie presque combien ils défigurent les trottoirs

Le 13eme est d’ailleurs le royaume des peintres muralistes. Partout dans le quartier, des façades banales sont devenues des œuvres d’art.

Tout le monde a pu voir depuis le métro à l’angle du boulevard Vincent Auriol et de la rue Nationale Le Chat de Christian Guemy (C215). Mais c’est à chaque coin de rue qu’il faut lever les yeux. Voici quelques images. Au 47 rue Nationale, le cubain Jorge Rodriguez Gerada a dessiné un portrait mélancolique au fusain :

47 rue Nationale, Jorge Rodriguez Gerada

47 rue Nationale, Jorge Rodriguez Gerada

L’escalier imposant qui relie la rue de Tolbiac et la rue du Chevaleret, située 10 mètres plus bas est décoré par une fresque signée YZ214 qui s’amuse à inverser la volute classique d’un balcon. Juste au-dessous un artiste clandestin facétieux a accroché sous le lampadaire un petit bonhomme.

Au 8 de la rue du Chevaleret, Tristan Eaton, promet « The Revolution will be trivialized » :

Tristan Eaton, Paris, 8 rue du Chevaleret, The Revolution will be trivialized

Tristan Eaton, Paris, 8 rue du Chevaleret, The Revolution will be trivialized

Au 173 rue du Château des Rentiers, j’aime beaucoup l’espèce de sculpture réalisée par quelqu’un qui signe VHILS, et qui fait apparaître un visage dans la matière dégradée d’un mur.

Il faudrait nommer tous ces artistes car même lorsqu’on aime moins une oeuvre, il faut reconnaître qu’ils ont transformé le quartier. Au lieu de simples cubes de béton, bons pour loger le peuple , il y a désormais dans les rues, des couleurs et des formes. La mairie qui a lancé ce vaste programme publie à présent un parcours de « Street art »qui invite à flâner le nez au vent : http://www.mairie13.paris.fr/mairie13/jsp/site/Portal.jsp?page_id=712

Balade à Tolbiac-Chevaleret

L’herbe est encore verte à Bercy où l’automne s’attarde. Dire qu’il faudra tailler les rosiers du parc dans deux mois. Elle s’arrête pour regarder une bande de mouettes qui traverse le ciel en criant. Qui aurait dit que les mouettes quitteraient les bords de mer pour Paris ? Elle a rendez-vous rue Charcot, de l’autre côté de la Seine. Elle traverse le Pont de Tolbiac. Mais où est passé l’autre pont, celui qui était rouge et bleu ? Quand elle demande, on se moque d’elle.

 – Vous voulez dire le pont viaduc qui enjambait les voies de chemin de fer ? Ah ! bien vous alors, vous êtes vraiment distraite ou bien vous n’êtes pas parisienne. On l’a démonté dans les années 90  quand on a ouvert l’avenue de France, en promettant de le remettre un jour. Il doit être quelque part en province, mais en pièces détachées, votre pont. Il existe seulement  dans le Nestor Burma qui s’appelle justement Brouillard au pont de Tolbiac ou dans les souvenirs des nostalgiques qui collectionnent les BD de Jacques Tardi.

Plus tard, elle racontera à son amie cet échange à propos du pont de Tolbiac.

– J’aurais dû dire à cette dame que tous les quartiers de Paris flottent comme ça entre présent et passé.

– Tu aurais eu tort, répond l’amie. Notre 13ème n’est pas seulement un peu parfumé par les histoires écrites à son sujet. Il a été complètement transformé quand les grands travaux nous ont dégringolé dessus. Il n’y  a pas si longtemps, le secteur était encore un secteur de brigands. On ne s’aventurait même pas rue Chevaleret parce que c’était mal famé, que c’était un coupe-gorge. Aujourd’hui, même les petites rues sont dévoilées, plus claires. La lumière s’y engouffre. Et puis, il y a des gens partout. La création de Météor, le RER qui est arrivé à la Bibliothèque François Mitterrand au lieu d’aller à Masséna, les implantations de bureaux… Plein de gens, des pressés, des amoureux, des moroses, des joyeux. On croise les gens qui vont à la BNF ou au cinéma, à l’Institut National des Langues Orientales, à l’université de Paris VI, ou dans les cafés, ceux qui viennent pour Décathlon ou Darty. On est tout le temps entourés. Les gens ne s’arrêtent qu’à une heure du matin quand le métro cesse de circuler, et encore.

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Moi aussi, je bouge autrement. Avant, j’allais aux magasins les plus proches. Les grandes courses, c’était  à Galaxy, le Centre Commercial Galaxy de la place d’Italie. Maintenant, je prends sans même réfléchir la ligne 14 pour Châtelet qui est à dix minutes.

Le quartier d’avant, je n’y pense plus jamais, mais maintenant qu’on en parle, je trouve dommage de n’avoir pas pris de photos de sa transformation. Il aurait fallu photographier. C’est bête ! J’ai oublié de le faire, et ça aurait été bien pour me souvenir. C’est trop tard. Tout a changé en trop peu de temps ».

Les images, elles sont allées les voir en bordure de l’avenue de France, là où les chantiers se poursuivent. L’amie s’est souvenue du bruit que faisaient les trains.

Avenue de France le chantier de la dalle_Paris 13e

– C’est vrai, on ne les entend plus passer la nuit de chez nous. J’avais oublié.  C’est comme les chansons. Tu pourrais me dire ce qu’on chantait en 1985 ? Quelle chanson était à la mode ? Tu le sais encore ?

Elles se sont retournées vers l’avenue et l’amie a énuméré les institutions implantées, Réseau Ferré de France, Accenture, Banque Populaire Rives de Paris, Caisse nationale des Caisses d’épargne, Ministère chargé des sports… et des commerces partout. Et bientôt la Halle Freyssinet qui accueillera un milliers de starts up « innovantes ». « Quand même, c’est rectiligne, soupire l’amie. C’est froid, même quand ils font l’effort d’orner les façades ».

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

En tout cas, ce n’est pas chez moi. Chez moi, c’est le petit quartier avec l’église. Même si je ne suis pas chrétienne, même si elle n’est pas très belle, elle donne sa physionomie au quartier. Quand je la vois pointer au bout de la rue Jeanne d’Arc, je me dis, je suis chez nous. Et tiens ! Il y en a vingt à Paris qui sont plus élégantes, plus artistiques, qui sont vraiment gothiques ou baroques, ou modernes, mais aucune n’a accompagné comme celle-ci toute mon enfance et maintenant l’enfance de mes enfants.

Notre-Dame de la gare

Notre-Dame de la gare

Chez moi ce sont les rues où je vais tous les jours où tous les commerçants me connaissent.

– Vous avez oublié votre porte-monnaie. C’est pas grave, ma belle, vous me paierez samedi.

C’est là où on me demande des nouvelles de maman  et de ma fille et où  je peux demander des nouvelles de chacun. Je croise des anciens de l’école ; on ne se parle pas trop, mais je reconnais les têtes et je vois qu’ils ont des enfants  de l’âge des miens. Mon quartier, j’en fais le tour en un quart d’heure, même si quand j’étais petite, je le croyais très grand. Il est encore tout calme. A deux, trois heures de l’après-midi, c’est le silence. Il se réveille seulement à la sortie des écoles. Rien n’a changé par ici. C’est peut-être le dernier coin de l’arrondissement à somnoler au milieu de l’agitation générale.

– Rien n’a changé ?

– Si. Mais lentement. Les commerces se remplacent tout doucement et on oublie comment c’était avant. Tiens, Rue de Tolbiac, y avait une petite chevaline, maintenant c’est un magasin de vêtements. Est-ce qu’elle était au niveau du magasin de vêtements ou est-ce qu’elle était au niveau de l’agence immobilière ? Je ne sais plus. Elle était par-là en tout cas. Le marchand de kebabs, c’était un café qui vendait des jambon-beurre. Jambon-beurre ? Même ceux qui ne sont pas allés en Turquie veulent des kebabs en ce moment.

– C’est vrai, au fait, d’ailleurs, c’est une insulte dans les cours de récréation : « Maman, il m’a traité. – Quoi ? – Il m’a insulté de jambon-beurre ».

Quartier Saint-Lambert (2)

8 janvier 2016

On s’habitue, bien sûr. Ce matin, au marché, les gens parlaient davantage du temps qu’il fait que du dernier des attentats parisiens. D’ailleurs, on aurait honte de comparer une attaque au couteau, qui s’est finie par la mort de l’assaillant, avec les cinquante Lybiens déchiquetés lors d’une attaque suicide. « La vie continue », dit la marchande à qui je souhaite une bonne année, « mais Madame, je n’ai jamais connu des fêtes pareilles. Le 31, ma rue était déserte. Tous les restaurants étaient fermés. Il ne restait qu’à rentrer chez soi.»

Je repars faire un tour dans les confins du 15ème, là où il est bordé par le boulevard des Maréchaux et les voies ferrées, un quartier en train de se défaire et de se refaire, où le monde d’avant côtoie la ville de demain.

La rue Jacques Baudry jouxte le chemin de fer. Un peintre, Mirazovic, a peint une fresque sur le long mur de séparation : au premier plan, on voit Georges Brassens, la guitare à la main. Mais, comme dans les rêves où rien n’est impossible, les  vagues silhouettes qui le regardent jouer viennent d’un passé plus ancien. Des hommes et des dames déambulent paisiblement dans les rues du passé en vêtements blancs et en chapeau.

Est-ce que l’habileté académique du peintre, jouant de la perspective et des effets d’ombre et de lumière, a exaspéré les graffeurs du quartier ? La peinture a été vandalisée. Dommage, elle ne manque  pas de charme.

Tout autour, les maisons sont plutôt minables et les immeubles ont l’air de venir de nulle part. En remontant vers la rue Brancion, on croise un ancien hôtel-restaurant dont les fenêtres sont murées.

Ancien Restaurant rue Brancion.JPG

L’hôtel est juste à côté du pont qui domine la Petite Ceinture. On reste un peu sur ce pont à regarder les rails qui luisent faiblement dans la lumière de l’automne et le mur noir des buissons qui masque les maisons les plus basses. C’est un espace sauvage, un no man’s land  qui échappe encore à  la rénovation.

Petite ceinture, 15e

Petite ceinture, 15e

La rue est silencieuse à part les cris rauques de quelques corbeaux.

Passé le pont, tout change. Le parc Brassens est là. Je l’aborde par la colline qui mène à une vigne

Désormais, les traces du passé, sont soigneusement entretenues, voire reconstituées.

Tout est fait pour donner l’impression que le temps est immobile. Sous la halle, les bibliophiles fouinent entre les étals du marché aux livres d’occasion. Ils n’ont pas changé, depuis les années soixante-dix où je les côtoyais au quartier latin.

Parc Brassens Le marché aux livres

Parc Brassens Le marché aux livres

Au n°87 de la rue Brancion, la boulangerie a conservé les panneaux peints par Benoist et fils.

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Tout près, la rue Santos-Dumont évoque une banlieue anglaise avec l’alignement impeccable des maisons blanches de deux étages, façades proprettes, toits très pentus si rares à Paris. Georges Brassens a vécu là à la fin de sa vie, mais quand je demande à un passant dans quelle maison, il me répond avec un accent sud-américain. « Qui ? Brassens ? Connais pas. » Au bout de la rue, la Villa Santos-Dumont fait ressurgir le passé, même si j’ai appris (grâce à Wikipédia) que l’aspahalte a été remplacée en 1988 par un pavage à l’ancienne. Pourquoi avoir remis des pavés qui rendent périlleuse la marche en talons hauts ? Peut-être parce qu’ils sont plus vrais que la vérité, vrais des stéréotypes de la langue qui ont inscrit dans nos habitudes vieux pavés, à côté de pavé sonore, tandis qu’asphalte n’a pas droit à grand-chose. N’importe ! La Villa est charmante avec ses glycines, ses motifs de céramique, ses grandes verrières d’atelier.

… et trois petits vélos de conte, prêts pour l’aventure.villa Dos Santos, 3 petits vélos, Paris 15e

Une forme de vie, dont on ne peut dire qu’elle a été préservée, mais plutôt reconstituée !

La journée s’assombrit. On dirait que la nuit va tomber d’un instant à l’autre et je reprends le métro. Voir ce quartier m’a ramenée aux premières fois où j’étais venue à Paris, un des premiers souvenirs en tout cas. Tout était gris et mouillé dans les rues et on s’était enfouies dans une station. J’avais perçu d’abord le grondement du métro, puis le bruit strident, de plus en plus menaçant, des freins sur les rails. Quelqu’un m’avait poussée vers l’intérieur de la rame, car les portes allaient se refermer. Assise sur une banquette de bois, j’avais examiné les passagers. Il y avait quelque chose de dur dans leur visage. Ces gens ne disaient rien et regardaient devant eux sans voir personne. A présent, c’était le tunnel, très noir. De place en place une lanterne éclairait des noms, « Dubo, Dubon, Dubonnet », qui émergeaient à intervalles réguliers des ténèbres, et puis disparaissaient à nouveau dans l’ombre noire. J’ai encore en tête cette chanson de la réclame qui émerge d’un passé embrumé, déjà presque enfoui dans la mort.

Quartier Saint-Lambert (1)

Je me promène dans le 15ème arrondissement que je connais mal. En ce moment, je suis de très mauvaise humeur parce que je vis comme si de rien n’était alors qu’il faudrait trouver des formes de mobilisation pour défendre l’héritage démocratique dont notre génération a bénéficié. Il y a un mois et demi nous avons compté les morts du Bataclan assassinés par neuf criminels ; il y a trois semaines,  nous avons compté les votes Front National. Nous avons parlé entre amis de ce qui arrivait, pesé les appellations  de guerre et de lutte contre le terrorisme

Comme on s’habitue vite ! Nous avons repris le cours de nos vies en espérant que l’histoire nous laisse de côté en 2016. Mais voilà que notre gouvernement veut nous « protéger » en  modifiant la constitution et en inventant de nouvelles punitions pour les coupables de tels crimes. Nous voulions oublier mais l’histoire ne nous oublie pas

La proposition de déchéance de la nationalité m’apparaît comme le fruit de l’intelligence purement tactique de Hollande. Le président se réjouit de priver la droite d’un motif d’agitation et de plaire à l’opinion. Rien d’inquiétant de plus, puisque la mesure concernera une fraction de criminels qui ont commis des actes odieux et ne menacera en rien les citoyens normaux. C’est vrai pour le moment, mais les dégâts sur les bi-nationaux sont imprévisibles. Quel sera leur sentiment de loyauté à l’égard d’une nationalité fragile qui se donne et se retire ? Quelle sera leur frustration à découvrir qu’il y a deux catégories de Français dont une a moins de droits que l’autre ? Et quand bien même, les Français approuveraient l’exclusion de criminels décérébrés, l’amour de notre  République, malgré toutes ses insuffisances, était l’amour de ses principes. Nous l’a-t-on assez répété que la France ne faisait pas de différence entre ceux qui étaient de souche et ceux qui avaient souhaité venir s’établir sur son sol.

Je suis sensible à ce problème. Ma mère, née à Nice d’une mère polonaise et d’un père russe, française depuis l’âge de 15 ans, a perdu sa nationalité par le décret du 22 juillet 1940, qui l’a immédiatement privée de son métier de professeur, que seuls des Français pouvaient exercer, et qui a fait d’elle une apatride au risque de sa vie. Le gouvernement de Vichy estimait que les étrangers qui avaient acquis la nationalité française menaçaient l’identité française. C’est pourtant elle qui a combattu pour la France libre et non ceux qui prenaient ces mesures. A la Libération, ma famille s’est rassurée : la France des principes n’avait rien à voir avec la France de Vichy. Je croyais que cette leçon était assimilée. Apparemment, il a suffi de deux générations et d’un président trop habile pour l’oublier.

A quoi peut servir une loi inapplicable ? Nous ne nous débarrasserons pas  par magie de ceux qui ont grandi chez nous. Quel effet une telle mesure pourrait-elle avoir sur les pays (Algérie, Maroc pour l’essentiel) vers qui nous voulons les chasser. Au nom de quoi décider que nous allons envoyer vers ces pays des  malfaiteurs criminels qui ont grandi chez nous ? Des avocats se chargeront d’ailleurs de rappeler que la loi interdit de mettre leur vie en danger et on ne pourra les expulser. Tel est, comme tout le monde a pu le constater, le cas de Djamel Beghal, inspirateur de Kouachy et de Koulibali, terroriste déchu de sa nationalité depuis 1962 et qui ayant saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) contre son retour en Algérie en invoquant « des risques de traitements inhumains et dégradants » vit toujours en France. « Oui, mais – dit notre habile politicien – le peuple de France veut au moins des mesures symboliques. Il faut bien le rassurer. Sinon, il votera Front National ! » En attendant, c’est le peuple de gauche qu’il divise follement. Follement ? Le calculateur Hollande imagine peut-être précipiter ainsi le recentrage de son électorat.

Nous allons vivre un régime de crise pendant des années. Nous avons besoin de prendre le temps de réfléchir à ce que nous faisons de ceux qui haïssent la vie et qui nous menacent. Il nous faudra bien lutter contre les régimes de terreur qui gagnent du terrain et contre les « ennemis de l’intérieur » que leur haine finit par associer à un délire moyenâgeux. Mais pas comme ça, sur un coin de table en surveillant la courbe des sondages. Sans doute, nos gouvernants trouvent-ils ridicule l’idée mystique du lien du citoyen et de la France. Pour moi, au contraire, je crois que ce lien nous protège de la désagrégation de notre nation qui est un des périls qui nous menace. On n’a pas le droit de l’affaiblir.

Je pense à tout cela en parcourant Paris. Les banlieues populaires suscitent la défiance aujourd’hui. Les Français (comment les appeler ? « n’ayant pas d’ascendance étrangère immédiate », Gaulois en langage jeune, Blancs) se plaignent qu’  « on n’est plus chez soi ». Ce n’est pas forcément, comme on le dit très vite du racisme, à moins d’appeler racisme le malaise suscité par ceux qui affirment leur différence et refusent de se fondre dans  la masse commune. A Saint-Denis, à Bobigny, à Grigny… des hommes se promènent en djellabas, des femmes se voilent de la tête au pied. Ceux qui vivaient là constatent le refus ostentatoire du mélange. Après, évidemment, ils amalgament sans nuance ces affirmations identitaires, et l’évolution menaçante d’une minorité.

Quand ils sont entre eux, les petits blancs des communes populaires s’inquiètent des trafics dans les zones de non droit. Ils se lamentent sur le changement de la population. Pas entre voisins. Entre voisins, on « ne parle pas politique », sauf si on se connaît bien, parce que c’est compromettant. On se risque auprès des journalistes, des chercheurs en sciences sociales. Sous couvert d’anonymat, on se hasarde à parler, on s’excite et on se plaint. « Vous ne pouvez pas comprendre, vous qui vivez à Paris ».

On a vite oublié combien des zones entières, aujourd’hui resserrées à l’intérieur du périphérique, ont pu être considérées comme des territoires dangereux.

Voici le fond du quartier Castagnary, coincé entre les boulevards des Maréchaux et les voies ferrées qui mènent à Montparnasse et qui conserve encore les traces de son passé populaire. On trouve assez près les « habitations bon marché » de la rue de la Saïda, des immeubles édifiées dès 1913 par Auguste Labussière. Il y a quarante ans, l’aimable Villa des Charmilles,  dont la cour ombragée par un tilleul est un havre de paix, était – au témoignage d’un habitant – entourée par des immeubles où il n’était pas rare de rencontrer des familles dont les pères étaient détenus pour des années et dont les mères se prostituaient. Les rues du quartier était tenues par les Manouches et  plus d’un conflit entre élèves se réglait au couteau.

Chaque fois que meurt un vieux retraité, son petit logement d’ouvrier est rénové, puis racheté par des enfants des classes aisées en quête de logements accessibles ; peu à peu le quartier s’embourgeoise. Aujourd’hui, la rue Castagnary comporte un établissement spécialisé dans l’enseignement des enfants précoces dont on sait qu’il en éclot davantage dans les familles où les parents ont fait de bonnes études. Tout a basculé vers les années 70 et le prix moyen du mètre carré dépasse les 7 500 euros.

Il reste de cette époque le phare de 23 mètres de haut qui signalait la plus grande poissonnerie de Paris avec des vendeurs en ciré et en bottes qui avaient l’air de débarquer tout droit d’un chalut. Un beau jour dans les années 2000, le propriétaire vendit La Criée du phare à un repreneur qui   « coula » l’entreprise et qui partit en abandonnant 9 tonnes de poissons dans un immense congélateur, lequel tomba en panne en 2005. Le stock pourrit. Une affreuse odeur d’ammoniac se répandit sur le quartier. Les habitants prétendent que les pompiers craignaient une explosion. En tout cas, le quartier fut bouclé pendant que des pompiers en tenues de cosmonautes emportaient maquereaux, sardines, morue et thon pourris. Ils portaient des masques pour se protéger un peu de l’odeur pestilentielle de chair décomposée. Longtemps après, les piétons reniflaient encore des émanations douteuses. Pendant quelques années, les repreneurs essayèrent d’y vendre des produits discounts, conserves,  lessive, couches. Puis tout ferma en 2012.

Phare de la Criée, rue Castagnary

La Criée du phare, rue Castagnary

rue Castagnary. Le pêcheur.JPGLes anciens abattoirs de Vaugirard ne sont pas loin Ils avaient été créés pour remplacer les abattoirs de Grenelle indésirables dans le nouveau quartier de l’avenue de Suffren, et de Breteuil. En ce temps-là, la mort des animaux n’effrayait pas les mangeurs et on les menait à la vue de tous, depuis le chemin de fer jusqu’à l’abattoir. C’étaient de solides gaillards, ces bouchers qui abattaient chaque année plus de cent mille bœufs, un demi-million de moutons, des milliers de veaux et de porcs. Des abattoirs, il reste les portes monumentales de l’ancien marché, le bâtiment de la Criée et deux statues de taureaux d’Isidore Bonheur. Il manque une plaque, comme sur nos monuments aux morts : ‘Ici, sont tombés des milliers de boeufs ». Evidemment, on ne pourrait terminer par « pour la France ! » et j’imagine que tous les bouchers du coin diraient en coeur : ‘Ma petite dame, si vous voulez manger du steack, il faut tuer un boeuf ! » Tout de même, ce serait comme au temps des grottes préhistoriques et des shamans. Des bœufs ont été sacrifiés et en les représentant, on demande leur pardon.

On a gardé aussi le bâtiment des halles et on y vend des livres, et le nom du parc n’évoque plus que Brassens qui a vécu à deux pas, impasse Florimont. Les amateurs de livres anciens, lorsqu’ils ne se contentent pas des sites en ligne, passent par le Marché aux livres installé sous les halles.

Paris était entouré d’une voie ferroviaire,  la Petite ceinture. Construit tout autour de la capitale sous le Second Empire (1852 – 1869),  le chemin de fer de 36 km a transporté les voyageurs jusqu’en 1934. L’acheminement des marchandises des usines Citroën et des animaux des abattoirs de Vaugirard s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1970. Aujourd’hui, le domaine Citroën a été lui aussi reconverti en parc (le parc André-Citroën) et la voie ferroviaire en promenade écologique. On y accède au niveau de la rue Olivier-de-Serres et on va jusqu’à la place Balard. Le siècle dernier s’était enorgueilli de créer partout des voies de circulation ; nous les transformons en chemin des fées. En juin,  les fleurs des champs courent le long des rails

petite ceinture 15e

petite ceinture 15e

Chine

Maintenant que nous sommes de retour à Paris, je prolonge le voyage en écrivant cette Chine de papier.

Shanghai près des maisons de thé vieille ville

Shanghai près des maisons de thé vieille ville

Arrivée à Shanghai, j’ai pensé avec joie. « Ah ! Me revoici dans cette ville si brillante… ». Aujourd’hui, tout ce que nous avons vu continue à vivre, à fourmiller et pourtant nous étions seulement des visiteurs de passage, nous n’avons parlé qu’avec quelques intellectuels francophones et nous avons côtoyé l’autre Chine sans pouvoir atténuer jamais la distance qui nous séparait des boutiquiers dans leurs minuscules échoppes, des joueurs de Majong accroupis dans la rue, des ouvriers qui enfourchaient leurs vélos pour retourner dans des banlieues lointaines. Et puis, si nous ramenons quelques images de Shanghai, de Xian et de Pékin, la Chine pauvre de l’intérieur nous est  totalement inconnue.Ceci dit, nous n’avons pas plus de rapports réels avec les classes populaires françaises qui travaillent ou survivent avec des allocations, achètent des pâtes au supermarché, vont au Mac-do parce que le restaurant est trop cher et votent Front National à force de désespérance sociale.

Shanghai

A l’aéroport, nous sommes attendus par une étudiante de Fudan. Christine parle un excellent français. Elle est charmante, directe, intelligente  et nous met tout de suite à l’aise. Grâce à elle, aux étudiants et aux collègues du département de français, nous avons eu l’impression de n’être pas seulement là pour prendre des photos et acheter des souvenirs.

L’hôtel (11 octobre)

Notre hôtel, le Crowne Plazza, est luxueux dans une version internationale du confort ; la literie est excellente, les chambres sont vastes et bien équipées (même si nous n’avons pas été capables de trouver TV5). Je suis mal à l’aise de vivre dans un tel luxe alors que le problème du logement à Shanghai est aigu.

Les collègues nous raconteront combien ils ont du mal à se loger. Les parents se saignent aux quatre veines pour que leurs enfants aient un toit. Les jeunes filles pour se marier exigent un appartement. Elles ont le choix car elles sont moins nombreuses que les garçons à cause des avortements pratiqués en masse quand les femmes découvraient que leur unique enfant serait une fille.

J’ai déchiré un corsage de soie et j’ai voulu racheter un chemisier. Accompagnés de nos hôtes, nous allons dans un grand centre commercial. Je voulais un vêtement « classique » pour mes deux conférences, et j’ai fini par choisir une chemise Ralph Lauren que j’ai payée plus cher que je ne l’aurais fait en France.

Selon le site du Ministère français du commerce extérieur, Shanghai en 2014 occupe la 10ème place du classement des grandes villes les plus chères du monde, immédiatement suivie par Pékin. L’étude, qui couvre quelque 211 métropoles prend pour référence la ville de New York et mesure les coûts comparatifs de plus de 200 articles dans chaque ville, y compris le logement, le transport, la nourriture, les vêtements, les articles ménagers et le divertissement. Dans le précédent classement annuel publié en juin 2013, Shanghai et Pékin arrivaient respectivement en 14ème et en 15ème positions. L’appréciation de la monnaie chinoise ainsi que l’augmentation continue des loyers sont à l’origine de ce bond dans le classement. En comparaison, Paris occupe la 27ème place, dans le classement de 2014.

Repas

A l’hôtel, le petit-déjeuner est gargantuesque et délicieux. La variété de ce qu’on trouve à manger est impressionnante. J’opte pour la nourriture chinoise (légumes, plats, voire soupe, jus de concombre… et j’ajoute du café). Jean-Marie va vers les viennoiseries, les beignets à la pâte de haricot rouge, les gâteaux de riz. J’aime bien l’atmosphère des tablées. Même dans ce milieu international, on entend de grands éclats de rires et c’est encore plus fréquent dans les restaurants où nous allons pour déjeuner ou pour dîner. En France, cela n’arrive guère qu’aux anniversaires ! A quoi tient cette façon si directe de se réjouir ? Au caractère des Chinois, à leur capacité à profiter simplement des bonheurs de la vie qui en fait un peuple agréable, ou bien à l’enrichissement récent qui fait qu’ils se souviennent encore du temps des privations ? C. déplore l’importance attribuée à la nourriture : « A peine nous, les Chinois, nous avons fini d’avaler un repas que nous nous demandons où nous allons prendre le suivant ! ». Mais quand il nous invite, sa femme compose de savants menus, assemblant des éléments opposés, mariant le chaud et le froid, les saveurs, les couleurs. L’absence de communication rend ses choix opaques, bien que je sache qu’ils obéissent à un système harmonieux et que tout ce qui se mange rentre dans un immense tableau à entrées multiples.

Dans les restaurants les plus chics, la table est ronde, avec un plateau qui tourne pour faciliter le partage, ce qui permet de goûter à tout. Les grandes spécialités de Shanghai sont les plats sucrés, porc et poissons caramélisés et vernis (un peu trop sucrés pour moi) et les pâtés de porc cuits à la vapeur, mais ces musts sont accompagnés de nombreux autres plats. Nous picorons dans le porc en ragoût, les haricots mange-tout à peine saisis, le chou au tofu… nous formons des petits tas sur nos assiettes. Au bout d’une heure, le plateau a tourné et retourné, nous nous sommes bien amusés et nous sommes rassasiés. Combien les menus français articulés autour de trois plats doivent paraître pauvres aux yeux de ce peuple cuisinier !

Tout est comestible. Au restaurant universitaire, j’ai dégusté des pattes de poulet (gélatineuses, mais de saveur exquise). De toute façon, ce que je mange de bizarre a le goût du voyage et me ravit.

A deux pas des flots de voitures et des bruits de klaxon de Handan Road, notre quartier est constitué par un ensemble de rues calmes, bordées de platanes. On y croise des gens qui flânent. Les maisons n’ont que deux ou trois étages. Les vélos passent tranquillement. On se croirait dans une sous-préfecture d’après-guerre et non dans une ville de 23 millions d’habitants. Dès qu’on retrouve les grands axes, ça change. À chaque coin de rue, on risque sa vie. Les automobilistes sont prioritaires lorsqu’ils veulent tourner à droite. Plus leur voiture est chère, plus ils foncent, plus ils donnent l’impression que la ville est à eux et la densité des BMW et des Porsche est remarquable. Le métro, moderne et très confortable, sera notre moyen de transport favori. Les wagons, plus larges qu’à Paris, ont l’air moins bondés, mais nous sommes souvent restés debout parce que les jeunes voyageurs ne cèdent pas plus leur place qu’à Paris. Concentrés sur leurs portables, ils tapent frénétiquement des messages, ou bien ils s’absorbent dans des jeux, sans lever la tête. Semblables à tous les jeunes du monde.

les téléphones portables

Jardin Yu,  11 octobre, nous nous précipitons vers l’attraction numéro 1 des touristes, le jardin Yu construit pendant vingt ans à partir de 1559 par le fils de Pan En, haut fonctionnaire de la dynastie Ming. Avant d’entrer nous visitons le temple du Dieu protecteur de la Ville où des jeunes filles en tee-shirt décorés de photos à la mode et en baskets font brûler de l’encens. Difficile de savoir ce que signifient ces rites ? Que fait-on lorsqu’on demande à un de ces dieux rebondis de conjurer les influences néfastes (ils sont si loin de notre Christ pantelant sur la croix ou du Dieu abstrait des Musulmans !). Ici, les dieux, il y en a plein et les Chinois ont l’air d’être toujours d’accord pour en ajouter un à la liste des porte-chances équivalents. Souvent, comme ici ou à Wushen, le dieu est un homme exceptionnel. Et d’ailleurs Bouddha, dont le culte est lui aussi en plein essor, n’a pas créé le monde, qui existait avant lui. Il ne juge pas, il enseigne, invite chacun à trouver pour son compte le chemin de la lumière.

Le jardin Yu occupe une superficie de 2 hectares et il suffit de regarder par-dessus la muraille pour voir les gratte-ciel en construction, mais il paraît beaucoup plus grand grâce à la division de l’espace en coins séparés.

Shanghaï . Jardin YuDSC_0017

Tous les jardins chinois classiques combinent des rocailles qui représentent des montagnes, des bassins sillonnés par les carpes où se reflètent les arbres et des pavillons aux noms délicats (Jardin des 10 000 fleurs, pavillon des trois épis, pavillon de la magnificence du jade, pavillon du poisson heureux…). Montagne, eau et kiosques, constituent un microcosme plus intéressant que le monde réel puisque le jardinier a choisi des rochers extravagants – une quintessence de roches usées par l’érosion – combiné harmonieusement les arbres, que l’eau est animée par les plantes et les poissons, et qu’on peut admirer son reflet depuis les kiosques érigés sur des buttes artificielles.

le dragon du jardin Yu DSC_0018

Le dragon puissant

Chaque partie est isolée par un mur coiffé de tuiles grises et écailleuses, un corps reptilien qui s’achève en tête de dragon. Le dragon est plutôt bénéfique ; ce n’est pas un monstre prêt à avaler le monde. Il représente la force de la nature toujours prête à s’éveiller, à rompre les limites et à déranger l’ordre des hommes, mais toujours prête également à répandre la pluie qui fertilise la terre lorsqu’il marche sur les nuages. Notre dragon du jardin Yu est un dragon puissant qui tient dans sa gueule la perle ronde du pouvoir.

Chaque bassin d’eau est relié aux autres par un pont sinueux, fourchu… qui protège le promeneur des esprits mauvais. Ces derniers sont tellement stupides qu’ils ignorent tout de la marche du cavalier, familière aux joueurs d’échecs (et sans doute aux amateurs de jardins) ; ils ne savent qu’aller droit.

Trois adolescents sont au bord du bassin aux carpes : à quoi réfléchit la jeune fille appuyée à la barrière ? Le sait-elle ? Peut-être prend-elle conscience de la tristesse fade de l’existence ? Peut-être veut-elle montrer son meilleur profil ? Que regarde l’adolescent penché sur le sombre étang ? La troisième, absorbée par l’écran du téléphone, tourne le dos aux trésors du jardin. Mais les ombres descendent doucement avant qu’on ait pu leur inventer un passé et un avenir. Il est temps de rentrer.

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Trois adolescents

 

Nous reprenons le métro. A deux, je suis protégée contre l’angoisse de l’étrangère qui se perd dans un monde incompréhensible. Nous nous déplaçons dans notre bulle de couple.  Rien de grave ne peut arriver à côté de Jean-Marie qui me dira ce qui l’amuse et l’émerveille, avec qui je pourrai partager ce qui m’étonne, ce qui me plaît et me déplaît et grâce à qui je vais être tranquillement irresponsable, oublier où sont rangés les billets et les adresses des hôtels. Comme le voyage va être doux !

Revoilà Handan Road où un petit peuple de commerçants vit tranquillement à côté du trafic. Sur les carrioles du trottoir, des cuisiniers entassent de quoi cuire un ragoût, des marrons, des brochettes… Plus loin, un réparateur de vélos a ouvert une échoppe sommaire.

Pour dîner, j’emmène Jean-Marie au « Palais de la nourriture ». Au premier étage, il y a des cantines. Il faut pointer du doigt sur ce que nous voulons, potages ou xiao long bao, puis s’installer sur des banquettes collectives. Les raviolis de Shanghai sont des sacs de pâte, farcis de porc et cuits à la vapeur que l’on mange en essayant de ne pas laisser dégouliner le bouillon brûlant. Ce n’est pas élégant, mais de toute façon personne ne se soucie de nous ; les touristes n’étonnent plus les Shanghaïens.

Le musée (12 octobre)

C. nous aide à acheter des billets de train Xian-Pékin. Il n’est possible de le faire qu’une semaine avant le départ et les trains de nuit sont pris d’assaut. Arrivés sur la Place du Peuple en taxi, nous avons commencé par regarder la place. Jean-Marie voit le premier joujou des architectes, le bâtiment du Français J.-M. Charpentier surnommé la Machine à écrire où se donnent les opéras. A présent, dans cette Chine des gratte-ciel, il paraît de taille modeste.

Je me souviens de l’histoire du pilier autoroutier central de la place. Lorsqu’on a construit les autoroutes urbaines, les ouvriers avaient du mal à percer la roche car ils dérangeaient une dragonne enceinte qui habitait là. Les autorités de Shanghai ont consulté un moine bouddhiste « venu d’une contrée de Dragons » qui a demandé à la dragonne de laisser en paix le chantier, ce qu’elle a accepté à une condition, que ses enfants soient les maîtres du pilier central. Ainsi fut fait : la mère des dragons s’est envolée vers les cieux, laissant la place aux autoroutes, et des sculptures de dragon s’enroulent autour du pilier pour rappeler le pacte. Au musée, nous avons passé tellement de temps à voir les bronzes antiques, qu’il n’en est plus resté pour les peintures et la calligraphie.

Il y a deux ans, C. m’avait montré que les écritures les plus belles sont dle milieues tracés (et pas des résultats immobilisés). En Occident, nous apprenons à aimer des formes régulières : dans l’alphabet Bodoni, nous apprécions l’uniformité du dessin (le réemploi des mêmes formes d’une lettre à l’autre). En Chine, on cherche à retrouver le geste du poète-dessinateur qui d’un trait a célébré l’instant parfait, l’élan de l’existence.

Cette année, j’ai appris un caractère inscrit sur la paroi d’un grand bassin de bronze et reproduit sur le mur du musée, « (l’Empire du) milieu », un des rares idéogrammes figuratifs (un cercle coupé en deux par une verticale). Aussi ai-je pu le mémoriser sans effort. Ce qui émeut dans le tracé du bassin de bronze, c’est son irrégularité : la  corne qui s’écarte, à droite du cercle, en fait un tracé vivant.

J’aime cette écriture, mais un système si complexe pourra-t-il perdurer dans un pays démocratique ? Il faut quatorze ans d’entraînement pour faire une personne cultivée. La Chine populaire a certes – non sans débats récurrents – simplifié les caractères, mais n’est pas allée plus loin. Il n’est pas question d’adopter la transcription en lettres latines (pinyin) ainsi que l’ont fait les Vietnamiens au XVIIsiècle avec la romanisation d’Alexandre de Rhodes.

Nous pensons que c’est une question d’espace politique : les signes ne sont pas enfermés dans le monde local. Ils demeurent inchangés d’un bout à l’autre de l’Empire alors même que les peuples ne se comprennent pas à l’oral. L’écriture fait tenir l’Empire. C. estime que les signes préservent surtout la mémoire : selon lui, les hanzi persisteront même si les Chinois apprennent tous le mandarin. Tracés pour résister au temps, ils lui semblent inséparables de l’histoire, fondement de l’identité chinoise. S’ils perdaient leur écriture, les Chinois ne pourraient plus déchiffrer le sens de leur histoire.

Mais voilà : à force de moins écrire sur papier, en raison de l’usage des ordinateurs et plus encore des SMS sur les téléphones portables, les jeunes Chinois commencent à perdre la mémoire des caractères. Un sujet d’inquiétude contrebalancé comme chez nous par les progrès technologiques : le téléphone propose plusieurs caractères corrects à présent.

Lorsqu’on ressort, la nuit est déjà tombée : de vieilles femmes, rassemblées autour d’un magnétophone sont en train de pratiquer des danses de salon. Des flots de musique pop occidentale envahissent la rue, mais ce tumulte n’a pas l’air de gêner les passants. C. raconte que lorsque des grands-mères sont allées rendre visite à leurs petits-enfants, expatriés à New York, elles ont voulu faire pareil et un policier les a arrêtées au motif qu’elles troublaient l’ordre public. On les imagine bien ces vieilles Chinoises contentes de se déhancher sous le clair de lune new-yorkais.

– On va au night-club quand on veut danser

– Mais à quoi sert d’avoir des places et des jardins si on ne peut pas s’en servir pour faire la fête ?

Elles découvrent tout à coup les limites de la démocratie américaine.

Le soir, nous flânons dans la rue la plus commerçante, la rue de Nankin (East Nanjing) illuminée par les néons. Il y Nanjing roadC_0054a toujours les marchands à la sauvette qui vendent des montres, de faux stylos Mont-Blanc, des roller à lumières… Partout des touristes chinois se précipitent en matérialistes enthousiastes sur tout ce qui est à acheter.

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Dans les trois villes que nous visiterons les publicités pour les maisons de luxe prolifèrent et le plus modeste des voyageurs est confronté au martèlement publicitaire. A Beijing, le groupe Balintimes promet le luxe à chacun. Ceci dit, dans le centre-ville, les boutiques sont plutôt vides.

Universitaires inquiets. 13 octobre 

Après la conférence au déjeuner, nous abordons entre collègues les discussions sur la situation culturelle. Ont-ils l’impression que ça s’améliore ? Sont-ils confiants ?

Pour le moment, on laisse les intellectuels tranquilles s’ils ne se mêlent pas de politique. Bien sûr, ils sont devenus enseignants en sachant que pour gagner de l’argent, il aurait mieux valu travailler pour des compagnies étrangères. Ils savaient qu’ils resteraient à l’extérieur de la course, mais ils croyaient pouvoir travailler tranquillement.

Professeur C. : « La génération qui a mon âge se souvient de la misère générale et ne peut qu’être optimiste : l’amélioration de la condition des Chinois est si évidente qu’ils sont prêts à accepter la corruption et l’inégalité. Nous sommes passés d’une chambrette partagée par toute une famille à un appartement modeste mais confortable ». Le professeur a vécu les horreurs de la révolution culturelle. Il n’a pas été garde rouge (parce qu’un de ses frères a directement souffert des évènements, puisqu’il a été envoyé à la campagne et n’a pu étudier, ou parce qu’il était déjà un homme des livres qui trouvait absurde de croire que le seul Petit livre rouge contenait les réponses à tout ce qu’il voulait savoir, ou tout simplement parce qu’il était issu d’une famille douteuse, son père étant lui-même un intellectuel). Cela l’a protégé et l’a empêché de devenir un criminel ou un martyr. Ce sont d’autres élèves qui ont commis des atrocités. Il lui arrive encore d’entendre les cris d’un de ses professeurs battu dans la cour du lycée. « J’ai renoncé à un système parfait parce que j’ai vu combien les rêves menaient à la catastrophe.

Il regrette que la Révolution culturelle des années soixante soit un domaine d’études quasi interdit. Dans les musées d’histoire de la Chine, pas un document, ou presque, n’est visible sur cette période. Or, c’est pour lui une tâche d’actualité que d’empêcher le retour d’une telle catastrophe. L’ordre fragile d’une société humaine repose sur les familles et la transmission, et il voudrait que les historiens puissent mettre en garde les générations suivantes. Mais on ne peut étudier cette période sans se pencher sur le rôle du parti unique. Les dirigeants jouent toujours sur deux tableaux : le libéralisme économique et le contrôle politique, la censure sur internet, des intimidations. La liberté d’expression est étroitement surveillée car le pouvoir sait que la contestation aboutira à une remise en cause du système établi par Mao dont le catafalque est toujours installé sur la place Tien An Men. (Pendant notre séjour, Google et Le Monde, coupables de rendre compte des soulèvements de Hong Kong étaient bloqués. Les programmes de télévision étrangers s’interrompaient brusquement dès qu’il s’agissait de la Chine)

Des amis à qui nous avons raconté ces discussions, nous ont reproché de nous arrêter à la propagande des bénéficiaires de la Chine capitaliste. Ils nous ont renvoyé à un texte fameux d’A. Badiou, brillant philosophe qui voit dans la Révolution culturelle, en dépit de ses « inévitables » violences, une expérimentation glorieuse du dépassement des contradictions entre travail intellectuel et travail manuel, une tentative de contrôle des masses populaires sur les organisations de la société …. Un des arguments de Badiou est qu’une comptabilité de cadavres ne justifie pas une position politique. Il manque singulièrement d’imagination. J’aurais aimé qu’il soit obligé de regarder, simplement de regarder ceux qu’on a humiliés, battus, enfermés, affamés. A en croire les témoignages qu’on lit à présent en France, la terreur que Mao a fait descendre sur la Chine était encore plus violente que la coercition que les États ont exercée sur les troupes et sur l’arrière pendant les dernières guerres européennes. Et ce système de terreur et d’humiliation touchait tout le monde, poussant chacun à se méfier même des membres de sa famille et de ses amis. J’aurais voulu l’écouter répondre à ceux qui racontent simplement la douceur retrouvée des liens familiaux, le plaisir d’avoir une chambre à soi et d’aller au restaurant manger des champignons cuisinés à la mode du Hunan.

Simon Leys interprète la révolution culturelle en termes de lutte « menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau d’un fictif mouvement de masses ». Badiou préfère penser que la passion de l’égalité a précipité la Chine dans les évènements des années 60. Quoi qu’il en soit, j’ai perdu la mystique de l’égalité et je ne crois plus à la vision binaire qui accompagne les révolutions. C’est déjà une pente naturelle que de rejeter les opinions d’autrui, de ne pas écouter ses adversaires, et surtout de mariner dans ses griefs (on en a toujours : l’égalité n’est pas complète, les puissants sont arrogants, les professeurs ont été méprisants). Chacun juge qu’il ne doit pas y avoir prescription et les révolutions et les guerres civiles permettent de régler ses comptes contre les boucs émissaires les plus faciles à repérer. Tout est ramené à deux camps dont le plus faible est à exterminer. Je ne veux pas d’un déchaînement de haine y compris contre des ennemis obscurantistes et détestables. J’attends de la société qu’elle m’oblige à contrôler mes antipathies, qu’elle me protège de la tentation destructrice qui accompagne la recherche d’un ordre absolu.

Mais plus encore, je déteste la bêtise crasse d’une ligne qui a voulu détruire toute la culture au nom de l’égalité, ne laissant subsister que Le Petit Livre rouge. Témoignage après témoignage, des cinquantenaires racontent les risques qu’ils ont pris pour lire lorsqu’ils parvenaient à sauver un volume, alors que leurs camarades forçaient les portes des appartements : « On vient nettoyer « les quatre vieilleries » » ! – « les 4 vieilleries » ? – Les vieilles pensées ! Les habitudes ! La culture et les coutumes ! ». Comment après s’indigner des 20 000 livres brûlés en 1933 par les nazis ? Ou pour le dire autrement comment ne pas trouver d’échos entre un Hitler qui voulait débarrasser la jeunesse allemande des opinions humanistes sclérosées contenues dans les livres et le discours du lettré Badiou qui passe pourtant son temps à lire Platon et Saint Paul.

Face à face deux certitudes : à ceux pour qui la soumission est fille de l’ignorance, Badiou  rétorque que la culture empêche de concevoir un monde nouveau (il n’a pas entièrement tort ; je me souviens des intellectuels de 14-18 souvent plus endoctrinés que les paysans peu-lettrés du Languedoc et puis, le capitalisme pratique des façons plus sournoises de détruire la culture. Dans nos écoles occidentales où tout s’égalise, on forme peut-être moins de lecteurs et quand bien même l’école saurait faire son travail, les téléphones portables et les jeux font reculer partout la lecture).

Les enseignants les plus âgés disent que ces temps difficiles sont loin à présent et ils ajoutent à mi- mot que le mérite paradoxal de Mao est d’avoir restauré la grande Chine impériale et chassé les étrangers. Leur Mao ressemble à un avatar de l’empereur Qin et ils ne désapprouvent pas ce rêve de puissance qui a rendu son honneur à la Chine. Ils ont renoncé à l’utopie d’un monde juste et paraissent convertis aux méfaits du capitalisme qui les a tirés de l’extrême pauvreté. « Je me contente d’un régime gris qui me permet d’avoir un réfrigérateur et un électrophone et me laisse travailler en paix. Mais je ne sais pas combien de temps va durer notre semi-liberté ». Moi, je me demande tout de même pour combien de temps la jouissance matérielle et le plaisir nationaliste de rattraper l’Occident pourra donner un sens à la vie des Chinois. Ils risquent bientôt de ressembler aux jeunes Français englués dans la consommation technologique et qui ne croient plus ni à la lutte des classes, ni à la République. Et puis auront-ils le temps de rejoindre l’Occident ?

« La lutte contre la corruption est un faux-semblant, dit encore C. : Xi Jinping déclare que l’État n’abritera plus de corrompus ; il fait quelques exemples pour ne rien changer. Il en profite pour éliminer ses adversaires et durcir le régime. Notre président commence d’ailleurs à s’en prendre à la mauvaise influence des intellectuels ». Vraie lutte contre la corruption ou poudre aux yeux ? Des membres du Politburo tombent, mais cela peut être un épisode des luttes pour le contrôle du parti.

Les jeunes n’ont pas en tête ces souvenirs sanglants et ils n’ont pas connu la famine. Leur Chine est celle des inégalités et du consumérisme et ils sont vite critiques. Deux des maîtres de conférences sont des produits du communisme : ces jeunes femmes ont pu faire des études alors que leurs parents venaient de la paysannerie pauvre. En une génération, des filles méritantes des classes paysannes sont devenues des lettrées. Mais elles disent que l’ascenseur social s’est arrêté, que le recrutement des universités se referme au profit des privilégiés. Elles sont déçues par une société où les riches s’enrichissent, tandis qu’on oublie les classes moyennes. « On se partage les miettes et les riches sont arrogants. Les capitalistes confisquent l’espérance ».

La famille est toujours le pilier de la société. Mes collègues racontent que leurs parents se sont sacrifiés pour elles ; elles disent qu’elles vont s’occuper d’eux quand ils tomberont malades. Ce sera difficile à cause de la politique de l’enfant unique qui fait qu’un couple assumera le fardeau de leurs enfants et de leurs quatre grands parents. La prospérité actuelle, si relative, leur paraît très éphémère.

Les collègues qui ont des enfants s’inquiètent de la pollution et des effluves industriels irrespirables qui rendent les jeunes asthmatiques. Elles me racontent que pour préparer des conférences internationales, on n’hésite pas à mettre en chômage technique toute la population de la ville d’accueil. Ces jours de congés forcés sont suivis de rattrapages et bien sûr cela ne change rien à la vie quotidienne. En hiver surtout la pollution recouvre la ville. Même la nourriture est inquiétante. « Comment vivre dans une société où on ne sait pas si le lait qu’on donne à son enfant n’est pas contaminé par la mélamine ? ».

La rivalité entre les universités de Shanghai et de Pékin est très réelle. Certains de mes interlocuteurs m’ont dit que les deux universités pékinoises du classement de Shanghai sont premières pour des raisons politiques (Fudan n’est que la troisième). Ils insinuent que les Pékinois sont de façon générale moins civilisés.

14 octobre

Je rêve d’aller dans les montagnes du Sud-est (le Yunnan je crois) où Christine m’a dit qu’en toute saison la température est douce, où la nourriture est abondante, même si les paysans triment dur dans les rizières, où on mange des champignons délicieux.

Nous avons flâné sur la promenade qui longe le HuangPu. De notre côté, c’est le Shanghai du XIXe siècle, avec les banques et les hôtels laissés par les Européens, mais le plus fascinant est de regarder la forêt des tours sur l’autre rive du sombre fleuve. Elles ont toutes les couleurs, rose, vert, or, gris-argent ou noir laqué. Elles flottent dans le ciel, verticales comme des rochers-montagnes qu’un jardinier plus extravagant encore que celui du jardin Yu aurait rassemblés. Pudong, qui a poussé en vingt ans, est quelque part entre une BD de science-fiction et l’aboutissement d’un improbable paysage à la chinoise.

Pudong synthétise le jaillissement d’énergie que l’on sent quand on se promène dans Shanghai. A côté Paris ressemble à un village qu’on aurait mis sous une cloche de verre pour le préserver du temps.

 

les trois tours PudongDSC03176

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Le parc

On y va l’après-midi après un séminaire où les étudiants ont présenté leurs mémoires et leurs thèses. On franchit de larges boulevards et on se retrouve dans ce parc Lu Xun sous un grand ciel bleu. Bruissement léger des bambous, tour du lac. On regarde les Chinois dans leurs activités multiples. Là, ce sont les appareils de remise en forme et les gymnastes qui viennent s’entraîner, là les musiciens, violons à deux cordes, fanfares ou orchestre de jazz. Peu d’amoureux à cette heure, mais des vieilles qui promènent les enfants et des vieux qui pèchent les carpes du bassin. Temps serein, bonne humeur. Jardin sans oiseaux ou à peu près. Seuls les canards ont repris du service.

 

Nous cherchons la tombe de l’écrivain Lu-Xun, grande figure prérévolutionnaire. Halte devant une stèle. Un jeune homme nous appelle et nous emmène derrière une statue. Là, il s’incline très bas et nous invite à faire pareil. Impossible d’imaginer un lycéen français se recueillir devant la tombe de Victor Hugo ou d’Émile Zola !

 15 octobre

Le quartier Hongkou est devenu un haut lieu touristique depuis que les juifs viennent ou reviennent visiter les lieux où 20 000 d’entre eux fuyant les persécutions nazies furent accueillis. Quelques riches familles sépharades étaient installées dans la Shanghai européenne, mais à partir de 1933 des réfugiés sans cesse plus nombreux arrivèrent. Shanghai en effet était un « port ouvert » pour lequel aucun passeport n’était requis. Par ailleurs, en Autriche le consul chinois Ho Feng Shan, puis en Lituanie le consul japonais Tsuhigara ont octroyé aux juifs des milliers de permis de voyage ce qui valut à ce dernier d’être fait « juste parmi les nations ». Pendant l’occupation japonaise, l’armée impériale japonaise a obligé les Juifs à se regrouper dans un ghetto, mais sans toutefois les y enfermer. Les réfugiés s’entassaient avec la population locale chinoise, qui elle-même vivait dans des conditions difficiles. Dans leurs témoignages, les Juifs racontent pourtant que les Chinois ont toujours cherché à les aider[1].

Avant d’arriver à la synagogue, nous sommes passés par les rues vieillottes. J’ai demandé à une dame si je pouvais visiter son immeuble. Elle m’a laissée entrer. J’ai été saisie par la saleté et le délabrement de la cage d’escalier, à un point insoupçonnable si on s’en tient aux façades.

La synagogue, par contraste a été entièrement rénovée. Elle est astiquée.

16 octobre Il y a deux ans, j’avais flâné dans les ateliers branchés de la rivière Suzhou. au nº 50 de la rue Moganshan. M50 abrite une cinquantaine d’anciens bâtiments industriels, autrefois, des usines à présent ateliers d’artistes.

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Cette fois, nous partons pour Yang Shu Pu Road, un village perdu dans une banlieue. Après une demi-heure de bus, nous parvenons à l’entrée des bâtiments. Dès le premier entrepôt, nous sommes accueillis par des gens qui sont peut-être des artistes, mais qui sont surtout occupés à un combat de criquets. Ils excitent les grillons en les touchant sur le dos avec une tige de métal. L’animal le plus agressif se jette sur son adversaire qui prend la fuite. Les amateurs de criquets nous trouvent très décevants car nous ne manifestons qu’un intérêt poli.

Après, visite intéressante. Artistes business men, organisateurs de fêtes avec dégustation de vins français.galerie à ShanghaïDSC_0084

Le village sur l’eau : Wuzhen

En 2012, j’avais visité Suzhou, la capitale de la soie. Cette fois, C. nous emmène dans une autre des villes d’eau récemment réhabilitées et transformées en attraction touristique. De fait, à l’arrivée nous trouvons une masse considérable de Chinois qui se sont eux aussi rués là pour le samedi (je ne sais si je parviens à me réjouir que le niveau de vie permette à cette ville fictive et délicieuse de prospérer à l’ombre du tourisme de masse). Le parking dépassé, on paie un droit d’entrée, on prend un coche d’eau, puis tout est piétonnier…

Wushen fleurs du fleuve

Les murs sont reconstruits, les activités traditionnelles sont en quelque sorte mimées puisque elles sont là pour le plaisir des touristes. Fabrique d’indigo dont on admire les séchoirs, lanternes, bonbons, cuisiniers en vitrines et même un pêcheur qui mène sa barque à la perche, accompagné de deux cormorans perchés sur le bord, prêts à plonger.

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On peut aussi visiter un musée des pieds bandés, un temple dédié à un général à la fois homme et dieu, un musée du mariage avec les chaises à porteur bien décorées où s’asseyait la mariée et pour le plus grand plaisir des Chinoises la reconstitution des tenues traditionnelles qu’il est possible d’essayer.

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Le plus beau est d’errer le long des canaux entre les maisons restaurées. On se promène ; on admire à nouveau la façon dont les architectes percent les murs créant des points de vue sur la rivière depuis la rue. Art chinois des cadrages. Le bonheur d’être là nous saisit.

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Nous quittons Christine à l’aéroport. L’avion est en retard, et nous comprenons que nous ne ferons rien ou presque de l’après-midi. Nous arriverons tard à Xian, la ville de l’empereur Qin ShiHuangdi qui a été le premier à unifier la Chine. Cet empereur a créé un gouvernement central, standardisé les unités de mesure, la monnaie et le système d’écriture, il a fait construire 6400 km de routes et canaux, et conquis six royaumes. Bien sûr, c’était un tyran qui a cherché à éliminer la classe des lettrés, ordonnant une destruction systématique de tous les livres dont l’utilité n’était pas immédiate. Les dernières années de son règne n’ont été qu’arrestations arbitraires et tortures des lettrés. Tiens ! Tiens ! Cela rappelle Mao Tsé Toung qui est d’ailleurs celui qui a remis en mémoire son nom bien oublié. La dynastie Qin s’était éteinte dans les révoltes, seulement trois ans après la mort de son fondateur, et les incendies avaient provoqué un écroulement des fosses enfermant leurs trésors dans un oubli millénaire jusqu’à ce qu’un paysan qui voulait creuser un puits butte sur le fragment d’une statue.

Xian dans le Chensi

Je ne suis pas heureuse de voir les grandes affiches de l’Oréal ou d’Apple, de constater que les Starbucks ont envahi la ville. Les hommes se ressemblent et la société de consommation distribue les mêmes produits. Oui, pour trouver les différences qui nous fascinent, il faut aller dans les musées.

Cependant la lumière décline. Nous arrivons trop tard pour visiter la forêt de stèles. Nous flânons dans un quartier d’échoppes débordant de souvenirs, reproductions des soldats du mausolée, papiers précieux, effigies de Mao Tsé-toung, d’étals où cuisent des brochettes de mouton, où s’entassent des gâteaux. Déjà les néons s’allument. Sur les remparts, les kiosques aux toits recourbés rutilent. Nous entrons dans un restaurant bon marché ; même en montrant les plats, nous avons de mauvaises surprises : le potage de Jean-Marie est beaucoup trop pimenté pour qu’il puisse y toucher

Cela fait I/4 d’heure que nous marchons depuis l’arrêt de la tour de la grosse cloche et nous n’avons toujours pas croisé l’avenue qui mène à notre hôtel. (Il aurait sûrement fallu retourner sur nos pas jusqu’aux sous-sols de la tour ; nous avons dû sortir trop à droite et nous nous éloignons sans doute vers l’est au lieu d’aller à l’ouest). Quoi qu’il en soit, nous sommes perdus. Jean-Marie tourne et retourne un minuscule plan confié par l‘hôtel. Moi, j’arrête des passants dans l’espoir de trouver un anglophone. Une femme nous regarde et s’approche. J’emprunte le plan et montre la localisation de l’hôtel. Elle hoche la tête, propose de la suivre et je lui emboîte le pas. Jean-Marie qui déteste demander son chemin et qui ne comprend rien au trajet que nous suivons est furieux. Au bout d’un moment, il est persuadé que la femme ne sait pas plus que lui où nous allons. Seulement, j’ai le plan et le nom de l’hôtel et il n’ose pas me quitter.

Cependant la femme voit bien son inquiétude et, sans doute pour le rassurer, elle s’arrête à un hôtel. Les gens de la réception ne parlent pas plus anglais qu’elle, mais ils tapotent sur leur téléphone qui a un traducteur : « she knows the way ». Malheureusement, Jean-Marie n’est pas entré et n’a pas lu le message. Nous repartons dans la nuit et il traîne toujours derrière (peut-être qu’il a peur d’y passer la nuit, ou bien je l’ai privé de son rôle masculin). Tout à coup la dame se met à chanter et je me mets à l’imiter pour partager quelque chose. La musique me rappelle vaguement un cantique protestant, ou un hymne maoïste : la dame est peut-être en train de m’apprendre « nous sommes les enfants du président Mao ». Quoi qu’il en soit, l’air est étrangement facile, basé sur notre gamme tonique et pas sur les tons si difficiles à mémoriser. D’ailleurs, la dame m’approuve et fait de grands gestes d’approbation. Quand nous nous arrêtons au feu rouge, elle applaudit. Les gens nous regardent. Jean-Marie a honte. Je m’en fiche. Je braille avec l’illusion d’échapper à la solitude du touriste. La chanson partagée fait entrevoir un avenir où une rencontre aurait lieu. Trouver ce que nous étions capables d’échanger nous a pris dix minutes et nous y sommes parvenues. Mais dès l’arrivée à l’hôtel, la dame disparaît après un gracieux signe de la main, sans même accepter un thé.

Le problème de Jean-Marie, c’est qu’il ne reconnaît pas l’étranger amical que pourtant il désirerait rencontrer (parce que, quand même, on voyage pour ces quelques rencontres). Moi, au contraire, je m’attends toujours à le voir. Il a le visage du premier venu qui me sourit.

Le lendemain matin, nous nous réveillons très tôt. Nous avons rendez-vous à 7 heures devant le bâtiment principal avec un tour-opérator pour aller visiter le mausolée. Le car n’arrive que vers 8 h 30 car il a fait le tour de la ville pour récupérer des clients. Hélas ! la route est encombrée et nous avançons très lentement. Le soi-disant guide n’a rien à nous dire. Après deux heures, nous nous garons sur un vaste parking. Nous avons droit à la visite d’une exposition didactique – en réalité, un magasin d’usine hors de prix – où des ouvrières sont occupées à peindre des rangées de chevaux polychromes. Nous apprenons cependant que les statues du mausolée ont été cuites dans des fours, à une chaleur d’environ 900 °C., que les différentes parties (tête, bras, jambes, torses, armes) ont été produites séparément puis assemblées. On nous dit qu’en arrosant d’eau l’argile, en cours de cuisson, on lui donne une couleur métallique gris foncé. Après les statues étaient peintes avec une couche de laque ; la couleur a disparu comme pour nos cathédrales ; on en verra des traces sur les statues du musée

Entre temps, il s’est mis à pleuvoir à verse. Nous nous arrêtons pour déjeuner. Le repas franchement médiocre est compris dans le programme de la journée et les boissons, vendues dix fois le prix normal, sont en sus. Le groupe refuse d’en commander et refuse aussi de louer un mini bus pour parcourir les 500 mètres qui nous séparent du musée. Le guide se renfrogne mais ne dit rien ; nous marchons sous une pluie battante. Je suis trempée.

Dans la pénombre grise de l’immense hangar

Nous entrons dans la fosse n°1 qui fait 230 mètres de long sur 62 de large et renferme l’armée principale, soit plus de 6000 soldats. Les Chinois rassemblent dans ce hall d’exposition ce qui a été complètement reconstitué (moins de 50%), ce qui est en cours de reconstitution et ce qui reste sous terre.

Mais comment décrire l’impression funèbre qui saisit celui qui entre et qui voit ces longues files de soldats gris sombre, immobiles sous la lumière grise d’un grand hangar.

Le hangar n° 1

Et puis on approche. On domine les fouilles. Le guide invite à admirer la virtuosité des artisans-artistes qui ont donné à chaque guerrier un visage particulier, grâce au nombre presque infini de combinaisons tirées de modules standardisés. De fait, certaines statues qui ont été mises à hauteur de visiteur dans des vitrines touchent par leur visage expressif. On veut lire de la mélancolie dans le regard du bel archer, mais lorsque on regarde l’ensemble, ce qui frappe plutôt c’est l’alliance de la puissance et de la déshumanisation propre à la guerre de masse.

Chine 2014

J’ai le sentiment d’avoir déjà été confrontée à cette scène : un instant j’ai rejoint le lieu où avaient lieu les longues séances d’appels des camps de concentration de la dernière guerre, avec leurs colonnes figées de déportés. Cela dure un instant et puis l’image s’estompe et je reviens à ces fosses, à la multitude humaine qui y est représentée. Oui, ce sont seulement des représentations.

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Les statues d’argile sont encore dans la terre d’où elles ont été extraites, debout dans des boyaux séparés par des murs qui n’ont pas encore été fouillés, sous lesquels des milliers de soldats sont encore ensevelis. Le bâtiment d’origine est devenu le tombeau d’un tombeau.

Dans les zones déjà retournées, des fantassins désarticulés gisent encore à même le sol. Ce sont les métaphores de tous les jeunes morts sacrifiés à la guerre.DSC03283

De retour à Paris, je suis allée vérifier les dates du règne de l’empereur Qin (-221-210 av. J.-C.). Sur place j’étais complètement perdue dans le temps. Je n’arrivais pas du tout à me représenter ce qui se passait en Europe à la même période. Dans le futur, j’aimerais que la Chine entre dans ma mémoire, ou plutôt pour que son histoire s’articule avec l’histoire de Rome dans laquelle j’ai grandi et je me sens impliquée, pour que les deux deviennent des parties de l’histoire tout court.

La pluie cesse vers le soir. Dernier arrêt au musée de la ville où un village néolithique matriarcal a été reconstitué. Les mères ont été ensevelies au centre de la zone funéraire avec leurs enfants et les hommes sont placés à l’extérieur de ce cercle, à part. Une fois ces civilisations disparues, les hommes ont pris le dessus, et la domination masculine a été particulièrement cruelle en Chine, esclavage des femmes, pieds bandés des bourgeoises, rituels mesquins. Il faut attendre Mao pour que cessent ces pratiques.

Le ciel est encore sombre, mais nous récupérons nos valises sans être transformés en éponge. Nous prenons un cyclopousse pour arriver à l’heure à la gare malgré les embouteillages. Nous entassons avec les valises et notre cycliste file à toute vitesse. Zut ! J’ai oublié de demander mon ordinateur à la consigne. « Trop tard pour retourner à l’hôtel, dit Jean-Marie, nous risquons de manquer notre train. » La gare est aussi surveillée que les aéroports chez nous. Avant même d’y pénétrer, de longues queues sont formées pour passer un contrôle de police, qui vérifie que chaque personne voulant entrer dans la gare a bien un billet. La quantité de gens dans le hall est impressionnante !  Vacarme, bousculades. Heureusement, avec le numéro de notre train et l’heure de départ, nous arrivons à trouver par quelle porte nous devons accéder aux quais. Seuls les gens ayant un billet peuvent franchir la porte.

Nous avons une cabine pour nous deux. Une fois dans le train le chaos laisse place au calme. Pendant que la foule doit s’entasser quelque part, nous les riches nous avons droit à deux couchettes parallèles, une tablette décorée d’un napperon, une bouteille thermos. Nous dormons jusqu’aux faubourgs de Pékin.

A Pékin

Nous étions prévenus.

– Mais pourquoi donc aller dans cet hôtel ?

– Pour vivre dans un hutong, comme les Chinois.

– En tout cas, vous n’y trouverez aucun Chinois. Votre hôtel est cher, mais il a l’air incommode. Et il n’a rien d’authentique. Je suis sûr qu’il vient d’être construit par un Pékinois malin, ou par un Occidental qui exploite votre goût du pittoresque.

L’Hôtel de la lanterne rouge et l’effet de réel pour touristes

Notre hôtel est en effet un pur produit du Guide du routard. Situé dans un hutong populaire excentré, il est décoré pour évoquer la Chine typique des catalogues : la salle d’accueil est parée de guirlandes de drapeaux rouges et de lanternes chinoises rouges également : deux ou trois sphères reliées par une accroche centrale masquée par des fils jaunes ; banquettes couvertes elles aussi de tissu rouge. Un gros matou se prélasse dans le hall de réception. Pour le déjeuner, nous partageons de longues tables de bois avec des Français de passage.

La ruelle est bien misérable et assez malpropre. Il n’y a pas les crottes de chien qui salissent Paris, mais beaucoup de déchets, de coins défoncés. Les familles vivent au-dessus de minuscules boutiques construites avec des briques grises. Leurs toilettes sont dans la cour (c’était ainsi dans beaucoup d’endroits à Paris en 1970). Je n’ai jamais eu le courage de me servir des latrines publiques. J’avais peur de vomir à cause de l’odeur.

Nous commençons par l’ordinateur. Coup de fil à Xian, aidés par la réceptionniste. On va nous l’envoyer par express de façon qu’il arrive avant notre départ.

Prise de contact avec la Cité interdite

Le premier jour, nous courons place Tienamen pour voir la Cité Interdite. Devant l’entrée la plus grande, les guides agitent leurs fanions et quand leur groupe est constitué, ils passent, alors que notre queue du tout-venant est bloquée sur le côté. De temps à autre, les gens s’agitent, crient, se fâchent. Peut-être crient-ils des injures aux hommes qui gardent la porte. Ceux-ci, en tout cas, restent placides. Tout ce que les Chinois de la queue parviennent à faire, c’est se doubler. Moi qui ne veux pas perdre la face, je me glisse contre la barrière pour ne pas perdre ma place. Parfois, une brève altercation menace de dégénérer puis se calme. A un moment donné, une femme survient sur la place à côté de notre queue et commence à distribuer des tracts. Des policiers se jettent sur elle. Quelques secondes encore et des hommes en civil viennent prêter main forte. Ils l’entraînent vers une voiture de police qui s’en va. Personne ne dit rien. Il ne s’est rien passé ! Une heure d’attente encore, puis nous franchissons la guérite qui permet d’entrer dans la cité interdite.

Le site est envahi par la foule, mais les proportions sont tellement énormes et la cité si bien composée qu’elle n’apparaît pas comme un lieu confus. Chaque cour, quelle que soit sa fonction, est composée de 3 bâtiments rectangulaires alignés dans l’axe Nord-Sud. On progresse du Palais du gouvernement (Porte du Midi, Porte de l’Harmonie Suprême, palais de l’Harmonie Suprême) au Palais de la famille impériale (pavillon de la Pureté Céleste, Palais de l’Union, Palais de la Fertilité, Palais de la tranquillité terrestre.….). Il faut seulement renoncer à regarder à l’intérieur des bâtiments car la foule se masse devant les pavillons et se bouscule pour atteindre les fenêtres.

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L’architecture chinoise est répétitive. Les bâtiments se ressemblent, les animaux protecteurs disposés au bord des toits à bords relevés sont les mêmes qu’à Shanghai ou à Wuschen, et pareillement les jolies tuiles vernissées jaune d’or. Mais quand même, ici, notre regard s’étonne des proportions, de l’immensité des cours.

Après l’ordre austère des grandes cours, les jardins donnent l’impression de la profusion. Arrêt devant un pin, inversé pour que le tronc se divise et que l’arbre paraisse ancré dans la terre sur deux jambes à la façon des hommes. Cette torture bizarre qui permet de reconstruire la nature est assez proches de l’art du penjing (les Chinois n’aiment pas qu’on emploie le mot japonais bonsaï, puisque ce sont eux les inventeurs). Le résultat est en rapport avec la réalité bien sûr, mais une réalité reconstruite, pliée à la volonté de l’homme.

Marcher au hasard

Après, nous avons escaladé la colline qui permet d’embrasser du regard toute la cité, dégringolé de l’autre côté et nous nous sommes enfoncés dans les hutongs qui sont à l’ouest d’un lac. Jean-Marie a faim (il a faim matin, midi et soir, il est déjà quinze heures et nous avançons dans des rues vides). – Tout va être fermé, dit-il ? Pourquoi faut-il se promener dans ces rues où il n’y a rien à voir ? » Je ne trouve rien à répondre, et donc je me tais. J’ai cessé moi aussi d’éprouver la moindre curiosité pour des enfilades de murs gris qui dissimulent apparemment d’élégantes propriétés tout juste réhabilitées. Malheureusement, marcher au hasard est compliqué dans une ville si vaste. Même si l’orientation d’ensemble est juste, il nous manque un sens des distances et il faut poursuivre pendant plus d’un kilomètre pour revenir sur une artère principale. Un beau restaurant est ouvert. Il y a même quelques personnes encore attablées. Nous commandons un plat de champignons qui arrive tout fumant dans un plat de terre cuite. – Tu vois bien que j’avais raison de te faire attendre.

A ce moment, les convives d’une table située dans notre dos décident de s’en aller en évacuant un homme ivre mort et qu’ils sont obligés de porter.

Le soir je demande à la réception de rappeler l’hôtel de Xian. Est-ce qu’ils ont envoyé l’ordinateur ? Oui sans doute, mais le personnel a changé. On n’est pas sûr. S’il a été envoyé il sera là dans deux jours.

Sur la muraille

Mutianyu à 80 kilomètres de Pékin est réputé moins envahi que Badaling et moins éloigné que Simantai. Nous rêvons de cette Chine légendaire, fortifiée contre les envahisseurs des steppes, qui a crénelé ses montagnes siècle après siècle. En vérité, on visite un tronçon refait à neuf, équipé pour plaire aux touristes, avec un télésiège pour leur épargner les 300 mètres de dénivelé qui les séparent du parking, un toboggan géant pour redescendre. Nous prenons le télésiège pour gagner du temps, puis nous commençons par nous diriger vers l’est.

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Le tronçon restauré n’a que quelques kilomètres, mais il est escarpé et il faut du temps pour aller d’une tour à l’autre. Certains passages ressemblent à des murs tant ils sont raides. Jambes, respiration, intensité de la sensation aidée par la fatigue. Ma hanche ne me fait pas trop souffrir et je suis contente de la marche et du jeu des muscles. Halte à la première tour. Devant nous se développe un vaste paysage ; la muraille est allongée sur la crête des collines ; elle ondule pareille aux anneaux d’un dragon, suivant les creux et les bosses de la terre.

Après 2 ou 3 kilomètres, la muraille aux créneaux neufs s’interrompt. Éboulée, elle se mélange aux collines et des branches d’arbres bloquent le passage. Nous revenons sur nos pas pour aller de l’autre côté. L’air est très frais et le ciel voilé, sans un pli. Dans cette atmosphère immobile tout se calme et même les visiteurs baissent la voix.

J’ai mon sac à dos sur les épaules et mon appareil photo qui se fait lourd après deux heures de marche.

Il est à peu près midi quand nous nous arrêtons. Quand donc s’est évanouie la brume ? Elle s’est soulevée, sans qu’on s’en aperçoive et à présent laisse passer le soleil. Tout le paysage s’est allumé et les arbres touchés par l’automne rayonnent des deux côtés de la muraille. Nous partageons des pommes et des biscuits. A nouveau, la joie. Nous sommes tous les deux pris par cette sensation d’immensité procurées par les marches qui s’élèvent vers la tour et se prolongent jusqu’où le regard porte. Au-delà, la voie se poursuit au royaume des dragons et des nuages.

Il faut rentrer déjà. Quand nous nous rapprochons du point de retour, nous entendons les cris lancinants des surveillants du toboggan qui crient peut-être en langue internationale « slow down, slow down ».

Le palais d’été

La journée a commencé comme dans le chant XI de l‘Odyssée. Pékin, ce matin, est une ville dans le brouillard où les rayons éclatants du soleil ne pourront davantage percer la brume qu’au pays des Cimmériens.

Départ pour la cour principale de l’hôtel où l’on prend notre petit-déjeuner. Les gens de Xian n’ont pas compris nos coups de fil : ils n’ont pas envoyé l’ordinateur. Ils ne veulent pas l’envoyer en France contre remboursement. Mais ils veulent bien l’adresser à Pékin ; c’est ce qui était prévu au départ et l’hôtel de la Lanterne rouge veut bien se charger de l’expédier si nous laissons la somme qui correspond au montant de l’envoi. Il faut aller voir les tarifs à la poste. A la poste, les employés ne parlent pas anglais. Une cliente s’interrompt pour expliquer notre problème. La poste ne se charge pas des expéditions d’ordinateur à l’étranger et l’employé nous renvoie à une entreprise privée d’import-export. Nous voici en route avec un bout de papier sur lequel tout est expliqué. Impossible de trouver l’adresse. Un groupe d’ouvriers essaie de comprendre ce qui nous arrive et un d’entre eux nous emmène dans un bureau d’aide sociale de l’autre côté de la rue : l’employée ne comprend pas davantage ce que nous voulons, mais elle interrompt son travail, appelle une collègue et nous repartons à trois pour la poste : 800 mètres ! Là l’employée explique où il faut nous emmener. Nous retournons d’où nous venons, dépassons le bureau d’aide sociale et enfin nous arrivons dans un bureau où tout le monde s’affaire. Hélas, l’envoi va coûter plusieurs centaines d’euros. Autant ou plus que le prix de l’ordinateur. C’est absurde. L’employée désolée de n’avoir pas fait plus nous remet à chacun une bouteille d’eau. Grands sourires. Au revoir. Elle restera un symbole de la gentillesse des Chinois envers les étrangers. Cependant, nous appelons piteusement C.. Nous savons bien que nous comptons beaucoup trop sur lui… Mais il ne veut pas écouter nos excuses. Il nous dit qu’il va joindre tout de suite l’hôtel Xian. Il rappelle 3 minutes plus tard : on va lui envoyer l’ordinateur à Shanghai et il nous l’apportera à son prochain voyage.

Nous allons au Palais d’été. Bâti en 1750, détruit en grande partie au cours de la guerre de 1860, puis restauré sur ses fondations d’origine en 1886 par l’impératrice Cixi, le palais d’Été de Beijing a conservé le paysage naturel des collines et des plans d’eau tout en y ajoutant des pavillons, des ponts et un improbable navire de marbre. Les autorités prennent soin de placarder dans le parc des reproches mérités aux Occidentaux sur les saccages commis pendant les guerres de l’opium. Pendant des heures, nous nous promenons sur une terre rocailleuse entre les pins, les ginkgo et les saules sous une lumière qui rend l’air immobile et l’espace indéfini. Au loin, la silhouette délicate du pont aux 17 arches se dilue dans le mauve ; déjà la rive d’en face s’efface dans la brume.

Aujourd’hui qu’il n’est plus visible (et sans doute pour toujours) le jardin est ramené à un mystérieux paysage noyé dans un brouillard uniforme et rose qui estompe le dessin d’un pont élégant.

galerie couverte au palais d'été

Il est temps de revenir, d’acheter les derniers cadeaux au marché aux voleurs, d’aller goûter au canard laqué pour l’avoir fait (« voilà le goût du canard laqué pékinois »). Encore une fois, le bruit des automobilistes qui klaxonnent sans arrêt, juste pour dire qu’ils aimeraient bien avancer. Encore une fois, l’hystérie des touristes qui se précipitent sur tout ce qui est achetable.

Et c’est fini, l’avion est dans le ciel et je commence à oublier le voyage. Il ne nous a pas modifiés ; il n’a pas changé notre façon de vivre. Il a, comme chaque fois que nous partons ailleurs, montré combien est relative la différence entre cet ailleurs et notre ici, mais il nous a offert des moments d’intensité, l’expérience du regard vif posé sur les choses.

Comment partager ces sensations, leur subtile et inimitable vérité ? Elles se perdent sous les mots. Au mieux, ces lignes seront un aide-mémoire. Si tout va bien, je dirai « le jardin du Palais d’Été tout enveloppé de brume » et tout me reviendra, l’eau, la lumière, le cerf-volant qui flottait au-dessus du pont aux 17 arches. Mais ce sera pour moi. Je serai seule perdue dans mon rêve chinois.

[1]            Les récits de voyages de Marco Polo et du Père Mattéo Ricci attestent de l’ancienne présence de Juifs en Chine. La communauté la plus connue est celle de Kaifeng, qui a perduré jusqu’au XIXe siècle

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