Rentrée (2016)

L’été s’est achevé par une petite excursion anglaise dont je reparlerai, tant la façon dont les Anglais gèrent leur société multiculturelle à Londres ou à Birmingham m’a fait osciller entre l’impression d’arriver dans un monde différent et l’impression contraire d’une évolution assez semblable à celle qui s’observe en France. Cependant, les Anglais que je croisais dénonçaient violemment la « laïcité à la française » avec ses malencontreuses chasses au burkini, à laquelle ils opposaient les accommodements raisonnables de leur pays tolérant et apaisé. Pour autant, ils se gardaient d’évoquer les effets du Brexit sur les expatriés européens, et ne s’interrogeaient pas sur le sort des demandeurs d’asile, mineurs y compris, qu’ils demandent aux Français de coincer à Calais.

J’ai retrouvé Paris. Il fait encore chaud, mais l’été s’en va peu à peu. Déjà, les marronniers prennent des couleurs brunes. Déjà, les feuilles mortes envahissent les rues. Parfois, les matins sont blafards, puis le soleil sort et les gens s’installent aux terrasses des cafés. Les soldats sont moins présents ; l’atmosphère est redevenue insouciante et les voitures ont été chassées des quais de la Seine.

Pendant l’été, les fresquistes du 13ème ont ajouté de nouvelles œuvres. On dirait qu’ils se sont donné le mot pour proposer des œuvres positives. Depuis le viaduc parcouru par la ligne 6 du métro, on voit la Marianne de Shepard Fairey/Obey qui proclame : « Liberté, égalité, fraternité ». En face, la jeune fille légère d’un collectif new-yorkais montre la même confiance. L’élan qui l’emporte par-dessus les toits  n’est pas une façon de se couper du monde, mais de partager la joie qui la remplit. Merci, les artistes ! J’aimerais conserver toute la journée votre bel optimisme. A quoi bon, l’humeur morose ? D’ailleurs, elle ne rend pas les voyageurs de la ligne plus généreux envers les musiciens roumains qui nous imposent « Les Amants de Saint-Jean ». Je leur donne un peu de monnaie, tout en grommelant. « C’est malin, je ne pourrai pas penser à quoi que soit d’autre pendant au moins une heure ! »

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Faile, collectif basé à New York « Et j’ai retenu mon souffle » 110 rue Jeanne d’Arc

Cette rentrée, les  mendiants roms sont à nouveau accompagnés d’enfants que la République ne se presse pas de scolariser.

Tiens ! À la station Nation, quelqu’un a fait sauter la séparation entre les sièges qui empêchait les squatteurs de s’allonger.

RER. Nation

RER. Nation

Ainsi vont les journées normales. Depuis quelques années, revenir à Paris, c’est  observer l’équilibre instable entre les quartiers à la beauté un peu figée, pour qui le temps s’est arrêté au 19e siècle, et les quartiers plus vivants, un peu délabrés, en voie de reconstruction à la recherche d’une beauté moderne. Mais c’est toujours aussi terrible de revoir la misère à Paris, surtout quand le temps devient gris et que le froid arrive.

L’été corse

Nous revenons vers ce tout petit coin de Corse pendant que nos amis cultivés visitent les merveilles du monde  et s’étonnent qu’on puisse passer son temps au même endroit.

Nous n’osons pas leur avouer que nous ne nous déplacerons sans doute même pas à Bonifacio qui n’est qu’à trente kilomètres et qui est la plus belle ville de la Corse du Sud. Construite sur un étroit promontoire calcaire et enfermée dans ses fortifications, Bonifacio domine la mer d’une soixantaine de mètres. C’est un lieu vertigineux, incroyablement beau.

La falaise de Bonifaccio00776

A Bonifacio, nous avons souvent erré d’église en église à la recherche des statues de confrérie que l’on sort en procession une fois par an.

Saint de procession Bonifaccio

Saint de procession Bonifaccio

 Nous avons descendu l’escalier si raide, dit du roi d’Aragon, qui menait à une source d’eau potable. Il était encore plus impressionnant vu de la mer comme une mince ligne oblique rayant la falaise de calcaire.

L'escalier du roi d'Aragon

Malheureusement, Bonifacio est aussi une ville incontournable pour les croisières et pour les visiteurs qui déferlent sur la Corse. Cette année, non, nous n’affronterons pas la cohue. Nous traverserons l’été sans bouger.

Ce temps, si pauvre, passé à regarder les oiseaux et à apprivoiser le chat des poubelles, le sauvage effrayé par les hommes, est précieux. Le matin, dans le rectangle de la fenêtre où s’encadre un olivier, les mésanges charbonnières viennent picorer une boule de graisse qui pend au bout d’un fil, accroché à une branche basse. Elles sautillent de la branche à la boule, sans jamais arrêter leur mouvement. Leur danse autour de la nourriture est la première joie. Comme ces oiseaux, les pensées de sept heures vont et viennent, sautillent d’une branche à l’autre, si légères qu’elles se défont avant même de prendre consistance, jusqu’à ce que le soleil illumine la cime du grand pin rappelant qu’il est l’heure de bouger.

Mésange charbonnière

Mésange charbonnière

C’est l’heure du chat. Je l’appelle : « Mouch, Mouch Mouch ». Il sort du petit bois et marche de travers pour bien montrer qu’il peut s’enfuir. Mais il ne résiste pas au lait et aux croquettes. ­« Tu as tort, dit notre fille, quand nous partirons, il souffrira ».Le sauvage

Vers huit heures, nous descendons vers la plage de Benedettu, avant l’arrivée des vacanciers.  plage01796

Pendant une heure et demie, je nage « entre mer et montagne », à cent mètres environ du rivage. Je contemple en nageant la draperie somptueuse de l’Alta Rocca, la pente de l’Ospédale, et tout au fond, vers la droite, les trois cornes rouges de Bavella.

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Nuage à Bavella

Les après-midis de canicule se passent à lire dans des pièces sombres, dont les volets ont été fermés. L’air est brûlant et les mouches se précipitent à l’intérieur dès qu’on ouvre les fenêtres. Quand la chaleur commence à tomber, nous partons parfois en forêt, mais beaucoup de temps s’écoule à ne rien faire. Quand on regarde avec intensité le même arbre, on constate que chaque feuille est différente, qu’elle vit de sa vie propre. L’une est agitée d’un petit mouvement inexplicable, et tout à coup devient frénétique alors que le restant de l’arbre est immobile. L’autre brille, puis une ombre efface son éclat d’argent. Le temps coule. Le soleil descend sans hâte.

On s’invite beaucoup. Ce petit groupe humain bruit d’histoires. Histoire des vieux du coin, histoires des nouveaux arrivants, Parisiens, Portugais, Savoyards, Marocains, histoires que l’on murmure sur les institutions et sur les comportements des uns et des autres. Chacun de ces récits est un monde aussi vaste que le vaste monde que parcourent nos amis.

LA CORSICA LINEA

Dans quelle république vivons-nous, où les institutions au lieu de maintenir le droit cèdent aux pressions, récompensent et flattent ceux qui les outragent ? L’histoire de la SNCM, compagnie maritime, que nous avons empruntée pendant trente ans pour venir sur l’île, s’ajoute aux nombreux renoncements de la chose publique. Mais c’est à Marseille et non à Bastia qu’elle commencele ferry SNCM_0009

Jusqu’à sa mise en faillite, nous avons privilégié cette entreprise (malgré les grèves à répétition) d’abord parce que nous donnions la préférence à ceux qui assuraient les liaisons entre l’île et le continent en toute saison, mais surtout, il faut bien l’avouer, parce qu’elle avait le monopole de la desserte de Porto-Vecchio, notre lieu de destination. Un cargo partait de Marseille vers 18 heures pour arriver le matin. A sept heures, le bateau remontait lentement le golfe encore endormi. Au passage, on reconnaissait notre plage, le restaurant du rancho, la pointe de Benedettu, le rocher aux cormorans. Une heure plus tard, on ouvrait les volets de la maison.

La compagnie a-t-elle payé des investissements hasardeux dans des bateaux surdimensionnés, comme le lui reprochait le syndicat CGT, tout puissant sur cette ligne ; ou l’embauche systématique de personnel inutile ? A Marseille, il fallait des dizaines d’employés pour faire monter les voitures dans la cale. Disposés tous les trente mètres, ils faisaient tourner leurs poignets avec élégance et servaient essentiellement, semble-t-il, à saluer le départ des voyageurs. Sur le bateau également, la scène était occupée par un ballet de figurants aux fonctions indéfinies, qui meublaient les couloirs, cependant que les passagers ouvraient tout seuls leurs cabines avec les cartes à chiffres qui leur étaient distribuées à l’accueil.

Du moins, on était bien sur le Jean Nicoli. Les serveurs du bar laissaient les passagers envahir des fauteuils confortables sans les forcer à consommer ; ils toléraient que les familles déballent sandwichs et taboulés et ne s’occupaient, fort gentiment, que de ceux qui le souhaitaient. La Corsica-Sardinia Ferries pendant ce temps embauchait des marins étrangers, incapables de dire un mot en français et faisait payer au prix fort le moindre service.

Sur l’île, les relations entre la SNCM et les usagers étaient moins sereines. Lassés par les grèves des syndicalistes marseillais, les Corses, et surtout les entrepreneurs, plébiscitaient la concurrence. Le mot service-public était devenu presque un contre argument.

La France cependant achetait la paix sociale en subventionnant la SNCM. Mais l’Europe, interpellée par la Corsica-Sardinia Ferries, est intervenue au nom de la « libre concurrence » et a exigé le remboursement des subventions. Ne pouvant payer ses dettes, la compagnie, placée en redressement judiciaire, a été vendue en 2015 par le tribunal de commerce de Marseille. Le tribunal a choisi un entrepreneur ajaccien, Patrick Rocca. Le Canard Enchaîné (notamment le 2 décembre 2015), Corse Matin, l’Express du 20 novembre 2015, en fait, la presse dans son ensemble, se sont étonnés qu’on choisisse un homme qui avait été condamné en 2014 et qui était soupçonné de liens avec les milieux mafieux. En 2010, il avait porté pendant dix mois un bracelet électronique pour détention d’arme après qu’on eut trouvé un fusil d’assaut chargé dans les locaux de sa société. En 2014, la condamnation était due à des escroqueries : Il avait utilisé de faux achats de véhicules pour obtenir un crédit de 300 000 euros, volé 40 000 euros à son assurance, après l’incendie criminel d’un de ses entrepôts, encaissé sur son compte 324 000 euros qui auraient dû revenir à une de ses sociétés. « J’ai un passé, il faut l’assumer, je l’assume », commentait avec superbe l’entrepreneur.

Le fait que sa compagne, Delphine Orsoni, figurait en 8e place sur la liste du radical de gauche Paul Giaccobi aux élections régionales de décembre 2014 a-t-il joué un rôle dans la décision du tribunal ? Le nationaliste Gilles Simeoni le pensait. « J’ai sous les yeux le jugement dans lequel il est précisé que l’offre de Patrick Rocca apparaît comme la meilleure, d’autant qu’il bénéficie, je cite, de l’appui des autorités corses (Corse Matin 30 novembre 2015) ». Il ne fallait pas être nationaliste pour s’étrangler. Tous les journaux ont commenté cette curieuse décision.

La justice de Marseille a donc autorisé un condamné de droit commun à faire main basse sur une des plus grandes entreprises de l’île.

L’histoire ne s’arrête pas là. A peine l’affaire conclue, Rocca a revendu une bonne partie de ses parts à un consortium d’entrepreneurs insulaires (qui avaient été écartés par le tribunal marseillais), alors même qu’une clause interdisait la revente avant deux ans. Il est vrai qu’entre-temps Paul Giacobbi avait perdu les élections. La Collectivité Territoriale de Corse gagnée par les nationalistes souhaitait une compagnie corse. Elle a dû avoir des arguments décisifs. Les nationalistes sont aux commandes. Ils s’appuient sur le modèle écossais pour contourner les règles européennes : une société d’investissement propriétaire des navires, dont la région détiendrait le capital et une société publique d’exploitation qui répondrait aux appels d’offres.

Le Syndicat des Travailleurs Corses (STC) veut voir dans le nouveau montage l’amorce de cette entité régionale. La CGT qui se confond (malheureusement pour l’idée qu’on peut avoir du syndicalisme) avec les Marseillais est furieuse et on la comprend car la nouvelle organisation ne cache pas ses intentions de corsiser les emplois. Cependant était-il normal que 75% du personnel soit marseillais ? Et aujourd’hui, est-il normal qu’on raisonne par « communautés » et non par compétences ?

Tout paraît iillogique dans les façons de faire de la commission européenne, l’idée que la desserte de l’île doit dépendre des profits privés, alors qu’il s’agit quand même de la vie économique de la Corse et des intérêts de sa population, autant que le petit jeu de cache-cache où les fonctionnaires de Bruxelles acceptent de se laisser berner avec un peu de peinture rouge.

Corsica Linea et CDorsica Ferries

Corsica Linea et Corsica-Sardinia Ferries


BETONNAGE

Comme le ferry entrait dans le golfe, nous avions constaté les dégâts depuis le bateau. La rive gauche est hérissée de villas neuves. Il ne faut pas exagérer, ce n’est pas la Costa Brava, mais le maquis est mité.

Trinité était resté pendant longtemps un hameau d’une cinquantaine de maisons de part et d’autre de la route nationale. Jusqu’aux pulvérisations de DTT qui ont accompagné le débarquement, seuls les hommes restaient l’été au bord de mer et se risquaient à respirer le mauvais air (la malaria). Pour que les femmes et les enfants échappent au paludisme, ils les envoyaient à la montagne. A Trinité, certains montaient passer l’été au village de l’Ospedale, « l’hôpital », dont le nom dit bien la fonction d’endroit sain.

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lac de l'Ospédale avril 2010

lac de l’Ospédale avril 2010

Aujourd’hui, à l’entrée de Trinité, devenue un faubourg de Porto-Vecchio, s’achève un immeuble qui occcupe le parking du « Fruits et légumes ». La fille du vieux Bastien est toujours là, mais pas la clientèle, puisqu’on ne peut plus stationner. Cet immeuble marque s’il en était besoin la fin d’une époque.

Le long de l’ancienne route de Cala Rossa, ce n’est pas mieux. Les parpaings sortent de terre avant même que les propriétaires aient achevé leur maison. Au lieu des murets de pierres sèches qui délimitaient les bois de chênes liège, voici de hauts murs qui laissent deviner quelques plantes exotiques. Les nouveaux habitants ont importé les mœurs mesquines du Continent. Ils auraient mieux fait de copier les Californiens et d’exhiber leurs pelouses. Bon !, je ne vois pas encore dans notre rue les tessons de bouteille ou le fil de fer barbelé qui couronnent les murs des banlieues du Continent.

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Murets traditionnels

Au début de la plage du Benedettu près du delta de l’Osu, deux immeubles sont également en construction. Je croyais que les marais qui sont une des beautés de l’endroit étaient protégés. Je me trompais.

le marais au 37.2

le marais au 37.2

Je croyais qu’on ne pouvait bâtir sur des zones inondables. Je ne vois pas ce qui garantit qu’une crue de l’Osu ne viendra pas endommager ces habitations. Qui délivre les permis de construire et pour qui ? En 2013, les Assises du tourisme estimaient à 60 000 les résidences secondaires. Soit une maison sur deux. (Il faudrait y ajouter les locations « sauvages », les sous-locations, mais c’est une autre histoire). La plupart des permis de construire concernent ces résidences, alors même que les Corses les plus modestes ne peuvent plus se loger. Les prix du mètre carré s’envolent.

J’ai trouvé une annonce pour une villa près de la plage du Benedettu où nous allons : 4 chambres à 50 m de la plage sur jardin paysagé de 1600 m² env. 200 m² habitable sur 390 m² de surface bâtie dans le domaine privé de Cala Rossa. La villa est composée d’un grand séjour-salle à manger, cuisine indépendante, 4 chambres avec chacune une salle de bain simple ou double-vasques, 3 toilettes dont un à l’entrée pour les invités. Entouré de baies vitrées, le salon est très lumineux, de nombreux espaces préservés dans le jardin sont idéalement à l’abri des regards pour une totale intimité. 2 400 000 euros.

Il est vrai que les propriétaires se rattrapent sur les locations. Certaines résidences se louent 20 000 euros la semaine. Le vœu de ceux qui sont aux affaires est bien de favoriser cette clientèle de luxe. En 2006 déjà, l’homme fort du Sud de la Corse, Camille de Rocca-Serra, déclarait qu’il fallait « dé-sanctuariser le littoral Corse et favoriser l’arrivée d’investisseurs de grands groupes ». L’arrivée au pouvoir des autonomistes ne changera rien car les Corses vivent de leurs rivages, directement ou indirectement. Nombreux sont ceux qui tirent profit du bétonnage de l’île ou qui tout simplement travaillent grâce aux touristes.

Il n’y a pas si longtemps pourtant, c’était la campagne. Le braiement d’un âne nous réveillait. Les petits jouaient dans une brouette, surveillés par leur grand-père.

Une fois arrivés, il faut remplir le réfrigérateur et les placards. Les courses se feront dans un des supermarchés géants. Personne ne les aime, mais tout le monde y va. A partir de dix heures du matin, les parkings sont pleins. Tout est fait pour diminuer le nombre d’employés avec la pesée en libre-service et les produits pré-emballés, mais les hyper font semblant de maintenir quelque chose du commerce d’antan en recrutant des CDD qui font déguster coppa, fromages et bières corses. Seuls 10% de la charcuterie provient des porcs nourris aux glands et aux châtaignes. Les 90 % restants sont fabriqués à partir de porc congelé venu d’un peu partout. Qu’importe ! Il faut ramener des souvenirs et le touriste, qui sait sûrement à quoi s’en tenir, est moins berné que complice.

LE VILLAGE DES VIEUX

Cet été risque d’être une chronique du grand âge qui vient. Tata Marie, la fée bienveillante du quartier, la tante qui faisait des lasagnes au bruccio délicieuses, est à présent une vieille dame de 89 ans, plutôt taiseuse car de plus en plus sourde, malgré l’appareil qu’elle n’a pas envie de mettre. Elle ne retrouve l’envie de parler que pour commenter les désastres humains que nous allons visiter bientôt. « Tu vas voir. Ce n’est plus la Francesca d’avant Tu vas voir comme elle a changé. Elle n’a plus que la peau sur les os. Et son mari… tt ! Tt ! Il ne marche presque plus ! Une pitié ! Ça va s’aggraver et ça va tellement vite ! »

Comme s’il y avait quand même une toute petite satisfaction à être moins à plaindre que les autres femmes de sa génération.

La tante a raison, Francesca, que l’on appelle l’Américaine depuis qu’elle a épousé un GI, et son mari sont en mauvais état. Il est vrai que le voyage a été interminable. 5 heures pour faire Dallas New-York, deux heures d’attente pour l’avion transatlantique, à nouveau 6 heures et deux heures d’attente pour la liaison avec la Corse.

Tout ça pour trouver cette chaleur insupportable et maintenant le Mistral qui s’est mis à souffler. Leur fils les accompagne. Il me glisse à l’oreille « C’est dur en ce moment. Maman ne sait plus où elle en est. Elle me demande sans arrêt quand je serai colonel. Et elle propose tout à coup d’aller chercher John à l’école alors qu’il va avoir 50 ans. »

Quelle pitié ! Son mari s’ennuie devant la télévision. Il n’entend pas bien et comprend mal le français. Ça doit être difficile de rester sans rien faire devant le poste, de plus en plus seul, parce que la compagne avec qui il se disputait depuis leur mariage commence à perdre la tête.

Il regarde son corps sans comprendre : un jour ses jambes se mettent à enfler et la peau commence à éclater. Ces choses-là arrivent subitement, sans qu’on ait le temps de comprendre ce qu’elles signifient. Ils vivent à présent dans l’obscurité. La couleur des choses dans la pièce commune est devenue indistincte. Il fait nuit en plein jour.

La climatisation marche à fond. Pendant l’essentiel de la visite, on écoute le murmure angoissé de Francesca, à moitié recouvert par les voix américaines de la télévision. Nous regardons les ombres installées dans les fauteuils simili cuir du salon. Je me souviens d’une belle femme, pourvue de seins et de fesses. Aujourd’hui même le visage s’est rabougri.

« Une mauvaise année dit-elle. « Deux cancers. » Elle montre sa main couverte d’un pansement. – « Ça a plutôt l’air d’un mauvais grain de beauté. Ça devrait aller maintenant qu’on te l’a brûlé. » Mais elle dit « De toute façon la meilleure chose qui puisse arriver, c’est que je meure ici et qu’on m’enterre à côté de mon père.

Nous sommes montés saluer Toussainte. Un an a passé depuis la mort de son mari. Elle se débrouille. Son fils et sa belle-fille viennent l’aider pour les courses. Elle dit « Tu vois. On passait la journée chacun de son côté. Lui, ses occupations d’homme. Moi, à la maison. Et même le soir, il y avait souvent de longs silences entre nous. Et sinon, on entendait le bruit de la télé. Mais quand même, on était deux. Le soir surtout, c’est terrible quand les bruits du dehors sont éteints et que je sais que personne ne viendra plus. Oui, le plus terrible, c’est quand je vais éteindre la lampe et que je pars pour me coucher. »

Les gens vieillissaient avant aussi, mais la fille aînée se sacrifiait pour sa mère et les nouvelles générations remplissaient les maisons. Ce mois de juillet, à part les touristes, Il n’y a que des vieux dans le hameau. La troisième génération n’est pas là. L’un est parti pour la Grèce ; l’autre pour la Croatie. Les Continentaux trouvent que le transport coûte cher et hésitent à venir

Les choses arrivent subitement. Le bras rond se décharne en quelques heures. La peau devient grise. La marche est moins assurée. Ou c’est le visage qui s’effondre, comme ça d’un coup.

Il n’y a que des gens seuls. Une fois par jour, ils essaient de faire société. Christine passe comme une ombre et dépose trois tomates ou une aubergine. Est-ce qu’elle viendra goûter mon caviar d’aubergines ? Peut-être, mais en ce moment, elle n’a pas beaucoup de temps. Ivan ouvre son potager et redit souvent. « C’est trop triste de voir pourrir ». Tata Marie, la championne des contacts humains, va chercher la triste Noémie qui a perdu la tête et part tous les jours pour l’école en oubliant qu’elle est retraitée depuis 20 ans au moins. Et Marie la convainc de venir se promener, soulageant ainsi le mari pour une demi-heure. Le soir, femme et mari resteront devant l’écran de télévision. Que pourront-ils se dire ?

Les plus courageuses des vieilles femmes ont encore le courage de prendre le minibus qui les emmène au supermarché une fois par semaine. Elles pourraient y aller avec leurs fils, mais c’est important que le minibus serve. Il faut donc l’utiliser.

Et l’autre qui vit les volets fermés et la clim à fond pour se protéger de la chaleur raconte tout de suite les dernières histoires. Celle de Laurence qui est passée devant lui sans s’arrêter avec son air de grande dame qui a fait l’ENA. L’avarice du cousin qui a profité de son coffre pour se faire ramener des boites de publicité du continent, mais n’a jamais offert le moindre café quand on venait le saluer au camping « et pourtant, il en gagnait des millions ». La famille pour lui est constituée de deux sortes de gens. Les modestes et les prétentieux. Ils ont fait des affaires parce qu’ils ont tiré le gros lot (enfant unique ou fils d’un oncle qui avait hérité de terrains situés en bordure de mer, qui croient qu’ils sont riches parce qu’ils sont intelligents et qui passent devant sa maisonnette sans le saluer).

Il s’énerve aussi contre son frère et sa belle-sœur : « je ne vis pas comme vous, moi. Je ne porte pas de gandourah le matin. Je laisse ça aux Arabes ; je ne mange pas de caviar d’aubergine. Je mange de la salade niçoise. Je suis français, moi. »

SCENES DE LA VIE GLORIEUSE DE FRANCESCA

La vieille Francesca est l’aînée de quatre filles. On l’appelait l’enfant terrible. A cinq ans, un jour, en sortant de l’école elle était partie avec un petit groupe de grands qui venait du village de Torre, à 5 kilomètres environ de la maison d’école. Elle n’avait pas réfléchi. Au lieu de tourner à droite vers sa maison, elle avait pris vers le chemin qui serpente jusqu’aux hauteurs d’Antivanu avant d’obliquer vers Torre.

Bien qu’elle fût petite, elle avait réussi à suivre les grands en doublant le pas. Elle se disait vaguement que l’admiration devant pareil exploit ferait pardonner le délit. L’enthousiasme gonflait ses poumons, elle était comme les grands ! comme les grands ! Elle triomphait.

Arrivé à Torre, le groupe des enfants s’était disloqué ; chacun était rentré chez lui sans lui prêter la moindre attention, et elle s’était retrouvée seule sur une placette déserte, désemparée tout à coup

Cependant un paysan était passé par là : « Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas la fille de Jean ? Viens boire de l’eau puis je vais te ramener chez toi. Tu devrais avoir honte. Tes parents se font sûrement du mauvais sang ? » La fillette avait bu sans répondre ; puis le paysan l’avait chargée sur ses épaules où elle n’avait pas tardé à s’endormir. Son père qui la cherchait partout dans une angoisse insupportable l’avait reconnue de loin. D’abord, il l’avait étreinte. Ensuite, il l’avait battue sévèrement.

Longtemps après, quand Francesca racontait cette anecdote, on voyait qu’elle pensait avec une satisfaction qu’elle croyait secrète : « Je voulais déjà faire mon chemin dans la vie ». A présent, Torre était trop loin pour elle. Que n’aurait-elle pas donné pour pouvoir parcourir à nouveau ce sentier et voir la silhouette de son père se dresser au seuil de la maison ? Mais les personnes dont elle avait gardé le souvenir avaient disparu, comme avaient disparu les choses de ce temps-là, la lampe à pétrole, l’horloge qu’il fallait remonter, le puits qui gardait l’eau fraîche, le four à pain où l’on cuisait pour tout le hameau.

Un autre de ses hauts faits s’est déroulé à l’internat où on envoyait les enfants qui essayaient de poursuivre leurs études. C’était à Ajaccio pendant la guerre et tout le monde manquait de tout, mais le dénuement était encore pire dans ces collèges. La faim ne la quittait pas. Les horaires étaient épuisants ; les règlements tatillons. On interdisait aux pensionnaires de remonter dans les dortoirs quand elles avaient un peu de temps libre. Elles restaient enfermées alors que la mer était toute proche (de l’autre côté du boulevard qui longeait l’hôpital et le collège) Le soir, les deux surveillants qui demeuraient pour les surveiller s’enfermaient et Francesca avait convaincu ses compagnes de faire le mur. Mais il fallait amadouer le chien, l’empêcher d’aboyer. Elle avait alors volé de la viande à la cantine. Le chien mangeait et les laissait passer. Les filles allaient sur la plage avec un délicieux sentiment de liberté. Elles ne faisaient rien d’autre qu’écouter le flux et le reflux de l’eau. Au retour, le chien avait le reste de la viande. Il leur faisait fête et n’aboyait pas. Malheureusement quelqu’un les a dénoncées. Les punitions se sont ajoutées à l’enfermement.

Dans cet établissement, il fallait être prêtes pour l’appel à sept heures du matin, alors qu’il n’y avait que trois lavabos pour une centaine de jeunes filles. Par vengeance, Francesca décida de jeter les clés de tous les dortoirs dans les toilettes. « J’étais méchante, mais j’étais courageuse. Je n’étais pas effrayée par les menaces et par les conséquences ». Les filles ont volé les clés et je les ai jetées. On a entendu le plouf, puis plus rien.

Evidemment elles ont toutes été convoquées. Elles seraient punies jusqu’à ce qu’on trouve la coupable. Francesca a décidé de se dénoncer, mais au lieu de demander pardon elle a attaqué dénonçant leurs conditions de vie insupportables. Elle insistait : « C’est injuste de nous punir lorsqu’on a cinq minutes de retard parce qu’on a dû attendre pour les toilettes. Vous nous avez vu courir dans les escaliers : s’il y a un accident, vous serez responsable. » Au lieu de la punition terrible à laquelle elle s’attendait, la directrice a souri :­ Il faudra que tu deviennes avocate

VENUS D’AILLEURS

Les Corses ont la réputation de n’être pas accueillants. A l’échelle du hameau, c’est faux pour les Européens (les Marocains qui sont les plus nombreux diraient autre chose). En tout cas, Parisiens, Savoyards, Picards, Portugais ont fait leur place sans difficultés. C’est l’histoire d’Ivan que son entreprise a licencié à 58 ans. Il avait été ébéniste dans sa jeunesse. Quand il raconte la manière dont on incruste le bois, des accotoirs des fauteuils, des formes chantournées, du vernis qui s’appelle l’apprêt, le métier paraît passionnant. Après un accident de moto il était devenu technicien de physiothérapie. Son sens des relations humaines a dû faire merveille, et il parle très bien des femmes qu’il soignait et qui se mettaient à pleurer tout à coup parce que leur vie était finie sans qu’elles l’aient vécue. Quand la profession s’est médicalisée, son « diplôme » ne l’a pas protégé. Les Thermes l’ont licencié.

Il venait en vacances en Corse depuis longtemps, jouait aux boules avec les gars du coin, partait chasser avec eux. Il a eu l’idée de demander à un copain de chasse de l’aider à trouver un stage de n’importe quoi, ce qui fut fait. Trois mois, puis encore trois mois. Il a fini par être détaché au collège comme homme à tout faire. Ici, personne n’a envie qu’il reparte. Il s’est endetté pour acheter une petite villa. Le matin quand il se lève, la lumière rayonne. Mésanges et tourterelles s’apprivoisent. A six heures, il est debout. Il donne du grain aux oiseaux, arrose les tomates, les aubergines et les melons, qu’il ne mangera pas et il les distribue aux voisins, Corses, retraités, touristes.

Son petit chien charmant et exaspérant aboie toute la matinée. Les gens du chemin, énervés crient « Tais-toi Mercure », mais personne ne jettera des boulettes empoisonnées ou ne se plaindra davantage. C’est l’enfant gâté des riverains. « Le pauvre ! il veut jouer. Il faut que quelqu’un s’occupe de lui. Toine ! Lance-lui quelque chose ».

Tout près de la maison, commence le maquis à présent mité par les nouvelles constructions. Cet été, il n’a pas plu et les sangliers détruisent les murets de pierre, ou défoncent les clôtures dans l’espoir de trouver à manger ou à boire. Un de ces jours les chasseurs en abattront un. Qui s’en plaindra

HISTOIRE DE LATIFA QUI CHERCHE UNE AUTRE VIE

Chacun parle si bien de sa vie que l’énergie qu’il faut pour la vivre me transporte. Pendant ce temps, je lis de petits articles qu’on me demande d’évaluer ; la plupart me paraissent rabougris avant d’être publiés… Evidemment, il faut qu’existe un corps de reproducteurs médiocres, pour qu’un jour apparaisse un texte éblouissant qui change la perception du monde. Voici le récit de Latifa :

 « Notre père était transporteur. Il disparaissait pendant des semaines, revenait, faisait un gosse à ma mère. Repartait. Ma mère était de plus en plus ronde et lasse. Onze gosses. Elle a eu onze gosses. Elle pleurait quand les médecins lui disaient qu’elle était à nouveau enceinte. Mais de là à envisager autre chose.

A la maison, ça piaillait, ça jacassait, ça se réconciliait, ça riait, mais il n’y avait pas moyen d’avoir un moment à soi, une chambre dont on puisse fermer la porte.

Mon père était pressé de se débarrasser des filles. Ma sœur aînée, je l’ai à peine connue. A 16 ans, elle a été mariée à un Algérien d’Oran. Quelques mois plus tard, elle s’est jetée par la fenêtre. Pour les suivantes, ça a été un peu moins dur. Mes parents ont dû réfléchir. Moi j’étais la plus jeune. Je grandissais comme je pouvais en imitant les aînés. J’ai appris à lire avant la grande école. Ça a été ma chance. Les maîtresses m’ont remarquée et elles m’ont soufflée à l’oreille qu’un autre avenir était possible. J’aimais être la meilleure… jusqu’à mon entrée au collège. Tout est devenu abstrait, difficile. J’ai fini par dire à mes parents : « Je ne veux plus aller à l’école. Je veux faire ce dont j’aie envie ».

Latifa, mal payée, mal logée par le propriétaire d’un centre de vacances qui lui loue une fortune sa chambrette, a rôdé dans le lotissement, et fini par trouver un homme plus âgé qu’elle. Aujourd’hui, elle partage son été. Les braves gens disent à mi-voix qu’elle se comporte comme une fille publique. Dans les après-midis somnolents, ça murmure, ça gronde que l’Arabe va sucer le sang d’un pauvre mec que l’on plaint d’avoir le cœur tendre. Personne ne trouve à redire au fait qu’il vive avec cette fille fraîche et bien roulée et qu’il couche avec elle à sa fantaisie ! Latifa ignore les commérages et embrasse volontiers ceux qui l’invitent à l’apéro.

Les femmes d’origine arabe n’ont pas de chance dans cette société. Ou bien, on leur reproche d’être frivoles, faciles, intéressées ; ou bien d’être soumises, obscurantistes

SENTIERS DU PATRIMOINE

La montagne se vide. Les villages ne se réveillent qu’en été quand les continentaux reviennent. Il suffit de parcourir les sentiers pour constater le recul des cultures et des jardins. A Monaccia d’Aullène, un coin de maquis a été défriché et les murets et le moulin ont été restaurés grâce à des fonds européens, ce qui permet de se faire une idée de la vie rurale aux 18e et 19e siècles. Les murs de pierres sèches bordaient sans doute des potagers. Qui irait si loin aujourd’hui pour faire pousser trois tomates ? On voit encore les meules de pierre d’un moulin logiquement ruiné lui aussi par la concurrence des machines.

Sur la colline, comme partout dans l’Alta Rocca, on trouve des tafoni, des blocs de granit aux formes si étranges que les gens du coin y logeaient les sorciers et les diables.Taffoni.Alta Rocca Aujourd’hui, on dit plutôt que les hommes de la préhistoire s’y sont abrités et on invite les touristes à voir dans les formes bizarres des tafoni, des éléphants, des lions, des visages à la bouche béante.

L'éléphant

Certains de ces tafoni étaient suffisamment vastes pour que les bergers aient l’idée de les fermer par des murs : l’abri devenait un oriu. On y gardait le grain, on pouvait même habiter les plus grands. Les orii se visitent : le plus célèbre, l’Oriu de Canni a l’air d’une hutte de schtroumpf.

L'Oriu di Canni

Ces roches font rêver : comparées aux petits jardins abandonnés, elles paraissent éternelles. Mais leur longévité est trompeuse. L’eau et le vent qui les ont crevassées puis sculptées, les feront périr à leur tour.

A LA CLINIQUE

Nous cherchons à joindre le chirurgien orthopédiste de Porto-Vecchio, Madame L., dont tout le village chante les mérites, pour faire soigner une entorse sévère. Son nom et son numéro de téléphone figurent sur l’annuaire de la clinique locale. Au téléphone, la secrétaire répond. : « Madame L. n’est plus là. Si vous voulez il y a un autre médecin.­- Non ! C’est Madame L. que nous voulons voir.­ – On ne sait rien. »

En se déplaçant au centre médical qui travaille avec la clinique, on obtient un numéro de téléphone. Le jeu de piste continue. Madame L donne rendez-vous dans un immeuble. Lorsqu’on arrive, on voit une enseigne pour des massages et de la relaxation.

Voici le fin mot de l’histoire telle qu’elle se raconte en ville. Le mari du docteur L, lui aussi médecin, un bon anesthésiste, avait accepté pour son premier poste de se voir confier des heures en réanimation (sous-payées) en plus de son service d’anesthésiste. La jeune collègue nommée après lui n’avait pas réussi à tenir cette double charge. En arrêt maladie, elle avait pris la décision de ne plus mener une vie pareille. Epuisé lui aussi par ce rythme infernal, le docteur L l’avait suivie. La clinique prospère n’avait qu’à recruter de nouveaux médecins.

Il se dit que les recrutés se sont concertés avec le directeur pour garder l’anesthésie et confiner le docteur L dans les soins de réanimation. Celui-ci voulant opérer, avait montré son contrat et refusé d’obtempérer. D’où sa démission, suivie par celle de sa femme. Médecins réputés, ils ne manquaient pas de nouvelles propositions, mais le docteur L devait encore six mois à la clinique qui l’a obligée à les faire tout en multipliant les mesures vexatoires, surtout destinées à l’empêcher de garder sa patientèle. La première glorieuse idée de la direction était de lui supprimer la pièce où elle recevait ses malades. Ne manquant pas d’amis, le professeur L. s’était installée provisoirement dans ce cabinet de relaxation. La seconde était de l’empêcher d’opérer sa patientèle en lui supprimant les assistants qui devraient l’entourer.

Les gens hochent la tête et disent. Ces abus sont connus, mais rien ne changera. Peut-être avec les nationalistes !

LE HAUT PAYS

Nous faisons provision de chaleur (tout en nous lamentant avec les autres contre le soleil affreux, l’été étouffant, la pluie qui ne tombe pas). Nous nageons longtemps dans une eau tiède, en regardant le soleil envahir peu à peu l’espace. Quand nous sortons, nous avons la chair de poule, mais ça permet de passer les heures de l’après-midi et d’arriver à 19 heures où il fait doux.

Il ne pleut pas. Un orage en cinq mois. L’eau tombe sur la montagne et ignore Porto-Vecchio. Le préfet a déjà pris des arrêtés pour restreindre les arrosages. (Je me demande si les jardins de Cala Rossa, l’enclave du tourisme de luxe sont concernés). Nous sommes tous inquiets chaque fois que le vent souffle. Un mégot et le feu partira.

Pour oublier la menace des incendies nous montons sur le plateau du Cuscione situé à 1500 mètres. C’est un plateau de landes rases, avec parfois des barres de granit qui font saillie. En se retirant, les glaciers du quaternaire ont laissé des dépressions où des tourbières se sont formées.haute valléeSC_0019 Aujourd’hui, le plateau est parsemé de trous d’eau et de petits ruisseaux. L’eau disparaît par endroits et ressort plus loin en sources très froides. Près des ruisseaux, le sol est parsemé d’hellébores, de digitales et de gentianes jaunes. Les plus belles fleurs sont les aconits au bleu si tendre et qui sont mortelles.Aconit du Cuscione

Les jours de mauvais temps, on pourrait se croire en Bretagne ou en Ecosse.

Les collines, elles, sont sèches et piquantes comme partout en Corse. De loin, les coussinets ont l’air accueillant, mais les jolies touffes sont constituées de genévriers nains, de berbéris et autres buissons impitoyablement épineux. Les chevaux, les brebis et les vaches de ce pays parviennent pourtant à brouter.

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On rencontre partout des troupeaux en semi-liberté.

Chevaux au Cuscione

Chevaux au Cuscione

C’est le moment où le soleil est à son zénith. Nous sommes assis à l’ombre des aulnes, près d’une source. Le plateau immense nous entoure. Un rapace plane tranquillement, là haut dans le ciel. Le cousin montre la route de terre où les 4/4 des gardes du parc circulent : « On l’a tracée quand on voulait construire un observatoire. Un télescope a même été installé un certain temps. Là-bas, vous voyez les murs de délimitation entre les terres des villages ». Une ligne de pierres dures distingue les pâturages. Je nous croyais dans un paysage vide, mais ici comme ailleurs, le haut pays a été façonné par les hommes.

Le berger pourrait rester chez lui car à la montagne, les bêtes sages reviennent se faire traire, mais il s’inquiète facilement : si une allait se perdre. Quand la nuit tombe, il n’hésite pas à parcourir trois collines, enchevêtrées de genévriers épineux pour ramener le troupeau.

ADIEU A l’ÎLE

Pendant deux mois, nous avons arrosé parcimonieusement les plantes en utilisant au mieux l’eau de chaque bassine destinée à nettoyer les légumes. Nous nous sommes alarmés pour ce que deviendra le tilleul dont les feuilles jaunissent trop tôt, pour la bouture de figuier qui va avoir du mal à tenir jusqu’aux premières pluies, pour la sauge rouge et l’olivier trop jeune. La beauté de cet endroit, c’est aussi celle de notre attention inquiète pour des problèmes d’été trop sec, d’automne pas assez pluvieux et ce grand mouvement des saisons donne une certaine distance par rapport à la politique.

Ça n’empêche pas de s’indigner de l’hystérie qui monte contre les Musulmans. La région corse est la seconde de France pour ce qui est de la proportion d’étrangers résidents (un peu plus de 9 % . Parmi les naissances de mère étrangère, les deux tiers sont de mère maghrébine, ce qui constitue plus de 11 % du total des naissances de l’île.). Sans doute,­ (pour le moment rien n’est sûr) ­l’origine des affrontements de Sisco qui bouleverse l’île est due à une famille marocaine, des partisans d’une vie entre soi, bien décidés à faire partir les habitués de la plage où ils s’étaient installés, mais les Corses sont loin d’être exempts de tout reproche. Ils sur-réagissent et passent des problèmes posés par quelques délinquants à des attaques contre toute la communauté musulmane. La chasse au burkini est absurde et on ne voit pas sur quelle base trier entre la femme en vêtement islamique, les enfants que l’on baigne habillés pour les protéger du soleil et les plongeurs cagoulés. Pourtant, on sent, on sait, qu’un vrai problème se pose et qu’il ne suffit pas de renvoyer aux sacro-saints droits individuels.

Il est question du monde commun que nous pouvons partager et, qu’on le veuille ou non, les voiles couvrants, nombreux à Porto-Vecchio, indiquent qu’une fraction importante des Musulmans se rallie à la vision wahhabite de la place des femmes dans la société. Je me désole de voir régresser si vite la liberté conquise après soixante-huit. Comme tous les étés depuis quarante ans, j’ai plongé, nagé avec délice en ne couvrant qu’à peine mon corps. Personne n’est venu me dire que j’excitais le désir des hommes, ou que j’étais impure ou je ne sais quoi. Cette innocence paisible est récente et voici que des femmes qui ont grandi ici revendiquent leur oppression et pensent exister davantage en affichant leurs tenues comme des symboles identitaires. Comment ne pas craindre qu’à terme, là où vivront des Musulmans, celle qui osera se baigner en maillot de bain paraîtra provocant et qu’on dira un jour, si elle se fait agresser, qu’elle l’a cherché !

Nous repartons. Au fur et à mesure que s’éloigne la ligne bleue des côtes, inquiétude et doléances paraissent moins aiguës, les « affrontements communautaires » redeviennent des rixes locales dont la presse n’aurait pas parlé il y a peu, les soubresauts de ceux qui se sentent relégués un signe d’intégration puisqu’ils ont appris à protester.

Nous quittons cette terre magnifique. Nous disons au revoir à la forêt de l’Ospédale, aux pozzi du Cuscione, à la plage, à la mer lumineuse, à l’odeur d’immortelles, aux gens du hameau et à la lumière intense.

Peut-être que toutes les montagnes deviennent bleues lorsque l’on s’en éloigne, mais c’est le bleu de ce lieu, inséparable du temps passé à l’aimer.Corse

Les quais engloutis

Une chose était sûre : la Seine montait. Elle montait de 4 centimètres par heure et elle n’était plus douce comme d’habitude, mais rapide et brutale. Elle tourbillonnait autour des piles des ponts et le courant charriait des débris de toute sorte, et même des madriers énormes.

Partagés entre voyeurisme et compassion, les Parisiens étaient venus en masse voir le zouave installé au pied du pont de l’Alma, malgré la muraille de nuages noirs qui menaçait. Depuis la grande crue de 1910, on mesure la montée des eaux par rapport à la statue de ce soldat de l’armée d’Afrique. En 1910, seule sa tête était hors de l’eau. Le 2 juin 1916, la Seine avait atteint le haut de ses cuisses (mais la statue ayant été rehaussée lorsque le pont avait été refait, le niveau aurait été un peu plus haut en 1910).

Zouave du pont de l'Alma. 2 juin 2016

– J’ai entendu les infos, dit une voix. Elle devrait monter jusqu’à ce soir et s’arrêter.

– Oh, il paraît qu’ils se sont trompés dans leurs calculs. Jeudi matin, on nous a annoncés un niveau maximum à 5,50 m et ce vendredi, on nous parle de 6 mètres. Alors je ne les crois plus.

– Encore des fonctionnaires incapables !

– Mais non, madame, c’est un problème technique.

– Mon cousin est inondé à Nemours.

– Moi, c’est le maraîcher du Réveillon. Toute sa récolte de haricots est perdue. Un désastre. Et je ne vous dis pas pour les maladies !

­– On voit vraiment qu’on n’est pas grand-chose. Regardez l’eau. Elle est plus forte que tout !

Les musées et la bibliothèque François Mitterrand situés en bord de Seine, avaient été fermés le 2 et le 3 juin pour permettre aux conservateurs de mettre les livres et les œuvres d’art en sûreté. Fatalistes, bien qu’un peu tendus, les Parisiens espéraient surtout que ce travail serait inutile.

Et pourtant, ils avaient beau être tristes, ils étaient fascinés par le nouveau paysage parisien.Quai de Gesvres. Crue juin 2016

Du côté de l’Hôtel de Ville, un lac épais, couleur de boue séparait la rive gauche et Notre-Dame. Les troncs des arbres étaient engloutis. Seuls leurs feuillages émergeaient et l’odeur de la circulation était recouverte par une  odeur sauvage  de boue et d’eau. Et les canards avaient pris possession des quais et vaquaient tranquillement à leurs affaires, sans être dérangés par les bateaux-mouches.

crue de la Seine. 2 juin 2016

Printemps mouillé à Sceaux

Attentats, grèves, ciel bas et gris depuis quelques mois déjà. Les gens se plaignent, et pourtant, Paris est  à ceux qui n’ont pas peur d’une averse. En juin, d’habitude, le parc de Sceaux est plein de monde, même s’il un peu moins connu que Versailles et Vaux-le-Vicomte (à tort, je crois car c’est le plus romanesque avec son mélange de grands panoramas, d’allées rectilignes et de vieilles forêts qui ensauvagent le site). Ce dimanche, la pluie a chassé presque tous les visiteurs et on peut jouir tranquillement du parc.

Parc de Sceaux. Perspective à la française

Le Nôtre a dessiné Sceaux en 1670 pour la « maison des champs » de Colbert, ministre de Louis XIV. Comme tous les parcs de Le Nôtre, celui-ci est d’abord fait pour la vue et ne peut qu’évoquer aux lecteurs de Michel Foucault les dispositifs panoptiques qui portent au loin le regard du pouvoir. À perte de vue, dit l’expression. Aujourd’hui, la vue ne se perd pas et va jusqu’au brouillard, avant de revenir vers le miroir horizontal d’une eau couleur de plomb.

La plus belle perspective, perpendiculaire au château, domine une butte assez raide qui descend en gradins, de vasque en vasque vers le bassin de l’Octogone. Les cascades ne fonctionnent pas, mais un petit vent venu dont ne sait où disperse le panache d’argent du jet d’eau.

Descente vers l'Octogone

Descente vers l’Octogone

Du décor du 17ème, il ne reste rien. On voit seulement, au niveau du premier bassin, les mascarons sculptés par Rodin pour l’Exposition Universelle de 1878 Ils ont été installés ici par l’architecte Léon Azéma, chargé en 1930 de restaurer les cascades bien dégradées.(http://palagret.eklablog.com/les-mascarons-de-rodin-cascade-du-chateau-de-sceaux-a114821072)

mascarons d'Auguste Rodin

mascarons d’Auguste Rodin

La statue de La Servitude qui se tenait avant la pente des cascades, et qu’Atget a tant de fois photographiée, a été déplacée. Il suffit pourtant de croiser au coin d’une allée de grandes statues blanches sur fond de nature puissante pour retrouver le dialogue entre la réalité et l’art. Dans ce coin du parc, c’est la statue qui est exubérante, tandis que les troncs colonnes des platanes dessinent une architecture régulière.

Allée des platanes

Le domaine de Sceaux organise régulièrement des expositions (peut-être en souvenir d’Atget). En ce début juin, l’exposition n’est pas encore complètement en place, mais au fond, le cadre déjà installé invite à regarder autrement les arbres.Cadrage

Une fois l’allée franchie, on aborde le grand canal que le fils de Colbert a fait creuser. Il a été  aménagé pour les familles, avec ses oiseaux, ses couvées de canetons, ses colverts à la sieste.Colvert

L’après-midi s’achève.

Tout coup le soleil apparaît. Un homme et une femme en couple traversent la prairie. Ils ne sont pas plus gros que des jouets. Tout occupés d’eux-mêmes, ils passent nonchalamment, sans s’arrêter devant la rangée des arbres, devant le vert encore brillant de la dernière pluie.

Parc de Sceaux. Couple

Sur la terrasse du château, la lumière retrouvée dessine la ligne médiane des arbres taillés, assombrit de contre-jour les buis, et de grisaille la grande forêt. Une géométrie grise, noire et blanche. L’art classique d’assembler des parties variées.

Sceaux. Fin d'après-midi

Sceaux. Fin d’après-midi

Nous ne sommes plus seuls. Le soleil a ramené les visiteurs ; la terrasse de la buvette s’est remplie et une fanfare réveille les plus engourdis

Parc de Sceaux. Musiciens

Jardins et balcons de Paris

Les Jardins d’Orient à l’Institut du Monde Arabe

Je suis allée voir l’exposition de l’Institut du Monde Arabe sur les jardins orientaux, et je suis malheureusement arrivée en retard. Mon amie m’avait attendue si longtemps que j’ai un peu sacrifié le début de l’exposition pour la rejoindre. J’ai quand même appris que les Occidentaux doivent l’essentiel de leur art des jardins au monde oriental. C’est à Babylone, non loin de l’actuelle Bagdad, vers 600 ans avant JC, que tout aurait commencé. Pour plaire à sa femme, qui regrettait les collines boisées de son enfance, le roi Nabuchodonosor aurait fait édifier une montagne artificielle, couverte d’arbres sur son sommet et ses terrasses latérales. Des machines hydrauliques, qui ont suscité l’admiration jusqu’à aujourd’hui permettaient de monter l’eau de l’Euphrate jusqu’aux terrasses. L’exposition suggère que cette origine est douteuse et qu’il faut aller chercher en Perse les premiers systèmes d’irrigation efficaces. J’ai cru comprendre que la vis d’Archimède avait été inventée par ces Perses quelques siècles avant la date officielle. En tout cas, le monde des religions du Livre n’a cessé de rêver aux jardins d’Orient puisque le mot Paradis voulait simplement dire ‘jardin’ en ancien persan.

1000 ans plus tard, on propose encore des représentations des jardins de Babylone comme celle d’Athanasius Kircher.Athanasius Kircher. Jardins de Babylone

Et je me souviens d’Henri Salvador qui chantait dans mon enfance :

Voir les jardins de Babylone

Et le palais du Grand Lama

Rêver des amants de Vérone

Au sommet du Fuji-Yama …

C’est donc d’Orient que sont venus nos jardins médiévaux découpés en quatre par des allées en croix et leurs plates-bandes en carrés. C’est en Orient aussi qu’on a pris l’habitude d’enclore de beaux jardins décorés de fontaines. On les retrouve, chez nous, associés au culte marial. Des roses, des lys, et une vierge sage gardée entre les murailles, son missel à la main ou son enfant dans les bras. Au XVIIème siècle, les parcs à la française jouent avec des perspectives grandioses, sans commune mesure avec les jardins du Moyen Age, mais les architectes ont conservé le goût oriental pour des compositions géométriques, disposées autour de pièces d’eau. Bassins et fontaines sont toujours l’âme de nos parcs.

L’exposition présente aussi les échanges entre les arts, les ornements des tapis et des vêtements reprenant les broderies de verdure des jardins. Elle expose d’admirables images du jardin Majorelle de Marrakech avec sa profusion de cactus, yuccas et palmiers adossés à des murs bleus intenses ; elle montre des peintres qui revisitent la tradition des miniaturistes…

D’où vient ma légère déception ? Du côté minimaliste des explications, peut-être. Une photo montre un certain Gabriel Veyre, étendu sur une chaise longue, les yeux clos. L’art de la sieste ? Une nonchalance décadente ? Ce n’est pas à l’IMA que j’en ai appris davantage. Il a fallu que je me branche sur Internet pour trouver quelques renseignements sur ce photographe amoureux  du Maroc. Un peu plus loin, des images de femmes dans les jardins de l’Islam, voilées, dévoilées, entre elles, avec un ou deux hommes… Mais où sont-elles exactement ? A Téhéran, en Arabie Saoudite, au Maroc ? Les légendes des photos ne l’indiquent pas. On dirait que pour la commissaire de l’exposition tout s’équivaut et qu’elle construit une représentation unifiée, forcément trompeuse de la place des femmes dans ces pays.

Déception aussi en ce qui concerne le « jardin évènement » qui devait apporter l’Orient à Paris. Orangers, palmiers, roses et fleurettes sont là, mais la luxuriance n’est pas au rendez-vous. Il est vrai que nous sommes devenus difficiles et que les jardineries nous ont habitués à une profusion de couleurs et d’odeurs. Le Truffaut du quai de la Gare rivalise très bien avec l’Institut du Monde Arabe. Il regorge de plantes d’intérieur et d’extérieur, de fleurs de soleil et d’ombre, potagères ou décoratives ! Soyons patients. A l’Institut du Monde Arabe, les fleurs vont pousser pendant l’été. En attendant, nous avons docilement pris la passerelle pour voir l’anamorphose de François Abelanet et puis nous sommes repartis dans Paris.

Anamorphose. Exposition Jardins d'Orient IMA

Anamorphose. Exposition Jardins d’Orient IMA

La grande olivaie

Les Parisiens sont assez riches pour fleurir leurs balcons. Ils y sont encouragés par les pépiniéristes bien sûr, mais aussi par les écolos qui leur répètent que les plantes des balcons favorisent les insectes pollinisateurs et enclenchent un processus vertueux assurant une ville verte aux générations futures. Que planter ? Les plantes de balcon, c’est un peu comme les prénoms des enfants. En 2016, Louise et Léo ont remplacé Emma et Nathan. Sur les balcons, les géraniums et les pétunias ont reculé devant les lavandes, les lauriers et les oliviers. Pourquoi ? Battage des catalogues peut-être ? Envie de se souvenir de la Méditerranée à Paris ? Besoin de voir du vert en toute saison ? En tout cas, Paris doit être aujourd’hui la plus grande olivaie de France. En attendant que des ethnobotanistes mettent en ligne une enquête sur les balcons parisiens, voici quelques images de cette mode du Sud.

Palmier. Bl Saint-Germain

Palmier au croisement Saint-Germain, rue des Bernardins

L'olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

L’olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

Mais les lauriers-roses battus par la pluie n’ont pas le parfum funèbre et sucré des étés de Provence

rue Michelet. lauriers roses

rue Michelet. lauriers roses

et un olivier, c’est d’abord un tronc millénaire qui a connu l’empire romain, résisté à la sécheresse, survécu aux incendies et pas ces arbustes nains, ces bonsaï de balcons. Qu’est-ce qu’une olivaie sans les rafales de vent qui rebroussent les feuilles grises et leur donnent la couleur de l’argent ?

Nocturne. Le babyfoot de la gare d’Austerlitz

Les mondes parallèles

Mais qu’est-ce qui nous a pris de vouloir rentrer en métro jusqu’à Bastille alors que nous avions quitté nos amis vers 1h 45, non loin du Collège de France ?

Il n’y avait aucun taxi en vue quand nous avons croisé la station Maubert. « Nous pouvons toujours essayer de prendre le dernier métro », ai-je dit à mon mari. Et de fait, la station était ouverte et une rame est arrivée tout de suite. Nos montres indiquaient deux heures quand nous sommes parvenus à Austerlitz, à temps pour prendre la correspondance avec la ligne 5. Nous nous sommes rués dans les couloirs. Passant, devant une salle où des employés attendaient, je leur ai demandé, « il y a encore un métro pour place d’Italie ? », en me trompant, car notre arrêt, Bastille, était dans l’autre direction. Ils m’ont dit oui. Nous nous sommes dépêchés. Dans le couloir qui menait au quai, on entendait du bruit. Nous avons pensé que  c’était notre métro, mais il s’agissait de la ligne qui allait dans l’autre sens. De notre côté, un panneau indiquait que tout était interrompu jusqu’au matin. Nous sommes repartis vers la sortie Gare d’Austerlitz. Nous avons pris un couloir à droite, puis à gauche. Du bruit encore. Les grilles étaient en train de se refermer ! Il restait trente centimètres. Trop bas pour se glisser dessous. Il devait bien y avoir une porte ouverte quelque part, tout de même…  Nous sommes retournés vers le couloir de la ligne 10 pour demander aux employés par où passer : tout le monde avait  disparu !

Nous avons descendu en courant l’escalier qui mène à la gare d’Austerlitz en espérant sortir par le côté des chemins de fer. Les escalators ne fonctionnaient plus, mais on entendait des voix dans le hall, là où les lignes de métro rejoignent les grandes lignes. Un groupe d’hommes s’amusait au babyfoot. Nous avons hésité à aller vers eux. Nous avions peut-être un peu peur de ces grands gaillards (banlieusards en attente de train ? SDF à l’abri ? Compétiteurs de babyfoot à l’entraînement, agents de la SNCF au repos…? ), puisqu’il n’y avait apparemment qu’eux et nous dans cet endroit et nous, nous avons en principe passé l’âge de traîner à deux heures du matin dans une station de métro. J‘ai quand même interrogé nos étranges rencontres. « Vous savez comment sortir d’ici ? ». Un des hommes  a fini par répondre « Bonne question ! » et il a ajouté. « On ne sort plus, madame ! La sortie, c’est  pour 5 heures 30 ».  Puis,  il est retourné à sa partie et je n’ai pas osé lui demander la raison de la présence incompréhensible du babyfoot dans le hall d’Austerlitz. Nous avons avancé vers les quais de la gare plongés dans la pénombre. Au bout du quai, vers la sortie, les rideaux de fer étaient baissés. Là aussi, aucun agent de sécurité. « Je crains que tout ça ne se termine mal, a dit JM. Ils vont sûrement éteindre la lumière  et nous serons plongés dans l’obscurité».

L’heure avançait : il était 2 h 20. Un bruit de voix provenait de très loin vers le haut. Nous avons remonté au pas de course le grand escalier, pris un couloir en direction des voix. Seulement, les employés du nettoyage qui auraient pu nous aider étaient séparés de nous par  une nouvelle grille qui venait de s’abaisser. On aurait dit que nous étions dans un jeu informatique où des obstacles infranchissables surgissaient sans cesse. Notre embarras a d’abord amusé les hommes en tenue orange, puis ils ont montré un peu de compassion : « Redescendez ! Vous trouverez un ascenseur qui vous permettra d’arriver jusqu’à nous ».

Les joueurs étaient toujours dans le hall et nous ont fait un petit signe de la main en nous regardant cavaler vers l’ascenseur. L’accès en  était interdit par une bande rouge. Nous n’avons pas osé passer par peur de nous retrouver coincés dans la cabine (un piège cruel du jeu informatique dont nous étions prisonniers à déjouer absolument ?) et nous sommes repartis pour constater que nous tournions en rond : remontée de l’escalier, couloir de la 10, grilles baissées, (entre temps les nettoyeurs étaient partis), marches à redescendre pour la troisième fois. La fatigue me faisait battre le cœur et j’avais juste l’envie de me résigner et de m’affaler dans un coin. JM me donnait l’impression d’être décidé à courir toute la nuit en évitant les obstacles jusqu’à faire apparaître une porte quelque part. Mais il a simplement décidé de passer sous la bande matérialisant la fermeture de l’ascenseur. Je l’ai suivi. L’ascenseur a démarré. Nous avons retrouvé les nettoyeurs qui nous ont indiqué une sortie dérobée. C’était fini !

Une fois à l’air libre, nous sommes rentrés chez nous à pied, plutôt contents d’être dehors. On voulait protester auprès de la RATP, incapable de laisser quelqu’un pour inspecter les couloirs, ou au moins un numéro de téléphone. On imaginait la réponse administrative. « Vous n’aviez qu’à prendre vos dispositions ». La voix se ferait désagréable. « Regardez-vous. Vous êtes âgés ; vous avez l’air éduqués. Vous savez lire un règlement, n’est-ce pas ? Est-ce que vous avez pensé à nos agents qui doivent rentrer chez eux à la fin de leur service ? ». Nous pourrions invoquer l’honneur du service public, le risque d’enfermer des cardiaques ou des diabétiques, mais il valait mieux nous abstenir….

En fait, je ne regrettais pas notre séjour nocturne dans les sous-sols du métro. Je me reprochais  seulement de ne pas avoir discuté avec les hommes des profondeurs. Je les imaginais planquant le babyfoot dans une galerie souterraine et le ressortant pour jouer dans leur monde parallèle. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce qu’était ce lieu dont nous avons été un petit moment les prisonniers. Etait-ce vraiment la gare familière, ou bien une autre, née de la nuit ?

Les Noctiliens glissaient en silence sur la chaussée. JM disait « Marchons encore un peu pour éliminer le champagne de la soirée ».

(L’histoire est plus simple. J’ai lu sur Internet que l’entreprise a mis ces mini-foots à disposition de la clientèle pour lui éviter l’ennui des salles d’attente. Une application permet aux gens intéressés de se contacter. Il avait suffi aux joueurs d’arriver au moment où les autres partaient. N’empêche. Qui sont-ils ? Peut-être vivent-ils cachés pendant le jour et se réveillent-ils la nuit pour se livrer à d’interminables parties de babyfoot ?).

Suite à la tradition du café solidaire

Mariagrazia Margarito, une Turinoise, qui se promène souvent sur le blog, avait évoqué, dans son commentaire au billet intitulé Les Misérables,  la tradition, à l’origine napolitaine, qui consiste à commander un café et à en payer deux, un pour soi et un autre pour un inconnu pauvre qui se présentera dans le bar et qui trouvera ainsi un café prépayé. Ce petit geste  ne coûte pas grand-chose, mais dit la solidarité avec les plus démunis. Elle m’envoie une photo prise à Turin et écrit : « je l’ai trouvé ce matin, dans un café de Turin, vieillot, au charme indémodable (un « café historique », où allait souvent Cesare Pavese). L’étiquette est une très bonne idée, un rappel. A Naples, en Sicile, pas besoin d’étiquette ni de petit pot pour l’argent. On donne au gérant, et gérant et garçons savent comment faire. Mais « dans le continent », comme disent les Siciliens et les Sardes, « au nord » comme disent les Napolitains, scripta manent (tiens, le latin) et ceux qui ont oublié n’ont pas d’excuse ».

Caffè Sospesso. Turin (photo de Mariagrazia Margarito)

Caffè Sospesso. Turin (photo de Mariagrazia Margarito)

Sur le Net, j’ai trouvé une page de Wikipédia qui montrait que l’idée s’était répandue partout et un vieil article du Parisien (avril 2013) « Un café solidaire, s’il vous plaît! ». Le mouvement, hélas, semble être retombé avant même d’avoir pris à Paris.

 

Jardin des Plantes

A Paris, on va au Jardin des Plantes, (jardin ouvert, musée gratuit pour les moins de 26 ans), un des lieux où tout le monde est heureux, quel que soit son âge.

La Grande Galerie a permis la réalisation d’un conte de  savants extravagants. C’est un lieu où des milliers d’animaux naturalisés sont rassemblés pour montrer l’ordre de la vie, mais elle est aussi (surtout) célèbre pour son extraordinaire défilé des animaux de la savane qui se dirigent vers un Noé invisible, mais très présent, tant et si bien que le naïf croit tout d’abord qu’on lui montre là tout le règne animal. A l’exception de la baleine, ce sont les plus spectaculaires des vivants qui sont là : l’éléphant qui mène le troupeau, les girafes qui le dominent !

Jardin des plantes. Caravane africaine du

_DSC0025On leur a refait des yeux et ils sont si proches que parfois  leur regard trouble le visiteur.

Grande Galerie

Le muséum, inauguré la même année que la tour Eiffel, est une cathédrale de verre et de métal, dont la beauté tient à la structure apparente. A chaque étage,  une galerie fait le tour du bâtiment et permet de revoir d’en haut le grand troupeau. Le hall est balayé par des lumières qui changent de couleur régulièrement : un bleu sombre fantomatique ; l’ocre qui  rappelle le cinémascope de notre enfance et le lion de la Metro-Goldwin-Mayer…

Grande Galerie Museum d'Histoire Naturelle

Grande Galerie Museum d’Histoire Naturelle

Justement, c’est à l’enfance que fait penser, au premier étage, un groupe formé d’un éléphant qui porte une nacelle et qui est attaqué par un tigre. C’est un don du duc d’Orléans en souvenir d’un accident qui lui est arrivé lors d’une chasse en Indes où une tigresse s’est agrippée à la nacelle de son éléphante. La mise en scène hésite entre Jules Verne et les chasses au lion d’Hemingway. Oui ! Ce musée consacré au règne animal est sans doute en partie l’œuvre de chasseurs qui rapportaient les dépouilles des éléphants, tigres, jaguars, zèbres, girafes, hippopotames, antilopes et autruches abattus lors de leurs safaris. Il n’est pas si loin le temps où ils partaient pister le lion et débusquer le buffle… Je lisais leurs aventures dans les revues que ma grand-mère conservait dans son grenier. Ils avaient dormi sous la tente en pleine brousse, écouté les cris et les feulements du gibier et abattu lions et rhinocéros sans hésiter. On aurait tendance aujourd’hui à condamner leur férocité inutile, mais ceci est une autre histoire ! Ce sont aussi les chasses au tigre de Delacroix, que je revois, bien que l’éléphante du muséum n’ait pas l’air paniqué. Coups de dents, torsion, ruades et fuite sont à imaginer. Sans doute trop difficiles à représenter pour l’art des empailleurs.

Au troisième étage, les admirateurs du dodo sont nombreux à se presser autour du plus célèbre des oiseaux dont l’espèce est éteinte. Le dodo était un grand oiseau qui vivait sur l’île Maurice. Le pauvre n’était guère beau. Gros comme un dindon, son poids et ses ailes atrophiées le rendaient incapable de voler, il était une proie facile pour des marins en manque de viande.

Buffon en trace un portrait grotesque:

« On regarde communément la légèreté comme un attribut propre aux oiseaux, mais si l’on voulait en faire le caractère essentiel de cette classe, le Dronte » (nom officiel de notre dodo) « n’aurait aucun titre pour y être admis, car loin d’annoncer la légèreté par ses proportions ou par ses mouvements, il paraît fait exprès pour nous donner l’idée du plus lourd des êtres organisés; représentez-vous un corps massif et presque cubique, à peine soutenu sur deux piliers très gros et très courts, surmonté d’une tête si extraordinaire qu’on la prendrait pour la fantaisie d’un peintre de grotesques ; cette tête portée sur un cou renforcé et goîtreux, consiste presque toute entière dans un bec énorme où sont deux yeux noirs entourés d’un cercle blanc, et dont l’ouverture des mandibules se prolonge bien au-delà des yeux, et presque jusqu’aux oreilles : ces deux mandibules concaves dans le milieu de leur longueur, renflées par les deux bouts et recourbées à la pointe en sens contraire, ressemblent à deux cuillères pointues, qui s’appliquent l’une à l’autre la convexité en dehors : de tout cela il résulte une physionomie stupide et vorace, et qui, pour comble de difformité, est accompagnée d’un bord de plumes, lequel suivant le contour de la base du bec s’avance en pointe sur le front, puis s’arrondit autour de la face en manière de capuchon, d’où lui est venu le nom de cygne encapuchonné (cycnus cucullatus). », Buffon, Histoire naturelle générale et particulière, Imprimerie royale, XVI, 480, 1770.

C’est une reconstitution et non un animal embaumé que nous voyons au muséum car il n’est longtemps resté du dodo, dronte, ou cygne encapuchonné, que quelques squelettes et un œuf (présenté au musée d’East London. http://www.potomitan.info/dodo/reveil.php). J’irai un jour voir le squelette d’Orléans qui a été acquis en 1906 auprès de la maison Deyrolle à Paris. Il provient dit-on, des fouilles effectuées à la Mare au Songe. On ne peut mieux dire que cet animal est un mythe, un rêve des taxidermistes. Le dodo est d’ailleurs le sujet du tableau consacré à l’art des taxidermistes du Muséum.

Henri_Coeylas_dodo_Reconstitution du Dodo

La fascination qu’il exerce vient aussi de Lewis Caroll.

C’est lui qui initie Alice aux plaisirs nouveaux de la course cocasse :

« Qu’est-ce qu’une course cocasse ? » demanda Alice ; non qu’elle tînt beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s’il s’attendait à être questionné par quelqu’un, et personne ne semblait disposé à prendre la parole.

« La meilleure manière de l’expliquer, » dit le Dodo, « c’est de le faire. » (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d’hiver, avoir envie de l’essayer, je vais vous dire comment le Dodo s’y prit.)

D’abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle ( « Du reste, » disait-il, « la forme n’y fait rien » ), et les coureurs furent placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, « Un, deux, trois, en avant ! » mais chacun partit et s’arrêta quand il voulut, de sorte qu’il n’était pas aisé de savoir quand la course finirait. Cependant, au bout d’une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo cria tout à coup : « La course est finie ! » et les voilà tous haletants qui entourent le Dodo et lui demandent : « Qui a gagné ? »

Cette question donna bien à réfléchir au Dodo ; il resta longtemps assis, un doigt appuyé sur le front (pose ordinaire de Shakespeare dans ses portraits) ; tandis que les autres attendaient en silence. Enfin le Dodo dit : « Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un prix. »

Les Anglais associent le dodo au patronyme de Lewis Caroll (Dodgson, de son vrai nom, qui, affligé d’un léger bégaiement se présentait lui-même comme Do-do Dogson), les Français, se laissent attendrir par les syllabes enfantines de ce nom « allez les enfants au dodo », grâce auxquelles la gaucherie de l’oiseau devient ingénuité. C’est aussi pour cette raison  que les noms que cite Buffon me paraissent tous faux. Dronte, Cygne à capuchon… ils ne parviennent pas à se coller à ma représentation du dodo !

Bien sûr, l’ ambition du muséum n’est pas de jouer avec nos fictions, mais d’ enseigner l’histoire de l’évolution et la place de l’homme dans les espèces vivantes Nous reviendrons, c’est sûr pour voir les films et lire les explications. Aujourd’hui, les ados avec qui nous avons visité le musée ont repris leurs portables et sont repartis dans leur monde où on se fâche et on se réconcilie à coups de SMS. Le musée, c’était beau, mais il est temps de revenir à la vraie vie ! Sortis de la Grande galerie, les adultes ont encore sacrifié au culte de l’éphémère  et visité  les cerisiers du Japon que les botanistes du jardin appellent prunus (Prunus Groupe Sato-zakura ‘Shirotae’).

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C’était trop tard ou trop tôt. Les branches noires des grands arbres étaient encore nues derrière le cerisier rose. Les pétales du cerisier blanc commençaient à tomber.

Mais nous aimons aussi les moments où les choses ne sont pas encore là et ceux où elles se défont déjà. On ne lit plus assez Ronsard qui  décrivait si bien la fragilité de la jeunesse et de la beauté, toutes deux vouées à disparaître et l’exquise nostalgie qui accompagne les moments heureux

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame.

Las ! le temps non, mais nous nous en allons

– Et tôt serons étendus sous la lame

Cependant, les jardiniers proposent des bouquets en toute saison et le parterre des pavots de Californie étale déjà toutes ses séductions.

les pavots du Jardin des Plantes

les pavots du Jardin des Plantes

L’exquise nostalgie ce sera pour une autre fois.

BOIS DE VINCENNES ET PARC FLORAL

Les rêveurs de Vincennes

Chaque fois que nous allons vers le bois de Vincennes, le souvenir furtif de l’université de Paris 8 vient nous troubler. Je travaillais à Aix-en-Provence et je revenais à Paris pour voir mon amoureux, puis je filais au Centre universitaire expérimental de Paris 8. Je m’y rendais en mobylette. Je me souviens bien des deux colonnes de la Nation et des pavillons de Ledoux qui, dans ces années 70, marquaient pour moi la fin de Paris. Et après ? J’ai complètement oublié ce qu’était mon itinéraire. Je passais peut-être par la route de la Tournelle. Je traversais des bois hantés par les travestis brésiliens. Je ne m’arrêtais pas.

L’institution permettait à ceux qui n’avaient pas le bac de faire des études supérieures et elle ouvrait des cours du soir pour que les travailleurs puissent venir.  C’étaient sûrement les innovations les plus importantes. Les brillants intellectuels qui accueillaient les étudiants voulaient aussi changer les rapports entre enseignants et enseignés et préféraient la forme du séminaire au cours magistral.  On serait venus rien que pour les linguistes Gross, Lyons, Chevalier, et pour les philosophes, Deleuze, Foucault,… Bien sûr, tout n’était pas rose à Vincennes. Michel Foucault y a été insulté copieusement par des agitateurs qui interrompaient ce « mandarin coupable de discourir au lieu de changer le monde ». Parfois, les « travailleurs » qui arrivaient fatigués découvraient que les cours étaient suspendus pour leur permettre de participer à une des interminables assemblées générales dont la faculté avait le secret. L’intérêt pédagogique de certains cours reste obscur : un jour, des apprentis plasticiens ont été ainsi conviés à une séance d’art corporel : « Déshabillez-vous. Tout le monde à poil ! Et on ne mate pas. Je n’aime pas les mateurs ! » Une trentaine de jeunes adultes bourrés d’hormones sexuelles ont ce jour-là essayé tant bien que mal de palper leurs voisins et leurs voisines sans rougir et sans avoir d’érections. Mais qui peut oublier l’utopie née de ce mélange de milieux sociaux, de cultures et d’origines diverses ? On ne s’ignorait pas alors et on discutait sans fin de politique, de sexualités, de projets  de vie, de nos efforts pour articuler notre vie quotidienne et la pensée.

Vincennes a été rasé dans les années 80 et n’est pas sur Google Map. Comment chercher un endroit qui n’existe plus ? Dans un beau documentaire, Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon ressuscite pour quelques minutes, à l’aide d’images d’archives, l’atmosphère des cours de Deleuze. Puis elle part à la poursuite des vestiges de l’université et ne trouve que de l’herbe, des arbres et quelques tuyaux de cuivre. Il ne reste rien du campus et pas grand-chose de l’optimisme de notre jeunesse.

Ce sont d’autres rêveurs que Claire Simon rencontre dans son film, plus frustres, plus marginaux, plus cabossés par la vie, mais combien remarquables. Elle les montre avec respect et amitié. Je n’oublierai par celui qui vit dans une cabane au fond du bois, regrette que les gens l’observent sans lui parler, et se laisse aller au sommeil pour oublier. Ni le peintre qui met son chevalet sous les arbres et peint des femmes cubistes jusque dans la pénombre sans plus rien voir et la caméra de Claire Simon s’attarde, même si la nuit est tout à fait tombée ; ni les Cambodgiens réunis pour fêter l’année du cheval qui disent à mi-voix que personne, jamais, ne leur demande comment ils sont arrivés à Paris et qui ils ont laissé derrière eux.

Les habitants du monde parallèle sont là à côté des familles : prostituées, dragueurs, promeneurs de chiens, cyclistes, pêcheurs de carpes. On se côtoie dans le bois au fil des saisons, mais on  ne se rencontre plus et sans doute que personne, hormis la fille de Deleuze qui cherche l’endroit où avait lieu le cours de son père, ne se soucie du campus de Vincennes.

Magnolias et rhododendrons au Parc Floral

Pas de fantômes du passé au Parc floral ; pas de marginaux, non plus. Clos et gardé, c’est un paradis innocent à l’usage des familles et des touristes (parcours dans les arbres, manèges, pavillons à thèmes, expositions photos, concerts admirables l’été pour trois fois rien…). Aujourd’hui, nous passons pour les arbustes en fleurs. C’est encore trop tôt pour la collection d’iris.

Entre les pins, soudain, les massifs de camélias, de rhododendrons et de magnolias « Ralentis, ralentis. Ils sont irrésistibles !

Paris. Parc floral. Les rhododendrons sous les pins

Ce n’est pas la peine de  courir dans tout le parc. Il suffit de prendre le temps de regarder l’endroit où nous sommes. II n’y a pas deux arbustes semblables. Il n’y a pas deux fleurs pareilles sur la branche du magnolia. Et dans chacune on peut voir comment la lumière piégée est devenue visible.

On s’arrête, éblouis par la splendeur de cette floraison. On se chuchote : « Je ne m’en lasse pas ! Chaque année, je viens pour les voir ».

Un enfant vient de tomber. Il courait si vite que ça devait arriver. Sa mère qui courait derrière lui arrive à son tour. Elle crie plus fort que lui : « Ça devait arriver. Je te l’avais dit qu’on ne court pas sur le bitume ». Un homme, qui doit être le père, survient : « Allez ! Arrête de pleurer. Tu veux une glace ? On va aller acheter une glace ». Les pleurs cessent. Dans le silence en forme de point d’interrogation, on entend la mère : « Je suis contre. Qu’est-ce que c’est que ça ! Je venais de lui dire qu’il n’aurait pas de glace. On vient d’arrêter de manger. Il a descendu un paquet de chips et presque un paquet de gâteaux. Et maintenant tu veux le pourrir ? » L’enfant recommence à pleurer. « Oh ! Et puis je m‘en fiche ! Continue comme ça et tu verras ce qu’il va devenir ». Ils disparaissent par l’allée qui aboutit au café.

Un homme âgé et une femme s’assoient sur le banc d’en face. « Cette fois, c’est la fin, Annie. Ils ont arrêté la chimio. Je ne serai sans doute plus là au printemps prochain. Je suis surtout très, très fatigué. Tu n’as pas idée de l’effort que j’ai fait pour venir ici.

– Il faut garder espoir. On ne peut pas savoir.

– Je ne sais que trop. Mais comme je n’ai pas envie d’attendre la mort, j’ai attendu les fleurs et je suis là. Je suis bien content de revoir les magnolias. Et puis merci pour cette promenade. Je sais que c’est difficile avec moi. Les gens ont peur. Alors merci.

– Ce n’est pas que j’ai peur, dit cette Annie. C’est que tu ne nous laisses pas parler de ce qu’on a sur le cœur. »

On repart. Bientôt, les fleurs vont tomber et ce sera le tour des feuilles, puis à nouveau des branches nues jusqu’à mars où tout refleurira. Est-ce qu’il y a un temps linéaire qui va vers la mort pour les hommes et un temps circulaire pour la nature ?

La pelouse centrale est envahie par la foule venue pique-niquer. Devant le grand bassin, le héron surveille l’eau verte et sale où nagent des carpes. Canards, bernaches, poules d’eau passent en couple. On dit que c’est pour la vie. Le héron a l’air plus farouche. Ou du moins solitaire, mais depuis que je rencontre ses pareils dans tous les parcs de Paris, les hérons ont perdu leur prestige.

Parc Floral. Le héron

Parc Floral. Le héron

Bercy au printemps

Du Palais omnisports de Paris-Bercy à l’AccorHotels Arena

Est-ce que Bercy est encore Bercy depuis que l’AccorHotels Arena a imposé sa marque sur le fronton de la salle polyvalente dédiée au sport et aux spectacles ?

D’habitude, je lis dans le métro. Il y a deux jours, je rêvassais pendant que s’égrenait le chapelet des stations, National, Chevaleret, Quai de la Gare et que les wagons de la ligne 6 glissaient sur le viaduc. Voici les tours de la bibliothèque, les lumières qui scintillent sur la Seine, la masse sombre du Ministère des Finances. Et soudain, j’ai remarqué les grandes lettres lumineuses AccorHotels Arena. C’est d’abord ce choix du global english qui m’a énervée, puis, la présence incongrue du nom, comme si on me privait de tout ce qu’évoque pour ma génération le « Palais Omnisports de Paris-Bercy ».

Je n’ai jamais mis les pieds dans le stade aux parois recouvertes de gazon, mais le nom  flotte dans ma mémoire. C’est là qu’a eu lieu le concert de Jean-Michel Jarre dans les années 2010 et de grands concerts de chanteurs qui attiraient des milliers de spectateurs et les tenaient en haleine pendant des heures. Je voyais aussi, les affiches placardées sur les murs du métro, où alternaient l’annonce des tournois de tennis et l’annonce des tournois de handball. Et puis Bercy, c’est tout un quartier.

Toutes les notices sur l’histoire du lieu disent qu’il s’est appelé d’abord Percy, nom qui apparaît au 12e siècle dans un acte de donation du roi Louis VI le Gros  aux moines de l’abbaye de Montmartre. Puis il y eut la « Grange de Bercix » et, en 1415, l’établissement de la première Seigneurie de Bercy. La fortune de Bercy est liée au commerce parce que la zone était située en bordure de Seine, à l’extérieur de la barrière d’octroi de la Rapée, ce qui permettait de ne pas payer de taxes. En 1810, le ministre des Finances de l’époque acquit  des entrepôts de vins qu’il fit remettre en état. En 1869, les entrepôts devenus trop petits furent agrandis jusqu’à occuper quarante-deux hectares. Bercy était le centre mondial du négoce des vins. D’énormes chais accueillaient barriques et tonneaux jusque dans les années 1960 quand les consommateurs ont commencé à acheter les vins mis en bouteilles à la propriété et ont abandonné les  assemblages proposés par les négociants. Après un siècle d’existence, le lieu déclina jusqu’à sa reconversion autour du Palais Omnisport (1984), du Ministère de l’Economie et des Finances (1990), du Parc et de la zone commerciale de Bercy-Village

Je suis fâchée qu’on fasse mourir un nom familier. Qui ? Pourquoi ? De retour à l’appartement, j’apprends en fouillant sur Internet, que la municipalité a passé un accord avec le groupe hôtelier, ce qui a  permis la rénovation gratuite du lieu en échange de de sa location comme support de publicité (www.lemonde.fr/sport/article/2015/…/au-nom-du-fric_4799516_3242.html). Sourds aux pleurnicheries des gardiens de la mémoire, les jeunes énarques qui font les comptes se frottent les mains.

Je suis peu sujette à l’indignation et je me dis: « C’est un détail. De toute façon, les noms de lieu changent depuis toujours et ceux qui demeurent n’ont pas le même sens pour les parents et les enfants. » Par exemple, pas un Marocain ne pourrait aujourd’hui parler de Port-Lyautey qui est redevenu Kenitra après l’indépendance du pays. Nous connaissons tous des noms de rues débaptisées au rythme des élections. A Sartrouville, qui faisait partie de la banlieue rouge dirigée par les communistes, la rue Marx a été remplacée par une rue de Tocqueville après un changement de majorité. Et ce n’est pas la seule.

Bon ! ce changement est un détail. Oui, mais infime ou non, un changement de nom n’en reste pas moins un acte d’identité et nous savons bien qu’en  Bretagne ou en Corse, on se bat même autour de leurs transcriptions. Les noms écrits « à la française » par les cartographes voisinent avec des transcriptions fidèles à la prononciation locale. Sur les pancartes, Sartène est souvent  rageusement rayé au profit de Sartè ; l’Ospedale (où un locuteur d’une langue  latine autre que le corse reconnaissait sans peine « hôpital ») laisse place à U Spidali, qui met en avant la langue de l’île.

Un haut-lieu parisien est à présent porteur d’un nom de marque. Depuis longtemps, les commerciaux ont convaincu leurs clients d’arborer des vêtements qui les transforment en hommes sandwichs, Levis, Adidas, Mango… Il est un peu triste qu’un lieu de mémoire se transforme en support de publicité.

Les décisions d’une majorité municipale échouent parfois à modifier les habitudes. La place Charles de Gaulle est restée  place de l’Etoile. Voyons ce qu’il en sera de Bercy.

 

Balade verte : le parc et la passerelle Simone de Beauvoir

Hier après-midi, l’orage tournait sur Paris. Le ciel avait la couleur du plomb. Soudain une grande bourrasque et la pluie a tout trempé en quelques minutes. Le magnolia a perdu ses pétales qui sont tombés sur la pelouse.

Le printemps hésite encore sur la place, mais depuis quelques jours les bourgeons dorés des marronniers sont devenus des feuilles. Comme chaque année c’est un miracle : la veille, ils luisaient comme de petites lampes. Le lendemain ils s’étaient déployés.

Les jours allongent et j’ai envie de balades vertes. Le nom de Bercy flotte encore dans ma mémoire et je repars par le métro jusqu’à la station Bercy. Les travaux de rénovation ne sont pas finis et je me faufile  entre l’arrière de l’hôtel Novotel  et la palissade qui masque l’entrée du parc.

Bercy n’a rien à voir avec le grand jardin à la française que l’on associe à l’image de Paris. Il est composé de façon à faire varier sans cesse les points de vue.

Au premier plan, la prairie rythmée par les platanes aux troncs puissants. Ce matin, elle sent encore la terre mouillée.

Bercy. Les sportifs

Bercy. Les sportifs

Des jeunes gens s’agitent encouragés par un moniteur invisible.

Certains font des étirements, d’autres redescendent la butte qui monte jusqu’à une terrasse qui domine le fleuve et le parc. Depuis ce belvédère, la vue embrasse la rive droite jusqu’au-delà du quartier Jeanne d’Arc ; on peut aussi suivre la coulée du fleuve jusqu’aux tours de Notre-Dame.

 

Une fois montée la pente abrupte, si on va vers la droite, on arrive royaume des skateurs.DSC_0010.JPG

Si l’on poursuit droit devant soi, on trouve la passerelle Simone de Beauvoir qui relie la rive droite au parvis de la Bibliothèque Nationale de France. Interdite à la circulation, elle est suffisamment large pour que les sportifs, les familles et les flâneurs coexistent sans se gêner.

Dans un paysage fluvial où dominent les lignes droites, ce pont sans pile (construit en 2006 par l’architecte berlinois Dietmar Feichtinger) frappe par ses courbes élégantes, son allure élancée. Il forme un entrelacs très allongé, dont le niveau supérieur est assez élevé pour offrir une vue en surplomb sur la Seine et le pont de Bercy tout proche. Là où les branches se croisent, au centre, un espace couvert est souvent occupé par des groupes qui répètent des chorégraphies mystérieuses ou par des lecteurs qui cherchent un abri intime et un peu protégé. Les lecteurs y sont en paix, à l’écart des passants. Rien ne les distrait, sinon le lent mouvement du fleuve et la fuite des nuages chassés par le vent. Le temps se ralentit.

Pont de Bercy depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Pont de Bercy depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Retour vers la deuxième partie du parc, conçue comme une série de petits jardins très différents les uns des autres, séparés par des buis ou par des boqueteaux d’arbrisseaux touffus. Il est  facile d’y trouver une place intime.

Bercy. La taille en espalier

Bercy. La taille en espalier

La roseraie et un plan de vigne, qui rappelle la vocation de Bercy, ne sont pas encore sortis de l’hiver, mais près du coin des jardiniers, les espaliers sont fleuris et le « potager pédagogique », qui permet aux écoliers de cultiver de minuscules parcelles, déborde d’herbes et de légumes.

Pas de touristes, mais des oiseaux dans les bosquets et des jeunes gens sur les bancs. Plus loin, des ponts «  à la chinoise »,  dont l’arche élevée enjambe la rue Joseph Kessel, et qui mènent au «  Jardin romantique». Romantique, je ne sais pas, mais il comporte des bassins entourés de roseaux qui abritent des poissons, des tortues et des oiseaux d’eau. Les  familles y emmènent des petits enfants fascinés,  d’autant que les œufs ont éclos et que les canes promènent leurs canetons.

La couvée

La couvée

Bercy n’est  sans doute pas le « plus beau » parc de Paris, ni le plus majestueux, mais les merveilleux jardiniers de la ville ont su faire tenir plusieurs mondes dans quelques hectares et chacun peut trouver sa façon d’y faire halte avant de retrouver le temps de la ville.

Pierres écrites en latin

Toutes les villes s’organisent autour de monuments qui manifestent la force des pouvoirs religieux ou profanes, des institutions culturelles, du pouvoir économique. L’écrit accompagne régulièrement  ces symboles sous forme d’inscriptions ou de plaques apposées sur des murs.

Aujourd’hui, où l’on assiste à une bataille politique à propos des manifestations religieuses dans l’espace public, il me paraît intéressant de faire un pas de côté en m’intéressant aux signes, marques et symboles écrits qui rendent visibles les pouvoirs par définition invisibles qui façonnent le sens de la ville. Pour répondre à une suggestion de Mariagrazia Margarito dans son commentaire paru  le 20 février 2016 (à l’occasion de l’article Nation), je prendrai la question par le « petit bout » du latin. Les murs de Paris gardent la trace d’une guerre culturelle à présent quasiment éteinte entre le latin et le français, cependant que de nouveaux conflits apparaissent.

16ème -18ème siècles : le pouvoir royal choisit le français comme langue de l’Etat,  mais le latin reste la langue de Dieu et des Belles Lettres

Longtemps, c’est en latin que Paris a célébré Dieu, le roi ou les Belles-Lettres. Les arguments en faveur du latin étaient, comme pour l’anglais aujourd’hui, la nécessité de disposer d’une langue de communication internationale. A quoi s’ajoutaient son rôle de langue quasi sacrée et l’idée de la supériorité linguistique d’une langue plus éloquente que celles qui lui ont succédé. Enfin, et surtout, la pérennité d’une langue morte soustraite aux changements.

Dès le Moyen Age, la puissance royale cherche pourtant à se libérer de la tutelle latine, assimilée au pouvoir de l’Eglise. Entre le 14ème et le 16ème siècle, le français s’impose lentement dans les chartes royales. Cet essor aboutit à la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fait en 1539 du français la langue officielle du droit et de l’administration.

Au 16ème siècle, les protestants décident de célébrer la messe dans un idiome que le peuple comprend. Cependant, les catholiques attendront le Concile de Vatican II (1965) pour renoncer à la liturgie latine. Au 17ème siècle, dans la France officiellement catholique, on priait donc toujours Dieu en latin, affirmant ainsi la vocation universelle de l’église, même si c’était au détriment de la transparence du message divin.

L’éducation secondaire (réservée aux garçons des classes aisées) était logiquement à base latine, puisqu’elle était aux mains des ordres religieux. A son tour, cette formation explique la fonction scientifique remplie par le latin… L’Université attendra par exemple le 20ème siècle pour renoncer à la thèse secondaire en latin. Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie, a encore écrit en 1892 Quid Secundatis Politicae Scientiae Instituendae Contulerit. Même les pauvres et les filles apprennent souvent à lire en latin parce que les correspondances des sons et des lettres sont plus régulières qu’en français, et surtout parce que la lecture se résume souvent pour eux à pouvoir déchiffrer les prières à la messe.

Au 17ème et au 18ème siècles, le latin occupe encore massivement des fonctions prestigieuses et s’affiche partout dans Paris. Laurence Gauthier et Jacqueline Zorlu, ont publié une très éloquente recension des inscriptions dans leur livre Paris en latin. Legenda est Lutetia : Grands et petits secrets des inscriptions latines dans la capitale, Paris, Parigramme, 2014, 176 p. (11.90 euros). Je ne répèterai pas leur travail.

Imiter la Rome impériale : les portes royales Saint-Denis et  Saint-Martin

Une petite incursion cependant jusqu’aux arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin inspirés par les arcs romains qui suggèrent que Paris est la nouvelle Rome ! J’en parle surtout parce que tout le monde se presse aux arcs de l’Etoile et du Carrousel en oubliant le 10ème arrondissement. Ce qui m’attire là, comme beaucoup, je crois, c’est que les lourdes portes royales sont serties dans le bazar hétéroclite des boulevards. Saint-Denis voit se succéder les boutiques d’épices et les restaurants  pakistanais, sri-lankais, indiens, les sex-shops, les coiffeurs africains spécialisés dans les tresses et les perruques, et des passages  populeux qui permettent de rejoindre Saint-Martin. Et soudain, barrant la rue, on tombe sur le monument majestueux.

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Les deux arcs célèbrent les victoires de Louis 14, à la façon dont les Romains célébraient les succès militaires de leurs empereurs. L’inscription latine, gravée sur l’attique de Saint-Martin peut être traduite : A Louis le Grand pour avoir pris deux fois Besançon et la Franche-Comté et vaincu les armées allemande, espagnole et hollandaise, le Prévôt des marchands et échevins de Paris. Sur la face sud de la porte Saint-Denis, c’est le chef de guerre qui est à nouveau loué : en moins de soixante jours, Louis le Grand a passé le Rhin, le Waal, la Meuse, l’Elbe,  il a conquis trois provinces, pris quarante places fortes et il s’est emparé d’Utrecht. Dans la frise de l’entablement est inscrite la dédicace « Ludovico Magno » (À Louis le Grand).

Cependant certains intellectuels du 17ème siècle commencent à se scandaliser qu’on utilise une langue « étrangère » au lieu du français. Le « moderne » Charpentier a par exemple défendu le français  dans sa Defense de la langue française pour l’inscription sur les monuments et, en 1677, il est décidé que les monuments du règne seront gravés en français (et non plus en latin).  La querelle se poursuit néanmoins au 18ème siècle. Voltaire peut à la fois affirmer  « Une inscription latine me déplaît parce que je suis bon Français. Je trouve ridicule que nos jetons, nos médailles et nos louis soient latins » et ajouter aussitôt que le français moins synthétique que le latin, notamment à cause de ses verbes auxiliaires, se prête mal aux inscriptions lapidaires. (Correspondance 1741, A M. Loc-Maria).

Les monuments doivent parler le langage de tous

Les révolutions sont propices aux réflexions sur le rôle des langues dans les jeux de pouvoir. Il est donc normal que la place du latin dans les écritures publiques soit interrogée. Le célèbre abbé Henri Grégoire (connu pour ses prises de positions en faveur de l’émancipation des Juifs, contre l’esclavage des noirs et pour l’enseignement systématique du français au détriment des « patois ») fait un rapport à la  Convention nationale pour promouvoir le français (Rapport sur les inscriptions des monuments publics. Seance du 22 nivose  an 2, 1794). Grégoire y rappelle que la question du latin a été déjà longuement débattue avant la Révolution, et ajoute un argument démocratique :

« Sous le despotisme, le peuple était compté pour rien ; actuellement, il est ce qu’il doit être, c’est-à-dire tout. Les monuments publics doivent donc lui rappeler son courage, ses triomphes, sa dignité ; ils doivent parler un langage intelligible pour tous et qui soit le véhicule du patriotisme et de la vertu, dont le citoyen doit se pénétrer par tous les sens. […] Notre langue reconnue comme celle de la raison  par sa clarté, deviendra, par nos principes, celle de la Liberté. Ne lui faisons donc pas l’outrage de la repousser de nos monuments, tandis qu’elle reçoit les suffrages de l’Europe. (Oeuvres, vol. II).

Le 19ème : conservatisme à l’école, recul dans la ville

Napoléon fit cesser tout effort de propagande en faveur du français et pour ne pas avoir à financer l’école, il abandonna l’enseignement à l’Église, ce qui restaura évidemment les positions du latin qui restera la langue des collèges pendant tout le 19ème siècle. On ne s’étonne pas de le trouver aux frontons des églises et dans les cimetières. Et si la locution latine, Fluctuat nec mergitur, apparaît dès le 16ème siècle sur des jetons municipaux, elle est choisie comme devise de Paris par le baron Haussman, préfet de la Seine en 1853.

Mais plus on avance dans le siècle, moins le latin joue le rôle d’une écriture d’apparat pour les monuments.

J’ai donc été frappée de rencontrer des mentions « privées » au cours de mes balades.  Au 97 rue Monge, un immeuble modeste renvoie à une devise de l’Art poétique d’Horace : « [Scribendi recte,] sapere est et principium et fons ». Un billet du blog parismyope.blogspot.com/2012/08/linstitution-savoure.html daté du 24 août 2012 fournit la solution. Il s’agit  d’une pension, en son temps célèbre, l’Institution Savouré, qui perdurera jusque vers 1860. J’avais pensé que la devise était en quelque sorte une « enseigne », mais  dans son commentaire Louis Musard rectifie. il signale que la pension avait déménagé et que la devise fonctionne plutôt comme un hommage.

97 rue Monge "Sapere est et principium, et fons"

rue Monge « Sapere est et principium et fons »

Des traces plus modestes montrent le rôle « classant » du latin. Il n’est pas besoin de le savoir. Il suffit d’un mot pour faire signe. Sur le boulevard Saint Germain, sur l’avenue Kléber, de beaux immeubles affichent une date  de construction précédée de ANNO, rappelant ainsi que l’architecte (ou l’acheteur) fait partie des détenteurs du pouvoir linguistique, lequel passait encore par le latin.

 

 

Modernité du latin des devises ? Fluctuat nec mergitur

Je me rappelle qu’après les attentats de novembre 2015, de jeunes manifestants ont très vite déployé une banderole avec la devise latine de Paris FLUCTUAT NEC MERGITUR (il est battu par les flots, mais ne sombre pas). Dans le même temps le nombre d’occurrences sur Twitter explosait.  Dans le contexte des attentats, la formule devenue slogan prenait un sens collectif renouvelé, les mots affirmant que la ville était indestructible et saurait faire face aux terroristes, et le latin rappelant l’appartenance à la très ancienne communauté imaginaire des humanistes.

Voici que la devise se prête à présent à des jeux commerciaux. Elle s’imprime sur des tee-shirts et depuis avril 2016 s’inscrit à la devanture d’un café de la place de la République, comme si l’on voulait se persuader que s’asseoir à la terrasse de cet établissement était un acte militant ou au moins prolongeait l’élan collectif qui avait suivi les attentats.

 

 

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