Quartiers d’hiver

L’harmonie mélancolique des toits parisiens : gris clair, gris sombre… cheminées où perchent les mouettes, les goélands et les corneilles qui se substituent peu à peu aux pigeons. Leurs cris aigres remplacent les incessants roucoulements. En termes sportifs, nous avons gagné au change car devant les fenêtres ce sont des piqués, des glissements acrobatiques dans le ciel du matin, bien plus vigoureux que l’envol des pigeons.toits-carrefour-st-martin-fbg-st-martin

oiseaux-de-mer-paris-2Je suis repassée devant le magasin calciné qui fait l’angle Picpus rue du Rendez-vous : les mauvaises langues disent que le commerce marchait mal et que la prime d’assurance était une solution. Le matin on passe et on sent l’odeur de brûlé qui ne s’en ira qu’avec la démolition. Un peu plus loin la boutique de produits de la Baltique. Elle était tenue par une Polonaise venue en France, sans doute parce qu’elle aimait Victor Hugo et Zola. Elle n’aimait pas vendre les harengs et elle a fait faillite. Derrière la vitrine, on voit les dernières bouteilles de vodka dont les étiquettes se décollent  et un papier peint beige sale encore plus triste que les planches qui masquent l’intérieur du magasin brûlé. Le verre de sa vitrine a la couleur de la poussière.

L’imposteur et les employés

Nocturne BNF7.jpgSamedi, à la bibliothèque, deux employés du vestiaire, un frisé et un rouquin, discutaient de l’affaire Fillon en distribuant les valisettes transparentes où il faut glisser son ordinateur avant d’accéder aux salles de recherche :

–  C’est des enfants différents des autres, tu vois. Eux, ils ont besoin de 3800  euros d’argent de poche par mois…

­–  J’aurais bien voulu avoir cet argent. Résultat je me retrouve comme un con à bosser dans ce vestiaire. Ça n’aide pas beaucoup pour avancer ma thèse !

– Oui, mais eux, ils sont habitués à mener la grande vie. Pauvres châtelains, ils sont obligés de puiser dans la caisse. Et puis, dans leur milieu, il faut un diplôme américain et ça coûte cher l’université en Amérique.

– Aussi ils feront des carrières juteuses comme leur papa.

– Moi, je veux bien travailler 39 heures payées 35 pour cette somme, reprenait le frisé.

– Dire que c’est cette face de triste chrétien qui nous parlait de servir la France et les Français. Pour nous, les coupes budgétaires et les 35 heures payées 39. Pendant ce temps-là, lui il se servait !

– Tous des Ripoublicains.

– Tu crois que ça irait mieux si on se débarrassait de la droite. J’en crois rien. C’est la Ripoublique

Ce que les jeunes gens ne supportaient pas c’était d’abord l’inégalité : au peuple, les sacrifices ; aux puissants, l’argent volé avec naturel. Mais l’imposture ajoutait à la colère. Fillon avait vendu l’image de sa probité ; il s’était réclamé du général de Gaulle ; il avait dénoncé les magouilles de Sarkozy et on l’attrapait à faire pareil. Je me disais que le plus démoralisant c’était la façon dont son parti minimisait la faute, comme s’il voulait persuader les Français qu’il n’y avait rien à faire contre la corruption.

Butte-aux-Cailles

Les vœux.

Le premier sens de vœu qui figure dans Le Petit Robert est la « promesse faite à une divinité, à Dieu, en remerciement d’une demande exaucée ». On montrait sa gratitude, en promettant d’être chaste pendant des années, de renoncer à la richesse, d’édifier une chapelle ou une église. Les vœux, c’étaient aussi les serments que prononçait un religieux avant de s’engager. Ces sens ont quasi disparu.

Nos vœux de janvier, qu’ils soient inscrits sur des cartes dites justement cartes de vœux ou qu’ils restent virtuels, concernent des bienfaits à venir : nous souhaitons que la santé, la prospérité, l’amour, le travail… embellissent les vies de nos correspondants. Si les changements de vocabulaire signalent des remaniements dans nos croyances, voilà une marque de la déchristianisation de nos sociétés.

Mais qu’est-ce que c’est que cette drôle d’action qui passe entièrement par le langage puisque nous n’avons pas l’intention d’agir pour améliorer la fortune ou la santé de nos correspondants, ou plutôt puisque notre action reste entièrement verbale et que nous disons seulement que nous espérons que le destin ne malmène pas trop ceux que nous aimons bien. De plus, il y a belle lurette que nous avons, du moins la plupart d’entre nous, cessé de communiquer avec un ciel compatissant chargé de conjurer le mauvais sort ; nous ne croyons pas qu’un souhait puisse transformer de façon magique la situation et pourtant nous envoyons des vœux à tout notre entourage.

Est-ce que nous répétons des coutumes anciennes, sans y croire, avec l’indulgence qu’on a pour les traditions (comme nous accrochons à nos portes des couronnes de bienvenue, comme nous posons des lentilles sur de la ouate humide pour qu’elles aient grandi au seuil de la nouvelle année, comme nous mangeons des grains de raisin pendant que s’égrènent les douze coups de cloche de minuit le 31 décembre), avec l’indulgence que l’on a pour les croyances des enfants, le père Noël, le lièvre de Pâques, la petite souris ?

Nous savons que l’efficacité magique des vœux est une illusion, que l’on est sans protection face aux menaces de l’avenir et qu’il n’y a personne à implorer et pourtant nous marquons la frontière de la nouvelle année, (Dans les chansons russes, ce seuil est très concret : le nouvel an apparaît à la porte. Il frappe à la fenêtre et pénètre dans la maison ! et comme tout nouveau venu, il peut tout changer. Le passage de l’an appelle à la réinvention de la vie).

Cependant, la répétition ne va pas sans métamorphose. On envoie moins de cartes de vœux. Celles-ci accompagnaient la scolarisation de masse, les débuts de la société de consommation, la démocratisation des années d’après-guerre. Elles étaient l’occasion de renforcer les liens distendus dans les familles (c’était le rôle des femmes d’écrire aux parents un peu éloignés à qui on n’avait pas grand-chose à dire afin de « maintenir le contact »). Aujourd’hui, le téléphone portable facilite tellement les échanges qu’il n’est plus besoin de réaffirmer l’unité familiale à date fixe. D’autre part, Internet fourmille de sites dédiés qui fournissent des messages préfabriqués « originaux ». Il suffit de cliquer pour envoyer des vœux tout frais qui se gardent bien de répéter les formules consacrées.

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Cartes de voeux au Bon Marché

Les cartes qu’on trouve dans les magasins sont souvent des objets décoratifs, bibelots destinés à rester quelques temps sur une étagère et il y a moins de choix.

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Carte de voeux.

Envoyer des vœux est peut-être un « acte de langage », mais son étrange efficacité n’est pas là où elle dit qu’elle est : les vœux ne mettent plus en relation avec des divinités. Ils permettent plutôt d’éprouver un bref moment de communion avec des êtres humains : « Je ne suis pas (encore) renvoyé à la solitude puisque je suis le destinataire de tous ces voeux, alors même que ma vie professionnelle s’est arrêtée, que le nombre de correspondants commence à diminuer ! » et pour les plus jeunes : « mon carnet d’adresses est bien rempli. J’ai de multiples correspondants au-delà du cercle familial. Me voici au cœur d’un réseau ».

Cette année, les vœux que je reçois sont étrangement précautionneux : En vieillissant, nos amis sont désabusés. Ils se résignent à faire deux parts dans leur vie : celle de la désolation politique et celle de l’amour de leurs proches. « Que la catastrophe nous épargne pour cette année et nous laisse encore le loisir de vivre en paix », ou encore dans sa version espagnole, « A pesar de todo ». Ils se rabattent donc sur le triplet santé, prospérité, amitié, ou encore curiosité, énergie, vitalité.

Le médium

Un de nos amis que j’appellerai Martin a raconté l’histoire suivante : « Cet automne, j’ai vécu une étrange expérience à laquelle je ne m’attendais pas du tout. J’ai toujours été un homme rationnel, un cartésien qui n’était pas prêt à renoncer à ses convictions.

J’étais avec une jeune femme. Il bruinait et nous sommes entrés dans un troquet de la Butte aux Cailles pour nous protéger. Les tables étant toutes occupées, nous nous sommes dirigés vers le comptoir pour prendre un café en attendant que des places se libèrent.

Des clients étaient déjà là accoudés et l’un d’eux s’est brusquement adressé à moi : « Toi aussi tu es né sous le signe de la Vierge. Pour un musicien, ce n’est pas si mal ». Il a ajouté : Tu as connu une grande crise, mais tu vas la surmonter. A partir de février, tu entreras dans un nouveau cycle ».

Les révélations qu’on venait de me faire ne pouvaient pas avoir été préparées à l’avance : je n’avais jamais rencontré cet homme et ses compagnons.  Je n’avais jamais mis les pieds dans cet endroit où personne n’avait entendu parler de moi, et nous avions seulement eu le temps de prononcer les phrases indispensables pour commander nos cafés. On ne pouvait pas lui avoir indiqué mon signe du zodiaque et ma profession.

Le garçon vida son verre, salua ses amis et s’en alla, sans ajouter un mot. Je demandais à ses compagnons qui il était.

­– C’est un médium, répondit l’un d’entre eux, comme si c’était normal de m’annoncer que les esprits existent, qu’ils savent tout de nous et qu’ils confient des bribes de nos histoires à des jeunes gens qui trainent dans les cafés.

J’ai toujours été un homme rationnel, et je n’ai pas su que faire de cet autre monde qui s’était tellement rapproché. Je n’ai plus rencontré le jeune homme, bien que je me sois approché plusieurs fois du café. Quelquefois, il me semble que la conversation a été une illusion et pourtant la rencontre s’est vraiment passée comme je viens de la raconter. Quelquefois je me dis que quelqu’un quelque part sait tout de moi ».

Pourquoi le médium s’était-il adressé à notre ami. Il n’avait rien demandé en échange de son savoir qui avait l’air complètement désintéressé. Que voulait-il ? Peut-être seulement exister aux yeux de ses amis qui admiraient ses pouvoirs. Est-ce qu’il avait rencontré Martin par hasard ? Mais sait-on ce qu’est le hasard ?

L’aube de l’année à la Butte-aux-Cailles

Nous sommes retournés sur la Butte-aux-Cailles. On découvre cette colline abrupte qui domine le boulevard Blanqui une fois passée la voûte de l’escalier Atget, juste en face du métro Corvisart. Une fois traversé l’immeuble on est ailleurs : une volée de marches et déjà le parfum d’un figuier, l’anse d’un jardin cerné par les immeubles. Sur la butte, proprement dite, il n’ya que de petites maisons car le terrain, réputé fragile, ne supporterait pas les fondations des grands immeubles.

La Butte aux Cailles a un joli nom qui fait penser aux oiseaux des champs, mais elle le doit à  un certain Caille, propriétaire d’une vigne, plantée sur ce coteau au XVIe siècle. De la butte à Caille, à la Butte-aux-Cailles, il suffisait d’ajouter un s. Elle réapparaît dans l’histoire pendant la Commune de Paris quand les « Fédérés commandés par Walery Wroblewski repoussent par quatre fois les troupes versaillaises »  (24 et 25 mai 1871). (Wikipédia) Chaque année l’Association des Amis de la Commune de Paris commémore ces deux jours-là. On a donné le nom de la commune à une place. Aux batailles mémorielles a succédé là aussi un tourisme de la mémoire.

Je crois bien que Le Temps des cerises a été composé par Jean-Baptiste Clément en souvenir d’une infirmière de la Butte, tombée sous les balles des Versaillais. Aujourd’hui, c’est un nom de café !

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le-temps-des-cerisesLa rue des Cinq Diamants est un haut lieu bobo. Mais quelque chose demeure de l’esprit d’insoumission parmi les jeunes gens qui opposent leur envie de vivre l’instant présent à ceux qui leur disent d’économiser leurs forces, et de chercher sérieusement du travail. Ils vont donc chez Gladines, ou chez Mamane manger comme dans une cantine (les tables étant collées les unes contre les autres on ne peut que fraterniser avec ses voisins). Quand il n’y a vraiment plus de place, ils se retrouvent au Passage des artistes. Il y a tant de monde qu’on patiente dehors, un verre à la main. On est donc toujours sûr de rencontrer quelqu’un.

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Au Passage-des-artistes-Butte-aux-cailles

Quant on sort du restaurant, on peut arpenter les rues pavées Paulin Mery et rue Gérard,  photographier les oeuvres de street art…Dans ce haut lieu de l’art de rue, j’aime surtout les pochoirs de Miss-Tic, qui signe d’un pseudo féminin, redoublant les images qu’elle installe un peu partout dans le quartier, et qui la montrent en belle jeune femme charnelle, chasseuse d’hommes sans culpabilité.

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Miss-Tic. Alerte à la bombe. Chez Gladines

Les images sont toujours accompagnées de calembours qui déconstruisent les stéréotypes, tout en racontant des histoires de cœur. Tantôt la belle est une séductrice féministe affirmant fort son droit au désir : « Alerte à la bombe » «  Il fait un temps de chienne ».

Tantôt elle s’interroge : « Le masculin l’emporte, mais où ?»,

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Miss Tic. Rue Jean-Marie Jégo

ou bien joue des à peu près phonétiques : « Le temps est un serial qui leurre »

Miss-Tic. Le temps est un serial qui leurre

Miss-Tic. Le temps est un serial qui leurre

miss-tic-rue-du-moulin-des-presLorsqu’on est un habitant de la Butte, on va remplir des bouteilles d’eau à la fontaine de la place Paul Verlaine (l’eau qui sort d’un puits artésien profond de 582 mètres est la plus pure de Paris et il y a toujours quelqu’un qui vient se ravitailler). Lorsqu’on habite à la Butte, on va à la piscine de la Butte, une des plus anciennes de Paris (1924), dont les bassins seont alimentés en eau naturellement chauffée à 28°C par un puits artésien.

La Piscine de la Butte-aux-Cailles

La Piscine de la Butte-aux-Cailles

Les courageux poussent jusqu’à la rue Barrault : au numéro 22, de petites maisons rappellent le souvenir des Russes qui pouvaient vivre dans ce quartier modeste. Rue Daviel, c’est la Petite Alsace avec ses pavillons à colombage et surtout la Villa Daviel. Jadis, des demeures pour les ouvriers. A présent hors de prix.

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On reviendra au printemps pour voir les glycines et les roses mousseuses… Aujourd’hui, Paris est encore plus sombre que le jour où notre ami a rencontré le médium. eglise-sainte-anneMais c’est égal la pluie emporte dans les caniveaux les derniers débris des mauvais jours. Il suffit d’attendre février et tout ira bien.

Deux musées de la ville de Paris : Cognacq-Jay et Zadkine

Parfois, dans un musée, la petite quantité d’œuvres assemblées est préférable à la masse. Je sais bien qu’il s’agit d’un paradoxe et, si je passais deux jours à Paris, j’irais au Louvre et à Orsay. Mais pourquoi les milliers de Parisiens courent-ils aux mêmes lieux, délaissant les petits musées de la ville, alors que ceux-ci sont gratuits, tranquilles et permettent des rencontres passionnantes?

Le musée Cognacq-Jay

Le musée Cognacq Jay, situé rue Elzévir en plein cœur du Marais, est surtout consacré au XVIIIe siècle. On se met à regarder des œuvres qu’on négligerait ailleurs, comme ces porcelaines de couleur ivoire, rehaussées d’un peu de rose et d’or dont j’aurais méprisé les grâces.

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Elles sont aussi des témoins de leur temps : la dame penchée sur son écritoire ne bovaryse pas, c’est une ménagère qui tient ses comptes (témoignant par là même de la petite avancée de l’alphabétisation féminine dans les classes intermédiaires urbaines).

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Le couple Cognacq-Jay  a aussi collectionné des tableaux de genre : voici  le  portrait d’un charlatan venu d’Orient (il porte un turban) qui conseille une épouse bien saine sur la santé d’un mari bien jaune.le-charlatan-et-le-malade

Un peu plus loin, Boucher, qui me déplaisait tant à l’adolescence, célèbre la beauté des femmes : rien de grand, rien de majestueux dans son portrait de Diane, mais le spectacle de la chair fraîche, l’explosion des corps offerts à la chaleur du printemps.

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Boucher, Le Retour de la chasse de Diane

Et Fragonard dans « Perrette et le pot au lait » : flot jaillissant du lait, grand mouvement tourbillonnant de jupes, éclat des jambes, la volupté de peindre qui ressemble à la volupté tout court malgré (ou à cause) des larmes de la laitière :

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Fragonard: Perrette et le pot-au-lait

ou encore « Le Petit Garçon au gilet rouge » de Greuze. « Greuze ? Bof ! Trop moralisateur ! » Mais là, Greuze ne veut rien. Il peint seulement un portrait charmant …

Tous les portraits d’enfants rassemblés ici sont d’ailleurs passionnants. Est-ce parce que le couple n’a pu avoir d’enfants qu’il a été si attentif à des détails qui montrent l’évolution de la place qu’on faisait à la vie puérile ? La collection juxtapose l’ancien (un nourrisson, Louis Antoine de Bourbon, peint avec les armes et les décorations de la famille posées sur ses langes) et le moderne (la fillette, admirée par son cadet, qui se déguise en dame au grand chapeau ; le garçonnet qui pose avec un polichinelle) .

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Greuze. Le Garçon au gilet rouge

Et puis voici Hubert Robert dans une petite toile intitulée « L’Accident ».

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Hubert Robert. L’Accident

Comment parler de la mort en peinture ? A première vue, Hubert Robert a peint un homme en train de tomber du monument qu’il avait voulu escalader pour cueillir quelques fleurs. Sur la toile, il est encore suspendu entre le milieu du tableau et le sol, bien que sa position – la tête entraînant le corps – montre qu’il est condamné ; d’ailleurs, la femme la plus proche fuit la chute pour sauver sa propre vie, tandis que les  spectateurs un peu plus éloignés accourent, pour lui porter secours, même si c’est en vain.

Ces silhouettes sont minuscules par rapport à la masse immobile des ruines antiques (sol jonché de décombres au premier plan, pyramide effritée vers la droite, colonne ruinée du monument de gauche, dont l’effondrement a entraîné la dégringolade du grimpeur). L’homme qui va mourir est presque un intrus, un détail.

Mais le tableau loin d’opposer la vie brève des hommes à l’éternelle beauté des pierres,  montre la fragilité des monuments les plus orgueilleux. Je pense, malgré l’anachronisme, au jeune du Bellay découvrant Rome au 16ème siècle :

Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines,

Qui de vous voir le ciel mesme estonnez,

Las, peu à peu cendre vous devenez,

Fable du peuple, et publiques rapines !

Et bien qu’au temps pour un temps fassent guerre

Les bastimens, si est-ce que le temps

Œuvres et noms finablement atterre.

L’atelier-musée de Zadkine

Je dirai encore quelques mots de l’atelier-musée de Zadkine situé au 100 rue d’Assas. C’est un lieu sauvegardé à deux pas du Luxembourg. Un jardin, une verrière : rien n’a changé depuis le temps où le sculpteur russe travaillait.  Entre les murs, la ville se montre, mais le jardin est calme comme un jardin de couvent.

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Atelier-Zadkine-la-cour

Les sculpures émergent des buissons. Les plus belles à mon avis sont celles qui n’essaient pas de rendre le détail des traits, mais l’entente des corps, ou leur jaillissement (leur façon d’émerger de la matière brute, bois ou métal). Une de mes préférées : Théo et son frère Van Gogh.

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Théo et Vincent Van Gogh

Joyeux Noël !

Marchés de Noël

Quand Noël arrive, les adultes soupirent. Les femmes surtout, parce que ce sont surtout elles qui se livrent à la recherche frénétique des cadeaux, qui cherchent comment renouveler les menus trop riches à l’ère des régimes. Ce sont elles qui arpentent les marchés de Noël, rangées de maisonnettes recouvertes de fausse neige, avant de réaliser qu’il vaut mieux aller à la FNAC ou pianoter sur leur ordinateur.

A Paris, les Champs Elysées sont faits pour la perspective ; les illuminations un peu chiches ne parviennent pas à métamorphoser l’avenue en chemin de lumière.

Aux Champs Elysées

Champs-Elysées

Comme je reviens d’Allemagne, je ne peux que comparer. A Heidelberg, malgré leur dimension touristique évidente, les marchés de Noël paraissent moins tristes.

Peut-être parce que les places de la ville étant petites, l’effet d’accumulation finit par paraître fantastique. On aperçoit toujours au fond du décor une église baroque ou un pan du château, dont les ruines rougeâtres sont savamment entretenues, ce qui donne à l’ensemble une autre allure. Peut-être, la différence vient-elle aussi des Allemands qui se pressent sur les stands pour déguster le vin chaud, la tarte flambée, les saucisses grillées, alors que, ce vendredi,  les marchands de Paris attendaient encore leurs touristes !

Aux Champs Elysées. Noël 2017

Aux Champs Elysées. Noël 2016

Ou bien parce que de nombreux appartements d’Heidelberg sont eux aussi illuminés, que toute la ville est transfigurée, comme si les ancêtres de tous ces Allemands les accompagnent pour célébrer la communauté, alors qu’à Paris, Noël s’adresse à des consommateurs au mieux regroupés autour de leurs enfants.

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Pour nous consoler, remontons au numéro 103, jusqu’à l’Elysée Palace Hôtel. Longtemps l’hôtel, conçu en 1899 par Georges Chedanne, prix de Rome d’architecture, a été la propriété de la banque HSBC. Aujourd’hui, c’est le Qatar qui l’a racheté. Ainsi va le monde. Ce n’est pas pour regarder la façade, élégante malgré la taille du bâtiment, que nous nous arrêtons, mais parce que chaque façade est ornée d’une merveille de décor Art nouveau. Les plus jolies parties sont les oculi, décorés de figures d’enfants nus et de petits faunes qui jouent, s’effrayent, dansent, escaladent des chênes, se goinfrent de raisin. Leur énergie est éclatante, irrésistible.

Champs Elysées

Avec Hippolyte Lefebvre, ils nourrissent des cygnes ou partent chasser.103-109-champs-elysees-laigle951

103-109 Champs Elysées. occulus d'Hippolyte LefebvreElysées Palace Hôtel. 103-109 Champs Elysées. Oculus de Louis Baralis

avec Louis Baralis, ils vendangent, se chamaillent, fuient un serpent dangereux. Ceux de Paul Gasq cueillent des fleurs … (aujourd’hui, ces sculpteurs seraient accusés de pédophilie, tant les corps sont sensuels).

Sous les balcons, une végétation et des animaux totalement inattendus qui vont du homard aux sangliers et aux boucs des côtés latéraux.le-homard-103-109-champs-elysees

Mon beau sapin !

Ce qui m’a mis de mauvaise humeur avec ce Noël, c’est aussi la vertueuse, écologique et économique disparition des sapins dans mon quartier (la place de la Nation). J’aurais préféré ne rien voir du tout plutôt que l’épouvantail de béton et de paille que l’on a dressé au croisement du boulevard de Picpus et de la rue du Rendez-Vous.  Oui, je sais, c’est un gaspillage idiot de couper des arbres ! Mais enfin, les producteurs qui font commerce de sapins de Noël, coupent et replantent, apparemment sans épuiser leurs sols. Et puis, on peut acheter un arbre avec des racines, et le recycler après la fête !

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L’arbre vert à Heidelberg, son parfum quand on passait tout près des branches, du fond de l’hiver brouillardeux, c’était la promesse du printemps qui allait revenir.

Marché de Noël. Heidelberg

Marché de Noël. Heidelberg

Pour achever, la dame qui affiche régulièrement des petits mots souvent plaisants sur la façade de sa maison n’a pu s’empêcher de faire la morale au quartier. Comme d’habitude, elle a raison ! Comme souvent, elle est mesquine.

rue du Pensionnat

rue du Pensionnat

« Je veux bien vous souhaiter un joyeux Noël et une Bonne Année», a-t-on vu vœux moins généreux ?

Pour les esseulés, les fêtes sont un avant-goût de l’enfer. Comment survivre à une période où le bonheur est une obligation ? Pendant l’année, ils font comme tout le monde : ils savourent les petits plaisirs du quotidien (la liste est ouverte et chacun peut ajouter qui le plaisir de maîtriser l’alphabet russe, d’avoir enfin réussi un moëlleux au chocolat moëlleux, ou de lire une carte IGN à l’ancienne en se baladant d’un nom à l’autre, d’une couleur pastel à l’autre en rêvant à des forêts et à des fleuves, ce qui n’a rien à voir avec le guidage de Google map).

­ « Je ne fais rien cette année ! Je pars à New-York » dit Martine. Mais peut-on laisser derrière soi l’ami éclopé qui se plaint doucement : « Pas beaucoup d’appels, ces temps-ci ! » et le frère vieillissant, si inquiet à l’idée qu’on pourrait se défiler : « Alors ! Qu’est-ce qu’on fait à Noël ? ». Quelle joie de n’être pas seuls ! Pour moi, la vie partagée avec J.M., les amis qui nous accompagnent.

Bon ! bientôt les fêtes, les débats animés qui rappellent la fameuse fugue que Glenn Gould a composée à partir de discussions de café, polyphonie de phrases toutes faites et de stéréotypes formant une basse continue sur fond de quoi se détache la voix forte de quelqu’un qui s’excite à propos de la primaire de gauche, ou d’un amateur de spectacles. Pour que tout continue joyeusement encore un peu, Ivan sortira sa guitare et nous n’aurons pas honte de chanter nos vieilles chansons de Brassens et nos canons d’anciens boys scouts.

Avenue Rapp : immeubles Lavirotte, cathédrale orthodoxe du quai Branly

A tous ceux qui sont toujours en train de prendre l’avion pour parcourir le monde et voir le plus de choses possibles, il faut rappeler les plaisirs qu’offrent les rues de Paris, pourvu qu’on prenne le temps de les regarder. Il est vrai que le square et l’avenue Rapp sont des lieux particulièrement étonnants qui procurent au promeneur autant de bonheurs visuels que de questions sans solutions.

Tout commence au petit square Rapp où on aperçoit d’abord le beau trompe l’œil en treillage sur le mur qui clôt l’impasse. Sur la gauche, une construction exubérante en pierres et en briques de l’architecte Lavirotte et du céramiste Bigot, maître des grés flammés. Elle possède une tourelle d’angle couverte de tuiles vernissées et des décors loufoques à force d’éclectisme.

Sur la droite, l’édifice imposant de la société théosophique de France dont le porche qui monte presque au dernier étage accentue le caractère monumental.

Tourelle du square Rapp

Ce nom éveille le vague souvenir d’un mouvement ésotérique né au tournant des années 1900.

Façade du centre théosophique

Façade du centre théosophique

Mais alors que vient faire la feuille de l’ambassade du Costa Rica qui loge dans le même immeuble ? Est-ce que ce pays a des liens privilégiés avec la société ?  Ou bien a-t-il choisi cet immeuble parce que le loyer était modéré ? J’aurais aimé monter l’escalier, rencontrer le consul. Mais le consulat est fermé et d’ailleurs personne ne m’aurait laissé parler avec le consul.

 

 

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Il en va de même de la société de théosophie : la place est déserte. La porte est close. Wikipédia, la grande ressource sur le téléphone portable, explique que la Société théosophique « est une association internationale prônant la renaissance du principe théosophique ancien selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle ». La société a été fondée en 1875 par Héléna Petrovna Blavatsky, ainsi que par le Colonel Henry Steel Olcott et William Quand Judge. Ses quartiers généraux, dit l’article, « furent établis en Inde à Adyar ». Voici pourquoi les éditions et le site de la société poartent à ce nom Adyar.

Helena Blavatsky a l’air d’une riche héritière au fort caractère. Mariée à 17 ans, elle s’enfuit aussitôt pour parcourir le monde pendant 23 ans, devançant Alexandra Neil de 50 ans au Tibet, avant de fonder son mouvement. Celui-ci s’est largement diffusé et l’auteur de l’article cite une liste de membres illustres de cette société qui vont de Piet Mondrian à Yeats, Edison ou l’éditeur Camille Flammarion. Il y a quelque chose d’étrange dans la fureur que la société de théosophie déclenche chez certains internautes ; à l’abri d’internet, ils se livrent à des propos haineux.

Cependant le programme affiché sur la porte paraît inoffensif : quelques conférences de personnes qui se proposent de vous aider à trouver votre voie : allégories bibliques selon la Doctrine Secrète par Brigitte Taquin, les Pouvoirs latents dans l’Etre humain par Tram-Thi-Kim-Dieu. Le cours d’un maître de sagesse au nom indien, projeté en vidéo.

Le théâtre Adyar abrite aussi des concerts (est-ce pour pouvoir payer les frais ou parce que la musique joue un rôle dans l’éveil spirituel de l’humanité ?).

J’aimerais une fois rencontrer les gens qui suivent ces conférences. J’imagine des personnes âgées, au regard doux qui s’ennuient dans leurs appartements trop grands. C’étaient peut-être les mêmes qui venaient écouter Yves Nat en 1953 quand il joua l’intégrale des sonates de Beethoven dans le théâtre Adyar. Des internautes qui écrivent sur Facebook disent du bien de la salle, tout en déplorant le mauvais état des fauteuils. Sur les photos, on voit des fauteuils rouges, mais le velours doit être rapé à présent.

29 avenue Rapp

Au 29 avenue Rapp se tient l’immeuble le plus célèbre du tandem Lavirotte et Bigot, construit en 1901.

La structure est intéressante à cause du refus de la symétrie qui défie l’immobilité de la pierre, des variations opérées sur des formes connues (comme la lucarne agrandie du deuxième étage).

29 avenue Rapp . Derniers étages

Cependant, on vient surtout pour voir les couleurs et les ornements foisonnants qui ont valu à l’immeuble un prix au concours de la ville de Paris de 1901 (On vient un peu aussi à cause des descriptions scabreuses des guides qui expliquent que le décor central du porche représente un phallus inversé).

Je suis un peu perplexe : phallus-vitrage prolongé par un gland, ou bien motif floral innocent constitué par une tige et deux renflements symétriques à l’extrémité supérieure, tronc rigide comme l’est le tronc d’un arbre ou la tige de certaines fleurs, portant des outres gonflées qui contiennent des  graines ou des pépins, comme les figues dans leur petit sac de peau  ? (Tiens, mais la figue est justement un mot obscène pour désigner les testicules) ? Faut-il considérer que tout ce qui est droit est un phallus (ici plutôt triste puisqu’il est orienté vers le bas)  ? Que tout arbre est phallique et toute prairie féminine ?

29 avenue Rapp. Le porche

Et la fenêtre, qu’en penser ? A-t-elle une forme de vase banale (ici soulignée par les géraniums) ou représente-t-elle un coït ?

29 avenue Rapp. La fenêtre au scarabée.JPG

Si on s’approche, on s’amuse du bestiaire fantaisiste rassemblé sur la façade : deux têtes de bœufs, un oiseau couronné aux ailes dépliées, un lézard dont la queue forme de jolies arabesques, une tortue bicéphale, une scène de chasse (oiseau posé aux ailes repliées au risque du chat qui le guette) de gros scarabées sous les fenêtres (à moins qu’il ne s’agisse des phallus évoqués plus haut)…

 

 

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Les sculptures représentent aussi des êtres humains : Adam et Eve de part et d’autre de la porte, une femme au col de renard dont j’ai lu qu’il s’agissait de l’épouse de Jules Larivotte. Que penser de la juxtaposition d’une dame un peu mélancolique et d’une Eve souriante. On peut y voir deux représentations de l’amour, celui qui  fonde la famille bourgeoise, celui, bien plus sexuel de la petite Eve, si provocante.

29 avenue Rapp. La dame et Eve

Le Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe

Quelques pas encore le long de l’avenue Rapp. Il est cinq heures, l’air a déjà la fraîcheur du soir. Nous passons devant le centre orthodoxe russe, inauguré le 20 octobre, mais encore inaccessible puisque les fresques et les mosaïques de l’intérieur ne sont pas achevées. On voit cependant les hauts murs qui entourent la cathédrale et les bulbes dorés qui accrochent la lumière. Il paraît que le maire de Paris, Delanoë, avait exigé que les coupoles de la cathédrale orthodoxe soient d’un or pâle qui ne puisse pas concurrencer Saint-Louis des Invalides.

Le choix d’un or « modeste » n’a pas empêché les reproches. Poutine aurait installé un outil de propagande en plein cœur de Paris. Voulait-il ainsi renforcer l’église de Moscou, la cathédrale de la rue Daru étant passée au patriarcat de Constantinople, et mieux contrôler la diaspora russe ? Affirmer la puissance de la fédération de Russie en inscrivant ce bâtiment imposant à deux pas de la tour Eiffel ? Ou même espionner le conseiller diplomatique de l’Élysée, son chef d’état-major et le service du courrier présidentiel, hébergés dans un immeuble du quai Branly, en dissimulant un système d’écoute dans les coupoles ? A cette dernière dénonciation, l’ambassadeur de Russie a joliment répondu que les progrès des systèmes d’espionnage rendraient obsolètes de telles installations. Quoi qu’il en soit, le travail de Jean-Michel Wilmotte est à la fois sobre et élégant et une fois passées les polémiques on s’apercevra que le centre s’inscrit fort bien dans le paysage, tout près du pont Alexandre III dont, actuellement, on retient seulement que c’est le pont le plus majestueux de Paris.

centre-culturel-russe-avenue-rapp

Centre Spirituel et Culturel Ortodoxe Russe. Avenue Rapp

2 avenue Rapp. Centre Spirituel russe

Les coupoles du Centre Russe

Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe. 1-5 quai Branly

Reste qu’il est inquiétant de voir confondues dans un « Centre culturel et spirituel orthodoxe » une église, une école franco-russe, une institution de recherche… La Russie actuelle n’a décidément rien à voir avec la laïcité  de séparation « à la française » et ce centre montre que, quelles que soient les déclarations sur le statut pluri-confessionnel de la Russie, la religion orthodoxe est la religion d’Etat ! (Accessoirement, on s’est peu s’indigné de voir « l’étranger » financer un lieu de culte en France. J’imagine ce qu’on aurait entendu si l’Arabie saoudite avait installé une énorme mosquée sur ce même emplacement ! )

Cent ans après la révolution de 1917, la collusion entre l’église et l’Etat russe montre à quel point sont fragiles les « évolutions » que je croyais irréversibles. La menace du retour de l’intolérance et du pouvoir patriarcal est mondiale, tantôt sous cette forme russe de l’alliance du trône et de l’autel, tantôt sous la forme américaine qui envoie le conservateur Trump à la présidence, tantôt sous la forme encore plus menaçante d’Erdogan qui emprisonne toute opposition à son pouvoir islamique.

L’Avenir du Prolétariat au Champ de Mars

Un quartier, c’est parfois un lieu qui rassemble les vues les plus hétéroclites. L’autre  jour, nous nous promenions du côté du champ de Mars et du pont de l’Alma, quand nous sommes tombés sur un immeuble qui, selon la plaque apposée sur sa façade, appartenait à « l’Avenir du prolétariat ». Le nom nous a fait sursauter car nous étions avenue de la Motte-Piquet, à deux pas de la tour Eiffel, dans un des endroits les plus bourgeois de Paris ! Un peu plus loin, nous sommes arrivés square Rapp au siège de la Société Théosophique de France, et ce fut le même étonnement de voir que ce cercle survivait là, en plein XXIème siècle. Encore plus loin, la flamboyante façade de l’immeuble Lavirotte, quintessence de l’Art Nouveau, détonnait dans cette rue Rapp si convenable… et déjà, nous longions le nouveau centre culturel russe et les coupoles dorées de la cathédrale orthodoxe. On ne peut pas faire plus disparate. Le seul lien, c’est que ces petits morceaux de ville coexistent à cet endroit et finissent par faire un ensemble.

L’Avenir du prolétariat

lavenir-du-proletariat-av-de-la-motte-picquet

C’est de retour chez nous que j’ai lu l’histoire de L’Avenir du prolétariat. Dans une période moralement difficile, on peut trouver du réconfort à se rappeler de la Société mutualiste conçue par Ferdinand Boire, ou des raisons supplémentaires d’être tristes en lisant ce qu’il est advenu de son projet.

En 1893, un receveur des Postes, sans doute influencé par le modèle allemand, imagina un système de solidarité permettant d’assurer une retraite aux ouvriers. Il s’agissait de collecter des cotisations auprès d’eux, et de les investir dans des immeubles de rapport. Au bout d’une période qui pouvait aller de quinze ans minimum à cinquante ans, les déposants percevaient une retraite. Le système devait générer assez de bénéfices pour qu’on puisse financer une rente, mais il n’avait pas pour finalité le profit du capital comme dans une entreprise classique. Ferdinand Boire donna à sa société d’assurance mutuelle le beau nom de « L’Avenir du prolétariat ». Au tournant du siècle, les déposants étaient plus de 150 000 et comprenaient de nombreux provinciaux, comme le montre une photo de mutualistes ariégeois (consultable sur le blog des Amis du Musée du Textile et du Peigne en Corne, à Lavelanet:http://amtpc.over-blog.fr/article-labastide-sur-l-hers-en-ebullition-116859529.html).

Vers 1910, L’Avenir du prolétariat  possédait 42 immeubles parisiens, plus un patrimoine immobilier conséquent en province. La société était assez puissante pour créer un orphelinat dans une belle bâtisse, La Haute Barde, en Indre-et-Loire et, en 1912,  pour faire construire au 325 rue Saint-Martin dans le troisième, un « palais » pour ses assemblées générales. L’architecte, Bernard-Gabriel Belesta, imagina un intérieur moderne, avec des voûtes sans pilier, coulées dans du béton armé. Il s’adjoignit Henri-Paul Hannotin, qui ajouta les ornements, ferronneries, rampe d’escalier monumental, décors luxueux, inséparables du beau au tournant du siècle. La salle des fêtes trouva sans problème à se louer. On y organisait des réceptions chics, ce qui compensait les frais entrainés par les fêtes prolétariennes.

Façade du palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

Façade du Palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

La mise en place d’un système de retraites obligatoire et garanti par l’Etat entraîna le déclin de l’Avenir du prolétariat. Un siècle plus tard, les 200 000 cotisants n’étaient plus que 4000. Déjà, le palais avait changé de destination. Il abrita successivement une fabrique de rubans de papier, une salle de boxe, une boîte de nuit, le Charivari, et des espaces de jeux pour enfants… Les journaux ont parlé du bâtiment parce qu’il avait été racheté par le couturier Jean-Paul Gaultier – qui l’avait loué à Lionel Jospin comme siège de campagne pour la présidentielle de 2002. A Paris, le déclin a sans doute été accéléré par la désindustrialisation. Bref ! Les palais du prolétariat étaient passés de mode avant que le couturier ne rachète le lieu pour en faire une maison de couture.

Les derniers mutualistes étaient cependant à la tête d’un patrimoine immobilier remarquable. Malheureusement, en 1970, des inspecteurs du fisc s’avisèrent que  L’Avenir du prolétariat ne relevait d’aucune structure juridique reconnue par la République. Ils enjoignirent aux affiliés de rentrer dans le rang, en l’occurrence d’adopter un statut de société civile immobilière (SCI), ce qui impliquait un partage  du capital entre tous  les membres.

Transformés en capitalistes, ces derniers se disputèrent rapidement sur le système de répartition. Dans une période de spéculation sur la pierre, certains retraités s’estimèrent lésés par rapport aux nouveaux entrants pour lesquels on tenait compte des plus-values réalisées.

La suite est tristement prévisible. Des promoteurs profitèrent des dissensions pour lancer une offre d’achat. Une clause de la SCI interdisait à un même individu de détenir plus de 0,3% du capital, mais en 1994, les gérants jugèrent utiles de faire passer la société sous le contrôle d’une famille, les Catteau, des capitalistes du nord de la France suffisamment prolifiques pour réussir l’opération. Vingt et un Catteau se mobilisèrent. D’autres se joignirent à eux. Ils récupérèrent la majorité du capital de L’Avenir du prolétariat. Les 4000 associés qui restaient reçurent un peu plus de 3.000 francs la part.

Nathalie Rauli, journaliste à Libération, qui raconte cette histoire, remarque que le parc immobilier, passé sous le contrôle des Catteau pour environ 6.000 francs par mètre carré, dégagea une marge confortable. Confortable est une litote, car même s’il fallait rénover les immeubles et attendre la mort des derniers occupants qui bénéficiaient de loyers bloqués depuis  1948, la valeur en a été multipliée au moins par 7.

L'avenir du Prolétariat rue Notre-Dame de Nazareth

73 rue Notre-Dame de Nazareth. 3ème

« L’Avenir du prolétariat » fut rapidement rebaptisée la « Foncière ADP ». Les nouveaux propriétaires devaient trouver que l’ancien nom fleurait désagréablement les idées de gauche. Oui, c’est ça, « Foncière ADP » leur a semblé plus dans l’air du temps ! (rappelant une fois de plus que les noms propres ne sont pas seulement des étiquettes, mais qu’ils ont une puissance sémantique, et que ceux qui figurent sur les plaques des façades sont des lieux de mémoire qui donnent une profondeur historique à notre expérience de la ville). Rien qu’à Paris, j’ai trouvé le 104 rue d’Amsterdam, le 10-12 rue Jean Dolent dans le 14ème, le 77 rue du faubourg Saint-Jacques, le 73 rue Notre-Dame de Nazareth (c’était le siège de la Société), le 8 rue Pernelle, derrière la tour Saint-Jacques.

77 rue du faubourg Saint-Jacques

77 rue du Faubourg Saint-Jacques

L’Avenir du prolétariat est évoqué dans un article de Nathalie Rauli, paru dans Libération http://www.liberation.fr/…/la-famille-catteau-se-paye-l-avenir-du-proletariat-ce-systeme-de-…28 nov  1995 et dans L’Homme défait, écrit par un des acquéreurs, Phillippe Catteau, (Ed. Cherche Midi) ; Les architectes qui ont rénové le 325 rue Saint-Martin en parlent sur leur site http://moatti-riviere.com/wp-content/uploads/2013/07/Archicree_2004.pdf; le domaine de la Haute Barde a été photographié ‘http://derriere-mes-yeux.blogspot.fr/2014/06/lorphelinat-abandonne-de-haute-barde_2.html)

A la Tour Eiffel

Ma fille me propose de visiter la tour Eiffel, ce que je n’ai pas fait depuis plus de quarante ans. Pourquoi pas ?

Nous descendons du pont aérien à l’arrêt de la station Bir Hakeim et nous pressons le pas afin d’arriver avant la foule. Une halte pour admirer la saisissante poussée des piliers de la tour…tour-eiffel

 et pour jouir de l’impression contradictoire de la forme noire dans le contre-jour, énorme, et pourtant légère car le fer est travaillé comme de la dentelle.tour-eiffel-toile-circonvolutions-dentelle

Nous cherchons le mot pour dire ce qu’on voit : toile, échelles, circonvolutions et déjà nous rejoignons les gens qui se pressent devant le portillon du contrôle. Les gardiens ne plaisantent pas depuis que les menaces d’attentat se sont précisées, mais ils confisquent surtout les cadenas que des touristes têtus, et qui voudraient que la tour se souvienne de leur jeunesse, s’obstinent à vouloir introduire en douce dans l’espoir de les accrocher à la rambarde.

En route vers l’ascenseur. Merveilleuses Japonaises qui poussent des cris quand il s’envole! Elles  nous rappellent que c’est magique  d’être emportées ainsi dans les airs.

Une vue à vol d’oiseau n’est pas un territoire

Le second étage offre une vue imprenable sur la capitale. Accoudées sur la balustrade, nous jouons à reconnaître les monuments.

Le Trocadéro et les tours de la Défense ont l’air tout proches….  tour-eiffel-du-trocadero-a-la-defenseQuelques pas et le regard file des clochers dorés du nouveau Centre culturel russe vers la butte Montmartre. du-centre-culturel-russe-a-montmartreD’en haut, Paris ne s’arrête plus au périphérique, invisible. Un  rayon de soleil suffit pour que Pantin et Bobigny émergent du lointain. Pourtant la ville me paraît moins exultante que le Paris d’en-bas. La Seine est un trait bleu qui divise le plan d’une ville appelée Paris. Sur le pont, les piétons avancent comme les figurines en plastic qu’on destine aux enfants. Ce sont des silhouettes minuscules sans individualité. En fait d’immeubles, on voit des maquettes et les arbres des jardins sont tout écrasés : ils sont réduits à des petites taches  de couleur, vertes, orange ou jaunes.  Paris n’est plus qu’une représentation.tour-eiffel-la-ville-maquette

Je n’appartiens pas au monde des oiseaux. De si haut, Paris ne me fait ni chaud, ni froid.

Cette beauté nouvelle

D’en-bas cependant, le bâtiment est impressionnant et on comprend mal les polémiques qui ont accompagné sa naissance:

L’année 1887, Eiffel commença à ériger sa tour qui devait être prête pour l’Exposition universelle de 1889. De grands noms des lettres et des arts ne tardèrent pas à envoyer au Journal Le Temps une lettre ouverte à l’intention du Directeur des travaux de l’Exposition, M. Alphand. La lettre, restée fameuse, commençait par ces mots :

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Même Emile Zola, si souvent accusé de tourner le dos à un goût français naphtalinisé, s’était associé à cette diatribe hargneuse. Pourtant, Alphand tint bon. Dans sa réponse, il insista sur le fait qu’un tel exploit serait un symbole de force aux yeux du monde entier.

C’est également pour prouver la grandeur de la France que nous bâtissons cette tour « vertigineusement ridicule » car qui osera bafouer l’honneur de Paris, la ville possédant le bâtiment le plus grand jamais construit ? […] Le monde entier retiendra son souffle lors de la découverte de cette tour gigantesque ; tous seront ébahis par la prouesse de Paris.

Gustave Eiffel répondit en reprenant lui aussi l’argument du défi technique qui prouvait la suprématie française :

La tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris.

 Mais surtout, il mettait en relation l’esthétique et l’art de l’ingénieur, ce qui impliquait une beauté moderne, en tout cas, une beauté qu’on ne pouvait définir une fois pour toute :

Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. […] Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. Or, de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la tour ? De la résistance au vent. Eh bien ! je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul les a fournies, qui, partant d’un énorme et inusité empattement à la base, vont en s’effilant jusqu’au sommet, donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux la hardiesse de la conception dans son ensemble.

Eiffel explique ensuite qu’il fallait laisser circuler les vents et que c’est l’évidement de la tour qui a permis de la hisser jusqu’au ciel.

les nombreux vides ménagés dans les éléments mêmes de la construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer inutilement aux violences des ouragans des surfaces dangereuses pour la stabilité de l’édifice.

C’est pourquoi sans doute les gratte-ciels d’aujourd’hui qui la dépassent ne donnent pas la même impression de légèreté. La tour Eiffel est une silhouette.

Nuit blanche 2016 : la fête à l’ère de la foule

Ce n’était pas la foule politique des manifestations, qui se constitue en collectif animé des mêmes idéaux. Ce n’était pas non plus le public des matchs de football avec ses moments d’exaltation violente et sa fureur d’appartenir à une Nation, à une ville ou à un club. Ceux qui étaient là s’étaient rassemblés pour voir les spectacles qu’on leur avait préparés ou plus simplement pour pouvoir dire « j’y étais ».

Rue de Rivoli, les gens piétinaient, cantonnés sur les trottoirs par une file ininterrompue de véhicules (c’est ce soir-là qu’il aurait fallu proclamer une « journée sans voitures ! ») Au Châtelet, la cohue de piétons n’avançait que sous la poussée de ceux de l’arrière qui eux aussi « voulaient voir ». Une foule patiente cependant, qui se laissait doucement dériver vers les rues qui mènent à la Seine. Une fois sur les quais, elle refluait un peu car les escaliers qui descendent sur les berges étaient obstrués par des grappes de jeunes gens à qui on avait promis qu’il y avait quelque chose sous le tunnel.

Au bord de l’eau, la police empêchait qu’un mouvement de foule n’aboutisse à une noyade, mais en cas de panique, il y aurait eu des morts, évidemment !

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Cependant, à ce moment de la nuit les gens étaient gais. Venus là pour s’amuser, ils semblaient avoir oublié les menaces d’attentats. Une grande blonde accompagnée de ses petites sœurs avait mis ses super chaussures lumineuses.

Nous avons été emportés vers le pont au Change, du côté de la Conciergerie où, disaient les programmes, Pierre Delavie avait « retourné » le bâtiment. Nous sommes arrivés en face d’un grand trompe l’œil, une toile qui donnait l’illusion de voir l’intérieur de l’édifice, avec des colonnes trapues, inversées, dont les arcs ne portaient pas une voûte, mais un sol baigné par le fleuve. Seulement, les milliers de gens rassemblés empêchaient de trouver le point de vue idéal, voulu par l’artiste. N’importe ! Le contraste des colonnes surgies des ténèbres et des lumières était déjà un beau spectacle. On s’agglutinait. On s’exclamait : « C’est trop bien, on croirait qu’il y a un bâtiment dans l’eau !»

nuit-blanche-2016-la-conciergerieLa mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

L’œuvre s’appelle Eveil et par la grâce de la vidéo et du mouvement très lent avec lequel les statues s’animaient, elle évoquait ces figures des contes de fées, du château de la Belle au bois dormant, ou de La Belle et la bête qui hésitent entre statues et êtres humains .

Nous avions décidé d’aller écouter Gwenaël Morin à Saint-Germain l’Auxerrois. Il devait lire en chaire le « Sermon sur la Mort et la brièveté de la vie » que Bossuet avait dit en 1662 devant Louis XIV et la cour. Il s’agit d’une méditation sur la fragilité de l’existence et l’espoir de la résurrection. Bossuet était considéré au 17ème et au 18ème siècle comme le plus grand des écrivains français. Aujourd’hui, son style paraît trop pompeux, trop complexe, surtout à cause de ses grandes périodes avec subordonnées à la latine. Les professeurs, auraient d’ailleurs peur de heurter les convictions de leurs élèves en leur faisant lire cet évêque catholique. Tournant le dos à la kermesse joyeuse, nous nous réjouissions d’entendre ce morceau d’éloquence sacrée sous les voûtes d’une des belles églises de Paris.

Des dizaines de gens sont venus comme nous… Mais que se passe-t-il, ? Au lieu de dire le texte, Gwenaël Morin le réduit à une suite de syllabes, chacune séparée de la suivante par une seconde de silence, de telle sorte que l’auditeur ne parvient pas à les lier entre elles. La sémantique commence au mot et ces syllabes isolées ne signifient rien.

On commence par rire et puis on se demande ce que veut faire Gwenaël Morin en pulvérisant ainsi Bossuet. Sans doute, il ne s’agit pas seulement d’être original. Peut-être a-t-il lu les philosophes de la déconstruction et veut-il nous faire découvrir quelque chose d’incongru qui insiste derrière la transparence fonctionnelle des phrases ? Là où Bossuet écrit « Me sera-t-il permis aujourd’hui devant la cour d’ouvrir un tombeau ? », l’auditeur serait invité à entendre sous la séquence sonore « -ra » le mot « rat », ou à se demander si « père » affleure sous « permis » prononcé « per – mis »…, parce qu’on ne peut s’empêcher de vouloir comprendre quelque chose.

Gwenaël Morin à Saint Germain-l'Auxerrois

Plus vraisemblablement, le public est convié à assister au jeu de massacre de la rhétorique. Notre performeur s’octroie le droit de mettre en pièce le sermon et de désigner cette prose comme grotesque, comme si la seule leçon à tirer de l’expérience était qu’il valait mieux partir danser sur le pont des Invalides.

Ce travail de démolition me rappelle ma colère lorsque j’ai découvert l’oeuvre de la céramiste Françoise Schein qui, à la station Concorde, a pris la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et l’a transcrite sur les murs en supprimant espaces et ponctuation (points, deux-points et virgules décorent la ligne inférieure des panneaux).

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses

Il y a peu de chance que l’étranger de passage, le collégien faible lecteur ou le passant distrait imaginent même à quoi ils ont affaire. Sans doute l’auteure de l’œuvre s’est-elle satisfaite d’échapper au didactisme. Françoise Schein avait le pouvoir de faire connaître un texte fondateur de la République à des milliers de voyageurs et ça a dû lui paraître trop respectueux. Elle n’allait pas se laisser faire avec le respect ! Elle était libre et on allait voir ce qu’on allait voir.

Reste à savoir ce qu’une société dit d’elle-même quand elle réduit les monuments de sa culture à des matériaux pour plasticien. Est-ce être réactionnaire de se chagriner du renoncement à la transmission ?

Nous quittons la nuit interminable. Elle n’est pas faite pour nous. Elle s’adresse à ces tourbillons de jeunes gens qui passent en s’apostrophant, en riant, qui jouent des coudes dans l’espoir d’atteindre le Crazy Horse ou la boîte de nuit du pont des Invalides, qui passent avec leur belle envie de vivre et de jouir de cette nuit d’automne étincelante et tiède.

Les baptiseurs taquins au Quartier Latin (Mat Pires)

Un jour de juillet 2005, en me promenant dans le cinquième arrondissement de Paris, je suis tombé sur les traces de ce qu’on est bien obligé d’appeler une action de guérilla latinisante. Sur un petit périmètre, en gros la zone piétonnisée bordée par la Seine, le boulevard St-Michel, la rue St-Jacques et celle des Écoles, des inconnus avait collé, par-dessus les plaques de rue parisiennes, des affichettes comportant des odonymes de substitution, en latin. Le célèbre aspect des plaques était repris : fond bleu, bordure verte aux coins arrondis, capitales blanches à empattements.

En bon linguiste de terrain j’ai tout de suite sorti mon appareil pour immortaliser ces inscriptions dignes des situationnistes. J’ai ensuite épluché Le Parisien et fait des recherches internet en quête d’informations sur cette mobilisation pour le moins incongrue… sans succès. Sur mes photos certaines affiches étaient déjà partiellement déchirées, mais au bout de quelques jours les services municipaux avaient fait tout disparaitre. La chose reste aujourd’hui aussi mystérieuse qu’elle l’était en juillet 2005.

Que la démarche relève de la blague toponymique semble indéniable : on est ici en plein quartier latin : quoi de plus naturel que de faire appel à cette langue pour désigner ses voies publiques. Le nom du quartier signale la présence de la Sorbonne, avec ses jeunes latinistes, qui auront peut-être fourni la main-d’œuvre et l’inspiration de la chose. Notons aussi que les quartiers chinois des grandes villes se distinguent parfois par des plaques de rues bilingues, comme celles-ci, photographiées à Seattle et Londres, mais ce type de rajout n’a jamais été sanctionné dans la capitale française, le français étant la seule langue permise pour les indications de voirie publique.6th-avenue macclesfield-street-londres

L’examen du petit corpus d’inscriptions recueilli ce jour fait ressortir deux choses. Primo, le latin n’est pas n’importe quel latin. Et secundo, les formes ne sont pas de simples traductions des noms français.

Le latin, lui, n’est pas un latin cicéronien : on aurait alors via comme odonyme de base, or c’est le latin médiéval vicus qui survient ici. On trouve cette forme par exemple lorsque Pétrarque au 14e siècle appelle « straminum vicus » la rue du Fouarre voisine (Seniles 9 : 1). Dante, qui y habita en 1309, l’appelle en toscan « vico de li Strami » (Paradiso 10 : 137).

S’agit-il donc de noms latins réellement en usage à l’époque médiévale ? Un seul des noms semble relever de ce cas, et encore, en partie seulement. Il s’agit de la rue de la Harpe, vicvs Cithare.vicus-cithare-rue-de-la-harpe

Selon le Dictionnaire historique des noms de rue de Paris de Jacques Hillairet, source incontournable dans le domaine et qui a certainement été consulté par nos latinistes, cette rue est issue d’une fusion de deux voies plus anciennes. Toutes deux, à un moment de l’histoire, ont porté des noms latins référençant la harpe : la première « Vicus Reginaldi Citharatoria », et la seconde, plus proche, « Vicus Cithare in Judearia », intégrant un autre nom historique, rue de la Juiverie. Pour les autres rues rebaptisées, Hillairet ne donne que des noms historiques français.

S’il ne s’agit pas de noms latins ayant existé, s’agit-il de traductions des noms actuels ?
vicus-scholarium-rue-des-ecoles-1

Ce cas est en fait très minoritaire, et dans son expression la plus simple survient une seule fois, lorsque la rue des Écoles, datant de 1852, devient vicvs Scholarivm.

Deux autres rues voient leur forme traduite augmentée d’un nom de saint. La rue de Latran s’étoffe en vicvs Sancti Iohanni in Laterano, rétablissant le « souvenir de la commanderie Saint-Jean-de-Latran (…) dont elle traverse l’emplacement » – quand bien même elle n’a jamais été nommée ainsi.

vicus-sancti-iohanni-in-laterano

La rue de la Montagne Sainte-Geneviève se voit compléter par la présence inattendue de Saint Étienne – Vicvs Sancti Stephani in Monte Sanctae Genovefae. Encore là, telle référence n’a pas de réalité historique : la rue a été passagèrement rue des Boucheries, et après la Révolution simple rue de la Montagne, laïcisation oblige.

Mystère donc, pour ce cas. Enfin, rue Saint-Séverin se précise en rue étroite Saint-Séverin, strictvs vicvs Sancti Severini.vicus-sancti-severini

Appellation à nouveau sans contrepartie historique… mais le Dictionnaire historique nous apprend que la rue « a été élargie en 1678 du côté de ses numéros pairs ». L’adjectif semble reprendre cette précision, re-situant la rue en amont de cet aménagement.

La rue Boutebrie, vicvs Erembvrgis de Bria inaugure une nouvelle série, celle des traductions de noms désuets.L’intervention relève d’un acte double : déplacement historique, puis traduction.vicvs-erembvrgis-de-bria Cette rue doit son nom à un dénommé Érembourg de Brie, habitant à la fin du XIIIe siècle ; son prénom subit par la suite une érosion phonique assortie de divers rafistolages sémantiques – Bourg Brie, Bout de Brie – jusqu’à la version actuel, où l’aspect fromager lutte avec les restes du nom restitué dans la traduction.

Mais dans d’autres cas le nom est complètement sorti de l’usage : la rue de la Parcheminerie, nous dit Hillairet, s’appela rue des Écrivains… entre environ 1273 et 1387, lorsque le nom actuel s’impose. La traduction de parcheminerie aura-t-elle posé une colle à l’équipe de latinisateurs-éclair ? Quelque chose l’aura poussée, en tout cas, à ressusciter un nom disparu depuis 618 ans.vicus-scriptorum

On aura remarqué l’aspect « papillonnage » de ces choix nominatifs : tantôt un nom d’antan, tantôt une traduction du nom actuel, tantôt des rajouts… Rien n’illustre mieux cet aspect que les rues associées à l’ancien champ de vignes le Clos Bruneau. Aujourd’hui il ne subsiste qu’une seule impasse ainsi nommée, le passage du Clos-Bruneau, mais à divers moments historiques, ce toponyme qualifiait également la rue des Carmes et la rue Jean de Beauvais. La rue des Carmes est latinisée en Vicvs Sancti Hilarii, souvenir d’une rue Saint-Hilaire on ne peut plus éphémère : succédant à Clos-Bruneau en 1317, c’est « peu après », d’après Hillairet, qu’elle cède sa place au nom actuel.vicvs-sancti-hilarii

Diamétralement opposé, le passage du Clos-Bruneau est transformé en vicvs Iuda, pour la rue Judas, appellation ayant défini la voie pendant presque 600 ans, avant d’être évincée au profit du nom actuel en 1838. Se dessine-t-elle une stratégie de contournement du toponyme Clos-Bruneau, dont la traduction en latin serait trop ardue, ou trop artificielle ? Que nenni : rue Jean-de-Beauvais devient Clavsvm Brvnelli, retour (presque) à son nom prérévolutionnaire de rue du Clos-Bruneauclausum-brunelli

Ce petit tour d’horizon se termine sur deux cas singuliers. D’abord, que justifie l’appellation vicvs Novior qui vient déloger rue Thénardvicus-novior

Novior, c’est le comparatif masculin de l’adjectif novus, « nouveau ». Ce serait donc la « rue plus récente ». Et de fait, c’est la plus récente des rues que j’ai photographiées, puisqu’elle est inaugurée en 1858, après la rue des Écoles qui est de 1852. Je ne suis pas sûr d’avoir saisi toute la campagne des colleurs d’affichettes avec mon appareil, mais cela reste une piste. Une description pure et simple, après la description partielle relevant l’étroitesse de la rue Saint-Séverin.

vicus-insomniaeEt enfin la Rue Du Sommerard, dont l’histoire révèle une flopée d’appellations évocatrices : Palais-des-Thermes, rue des Thermes, rue du Palais, rue des Mathurins-Saint-Jacques… avant qu’on ne lui colle en 1867 le nom d’Alexandre du Sommerard, fondateur du musée de Cluny.

Ce qui donne… vicvs Insomniae. Rue de l’insomnie ? Eh oui: car ici toute l’érudition soigneusement étayée de nos militants latinisants est brusquement jetée par-dessus bord. Qu’est-ce que la rue du Sommerard au fond ? Rien d’autre que la rue du Somme-Rare. Que l’on traduit très bien en latin, de toute évidence.

Ces bagarres d’écrits publics prennent appui sur le dépassement de la fonction pragmatique – repérer telle voie – dont relèvent aujourd’hui le fait de nommer une rue, et le fait de mettre en scène ce nom sur une plaque. De plus en plus souvent, les plaques encadrent une interaction entre différentes formes d’écrit public : le désignant à visée pragmatique qu’est le nom, et le commentaire onomastique qui en fait un méta-objet. C’est l’avenue du Général de Gaulle appelant la mention « Libérateur de la France », c’est l’information que tel nom renvoie à un « Mathématicien », avec ou sans ses dates de naissance et de décès, ou à un simple « lieu-dit ». Reflets de l’intérêt que l’on porte à l’histoire de la ville et de ses noms, ces péritextes sont tantôt banals, tantôt saisissants, comme celui qui dévoile la présence d’un marmiton médiéval – Gilles queux – dans l’étymologie de la rue parisienne Gît-le-Coeur. Mais leur simple existence pointe en creux la portée idéologique qui colore désormais l’acte de nommer une rue, les mairies de droite et de gauche baptisant et rebaptisant pour consacrer leurs figures ou faits marquants. Double mouvement temporel, donc : vers les raisons de nommer du passé, et vers les impératifs honorifiques du présent. La démarche des latinistes du quartier Latin reprend en les retournant ces actes : ce sont les noms du passé qui délogent ceux du présent, dans une langue ancienne qui en entrave la compréhension, réinvestissant de leur mystère ces toponymes aux sens usés par les années, et autour desquels nous nous orientons en ville.

Bibliographie

Hillairet, Jacques, 1964. Dictionnaire historique des rues de Paris, deuxième édition (2 volumes). Paris : Minuit.

La Tynna, J. de, 1816. Dictionnaire topographique, historique et étymologique des rues de Paris. Paris : Imprimerie Gilles-fils. https://archive.org/stream/dictionnairetopo00laty#page/n6/mode/1up

 

Le latin sur les murs : pharmaciens et médecins

J’ai repris l’habitude de me balader environ une heure chaque jour. Comme j’ai reçu un bel article de Mat Pires sur une farce de latinistes qui avaient entrepris en 2005 de rebaptiser les noms du quartier latin et que je vais le mettre en ligne, j’ai recommencé à chercher les inscriptions latines du 19e et du 20e siècles.

J’évoquerai aujourd’hui celles d’un pharmacien et de médecins. Le latin a longtemps résisté dans les disciplines médicales. On continue d’ailleurs d’en justifier l’enseignement, même si la fréquentation du web montre que les étudiants sont de moins en moins convaincus par l’argumentaire de leurs professeurs. Dans un forum, un futur pharmacien s’interrogeait : « Faut-il forcément avoir fait du latin pour réussir en pharmacie ? » (13/01/2007 à 11:08 pilaf82 ). Ses collègues, plus avancés dans leurs études, lui ont répondu sans ambages que cette langue ne servait pas à grand-chose : « A part à prononcer pas trop mal le nom ds plantes, ça sert à rien…Dire que faire latin grec est utile en médecine et pharma…c’est pas très fondé lol ! Et pourtant, c’est ce que certains profs nous disaient au lycée. » (lapoupetta Patronne (une femme qui en a) 13/01/2007). Non sans raison, une correspondante faisait remarquer que les enseignants en usent surtout comme d’un signe de distinction sociale. « Non   le latin, c’est pour la culture gé et quand certains profs commencent à se la pêter : du genre « ipse facto » au lieu de dire de ce fait, résultat 3/4 de l’amphi qui se demande ce que ça veut dire mdr … Enfin le latin ça rapporte des points au bac »  (Taq Mme la Ministre de la Santé. 13/01/2007 ). Même ceux qui reprennent l’argument si discutable de l’utilité du latin pour l’apprentissage du français donnent l’impression de ne guère croire à ce qu’ils disent. Pour tous, l’anglais est bien plus nécessaire.

Au 19ème en revanche, professions médicales et latin étaient encore étroitement associés et cela a laissé des traces sur les murs de Paris. Voici deux exemples. Celui du pharmacien Defresne et de sa pancréatine, celui des inconnus de la rue Alphonse Daudet.Louis Musard a rappelé dans un savant billet qu’en 1889, Defresne, soucieux de célébrité rapide, a cherché à soudoyer les membres du jury d’une exposition pour se faire décerner une médaille d’or. Loin d’accepter ses propositions, les deux jurés le dénoncèrent. (http://parismyope.blogspot.fr/2010/11/lestomac-des-batignolles.html). Son déshonneur ne semble pas avoir trop entamé son auto-satisfaction, puisqu’au 95 de la rue de Montreuil, il fait rappeller le souvenir de la pancréatine en apparentant sa découverte à la création de la lumière :

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

1 rue Alphonse Daudet, il faut pénétrer dans un immeuble pour découvrir des fresques de 1899 glorifiant le corps des chirurgiens de Paris. Il semble qu’un certain Julius Le Baron Andecavus (Jules Le Baron d’Anjou ?) docteur de la faculté de Paris ait commandé le décor.

dsc_0019Etait-il chirurgien ? Il fait reproduire en tout cas le blason de la faculté de médecine « à trois cigognes passantes au naturel portant chacune en leur bec une branche d’origan et un soleil rayonnant d’or chassant les nues en chef. »

 

 

Les fenêtres de la cage d’escalier sont décorées de médaillons à la gloire de la médecine: Hippocrate voisine avec les saints, patrons des médecins (Cosme et Damien), avec Robin, célèbre botaniste du 17ème siècle. Un vitrail célèbre les débuts de la dissection; les autres louent les vertus de la médecine.. en latin

 

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