De Lang Co, à Sapa et à la baie d’Halong. Le pays des images (Vietnam 7)

Notre avidité d’images est insatiable. Armés de nos appareils numériques, nous arpentons le monde. Nous attendons des images qu’elles nous accompagnent et qu’elles renforcent l’expérience du voyage, voire s’y substituent. « Oui ! J’étais là. » Souvent, nos photos ne font que répéter d’autres images qui ont justifié notre envie de voyages, et qui s’étaient imprimées dans nos mémoires bien avant le départ.

Parfois, elles les infléchissent. Les rizières de Sapa n’étaient pas vertes comme sur les affiches des agences. Elles avaient la couleur bronze de la terre au tout début du printemps et cette différence m’a rendu l’endroit plus précieux. Voici le paysage de Sapa dans l’expérience particulière que j’en ai eu.

Sapa_DSC0422

Dans ce billet, la logique des images fait cependant que je rapproche Lang Co, Sapa et Halong parce que ce sont les lieux les plus photogéniques du Vietnam, ceux que le touriste attend, ceux que nous voulions voir.

Du col des nuages à Lang Co

D’ailleurs le chauffeur du gros taxi qui faisait la route de Hué à Hoi An s’était arrêté sans même qu’on le lui demande au col des nuages  (Hai Van) où il trouvait qu’il fallait prendre des photos, à l’entrée du village de pêcheurs de Lang Co là où on voit les vagues blanches se déverser dans la baie, puis devant les parcs à huitres.

Col des Nuages (2)

LAng CoDSC0085Vingt minutes de pause devant des barques noires dans le contrejour ; la ligne d’horizon sépare une mer d’argent et un ciel d’orage.

Lang Co 6_DSC0090

Vingt minutes pour nous rendre compte que les appuis où s’accrochent les jeunes huitres sont ici fabriqués à partir de  vieux pneus. Eau saumâtre et caoutchouc n’ont pas donné envie d’essayer les huitres.

Lang Co 8_DSC0092.JPGDépart dans un léger malaise. Quelques photos et les gens ne profiteront en rien de notre arrêt.

 La montagne de marbre et la grotte du Bouddha

Tout près de Danang au centre du Vietnam, il y avait cinq collines d’où l’on extrayait le marbre nécessaire à la confection des palais. Aujourd’hui, l’exploitation est interdite et le marbre des fabriques vietnamiennes vient du nord du Vietnam. Restent les pagodes et les temples disséminés dans la forêt.

Montagne de marbre. Vue générale_DSC0254.JPG

Pour visiter la colline Hui, la seule accessible, il faut dépasser les ateliers d’où sortent en série lions, bouddhas, vierge Marie et monter 135 marches (ou prendre un ascenseur).

Montagne de marbre. Atelier des lions.JPG

Même dans les lieux habités par les dieux, on rencontre des coqs. Coqs de combat ou roi de la basse-cour du gardien, je ne sais. Celui-ci posait sur le dos d’une biche de marbre.

Montagne de marbre20180301_115821

Avant le tourisme de masse, le pèlerin errait dans les sentiers. Aujourd’hui, qu’il suit un circuit fléché, il longe les toits verts d’une première pagode…

Montagne de marbre _DSC0257

… et parvient à une petite grotte d’où émerge, à peine détachée de la montagne,  la statue du Bouddha féminin, la  déesse de la miséricorde. Les frontières entre monde minéral, monde végétal et dieu s’estompent car les plis fluides de la robe, taillée à même la roche, ont l’apparence d’une grande tige ligneuse et les mains semblent se détacher sous la poussée d’une éclosion. Ainsi la statue inverse le sens des métamorphoses d’Ovide où le minéral se saisit du vivant pour l’anéantir : ici, la vie surgit de la pierre, déjà apparentée à la déesse, par ses plissés.

Nulle angoisse de mort ne vient serrer la gorge, mais la promesse rêveuse d’une traversée possible des frontières qui vont du règne minéral au dieu secourable.

Montagne de marbre. Déesse de la miséricorde_DSC0266

Grotte de Hoa Nghiêm. Statue du Bouddha femme, ou « Déesse de la Miséricorde » sculptée dans la montagne

C’est pourtant dans une autre grotte  que pour le temps d’une visite, nous nous sommes laissé envahir par l’atmosphère mystique du lieu.

Montagne de marbre.P1030824

Grotte de Huyên Không

Dans l’obscurité nous n’avons vu tout d’abord qu’un faisceau de lumière qui traversait l’ombre. Il provenait d’un grand trou, fruit de la dernière guerre : la grotte qui servait d’hôpital au Viêt-Cong a été bombardée par les Américains et un cratère laissé par une bombe permet aujourd’hui à la lumière naturelle d’entrer à flots.

Nos yeux se sont habitués et nous avons discerné une silhouette d’or luisant dans l’ombre : un Bouddha, en extase.

bouddha +_DSC0271

Grotte de Huyên Không. Bouddha assis

C’était une joie inattendue d’être dans le temple de pierre face à cette énorme statue qui invitait à la sérénité. Un moment nous avons arrêté le rythme de la journée touristique (il n’y a hélas, rien de plus agité qu’un touriste qui parcourt un pays en quinze jours).

Montagne de marbre Bouddha

La galopade a repris et nous avons fini par rejoindre Sapa, la ville du Nord-Ouest qui surplombe les célèbres rizières en terrasse.

Sapa

A Sapa, heureusement les images se sont mêlées aux paroles échangées avec les uns et les autres, et ce, malgré la frustration d’avoir seulement accès à ceux qui vivent du tourisme.

Nous étions montés dans les ténèbres par une route encombrée de camions que le chauffeur n’hésitait pas à doubler dans les tournants, comptant sur les phares pour savoir que la voie était libre. Cette conduite répréhensible nous a épargnés des heures de route mais nous avons eu plus d’une fois la sensation d’avoir échappé à un accident. L’arrivée à Sapa dans une rue défoncée un soir de weekend a été épouvantable. Une foule festive immobilisait le véhicule et nous avons mis ¾ d’heure pour traverser la ville. A l’hôtel, Ha la responsable, nous avait attendus jusqu’à 22 heures, bien au-delà de l’heure convenue. C’était une jeune femme souriante d’une trentaine d’années qui s’exprimait dans un anglais fluide. « Vous avez de la chance. La pluie a cessé. Demain, vous verrez les montagnes de vos fenêtres. Bon je vous montre les chambres et puis je file car mes trois enfants attendent que je revienne. » Hôtel sur trois étages. Escalier raide. « C’est pour ça que je suis mince », dit Ha en riant. Les chambres sont modestes, mais très propres et on n’entend pas de bruit.

Ha nous envoie dans un restaurant de la rue principale que nous ne trouvons pas. L’excitation générale est pénible après les heures de bus. Rues bondées de monde, vendeuses ambulantes en costume, accompagnées d’enfants sûrement morts de fatigue qui harcèlent les passants en proposant de petits objets brodés, karaokés des bars. Nous longeons les boutiques où des rangées de clients exposés au regard se font frictionner les jambes et tripoter les pieds par des masseuses mélancoliques. Nous nous arrêtons au hasard dans un restaurant. Deux familles entrent pour manger des glaces. En général, les enfants vietnamiens sont sages comme des images. Ceux-ci sont insupportables. Chaque gamin a son portable plein de jeux ou de chansons qu’il écoute le plus fort possible. Un d’entre eux, 6,7 ans à peu près, grassouillet, aux cheveux légèrement permanentés, se plante devant nous avec son portable. Le bruit est tel qu’on ne s’entend plus parler, Les parents n’interviennent pas (Ce sont peut-être des Chinois qui sont venus passer un weekend).

Au matin, le ciel est bleu. Les touristes sont moins visibles. La ville est chaotique, c’est vrai, mais entourée de belles montagnes et le petit déjeuner du Heart of Sapa est délicieux. On peut tout demander à Ha qui court au premier étage où a été installé une cuisine, préparer crêpes, omelettes ou un pho très parfumé.

Chinh, un guide francophone : sapahmongtreks@gmail.com

Nous avions décidé de prendre un guide local pour que l’argent n’aille pas à des intermédiaires.  Chinh a répondu en premier qu’il était originaire d’un village près de Sapa, qu’il était francophone et pouvait nous emmener à l’écart des grands circuits touristiques, par exemple à Ban Khoang au Nord de Sapa, habité par les Dzao rouges (Hmond Dzao), et à Ta Giang Phing chez les Hmong Noirs. Nous avons rendez-vous à 14 heures. Toute la matinée est à nous.

Nous partons à Ham Rong (le parc de la montagne). Bien qu’il soit « artificiel », il est très joli. Seuls les Vietnamiens l’escaladent. Les autres touristes courent les marchés et les villages des minorités. Dans le parc, l’étrangeté par excellence, c’est la taille, et Roland, est si grand en comparaison des Vietnamiens qu’il est sans cesse arrêté par des jeunes femmes qui veulent se faire photographier avec lui. Elles lui arrivent au menton. De temps à autres, par politesse, elles nous demandent aussi de poser. Souvent, elles ont loué des costumes Hmongs qu’elles revêtent le temps d’une photo.

Les Vietnamiens adorent les photos. Ils les prennent un peu autrement que nous en cherchant des gestes décoratifs, alors que nous voulons avoir l’air « naturel ». Sur la montagne de Ham Rong, une petite fille déguisée posait avec une telle grâce que tout le monde souriait.

Fillette dans le parc de la montagne

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Chinh est arrivé à l’heure, souriant. Il est anglophone et francophone et la qualité de son français est remarquable. Il n’a pas trente ans. On lui a redit qu’on voulait éviter  de croiser trop de monde. Il a répondu qu’il avait compris et qu’on partait à une heure de route où des Hmongs rouges et des Hmongs bleus nous accueilleraient.

En chemin, il expliquait les cultures, montrait les champs d’indigo, la cardamome. Après quarante minutes de jeep, nous suivons à pied un sentier de terre battue jusqu’à une maison de planches disjointes, couverte de tôle. Le dénuement à l’intérieur fait honte à notre voyeurisme : pièce unique chauffée par un foyer  sans cheminée (ce qui permet de fumer les saucisses qui pendent au plafond, mais n’est sûrement pas recommandé pour les yeux).

Sapa_foyerDSC0401Sapa. 19. Maïs.JPG

  Sapa. Femme Hmong noire_DSC0403.JPG

Dans la courette, les  gorets exultants, impatients, gloutons se gorgent de pâtée.

Sapa les porcelets_DSC0399

Autre village, autre maison. Les Hmongs rouges nous attendent. Ces belles femmes rieuses et bonnes commerçantes essaient de vendre leurs broderies. Et nous les repus de l’Occident, nous discutons les prix. Ça n’empêche pas de rire. Elles ont des visages doux, ronds et cuivrés et ne montrent pas leur déception d’avoir eu affaire à des touristes radins. Dans cette maison,  l’électricité a fait son apparition et on voit une télévision sur une des photos.

Sapa 23_DSC0391

Sapa_DSC0392

Au retour, Chinh raconte ses rêves : acheter son 4/ 4 pour développer son activité de guide, au lieu de devoir louer les services d’un chauffeur. (Nous secouons la tête : Est-ce bien prudent d’acheter un véhicule. Combien de temps pourrait-il résister aux fondrières de la route ?)

Le soir s’est assombri. Les monts Fansipan près des portes du ciel sont des ombres bleues. Un reste de soleil vient frôler une touffe d’herbes.

Sapa le brin d'herbe ensoleillé_DSC0405 (2)

 « Quels cadeaux puis-je apporter demain, ai-je demandé ? Je n’ai pensé à rien. On dit qu’il faut des crayons. » « – Apportez plutôt des brosses à dents et du dentifrice. Ils n’en ont pas à la campagne. Quelques années après les bonbons, les enfants ont des carries partout. C’est mon cas. J’ai vraiment mal et il faut descendre à Lao Coï pour trouver un dentiste ». De fait, j’ai vu des papiers jetés sur le chemin avec l’étiquette  « Haribo ».

Le matin, rendez-vous à 9 heures pour une balade un peu plus longue dans les rizières, avec arrêt dans un gite pour le déjeuner.

Un chemin descend doucement. Quelques touffes de bambous et le scintillement de rizières bien irriguées.

Sapa. Les bambous_DSC0416

Les collines sont sculptées par des milliers de gradins séparés de quelques mètres les uns des autres. L’eau circule du niveau supérieur jusqu’aux niveaux inférieurs.

Sapa. Rizière et bambous_DSC0413

Le riz n’a pas encore été repiqué. Il faudrait être là en mai pour que les collines soient vertes et en septembre – octobre, pour qu’il vire au jaune. Nous ne voyons pas le paysage le plus pittoresque, mais  les collines arrondies couvertes de rizières fauves sont une œuvre d’art géante.

Sur le chemin défoncé, une noria de motos avec leur surcharge habituelle. En attendant la mousson, les hommes réparent les canaux d’irrigation, transportent des matériaux ou construisent des maisons. La communauté des hommes a cependant des loisirs. En Chine, les Hmongs étaient d’abord des chasseurs. Les hommes continuent à aller dans  la forêt pour tuer des écureuils volants, des singes, des cerfs et même des ours noirs.

Sapa_DSC0419

Nous passons près de la maternelle : les élèves accourent pour nous saluer. On leur a appris la politesse disciplinée. A Hanoi dans le temple dédié à Confucius, on explique que la première tâche est d’enseigner le respect et l’obéissance. Elle a l’air de s’appliquer à Sapa.

Sapa. les écoliers20180305_092504

Conversations : avec Chinh, nous découvrons que l’éducation coûte cher. Pour avoir un diplôme, il faut un père qui se saigne aux quatre veines  « Le mien s’en fichait, dit-il. Je n’ai pas fait d’études ». Quel contraste avec  les écoliers des écoles privées que nous avons croisés à Ha Noi dans leurs beaux vêtements, accompagnés de jolies professeures qui leur parlaient anglais. Aujourd’hui encore, dit-il, les familles des minorités ne sont pas obligées d’envoyer les enfants à l’école. Cependant Chinh est certainement très doué pour les langues. Il a appris le français grâce à l’Office de Tourisme de Sapa et cet apprentissage a été remarquable. Avec ou sans diplôme, c’est un guide intelligent et charmant.

Il a organisé pour nous des visites où chacun trouve son compte. Personne ne manipule d’argent devant nous, mais il nous a dit que les villageois sont rétribués pour leur accueil. Tout au long du parcours, il a raconté les modes de vie des villages, expliqué les techniques de culture et d’artisanat, évoqué son amour des montagnes…

Sapa20180305_094910

Chinh. Guide francophone de Sapa

Il fait très chaud dans les rizières ; ce n’est pas la chaleur moite de Saïgon, mais le soleil de onze heures est brûlant. Chinh semble danser sur les sentiers un peu en avant. cependant, il est toujours là pour nous tendre la main quand le sentier devient escarpé.

Déjeuner, la propriétaire du gite s’affaire dans sa cuisine, son bébé sur le dos. Elle coupe hache, tourne, mélange les épices. Elle disparaît ensuite nous laissant savourer le repas le plus délicieux du voyage.

Sapa_DSC0425

Cette jeune femme (comme les hommes) est vêtue à l’occidentale, même si le harnais du bébé est orné des précieuses broderies traditionnelles. La cuisine n’est plus du tout rudimentaire. La maison, outre les pièces du gîte, dispose de chambres séparées pour les membres de la famille.

Retour vers la vallée et les dalles de pierre de la rivière. Pêcheurs, lavandières. Le linge sèche sur les clôtures, ou sur des perches devant les maisons. Au fond, le barrage qui apporte l’électricité. En route, nous croisons les bassins où on élève des poissons de rivière. Peu à peu, la vie devient moins dure.

Le tourisme gagne. Sapa déborde le long des routes. De nouveaux hôtels de luxe dominent à présent les rizières.

Ha à l’hôtel Heart of Sapa

Comme dans beaucoup d’endroits, on a d’abord envie de dire le personnel de l’hôtel Heart of Sapa, est gentil et efficace. La gérante, Ha, nous a aidés à réserver un mini bus pour faire les 300 kilomètres de l’aéroport de Danang à Sapa. C’est elle qui a réservé le train de nuit Lao-Cai Hanoi car nous étions incapables de trouver quelqu’un qui répondait à nos mails en anglais. Au dernier moment, elle a déniché le taxi qui pouvait nous descendre à la gare de Lao Cai. Lorsque nous sommes revenus des rizières, nos chambres étaient déjà rendues, elle a ouvert une pièce pour que nous puissions nous doucher avant de repartir. Des jus de fruit nous attendaient que nous n’avons jamais pu payer.

Elle a quelque chose de plus qui fait qu’on aime son hôtel, une spontanéité, une envie d’échange qui n’est qu’à elle. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j’aurais aimé être son amie.

Sapa.20180305_160401.jpg

Je ne sais plus comment nous en sommes venues à parler de la condition féminine au Vietnam.

Travail des femmes_DSC0383

Je lui ai dit :

–  J’ai vu partout des femmes qui travaillaient comme des folles. dans les marchés, elles étaient vendeuses, mais en même temps, elles tressaient du bambou, ou elles égrénaient des baies. Et je les ai vues la plupart du temps le dos courbé. Elles portaient des fagots, ou des enfants. J’ai vu des hommes assis bavarder tranquillement, mais je n’ai pas vu de femmes inoccupées.

–  Oui ! Les femmes apprennent à travailler tout le temps. Elles cumulent leur travail salarié ou le travail aux champs, les corvées ménagères, le soin des enfants… et on leur demande d’être souriantes. C’est leur vie. Nous sommes soumises plus profondément encore. Nous nous marions à quinze, seize ans. Si nous attendons un peu, on se moque de nous. A trente ans, c’est déjà trop tard.

Et on nous apprend à n’être pas jalouses, à vivre pour les enfants. De toute façon, le divorce est honteux.

Ici, une femme peut s’estimer heureuse si son mari ne boit pas, s’il ne se drogue pas (les fumeurs d’opium sont nombreux). La maison est l’affaire de la femme, même si elle travaille. La maison est comme une usine qui repose sur ses épaules. Si elle s’arrête, tout s’arrête. Alors elle continue. Elle est là, toujours disponible et puis la vie passe.

–  En Europe, tout a changé en cinquante ans. Les filles sont sorties de ces rapports de servitude. Je ne dis pas qu’elles ont la liberté, mais elles ont les mêmes contraintes que les garçons. L’espoir est vraiment permis pour les filles chez nous.

– Mon aîné a quinze ans. Il est révolté. c’est normal, mais du coup tout est compliqué. Je fais attention car avec la violence de l’adolescence, il pourrait aussi bien quitter la maison d’un coup. Pour mes filles, je peux analyser ce qui se passe, mais de là à le changer. Je me fais encore plus de souci pour elles. Qu’est-ce qu’elles vont devenir ?

Après mes amis sont revenus et nous avons parlé d’autre chose jusqu’à l’arrivée du taxi.

Qui profite de l’essor touristique de la région ? Si l’on peut croire quelques rencontres de hasard et quelques lectures sur internet, bien peu revient aux villageois.  Dans un restaurant, des clients qui ont pris le temps de parler avec nous ont dénoncé le manque de démocratie :   » Le parti communiste, disaient-ils, organisent des parodies d’élection avec des candidats qu’il désigne. Nous ne sommes pas représentés… Et puis, les responsables locaux s’enrichissent sur notre dos. Vous payez des taxes à l’entrée des villages, soi-disant pour qu’on puisse construire une route. La route, nous l’attendons toujours et les responsables locaux prennent l’argent ».

Baie d’HaLong

Au choix, deux origines pour Ha Long qui signifie « descente du dragon » en vietnamien. Un dragon, descendu dans la mer, aurait entaillé la montagne avec sa queue. Le niveau de l’eau étant monté, seuls les sommets les plus élevés émergent. Pour leur part, les géographes écrivent que le site s’est formé à la fin de l’ère primaire lorsque des rochers calcaires se sont affaissés avant de se décomposer. Seul le silex a résisté à l’érosion créant quelques 3000 îlots abrupts répartis sur une baie qui a pratiquement la surface de la Guadeloupe, soit 1550 kilomètres carrés.

Bien sûr, le yacht est fantastique ; il est flambant neuf. L’équipage est attentionné et efficace.

Halong_DSC0476

Salle de bain du bâteau de l’Orchid Cruise

L’itinéraire permet d’éviter le gros de la flotille touristique parce qu’il part de Vinh Lan Ha qui est  à l’écart des circuits les plus empruntés.

Ha Long20180307_140200

Le dîner est spectaculaire, les activités (kayaks, baignade, visite d’une grotte) très plaisantes.

Halong Baie de la baignadeIMG-20180308-WA0003

Tout ceci ne serait rien sans ces blocs sombres qui tombent dans la mer, sans le changement de l’atmosphère qui à la tombée du jour a métamorphosé le paysage en estampe. Impossible de savoir si les les formes des montagnes paraissent noyées dans le brouillard parce que la peinture d’inspiration chinoise nous a appris à les voir ainsi, ou si les représentations des artistes s’expliquent par la nature à la fois tourmentée et vaporeuse des pierres et du ciel.

Halong 20180307_175219

La nuit on entend des bruits de pluie contre les vitres du yacht, puis la pluie diminue. Au matin, le ciel a sa couleur café au lait habituelle et  les couleurs reviennent peu à peu.

Halong _DSC0490

Une dernière visite pour comprendre que la baie recèle des gouffres et des grottes

Halong _DSC0515

Reste le nom que nous faussons  en oubliant Dihn Vu trop difficile à garder en mémoire. Nous avons vu la baie d’Halong. Nous avons vu la baie d’Halong avant que tout soit détruit par le tourisme auquel nous participons. Avant que les cannettes de bière et de coca ne flottent partout.

Nous l’avons vue, la baie d’Halong.

Religions (Vietnam 6)

J’ai rencontré partout la religion : dans chaque hôtel, boutique, restaurant, sur les parebrise des taxis, au bord des routes, au milieu des champs, sous forme d’autels, d’amulettes ou d’offrandes.

15.HCM TAxi 20180225_085309

Pare-brise d’un taxi à Ho Chi Minh-Ville

Et même au pied des arbres, où parfois quelqu’un avait glissé des fleurs, piqué des bâtons d’encens dans le sol ou répandu des pétales de roses ?

20180311_110116[1]

Hanoi. Lac Hoi Kian20180306_084652

Un arbre au bord du lac Hoi Khan à Hanoi.

Que représente l’arbre ainsi honoré ?  Est-il lui-même un esprit de la nature ? Un dieu ou un génie vit-il entre ses racines ?

Les églises, les pagodes et les temples sont pleins de fidèles venus déposer des offrandes : souvent des bâtonnets d’encens ou des spirales accrochées aux plafonds (il y en a tant que les yeux nous piquent) ; de la nourriture, des fruits, des fleurs, quelquefois des morceaux de viande crue…

36_offrandeDSC0054 (1)

Je reste extérieure à ces rites et je n’en ressens pas la puissance d’acte. Il faudrait entrer dans la croyance connaître les récits qui l’entourent pour qu’ils prennent leur sens. J’ai aussi du mal à imaginer des relations « mystiques » entre les dévots et le divin car tous ces fidèles sont occupés à des taches concrètes comme habiller des statues ou disposer de la nourriture sur des soucoupes… Une petite prière et ils repartent. Ils ressemblent à des ménagères pressées, davantage qu’à l’image abstraite que je me fais de croyants.

Tout m’étonne au Vietnam. J’ai beau savoir que les églises d’Occident étaient colorées au Moyen Age, les couleurs rutilantes des temples et des pagodes me paraissent peu « sérieuses ». J’ai du mal à me dire qu’un dieu peut avoir une tête de singe quand bien même il serait le fidèle compagnon du dieu Rama.

39_tam son hoi quanDSC0057

Temple Tam Son Hoi Quand. Cholon. Ho chi Minh-Ville

Leurs postures et leurs tenues paraissent fort peu sacrées.

37 HCM_DSC0055

Les corps sont imparfaits, du moins à nos yeux d’Occidentaux. Au musée des Beaux-Arts de Hanoi, voici des patriarches vénérés comme des compagnons de Bouddha : l’un n’a que la peau sur les os et presque l’apparence d’une momie. La grosse bedaine de l’autre n’a vraiment aucune dignité.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Et pourtant,  la ferveur de la population est générale.

53_HCM. Thien Hau C0071

Spirale d’encens au temple de Thien Hau, déesse de la mer à Cholon. Ho Chi Minh-Ville

45_DSC0064

Un mélange de religions

Je ne connais rien au confucianisme, au taoïsme et vraiment pas grand-chose au bouddhisme chinois, mais je vois que les temples et les pagodes coexistent paisiblement, sans doute parce qu’aucune de ces doctrines ne met en avant un être suprême, un sauveur tout puissant, ni ne prétend expliquer l’origine du monde comme c’est le cas des monothéismes. Les fidèles de Lao Tseu  croient un grand tout, une sorte de principe primordial d’où toutes les créatures procèdent, et que nul Dieu n’a créé. Confucius se contente de recommander un ordre social. Bouddha invite plutôt à l’ascèse personnelle. Mais ces doctrines ne sont pas exclusives et s’influencent et s’enrichissent mutuellement. D’ailleurs Confucius, comme Bouddha sont des personnages historiques. Dans plusieurs temples d’Ho Chi Minh ville ou d’ Hoi Nan, nous avons rencontré d’autres « dieux humains ». Ainsi Quan Cong avait été un général particulièrement loyal au cours de sa vie terrestre .

25.HCM

On comprend que le Vietnam ait pu ajouter le christianisme sans trop de difficultés (encore que le régime persécute les Chrétiens. J’y reviendrai).

Le temple de la Littérature d’Hanoi

A Hanoi, j’ai été ravie de trouver un temple, consacré à Confucius et aux disciples qui l’entouraient, qui porte le beau nom de Temple de la Littérature. Tout amateur de lettres occidental est plein de nostalgie en voyant la place faite ici à la littérature (la Chine est une fois de plus l’inspiratrice). Cependant, il ne faut pas imaginer un temple qui honorerait les poètes maudits et autres transgresseurs de normes. Confucius était parvenu bien au contraire à ce que soit institué un idéal de gouvernement conservateur où l’on commençait par inculquer à chaque étudiant le sens de la hiérarchie. De son côté, la future élite devait mériter son autorité en étant honnête, juste et lettrée. D’où cette école de formation pour sélectionnert des administrateurs sur la base de leurs talents. Les examens consistaient à transcrire des textes, expliquer des poèmes classiques… et à partir du 18ème siècle écrire soi-même des compositions de science politique et des poèmes. Méthode de sélection qui en vaut d’autres !

Le temple a été fondé en 1070 dans un Vietnam sous domination chinoise. Il se compose de 5 cours bordées de pavillons et reliées par des portes sculptées dont la beauté est encore rehaussée par des noms magnifiques : porte des Talents accomplis, porte de la Magnificence des Lettres…

Hanoi.Temple de la littérature _DSC0437

Bassins à carpes et arbres complètent le paysage.

On y emmène les enfants des écoles. Nous avons croisé une classe d’une école privée, bilingue car les Mandarins de demain parleront anglais… Ils sont déguisés pour l’occasion. Ils ont sagement écouté leurs institutrices américaines leur parler de Confucius, puis ils se sont envolés comme une volée d’oiseaux.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Dans la troisième cours, 82 stèles honorent les lauréats des concours mandarinaux qui se sont déroulés pendant une dynastie entière. Elles sont posées sur des tortues de pierre, la tortue étant un symbole de longévité et un animal porteur de valeurs. On retrouve donc la tortue (en bronze cette fois-ci) dans la Maison des Cérémonies située au fond de l’ensemble.

HanoiTemple de la littérature 3Dans le dernier pavillon, entièrement refait, on montre l’armoire où sont rangés des livrets qui retracent la carrière scolaire des étudiants.

_DSC0453 (2Temple de la littérature )

Temple de la Littérature. Cahiers retraçant la carrière des étudiants

Les images que nous ramenons de ces visites montrent  l’importance accordée à la continuité pour que vive la société et au long travail de perfectionnement que chacun doit accomplir pour trouver sa place dans le monde. Selon ses opinions, on pourra déplorer ce conformisme ou répéter avec Alain Finkielkraut qu’une société qui renonce à la transmission se détruit inexorablement.

Culte des ancêtres et chamanisme

Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des aïeux. Nous n’avons pas vu de maison, de restaurant  ou de commerce sans un autel où l’on rend un culte aux trois générations précédentes, même dans les gargotes les plus modestes, comme dans ce café en bordure d’une piste à Sapa ces quelques fleurs sous le regard des hirondelles :

Sapa.Autel DSC0432

ou comme l’autel qui est quasiment le seul ornement d’une maison Hmong, presque dénuée de tout :

Sapa_DSC0427

Les ancêtres sont associés à la vie de tous les jours. L’autel rend leur présence visible. Les faits et gestes de la famille se déroulent sous le regard de trois générations, ce qui correspond à la période où les âmes des morts habitent avec les vivants, (ce qui a bien l’air de correspondre à nos capacités de mémoire familiale. Au-delà, pour ceux qui n’appartiennent pas à la grande histoire, les récits deviennent de plus en plus fragmentaires avent de s’évanouir).

La famille assure la survie paisible de ces aïeux proches en les vénérant. Au contraire, un mort privé de culte n’est plus qu’une âme errante,  dangereuse. De leur côté, les ancêtres protègent leur lignée.

« La vertu rayonne éternellement ; elle irradie depuis les ancêtres et apporte le bonheur sur sept générations. Les hauts sommets du Nord embellissent notre pays depuis toujours. Les eaux de la grande rivière Nhué s’écoulent au loin en de multiples bras. Une bonne réputation se propage partout elle est appréciée dans le pays tout entier et honorée dans le village sur trois générations » (Inscription relevée près d’un autel des Ancêtres au Musée d’Anthropologie d’Hanoï)

La personne n’est pas esseulée au Vietnam. Les fantômes de ceux qui l’ont précédée l’accompagnent. Quand elle franchira la porte de la mort, tout ne s’arrêtera pas pour elle. La porte reste ouverte et elle reviendra protéger les siens.

Ce lien étroit des vivants et des morts, on le retrouve dans les traditions chamaniques. Ce jour-là, on se reposait au bord de la rivière de Sapa, avant de monter les pentes raides qui mènent à un village, quand le guide Tchin a évoqué les chamans de sa région. « Ce sont, disait-il, des fermiers comme les autres qui vivent au village et qui soignent gratuitement. Ils n’ont pas voulu leur pouvoir. Un jour, un esprit est entré dans leur corps. Ils ont ressenti une force qui les rend capables de soigner les membres de leur communauté et ils ont accepté leur élection. Les esprits reviendront au changement de génération pour prendre possession d’un nouveau jeune de la même famille.… Les élus voyagent pendant le temps de leur apprentissage ». Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage mystique dans le royaume des esprits ou d’un voyage concret dans le monde d’ici-bas pour acquérir des connaissances concrètes en herboristerie, ou des deux.

Que soignent-ils, ces chamans ? La maladie, la fièvre, les verrues, les maux de ventre, le manque de sommeil, l’angoisse. La question suivante aurait été « Comment font-ils ? », mais Chinh avait déjà repris la route et nous n’aurons plus l’occasion de parler de chamanisme.

Plus tard, nous avons croisé une femme. Elle avait une marque violette (je ne sais plus si c’était sur le front ou bien au cou … mais je me souviens de Chinh qui nous a dit. « Voici, elle a été soignée pour une bronchite »). Au musée d’anthropologie de Hanoi un film montre un rituel accompli par une prêtresse. La cérémonie est très gaie. On mange, on danse. Tout le monde éclate de rire.

Les effets de la loi sur les religions « non reconnues »

Nous avons renoncé à rendre visite aux lieux saints du caodaïsme, religion pourtant bien étonnante d’après les guides touristiques. J’aurais bien aimé voir Victor Hugo et Pasteur sanctifiés et nul doute que j’aurais ressenti la même gêne devant des statues loufoques à mes yeux que dans les temples de Cholon. Le caodaïsme paraît cependant dans la continuité du syncrétisme vietnamien et je compte bien faire un jour du rattrapage au temple caodiste d’Alfortville.

Nous n’avons pas davantage visité d’édifices chrétiens. La cathédrale Notre-Dame de Saigon était fermée. Nous avons vu de l’extérieur, derrière une palissade, sa façade de briques rouges (fabriquées à Marseille !). Le christianisme est cependant ancien au Vietnam. Il a été introduit par le Français Alexandre de Rhodes qui a ouvert une première église en 1627. On doit à ce Jésuite l’alphabet latin qui a remplacé les idéogrammes chinois.

Les empereurs alternent ensuite des périodes de rapprochement et des périodes de persécution, comme quand, en 1835, l’empereur Minh Mang fait exécuter le père Marchand. La Société de missions étrangères de Paris, dont le séminaire est situé à Paris, rue du Bac, a poursuivi cependant un entreprise d’évangélisation  jusqu’au milieu du xxe siècle.

Après les accords de Genève de 1954, 600 000 catholiques fuient vers le Sud Vietnam. Les 400 000 catholiques qui restent au Nord sont persécutés et quelques centaines de prêtres sont incarcérés ou interdits de ministère. Les missionnaires étrangers sont expulsés. La conquête du Sud entraîne la fermeture des séminaires jusqu’en 1986 où le régime autorise une réouverture sous condition : l’entrée de nouveaux séminaristes est autorisée une fois tous les six ans sur accord des autorités locales. En 2015, Le Monde indiquait qu’il y avait au Vietnam 6,6 millions de catholiques sur 95 millions d’habitants, soit un pourcentage de  6,93 % de la population)
(http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/10/22/au-vietnam-les-catholiques-invites-a-composer-avec-l-etat_4794774_3216.html#lODcbOO1EGDqEMYE.99

Les autorités vietnamiennes se méfient des chrétiens et des lois récentes renforcent les attaques contre les libertés civiles. Les persécutions contre les blogueurs et contre les membres des religions « non reconnues » sont fréquentes. Le Comité Vietnam de la Ligue des Droits de l’Homme signalait en ce début de 2018 l’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (dont le Patriarche Thich Quang Do est en détention depuis plus de 35 ans sous diverses formes), les Églises protestantes des minorités Montagnards, Hmongs, les Caodaïstes et les Bouddhistes Hoa Hao (dont 10 ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison au début de cette année). (http://queme.org/fr/?v=11aedd0e4327)

Hué l’impériale (Vietnam 5)

La Cité des empereurs Nguyen

La Cité impériale de Hué a été construite assez récemment (entre 1804 et 1833) à l’initiative du fondateur de la dynastie des Nguyen, bien qu’elle emprunte le modèle de la Cité impériale de Pékin, qui, elle, date du 15ème siècle. C’est un ensemble énorme de plus de 500 hectares. Même à Pékin, la Cité couvre seulement 72 hectares (mais peut-être ne parle-t-on pas de la même chose, car la cité de Hué comprend aussi la citadelle qui est une vraie ville où vivent  plus de 70 000 personnes). La Cité impériale est constituée de trois enceintes successives, protégées par des canaux et percées par des portes qui permettent d’aller du plus extérieur jusqu’au plus secret, la cité Pourpre interdite où résidaient l’empereur et sa famille y compris une centaine de concubines. C’est un énorme complexe qui englobe des palais, des pavillons, des ponts, des lieux de culte pour célébrer les ancêtres des Nguyen, des plans d’eau…

En 1968, bombardée sans relâche, elle a été gravement endommagée. On se demande comment les Américains qui ont anéanti la plupart des édifices importants de la cité osent aujourd’hui dénoncer les atteintes des Talibans et de Daech contre le patrimoine de l’humanité. Qu’ont-ils fait d’autre ? Cependant, grâce à l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, de l’Unesco, des campagnes de restauration ont permis de rendre à Hué une partie de sa splendeur. N’empêche ! De nombreux bâtiments sont encore en travaux. D’autres ont subi l’usure du temps. Notre promenade dans la cité impériale a été une alternance de visites à des bâtiments pimpants, soigneusement restaurés et fleuris, et de moments où nous nous sommes égarés dans des lieux qui avaient l’air abandonnés et au bord de la ruine.

En fait, toute la cité plonge le visiteur dans une curieuse expérience temporelle : plusieurs époques y coexistent. Les bâtiments qui paraissent les contemporains des palais de Pékin en sont séparés par des siècles. De plus, le visiteur qui vient voir la cité impériale des Nguyen voit plutôt la copie rêvée de cette cité. Hué, c’est Carcassonne en Asie.

Tout est fait cependant pour donner au visiteur l’impression qu’il n’est pas entré dans une reproduction, mais dans un lieu merveilleux et sacré. D’ailleurs, le régime communiste demande à ce que le palais légendaire soit traité comme nous traitons les lieux de culte. On ne doit pas s’y promener en découvrant ses genoux et ses épaules et même le port de la casquette est prohibé. Par-delà la lutte des classes, le Vietnam communiste célèbre les artisans de l’unité du pays. Nguyen- Ho Chi Minh même combat ?

Hué Cité impériale

Sur le modèle chinois, l’empereur se voit confier un mandat sacré, maintenir l’ordre du monde. C’est pourquoi le site du palais obéit aux principes de la géomancie. Il allie la rivière des Parfums qui divise la capitale en deux et en constitue l’axe principal, la montagne Ngu Binh (appelée l’Écran royal) symétrique d’une dune supposée représenter un tigre aplati. La relation entre les points cardinaux au nombre de cinq pour les vietnamiens (centre, ouest, est, nord et sud), les cinq éléments naturels (terre, métal, bois, eau et feu) et les cinq couleurs fondamentales (jaune, blanc, bleu, noir et rouge) souligne la conception de la ville et se retrouve dans le nom d’un grand nombre de ses caractères principaux et dans ses ornements.

La porte du Midi est l’entrée principale.

Hué Cité impériale 2

Hué. Cité Impériale. La porte du Midi

Puis les allées alternent avec les portes et les palais, des bâtiments plats, terminés par des toits qui rebiquent surmontés par des dragons. Les dragons asiatiques n’ont rien à voir avec l’enfer ; ce sont des êtres révérés, des divinités des eaux, bienfaisantes et parfois facétieuses, ce que semble indiquer leurs représentations exubérantes.

_DSC0164

L’atmosphère est bien différente de celle qu’on observe dans la sévère cité de Pékin. Les mosaïques en faïence kitsch sont omniprésentes.

Parmi les édifices remarquables, le palais de l’Harmonie suprême et ses colonnes sculptées et laquées, le pavillon de la Splendeur et la cour aux neuf urnes funéraires.

Hué. Deux des neufs urnes funéraires_DSC0181

Hué. Deux des neuf urnes dynastiques

Mon préféré est peut-être le pavillon de lecture où l’empereur venait se délasser, aujourd’hui, un salon de thé. Un des charmes de l’architecture chinoise est de ménager des transitions entre l’intérieur et l’extérieur, entre le monde et son image. Le salon ouvre sur une terrasse abritée.

Hué Cité impériale.pavillon_DSC0148.JPG

De là, on voit une île miniature, entourée d’une eau d’un vert profond. Elle est symbole avant d’être ornement car elle offre une image d’un monde en modèle réduit, montagne à pic dans l’eau, végétation, construction humaine.

Le rêveur qui contemple le bassin est aussi le maître des reflets : qu’il  se déplace à peine et à la surface des eaux calmes apparaîtra l’image jaune de la façade, presque aussi vraie que le bâtiment. Sur le miroir de l’eau fusionnent images miroitantes et nénuphars.

Hué Cité impériale_DSC0155

Il suffit alors d’une seule feuille posée à la surface du bassin et le temps s’arrête.

Hué Cité impériale_DSC0145

Cependant, ce sont tous les bâtiments qui proposent des passages progressifs entre le dedans et le dehors. Il suffit d’une galerie ouverte qui longe une pièce d’eau, une cour, un jardin ou même de portes qui sont des transitions entre deux jardins.

_DSC0185

Dans une des galeries, il y a une exposition de photos. Les images ont vieilli et les Vietnamiens n’ont pas cherché à les restaurer. Les noirs sont tellement palis par le temps qu’on distingue à peine les yeux de l’impératrice et du garçonnet de chaque côté de la table. Un visiteur grommelle : « Quand même ! On sait rattraper les images abimées, maintenant ! Quelle inefficacité les fonctionnaires communistes ! ». J’aime au contraire ces photos qui baignent dans une atmosphère floue, comme la mémoire du Vietnam d’aujourd’hui.

Hué L'impératrice_DSC0160

 Et parfois, une marche inégale, une peinture écaillée, des taches violacées sur les murs, des couloirs silencieux qui ne mènent nulle part évoquent mieux qu’un bâtiment refait à neuf ce monde révolu.

_DSC0166

Dans un de ces coins délaissés quelqu’un avait accroché une cage  où chantait un oiseau musicien. Son chant avait attiré un de ses congénères qui se lamentait et désespérait d’atteindre la prisonnière. Celle-ci n’était pas moins triste. On aurait dit qu’elle l’appelait.

Hué. Cité impériale. L'oiseau musicien_105518

Les oiseaux amoureux (Hué. Cité impériale)

Je ne sais pas ce qu’ils deviendront, mais on peut croire que l’oiseau sera fidèle car le cœur des oiseaux est moins changeant que le cœur de l’homme… Mais qui sait, c’est peut-être une princesse prisonnière qui pleure au fond de la cage en attendant qu’un amoureux la délivre d’un méchant enchantement.

Vers le fond de la cité, à côté d’un pré retourné à l’état de friche, on découvre un court de tennis où le dernier empereur, féru de sport, aimait à venir jouer. Dans mes rêveries, le palais impérial conférait une dignité particulière au fils du ciel. Mais le court de tennis décevait mon imagination : bien oublieux de ses origines fabuleuses, le dernier empereur s’était comporté comme un colonial quelconque, de même qu’il n’avait été politiquement, qu’une marionnette aux mains des Français.

Deux tombeaux

C’est pourtant d’extravagance impériale qu’on a envie de parler en visitant la vallée des tombeaux.

Pour les empereurs Nguyen, la vie dans l’au-delà nécessitait autant d’espace et de palais résidentiels que la vie d’ici-bas.

Nous avons visité le tombeau de Khai Dinh construit entre 1920 et 1931. La modernité du matériau utilisé, le béton, ajoute au trouble. Khai Dinh est presque notre contemporain et il se comporte en pharaon, augmentant les impôts de son pays de 30% pour financer la construction de son mausolée. Dans une première cour, il a fait aligner guerriers, mandarins, chevaux.

Hué tombeau de Khai Dinh_DSC0195.JPG

Un escalier très raide monte à un premier pavillon, suivi d’une terrasse encore plus élevée. A l’intérieur le monarque a voulu un décor éblouissant constitué de mosaïques. On dit que les artistes cassèrent des vases précieux pour recueillir suffisamment de ces fragments polychromes destinés à recréer décors floraux et symboles royaux.

Hué tombeau de_Khai DihnDSC0205

Tombeau de l’empereur Khai Dihn

Hué tombeau de_Khai DihnDSC0203

Branche d’abricotier. Symbole du printemps et rouleau de lettré

Le second tombeau a été édifié par son ancêtre Minh Mang, célèbre entre autres pour avoir eu 30 femmes légitimes, 300 concubines et au moins 142 enfants. N’hésitant pas à édifier des collines et à creuser des lacs artificiels pour créer la nature de ses rêves, il réalisa un parc paisible un peu mélancolique.

Hué tombeau de Minh MAng_DSC0227

Du haut d’une esplanade, on aperçoit le pont qui franchit un lac et mène au royaume des morts. Chez nous, nul n’en revient. Ici, il a l’air proche, un îlot juste en face d’un beau parc.

Hué tombeau de Minh MAng_DSC0221 (3).JPG

Quittant les monuments étranges que l’homme  édifie parfois, nous avons repris le taxi, traversé des villages misérables pour rejoindre Hué ses vendeurs de peinture sur soie, de cartes postales en papier découpé, d’habits faits au Vietnam, ses pousse-pousse qui ne transportent que des touristes, ses cafés tonitruants.

Prochaine étape, le musée Cham de Danang et la montagne de marbre.

Hoi An entre ville-musée et Disney Land (Vietnam 4)

L’ancien port de Hoi An, débouché maritime du royaume Cham, était un comptoir commerçant utilisé par les Japonais et les  Chinois, puis par les Européens qui, à partir du 15e siècle, sont venus y acheter des épices, du thé ou de la porcelaine, avant que le port ne s’ensable. Les colons, puis les touristes ont pris le relais, attirés par les vestiges de la période prospère.

 L’Allegro Hoi An,

A l’arrivée à l’hôtel, on nous annonce que nous avons été surclassés. Un nouvel hôtel vient d’ouvrir, qui compte sur les évaluations que les utilisateurs publient dans Trip advisor et autres Booking. Com, pour lancer l’établissement. Nous voici donc à l’Allegro Hoy An, un palace 5 étoiles, soudain accessible aux touristes moyens que nous sommes, situé à moins de dix minutes du centre, dans une rue en cul de sac parfaitement calme.  Hall immense, marbre et carreaux, décor peut-être un peu trop moderne, mais la vaste chambre avec balcon et la salle de bain luxueuse, (baignoire et douche parfaites) ont eu raison de nos chimères exotiques.

 

 

Même l’air conditionné, qui agite doucement les rideaux, est pour une fois bien réglé. Peignoirs et chaussons sont  à disposition pour rejoindre la grande piscine qui est devant l’hôtel.  On pourra  dîner au bord de l’eau en regardant bouger les lanternes.

Hoi An Piscine de l'hôtel0

Le buffet du petit-déjeuner a été le plus abondant et le plus varié de tout notre voyage au Vietnam.  Tout cela ne serait rien sans la qualité de l’accueil. Le personnel s’est rendu compte en contrôlant les passeports que c’était l’anniversaire de notre ami. Au petit déjeuner, un gâteau avec roses de crème Chantilly a été apporté pendant qu’était entonné « Bon anniversaire ».  Surprise totale et émotion ! La chambre a été décorée de pétales de roses et de serviettes pliées en forme de cygne, le vin du dîner offert…

Hoi An. Bon anniversaire20180302_101257

Le soir, Giovanni Rizzi, manager et chef formé à l’école hôtelière de Lausanne, a préparé un joli repas : trois recettes différente de saumon en entrée, une soupe de courge au curry et anis étoilé, un crumble de poisson délicieux et le gâteau que nous avions mis de côté pour le dîner. De temps à autre, il est venu bavarder avec nous et juger de l’effet produit par ses plats. Il nous a raconté son existence de manager d’hôtels de luxe que son métier a entrainé d’une grande ville d’Asie à l’autre, toujours plus loin. Maintenant, il lance cet hôtel à Hoi An. Il est marié avec une jeune femme de Singapour qui est restée dans son pays pour faire fructifier un commerce en ligne. « Naturellement, ça vaut mieux que de venir ici vendre des souvenirs aux touristes », dit G. Rizzi. Il la rejoint pour les weekends parce que c’est la loi des existences mondialisées et cette instabilité n’a pas l’air de le gêner. « J’aime mon métier, dit-il. J’aime faire tout ce que je peux pour que mes clients soient heureux de leur séjour. Seul, je ne pourrai pas. L’important c’est l’équipe, la team. Je ne suis rien sans eux. Et eux, ils ont tout à apprendre de moi ».

Cet accueil s’explique en partie par les besoins commerciaux, mais la très grande gentillesse est exceptionnelle. Les employés de l’hôtel considèrent que nous aider à louer des chauffeurs, à retenir des billets de train… fait partie de leur travail. Ils ajoutent à cette efficacité une amabilité sans servilité qui console de ne pas avoir de relations avec le pays réel. Pour deux nuits, ils donnent l’impression qu’on échange un peu plus que de l’argent et des services et on espère que Giovanni Rizzi se souviendra de nous.

Une Ville-Musée

Nous  partons arpenter les trois rues qui ont valu à la ville un classement au patrimoine de l’humanité. un pont japonais du 16ème siècle, les maisons  de riches commerçants. Hoi An Maison de commerçant

On montre les piliers de bois posés sur une base de marbre pour protéger le bois de l’humidité, des meubles anciens et des autels de famille du 19ème.

HOI AN_Maison Tan KyDSC0326.JPG

Hoi An. mobilier ancien dans une maison de commerçant_DSC0328

On montre aussi les marques des inondations qui expliquent l’organisation des demeures avec des premiers étages où on peut mettre à l’abri les biens les plus précieux.

Outre ces demeures imposantes, des rues entières ont été restaurées avec goût. Nous arpentons la rue Le Loi, la Nguyen Hue. Nous longeons la rivière par la rue Bach. Nous passons le long des boutiques. La plus jolie est la Metiseko où Marie a trouvé une blouse.

Hoi An_quelques toits DSC0333

On voit des temples comme le temple de Quan Cong, un général réputé pour sa droiture. Dans le jardin une montagne miniature et ses bonsaïs.

Hoi An_DSC0319

Le génie qui garde les lieux roule des yeux furieux.

Hoi An_DSC0320

Et voici une grande scène de bataille.

Hoi An_DSC0323

Je suis de bonne volonté et je préfére voir les monuments de Hoi An, que de ne pas les voir. Seulement, il fait très chaud. Il n’y a aucun souffle d’air. La chaleur annihile ma capacité de comprendre et d’admirer et je mélange un peu les temples qui se ressemblent, … tous ces dragons extravagants, ces chiens-lions au cou orné de pompons rouges.

Ce jour là, ce qui s’est imprimé dans ma mémoire, ce sont moins les monuments que l’éclat d’un bougainvillier, les couleurs des lampions accrochés au-dessus de nos têtes…

Hoi AN JM 20180302_114129

ou bien le bar au décor colonial qui domine la rivière et où nous avons bu des boissons très fraîches sans parvenir à étancher notre soif.

Hoi An_124516

Hoi An et les touristes

On vient à Hoi An pour faire la fête.

Des milliers de touristes, aussi bien étrangers que vietnamiens, déferlent sur la ville. Ils font vivre quelques pickpockets, des vendeurs ambulants de peinture sur soie, des vendeurs de cartes postales, des pousse-pousse, des chauffeurs qui tous harcèlent les passants. Quand on leur dit « Non, non, non ! » ils rient et recommencent un peu plus loin. C’est à peine si on peut avancer dans les rues, bien que le centre historique soist interdit à la circulation.

La densité et l’intensité sonore sont telles qu’on est heureux de retrouver notre hôtel calme, un refuge où oublier la foule.

Chaque rencontre est un mensonge. La marchande qui s’avance vers les promeneurs en portant sa palanche n’est pas là pour vendre ses fruits, mais seulement pour proposer de prendre des photos et l’imbécile qui essaie à son tour de poser sur son épaule le balancier au bout duquel pèsent de lourds plateaux remplis doit acquitter le prix de la photo souvenir.

Hoi AN; photo souvenir à la palanche_DSC0294.JPG

Le marché central nous réconcilie avec notre condition de touristes car c’est un vrai marché, magnifique, débordant de couleurs d’odeurs, avec toujours cette abondance d’herbes et de légumes qui émerveille.

hoi An. Au marché_DSC0343 (2)

Il y a plein de gargotes où l’on peut déjeuner pour l’équivalent d’un euro de banh xeo une crêpe faite de farine de riz et de curcuma, puis remplie de petites crevettes et de germes de haricots que l’on mange en l’enveloppant comme un rouleau de printemps, en ajoutant des légumes et du papier de riz, puis en le trempant dans une sauce.

Hoi An. resto du marché_DSC0287

La fête des lumières

La lumière devient très douce. Des centaines de lanternes s’allument, qui bougent dans le vent du soir.

Hoi An_DSC0312

Elles éclairent les maisons et les ruelles.

Hoi An_ville illuminee DSC0306

Au bord de la rivière, on vend des lanternes de papier qui emmènent  des bougies au milieu du fleuve.

Hoi AN_DSC0296

Soudain, des flammes douces, surgies de l’obscurité, illuminent la chemise blanche, l’ao dai brodé et les visages de cire de deux amoureux assis dans une barque. Sans doute s’agit-il d’acteurs ou de mannequins que l’on prépare à une séance de photos, et dans le meilleur des cas de fiancés qui ont choisi de conserver un album de photos original,. Qu’importe ! La flamme des bougies les environne d’une lumière si intime, qu’on hésite sur la source qui paraît venir de l’intérieur de leur corps. C’est comme si on voyait un tableau de Georges de La Tour. Et on se souvient de la légende qui est à l’origine de la coutume des lanternes de papier. On raconte qu’un marin est parti en voyage, en laissant sa fiancée. Elle l’attend toujours, et envoie ces messages sur l’eau, pour que le fleuve les emporte jusqu’à l’océan – là où se trouve son amoureux.

Hoi An. JM Le coupleP1030904

Les frêles couronnes qui flottent le long du fleuve emportant les vœux des touristes ont le même  charme qui repose sur les contrastes élémentaires de la nuit obscure et des flammes.

Hoi An. Les couronnes

La féérie est plus violente sur la rive. Les Vietnamiens raffolent des lumières électriques qui parent leurs villes de toutes les couleurs ; à Hoi An, ils font briller les temples et les ponts, ajoutant çà et là un dragon brûlant, un coq resplendissant.

Hoi AN. Le coq

Des chansons remplissent la nuit. Le ruissellement des lumières fait flamber toute la ville.

Hoi An Nocturne20180302_183655

mais la fête est finie, chacun rentre chez soi. Hoi An est sans doute inhabitable (comme Venise, comme Paris qui perdent leurs habitants parce qu’il est plus rentable de louer les appartements aux touristes.

Les trois Saigon : quartier colonial, quartiers populaires et métropole mondialisée (Vietnam 3)

Saigon était une bourgade de pêcheurs, jusqu’en 1672 où les seigneurs Nguyen en ont fait un poste de douane et une petite place forte que les Français ont transformée en capitale coloniale de la Cochinchine française après 1859. Ils ont aménagé un port actif le long de la rivière qui mène à Cholon.

A Saigon/Ho Chi Minh-Ville, comme à Hanoi, nous avons aujourd’hui trois villes en une, la métropole moderne, la ville coloniale et la ville traditionnelle. En Europe aussi, on distingue des parties de villes : Paris rive gauche et rive droite, dans les années d’après-guerre ; Paris-Est et Paris-Ouest aujourd’hui, et surtout Paris-centre et banlieue, mais il me semble que les oppositions sont plus fortes dans les villes postcoloniales. A Saigon et à Hanoi, la ville européenne, construite sur un modèle géométrique, est nettement différenciée de la « ville indigène », parcourue de nombreuses rues et ruelles labyrinthiques et surpeuplées. Aujourd’hui, les entrepreneurs connectés au capitalisme mondial bâtissent de nouvelles formes urbaines. Les gratte-ciel et les centres commerciaux prolifèrent et, dans les banlieues, des programmes immobiliers proposent  aux cadres des appartements spacieux et lumineux.

La finance mondialisée a mieux réussi la mise au pas du Vietnam que les bombardiers américains. A première vue du moins, rien ne distingue cette société communiste des sociétés converties depuis plus longtemps au dynamisme capitaliste.

Ho Chi Minh-Ville au 21e siècle

C’est ce nouvel ordre urbain que nous avons rencontré à l’arrivée pendant que le taxi nous emmenait de l’aéroport vers l’hôtel Spring. Nous avons débuté par les grandes avenues rectilignes, les centres commerciaux regroupant les boutiques des chaînes mondialisées, H&M,  Mango,  Massimo Duti, Vuitton. De temps à autre notre taxi klaxonnait pour que les vendeurs à la sauvette qui coexistent avec le nouveau commerce dégagent la voie.

1 HCM. rue moderne HCM

Nous n’avons pas pris le temps d’aller en banlieue voir les usines qui travaillent pour Uniqlo et c’est de retour en France que je lis qu’un Vietnamien président-directeur général de Vintgroup figure sur la liste de milliardaires (en dollars) établie par le magazine Forbes. Pour le moment, les Vietnamiens se réjouissent sans doute du dynamisme retrouvé de leur économie car l’inégalité criante s’accompagne de redistribution, ce que je résumerai par le fait que les vélos de l’imagerie révolutionnaire des années 60 sont massivement remplacés par des motos… Il faut dire que le développement est vital pour le Vietnam : à notre arrivée, nous avons été frappés par la densité et par la jeunesse de la foule. Le soir, de retour à l’hôtel, une consultation d’Internet a confirmé que la moitié de la population avait moins de 30 ans, cela fait à près 54  millions de personnes en âge de travailler à qui il faut trouver un emploi. (https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/A/57127). Le petit peuple vietnamien ne fait plus la guerre. Il veut vendre et acheter.

Ho Chi Mihn-Ville ne connaît pas encore l’hyper modernisme de Shanghai, mais les gratte-ciel  poussent comme la tour financière Bitexco haute de 262 mètres.

13. HCM. photo JM Branca20180225_110849

Déjà, un autre bâtiment, le Landmark 81, qui dépassera les 461 mètres, est en voie d’achèvement. Le Vietnam est entré dans la course aux plus hauts gratte-ciels du monde.

La ville coloniale

La France a laissé derrière elle une cathédrale, une poste, un opéra vaguement inspiré du bâtiment du Grand-Palais, des bâtiments administratifs néo-classiques, des hôtels splendides comme le Majestic situé en face de la rivière sur la rue Dong Khoi, anciennement appelée rue Catinat. (Nous nous sommes contentés du hall, sans monter jusqu’au bar du 6ème étage à la rencontre des ombres de Somerset Maugham ou de Graham Greene qui étaient des familiers du lieu).

8. HCM Grand Hôtel.JPG

Les colonnes néo hellénistiques se retrouvent dans les hôtels moyens, comme notre Spring Hotel dont le hall cherche à impressionner,  mais qui nous décevra : c’est le seul hôtel du voyage qui n’était pas très bien tenu. Je sais bien que la lutte contre les insectes est difficile dans un pays tropical, mais je me suis trouvée nez à nez avec des cafards dans une salle de bains, qui aurait pu être mieux nettoyée. Et le petit déjeuner n’avait rien à voir avec l’abondance et la variété de ce qui était proposé dans les autres villes de notre séjour.

Ce premier matin, après l’hôtel Majestic et la rue Catinat, nous avons traversé la sorte d’autoroute urbaine qui sépare la ville et la rivière de Saigon avec une forte poussée d’adrénaline car les scooters ne ralentissaient pas et il n’y avait aucun feu tricolore à l’horizon.

Balade par 35 degrés dans un air poisseux, presque étouffant. Après une boucle, nous sommes revenus sur nos pas vers la poste bâtie par Eiffel et la cathédrale. La cathédrale en cours de rénovation est inaccessible, mais la poste est une cathédrale de rêve avec sa haute voûte cintrée de fer, et sa nef placée sous le regard de l’oncle Ho.

.18 HCM LA poste

Elle est un peu trop muséifiée cette partie de la ville. Elle a tout d’une ville française de province, qui aurait oublié que le temps a passé. Et de fait, les gens se pressent à la poste pour se faire photographier dans les vieilles cabines téléphoniques, comme s’ils avaient la nostalgie d’une époque bien révolue.

16. HCM La poste_DSC0025

Il me manque pourtant des éléments importants qui font pour moi, jusqu’à aujourd’hui, le plaisir de vivre en ville. A Ho Chi Minh-Ville, nous ne rencontrons ni cinéma, ni librairie. En France, la loi Lang qui impose un prix unique pour le livre a sauvé les libraires des quartiers et l’avance sur recette nourrit l’industrie du cinéma français. Pour notre génération du moins, la ville suppose une offre culturelle abondante à disposition que je n’ai pas trouvée au Vietnam.

Et puis il y a de (désagréables) zones de contact entre la ville touristique si propre et le tiers-monde misérable. Nous avons longé la rivière de Saigon jusqu’au pont Calmette. Quelle déception ! L’eau charrie des ordures et des bouteilles de plastique, mêlées aux touffes d’herbe arrachées aux rives.

11. HCM rivière de Saigon

Le pays ne met pas encore assez d’argent dans l’entretien de biens publics inestimables comme la propreté des eaux.

La ville orientale

A l’Ouest, c’est Cholon. Ce quartier commerçant chinois est le seul quartier  de conception « autochtone » que nous visiterons.

Pas de trottoirs, puisque ceux qui existent sont transformés à parking à moto, en pièces supplémentaires pour la famille, en salons de coiffure, en salles de jeu, et surtout, surtout, en cuisines à ciel ouvert ! Quelle que soit l’heure, on tombe sur une famille en train de picorer quelque chose. Pendant qu’on cantine devant les maisons, les petits jouent dans la rue, jamais très loin des grands-mères et des mères.

Partout, des petits tabourets bleus ou rouge qu’on ajoute au gré des convives autour d’une petite table.Les femmes papotent en travaillant. Les hommes partagent bières et alcool de riz ou jouent aux cartes, au jeu de go, discutent de paris…

Hanoi.Café de rue

Partout aussi des restaurants : je trouvais ravissants les porcs laqués, les légumes en plein air, pendant que mes compagnons plus circonspects reculaient devant les bassines posées à même le sol avec des poissons, des poulpes, des crabes, des viandes dont il était impossible de savoir combien de temps elles avaient séjourné dans la chaleur et la poussière.

22. HCM Rôtisserie_DSC0035 (1)

« Pas de gargotes de rue, avaient-ils décrété. Nous irons au restaurant ! » Laissant les vendeuses accroupies, et les consommateurs installés sur des tabourets dans le bruit, la poussière et la chaleur lourde d’Ho-Chi-Minh, nous renonçons au dépaysement radical. (En fait, nous faisons comme beaucoup de Vietnamiens qui choisissent quand ils peuvent la ville moderne et ses immeubles verticaux). La ville nouvelle aura un jour raison de ces quartiers insalubres. On ne peut pas regretter les immeubles délabrés où s’entassent les familles, les taudis sans eau potable, les cafards, mais il y a fort à parier qu’on enverra les habitants pauvres dans de lointaines banlieues pour loger les nouveaux riches à la place.

 

Dix jours plus tard, nous visiterons Hanoi : même contraste entre les solides bâtiments coloniaux, les trottoirs larges et les alignements d’arbres et, par exemple, le quartier des 36 corporations où bien des constructions ont l’air précaire et où la qualité du réseau électrique laisse rêveur.

Dans ces quartiers, les  étroits « compartiments » à la chinoise sont encore plus nombreux qu’à Ho Chi Minh. Il s’agit d’immeubles, souvent colorés, qui n’ont qu’une pièce par étage, et sans doute guère plus que la place d’un lit dans une pièce.

Ils sont aussi très profonds. Au rez-de-chaussée, ou entre deux immeubles, de longues galeries, qui servent d’entrepôts ou de prolongements aux boutiques, plongent dans l’ombre.

HANOI. Couloir644

Pour des Européens âgés comme nous le sommes, les quartiers traditionnels où l’habitat se mêle à l’activité économique évoquent un peu un temps disparu où il était plus économique de réparer que de racheter et où boutiques et ateliers fabriquaient, rapièçaient, raccommodaient et se mêlaient aux habitations. Toutefois, le contraste est beaucoup plus brutal entre les larges artères « à l’européenne » qui bénéficient d’un calme relatif et les quartiers surpeuplés de Cholon ou du vieux Hanoi.  Ils sont fatigants, mais si vivants qu’on a envie de pardonner aux embouteillages, au vacarme et à la pollution.

Des motos et des vélos dans les villes (Vietnam 2)

Arriver au Vietnam, c’est découvrir les scooters qui règnent sur les villes, où ils ont largement supplanté les vélos.

Ils occupent les trottoirs, parce qu’il faut bien stationner quelque part,

Hanoi.trottoirs (2)

et c’est eux qui donnent leur rythme effréné aux villes car rien ne les arrête.

La horde des motards_172627

Plus généralement, motos, automobiles, vélos et piétons avancent en suivant une seule règle : ne pas marquer d’arrêt. Une exception quand même… Lorsqu’il y a des feux rouges au croisement des grandes artères, les automobiles s’interrompent. Mais les motos et les vélos se faufilent dès que possible.

Aux rugissements des moteurs s’ajoutent les coups de klaxons pour signaler aux conducteurs latéraux qu’ils doivent faire attention, ou pour prévenir celui qui est devant qu’il est temps de démarrer. Le boucan des véhicules déchaînés (c’est le mot qui me vient pour ces sons qui vrillent les tympans) est tel qu’on ne s’entend qu’en criant.

Au début, le touriste voit ces motards comme une horde impitoyable et croit qu’il ne pourra jamais passer, puis il se décide à traverser en suivant l’exemple des Vietnamiens qui ne semblent pas du tout incommodés et qui  avancent paisiblement sur la chaussée. Une vieille femme tire sa carriole au milieu d’un grand carrefour ; de tout petits enfants descendent du trottoir sans que leur mère ne lève les yeux.

Hanoi. vieille femme et sa carriole_DSC0464 (1)

Les engins slaloment, passent à droite, à gauche, empruntent même parfois un bout de trottoir libre en évitant grand-mères et petits enfants. Le conducteur qui a l’air de foncer sur eux s’écarte au dernier moment. Ce n’est pas l’anarchie, mais un mode d’organisation qui consiste à ne faire attention qu’à l’obstacle situé immédiatement devant. Le véhicule situé derrière fait de même, bifurquant à son tour au dernier moment. Le système marche plutôt bien.

Même les animaux ont l’air de vivre en paix avec les véhicules et les poussins qui batifolent dans les caniveaux d’Hanoi ne semblent pas dérangés par la présence proche des motos.

Hanoi. Les poules sur le trottoir. JM.20180306_173818

En un sens, cela vaut mieux que nos injures parisiennes dès qu’un coup de frein intempestif survient. Ici, personne ne crie ; personne ne s’insulte… Je me suis pourtant laissé dire que les accidents sont fréquents.

De toute façon, comment faire autrement dans des villes surpeuplées où il n’y a pas de métro et pas assez de bus ? La moto est un indispensable moyen de transport pour les gens et pour les marchandises. Rien qu’à Ho-Chi-Minh, il y en a près de 9 millions pour 10 millions d’habitants (selon France 2, 12/03/2018). La moto sert à transporter des familles entières:

Hanoi, famille à moto_DSC0533

Les Français, habitués aux règles du code de la route, sont stupéfaits et découvrent qu’un régime politique autoritaire est beaucoup moins normé que n’importe quel pays européen pour ce qui est des comportements quotidiens? Sans doute, parce qu’il n’y a pas de solution alternative aux déplacements… mais tout de même, tous ces enfants sans casque !

Pour les transports de marchandises, c’est la même chose. Chaque touriste  collectionne les photos des livreurs avec leurs improbables chargements en équilibre sur des scooters ou sur des vélos :

Hanoi.la fleuriste_DSC0598

Hanoi. Vendeuse_DSC0463 (1)

C’est même devenu un argument touristique et devant l’Opéra d’Ho-Chi-Minh on a installé une cargaison de vanneries en équilibre sur un vélo, comme un symbole du pays.4. HCM Vanneries devant l'Opéra

 

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/vietnam-les-scooters-envahissent-les-villes_2653314.html

 

Vietnam (1)

Le Vietnam, c’était d’abord l’idée de Marie. Bien sûr, en quinze jours, ils n’auraient pas le temps de connaitre le pays, mais ils en auraient une idée. Marie ne cherchait pas seulement l’exotisme. Elle voulait retrouver la sérénité qu’elle avait cru trouver au Laos, malgré la pauvreté du pays, et puis elle voulait voir le pays où avait vécu un grand-père médecin au temps de la colonisation. Le père de  JM avait lui aussi été mêlé à l’aventure coloniale. De ce passé, il était resté un tableau accroché dans la salle à manger qui représentait deux pains de sucre dressés dans la mer et qu’il chérissait d’autant plus que le tableau parlait d’un ailleurs complètement imaginaire. Ses frères, plus âgés, se souvenaient d’avoir joué dans une cour d’école avec des enfants à moitié nus. Son père évoquait plutôt les années de guerre passées dans un camp japonais d’où il avait été rapatrié, tellement malade qu’il avait démissionné de l’armée. Lui, s’inventait une origine vietnamienne chimérique.

S. voulait pour sa part confronter ses souvenirs de militante des comités Vietnam avec la réalité présente. Qu’en était-il du « vaillant petit peuple vietnamien » qui avait su « tenir tête aux impérialistes » ?

Alors pourquoi pas le Vietnam ?

Nous avons bricolé notre voyage à 4, réservant train, hôtel, avion de façon à parcourir la majeure partie du pays, Ho Chi Minh-Ville, Hué, Hoi An, Sapa, Baie d’Ha Long, Hanoi… Tout est facile avec Internet. On peut même trouver les horaires des trains : (https://www.voyagevietnam.co/comment-aller-de-hanoi-a-sapa-et-vice-versa/) . Ensuite, il suffit de passer par les hôtels, serviables et efficaces, pour réserver des places dans les trains.  A cette occasion, nous avons découvert qu’il était impossible d’écrire en français, même sur les sites touristiques.

Cet effondrement du français s’est constaté tout au long du voyage. Nous avons rencontré deux francophones en tout et pour tout : un Vietnamien, qui travaillait pour une banque de Toulouse qui passait des vacances à Sapa et un guide Hmong qui avait décidé d’apprendre le français hors des circuits scolaires pour élargir sa clientèle. Des clients lui avaient même appris à chanter « Trois kilomètres à pied, ça use les souliers ! », mais cela ne suffisait pas pour qu’on puisse parler d’une communauté francophone. Si l’appartenance du Vietnam à la francophonie a un sens politique pour les deux pays (et tant mieux si cela permet de subventionner quelques centres culturels), elle ne correspond à rien sur le plan linguistique. Les Vietnamiens, peuple pragmatique, ont effacé le contentieux de la guerre avec les Etats-Unis et se sont mis à l’anglais.

Les noms

Les noms des lieux sont les dépositaires de l’histoire mouvementés des peuples. Surprise ! Le nom Vietnam, qui impose l’idée d’un ensemble homogène, date de la fin du 18ème siècle. Autant dire, hier ! Derrière l’évidence d’un nom, une histoire complexe.

Pendant le premier millénaire de notre ère, le Nord était une possession chinoise désignée sous le nom d’Annam, le « Sud pacifié », nom qui servira longtemps à le désigner en Occident. En 932,  l’effondrement du pouvoir chinois permet au Dai Viêt, le « Grand Việt », de devenir un royaume tout en continuant à payer tribut à la Chine. Au cours d’un processus séculaire appelé Nam Tiên, la « Marche vers le Sud », les Viêts conquièrent le territoire qui va devenir celui du Viêt Nam, aux dépens du Royaume du Champa et de l’Empire Khmer. Ils l’emportent à la fin du 18ème siècle avec l’aide de la France. Gia Long devient l’empereur du pays, qui prend seulement alors le nom de Việt Nam.

En 1858 cependant, les Français s’emparent du Sud du pays qu’ils annexent sous le nom de Cochinchine. Vers la fin du siècle, ils imposent un protectorat au Centre (Protectorat d’Annam) et au nord (protectorat du Tonkin). Les empereurs Nguyễn ne conservent qu’une autorité symbolique sur l’Annam et le Tonkin, tandis que la Cochinchine est considérée comme une partie intégrante du territoire de la France. En  1887, les trois entités sont intégrées à  l’Indochine française, qui perdure jusqu’à la défaite de Diên Biên Phu. En 1954, les Français reconnaissent l’indépendance du Việtnam, cependant divisé entre un Nord communiste et un Sud militairement soutenu par l’armée des Etats-Unis. De 1955 à 1975 commence une seconde guerre entre la République démocratique du Viet Nam soutenu par le bloc de l’Est et par la Chine et la République du Sud Viet Nam alliée aux Etats-Unis qui interviennent de plus en plus, notamment avec des bombardements massifs qui font des millions de victimes, avant d’arrêter une guerre de plus en plus impopulaire.

Cette histoire violente nous sort quand même du face à face de la période coloniale et rappelle que les guerres menées par les Viets pour conquérir le pays ont été âpres et longues. Comme ailleurs, il faut des siècles avant d’aboutir à un Etat  « au singulier » et celui-ci impose une dénomination d’origine ethnique (viet) à la diversité des populations.

Après la défaite américaine et la victoire du Nord Vietnam communiste, l’ancienne capitale du sud, Saigon, tombée en avril 1975,  fut punie pour n’avoir pas épousé plus tôt le communisme ; elle perdit son nom et devint Ho Chi Minh-Ville du nom du dirigeant communiste, principal artisan de la victoire. En effaçant le nom de la ville rebelle, les communistes cherchaient à imposer le mythe d’un peuple vietnamien uni contre l’impérialisme américain. C’était une reconstruction, évidemment et les boat people qui fuyaient le pays et qui ont été accueillis par l’Occident en sont un témoignage.

Ce changement de nom n’est pas une exception et, par exemple, nous avons connu pendant la Révolution française des villes françaises châtiées pour avoir défié le pouvoir, comme Marseille un temps devenue la Ville-sans-nom, ou Chambord, verlanisé en Bordchamp, ou Vaugirard rebaptisé Jean-Jacques Rousseau.

Comme nous ne parlons pas le vietnamien, nous ne savons pas si l’ancien nom perdure ou s’il a été recouvert par le nom officiel imposé par les communistes.

20180311_150729

Affiche célébrant la victoire contre les Américains. Musée de la Révolution. Hanoi

Les banderoles rouges et jaunes accrochées dans toutes les villes témoignent des efforts de propagande du régime. Elles ont encore le style des affiches conservées au musée de la Révolution d’Hanoï. Mais déjà, les annonces commerciales (avec les mêmes jeux de couleurs entre rouge rutilant et jaune doré) montrent l’importance prise par les entreprises capitalistes, qu’il s’agisse de programmes de construction…Hanoi. Affiche pour des programmes immobiliers

ou d’entreprises alimentaires

Confiserie

Il a neigé à Paris

7 février : La pièce où j’écris donne sur les toits et sur le ciel de Paris. Je regarde le soleil, blanc et bas sur le ciel, les nuages qui glissent lentement de la droite vers la gauche. La neige ne tournoie plus dans le ciel. elle est encore accumulée sur les toits. Tout est blanc et noir.

_DSC0024

Hier, Lulu, âgée de 4 ans et demi était descendue dans la rue. Elle n’en revenait pas de voir tomber des milliers de papillons blancs qui fondaient dans sa main, si légers, si froids. C’étaient ses premiers flocons.

Et moi, je n’en revenais pas du silence des rues débarrassées toute circulation. Rentrer chez moi, c’était comme s’aventurer dans un film ancien, privé de sons et de couleurs… un film d’aventures. Quand je me retournais, je voyais les traces de mes pas et je m’imaginais que j’étais une naufragée du désert qui s’enfonçait dans le Sahara à la recherche d’une oasis.

20180206_183956.jpg

Le lendemain matin, j’habitais une ville métamorphosée. Les trottoirs étaient ensevelis, les couleurs estompées. Il ne restait que du blanc pour éclairer, du noir pour le rythme, du beige pour les façades. Un champ de neige menait au pavillon Ledoux. Je l’ai traversé à petits pas à cause des plaques de verglas. De toute façon, personne ne respectait les heures de rendez-vous et on pouvait garder le temps de rêver.

20180207_Place de la RéunionJe me répétais « blanc comme la neige, noir comme les arbres, beige comme la pierre », mais  le mot « neige » imposait le rouge cruel du conte de Grimm: « Oh, puissè-je avoir une enfant aussi blanche que la neige, aussi rouge que le sang et aussi noire que le bois de ce cadre ! »  La petite fille qui naquit avait les lèvres aussi rouges que le sang que sa belle-mère rêvait de faire couler.

De retour à la maison, je retrouvais les critiques en boucle de la radio : « A Moscou et à Montréal, ça ne se passerait pas comme ça. Une armée de chasse-neige prêts à intervenir aurait nettoyé la ville. » Inutile de faire remarquer que dans une capitale où il neige seulement deux jours les années exceptionnelles, l’entretien d’une flotte de chasse-neige coûterait des millions d’euros et que, les mêmes qui accusaient, se plaindraient des impôts !  Chacun se répandait sur les ondes en se demandant ce que pouvaient bien faire les fonctionnaires (qu’on avait envoyés vivre dans des banlieues lointaines où ils étaient bloqués comme les banlieusards rouspéteurs). On accusait les autorités d’insuffisance : «  Je paie des impôts et c’est le bordel ! »,« Vous avez voté l’incompétence au pouvoir, vous l’avez ! » Par ailleurs, tous ces Parisiens oubliaient volontiers que la loi enjoint à chacun de déblayer le trottoir devant son habitation.

Bref ! Je m’étonnais une fois de plus de voir les mêmes mots de ras-le-bol, calvaire appliqués sans distinction aux sans-abris qui n’avaient pas de logis pour se protéger, aux personnes qui avaient dû faire quelques kilomètres dans la neige avant de rentrer dans leur appartement, et aux voyageurs dont les trains avaient pris deux heures de retard.

Au bout de quelques jours la douceur est revenue. La glace s’est changée en boue sur la chaussée, l’eau a commencé à dégoutter des toits. L’hiver était terminé !

Au revoir, à bientôt.

J’ai pris l’habitude de rythmer les mois par l’écriture de petits billets. Aujourd’hui, je mets entre parenthèses ce blog.

 

Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Mes photographies se veulent objectives plutôt qu’esthétiques. Quoi que les sémioticiens aient pu écrire contre les illusions du réalisme, je les ressens comme des reflets fidèles de la réalité vivante que je poursuis.

Les preuves d’une ville en train de disparaître

Les photographies sont ainsi de parfaits témoins des transformations de la ville. Pendant des mois, j’ai vu vers le boulevard Richard Lenoir, une friche urbaine barrée par les deux flèches de l’église Sainte-Ambroise.

église Saint Ambroise

Depuis, un jardin a été planté. Quand il aura poussé, l’ancienne forme du quartier aura disparu. Mais la photo-souvenir en conservera le souvenir. Ce mot ne me paraît pas infamant : c’est de ça qu’il s’agit. Je reviens sur mes pas ; je cherche l’avant dans le temps présent.

église sainte Ambroise depuis Richard Lenoir

Jardin Truillot près de l’église Saint-Ambroise. 

Dans le 11e arrondissement, je tombe parfois sur des interstices entre. les immeubles en instance d’être démolis, des espaces en déshérence encombrées de débris, de poubelles, d’étais brinquebalants soutenant les murs les plus vétustes, d’une pauvre végétation urbaine. Mes photos constituent ce que Susan Sontag appelle des « pièces à conviction » ; elles témoignent de ce qu’étaient les vieilles rues ouvrières qui seront bientôt rendues méconnaissables par les embellissements destinés aux nouveaux habitants de l’Est parisien.

friche 11e (1)

Paradoxalement, la ressemblance me permet d’écrire un peu à côté, Je n’habille pas seulement des images avec mes mots. Sûre que les images se chargent des apparences, je  m’autorise à évoquer l’Histoire invisible associée aux lieux où je me promène, à rappeler les écrivains qui les ont décrits, et à dire à mon tour de façon subjective ce qui m’attire ou me repousse dans ce qui s’offre à la vue. Les images fournissent un référent matériel sur lequel je peux ajouter ce qui ne se voit pas et qui me paraît pourtant faire partie de la ville.

Banalité des sujets ; singularité des images

Mes clichés oscillent entre le témoignage d’un moment et d’un lieu particuliers et la plate conformité aux thèmes de l’époque. L’autre jour, les passants photographiaient la tour Eiffel estompée par le brouillard et j’ai fait de même.

Tour Eiffel.19.12.2017

J’accepte volontiers que ce qui m’a paru remarquable ait attiré tout le monde. Mais au moment où je regardais le fantôme de la tour illuminée, je n’avais pas vu les fenêtres du même jaune allumées dans l’immeuble situé au premier plan. Ainsi l’image a été plus fidèle encore que ce que mon œil a su capter. Ces détails augmentent l’effet de réel que je recherche.

La photo, c’est l’irruption du hasard. L’air chaud d’une bouche de métro faisait voler les rubans adhésifs qui délimitent des zones de travaux. Leur danse désordonnée et incongrue était fascinante et son absence totale de fonction ajoutait à l’effet de présence de ce qui se passait comme ça, à cet endroit, à cette heure-là.

Scotch volant.

Un effet partisan

Cependant les photos ont une fonction de persuasion qui vient parasiter le simple témoignage. Je m’en rends mal compte quand il s’agit de promenades en forêt ou de visites culturelles. Davantage, quand il s’agit de personnes dans des moments de crise.

Les images de la place de la République pendant les mois qui ont suivi les attentats, forment un cycle qui va du deuil partagé à la renaissance de la vie. Elles donnent d’abord à voir des gens venus de partout qui partagent la même détermination.

29.4.2016 Les frontières tuent

« Les Frontières tuent ». Place de la République en avril 2016

Elles présentent les rencontres qui ont eu lieu entre des jeunes et des sans-abris, ce qui renforce l’idée que les attentats n’ont pas anéanti toute générosité.

place de la République  oct. 2016

Quand les souvenirs des attentats ont commencé à s’estomper, les photos montrent la sérénité retrouvée des jeux partagés. Les émotions positives associées aux clichés d’enfants qui jouent avec des adultes diffusent l’idée d’une France qui ayant surmonté les traumatismes, partage paisiblement l’espace public.

Place de la République. Jeux d'enfants)

Jeux d’enfants. Place de la République. 2017

Les photos sont porteuses d’un défi aux forces de mort qui ont attaqué Paris et d’une affirmation  morale en faveur des laissés-pour-compte de la société.

Pour peu qu’on s’interroge, on doit admettre pourtant que le mélange harmonieux ainsi suggéré est cantonné à la place de la République et ne dit rien de ce que pensait au même moment la majorité des Parisiens. Les tiraillements entre ceux qui occupaient la place et des riverains excédés de ne pas pouvoir dormir tranquillement restent également hors-champ.

Les photos, et non les mots, suggèrent que le spectacle qu’elles ont isolé est « la » réalité et c’est ce qui fait leur force de persuasion.

Les (belles) formes du vécu

Les critiques ont pourtant beau jeu de nier qu’une photographie se réduise à une reproduction fidèle du monde.

Consciemment ou non, je perçois des lignes, des parallélismes, des transversales, ce qui rapproche la prise d’une photo de la composition d’un tableau. J’ai vu d’abord une ado en baskets en train de téléphoner, qui tournait le dos au sphinx du conservatoire du 11ème. L’opposition rhétorique si plaisante entre la modernité de l’une et la monumentalité de l’autre, s’est composée avec la répétition de lignes horizontales, refends du mur, volets, arrêtes des marches, socle de la statue, coiffure du sphinx, tandis que le travail du temps se lisait dans la zébrure de la lézarde. Le jeu décoratif des formes qui s’ajoutait au thème m’a paru mériter une photo.

Conservatoire du 10e. Les sphinx

Conservatoire du 10e. (hôtel Gouthière)

A d’autres moments, c’est l’opposition tranchée de l’ombre et de la lumière qui s’est imposée. Ici, le soleil auréole les passants ;

Place de la République depuis Fbg du Temple

Place de la République depuis le Faubourg du Temple

Là, il transforme les feuilles de marronniers en petites lampes :

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Même un amateur maladroit cadre ses sujets et change la réalité en tableaux augmentant par là l’effet d’injonction de la photo. Aussi impératif qu’un guide touristique, le découpage dit qu’il ne faut pas manquer « la vue » de l’ange de la Bastille…

L'Ange de la Bastille.JPG

… ou qu’il faut courir rue Moufle pour l’enseigne « pittoresque » qui coiffe le petit café du coin de Richard Lenoir :

Le café de La Grosse Bouteille

Le café de La Grosse Bouteille

Oui, le cadrage est le démenti du réalisme photographique. Le photographe coupe forcément. Accessoirement, il se crée chez le promeneur un regard nouveau, qui perçoit tout en termes de « vues » composées.

A présent que je revisite ce blog je m’aperçois que, pour privilégier une composition ou un détail suggestif,  j’ai négligé le paysage dont l’arbre faisait partie, les maisons qui entouraient le café. J’aimerais m’intéresser davantage à ce hors-cadre et montrer le grand tout qui donne son charme aux objets isolés par les prises de vue, mais peut-être que je n’en suis pas capable.

Quoi qu’il en soit il faut accepter que réalité et construction soient indémêlables dans les photos.

Vérités de l’image

Ce que les photographies ont de vrai c’est de m’avoir attirée à un moment donné, et d’être devenues idées, fragments de mon paysage urbain. Elles ont eu besoin pour devenir entièrement miennes du complément des mots. Images et mots s’éclairent mutuellement jusqu’à se transformer en souvenirs. Même quelconques, ils ressuscitent le chemin que nous avons suivi, le temps qu’il faisait, les conversations qui accompagnaient notre promenade.

Un après-midi singulier accroché à une simple photographie lutte contre la mort des souvenirs, qui précède la mort tout court.

Bibliographie

Sur les rapports de la photographie et de la réalité, l’incontournable essai de Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, Cahiers du Cinéma, 1980 et Susan Sontag, Sur la photographie, (trad et édition 1993), Paris, Ch. Bourgois.

PS. Christophe Moufflarge m’a envoyé cette photo du bistro de la rue Moufle prise au temps où la pluie et le vent n’avaient pas encore décollé le nom de la marque Picon, collée sur la bouteille.

 

Paris en trottinette, skate et autres tuk-tuk

Sur les trottoirs

Les trottoirs de Paris ne sont pas accueillants. Coincés entre les potelets anti-stationnement et les tables des cafés qui débordent pour accueillir les fumeurs en terrasses, les flâneurs sont tout à coup frôlés par des vélos, ou bien ce sont des trottinettes, des planches de skate, des rollers. Combien de mètres faut-il pour que s’arrête un jeune qui fait du 8m/seconde ? Je n’en sais rien, mais ne suis pas rassurée.

skate (1)

Les enfants, par définition réputés charmants ne sont pas les moins problématiques. Lancés comme des projectiles, arriveront-ils à freiner si des septuagénaires en promenade-écolo croisent leur trajectoire ?

trottinette. rue de Picpus

20180613_trottinettes Nation (1)A présent, se rajoutent les Segway (ce sont, disent les sites marchands, des gyropodes monoplaces électriques). L’autre jour, j’ai croisé une petite troupe de pilotes de gyroscopes, sagement regroupés autour d’un moniteur… Leurs utilisateurs se sentent à la pointe du progrès. Dommage qu’ils roulent en silence et qu’ils nous fassent sursauter quand ils nous doublent sans qu’on les ait entendu approcher !

roue électrique

Tous ces engins à roues, qui circulent de plus en plus fréquemment sur les trottoirs et sur les places que les édiles déclarent « espaces mixtes », donnent des sueurs froides aux piétons.

Les pistes cyclables installées un peu partout sur les trottoirs ne font qu’ajouter au sentiment d’insécurité. Je ne sais pas comment les aveugles s’en tirent, mais les distraits ont du souci à se faire. Hier deux promeneurs devisaient tranquillement ; ils n’ont pas prêté attention aux coups de sonnette frénétiques d’un cycliste, d’autant plus furieux qu’il était dans son bon droit (ce qui n’est pas toujours le cas). Le cycliste s’est arrêté le temps d’insulter copieusement les distraits qui n’avaient pas respecté les bandes blanches matérialisant la piste cyclable. Il faudrait garder les yeux rivés au sol !

Vélo. Place de la République

Sur la chaussée, c’est presque aussi difficile. Après quelques années d’éducation, un Français savait comment traverser. Quand la rue était à  sens unique, il tournait le cou du côté où passent les voitures et s’engageait. Aujourd’hui, dans la rue qui double la place de la Nation, les voitures soumises au sens unique viennent par la droite. Hélas ! La piste cyclable arrive par la gauche. Une ou deux fois par mois, un cycliste furieux freine brusquement devant une vieille dame éperdue en hurlant « Vous pourriez faire attention ! ».

« Si on était conscients dit la caissière du Franprix, on s’aventurerait dehors après avoir rédigé son testament. »

La cohabitation entre urbains ne va plus de soi. Chacun se sent la victime du désordre actuel : les personnes âgées trouvent les rouleurs très égoïstes. Les cyclistes en veulent aux automobilistes et aux piétons insouciants ; les automobilistes s’emportent contre les cyclistes imprudents qui se faufilent n’importe comment.

Ceci dit, je ne sais pas si « c’était mieux avant ». Il y a longtemps, moi aussi, j’ai roulé au milieu des piétons. C’était sur la Promenade des Anglais. Nice était une ville de retraités en ce temps-là. Nous faisions du patin à roulettes le long de la mer et nous adorions frôler les vieux ou les forcer à s’arrêter pour nous voir passer, ivres de notre vitesse, fiers de la souplesse de nos mouvements. Nous nous sentions si beaux, si gais, si vivants à côté des vieillards effarés.

Les rollers sur la chaussée

D’ailleurs les rollers paraissent bien sympathiques quand ils randonnent sur la chaussée. Chaque vendredi vers 21 h 45, ils se rassemblent sur la place Raoul-Dautry, en face de la gare Montparnasse ! De là, ils partent, débutants et experts, seuls, entre amis, en famille, traînant des landaus ou virevoltant d’un bord à l’autre de la chaussée pour un grand tour de Paris.

Rollers

Pousse-pousse, tuk-tuk, vélos-taxis

Sur la chaussée, le problème principal reste les embouteillages. Coincés dans une longue file d’automobiles et de bus, les conducteurs trompent leur ennui en klaxonnant et regardent en râlant les piétons qui coupent le flot des voitures immobilisées.

Comme le touriste a horreur d’être coincé dans une file de voitures, qu’il lui faut des journées excitantes durant le temps où il voyage, il emprunte les tuk-tuk qui sont implantés en ville depuis une dizaine d’années.

On les appelle pousse-pousse lorsqu’ils sont tractés par des hommes et tuk-tuk, lorsqu’ils sont  motorisés, vélo-taxis, ou encore cyclo-taxis, en abrégé, cyclos. Les touristes qui semblent plébisciter ce nouveau moyen de transport ont peut-être l’impression de vivre une expérience exotique, qui plus est écologique, puisque ces véhicules ne polluent pas. Pendant qu’ils regardent la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, l’Opéra et la Concorde, les passagers se promènent au milieu des palais et des fontaines de Paris, et effectuent  en surimpression un voyage vers l’Asie.

Au début, j’étais humiliée  par le spectacle de ces pousse-pousse qui me paraissaient exploiter de façon si visible le travail physique des hommes. J’avais l’impression de voir transgresser le principe d’égalité qui aurait dû interdire de ressentir le moindre plaisir à être mollement installés sur des coussins pendant qu’un homme ou une femme traînait deux-cent kilos de passagers.

pousse-pousse

Depuis, j’ai appris que les tuk-tuk fonctionnent en principe avec des moteurs électriques auxiliaires. Une amie se plaint d’ailleurs de conducteurs qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans le garage de son immeuble pour venir recharger en catimini leur batterie, soit que les bornes de recharge soient en nombre insuffisant, soit qu’ils cherchent à échapper aux factures d’électricité.

Côté vélo-taxis, on insiste sur la liberté que procure cette activité. Dans un reportage du Point, daté de juillet 2014, « Alex, jeune diplômé de 25 ans, circule quotidiennement dans la capitale depuis le mois de janvier 2014. À l’époque, il voit dans le cyclo-taxi un moyen de patienter le temps de trouver un emploi. Même s’il envisage de raccrocher un jour, il apprécie son aspect lucratif (jusqu’à 3 000 euros les très bons mois, dont il faut néanmoins déduire les impôts et les cotisations liées au statut autoentrepreneur) et la totale liberté dont il dispose pour organiser ses journées de travail ». (http://www.lepoint.fr/economie/cyclo-taxi-emploi-d-avenir-18-07-2014-1847121_28.php).

Evidemment une fois ôtées les cotisations, il reste moins de la moitié. Alex ne  toucherait guère plus qu’un petit boulot payé au SMIC (Le montant mensuel brut sur la base de 35 heures du Smic 2018 est de 1 498,47 euros), mais il se dit qu’il est un autoentrepreneur, libre de choisir ses horaires.

Quelques sociétés se partagent le marché : Allo Tuk Tur est la plus implantée à Paris www.paris-by-tuktuk.com. On peut réserver par téléphone +33 (0) 6 23 33 43 64
bookatuktuk@gmail.com ou se rendre 73 place de la Concorde – Cet été, pour 40 euros, trois personnes pouvaient faire un tour d’une demi-heure. Cyclopolitain (Service de réservation PARIS : (+33  0) 1 46 33 25 19 ) est implanté dans toute la France et fête ses 3. 5 millions de passagers transportés depuis sa fondation en 2003. L’idée a depuis été reprise par d’autres sociétés comme Trip Up (Tricycles Urbains de Proximité) ou Yellow Pedicab (Rue de la Cité au Parking SAEMES).

En tout cas, les touristes ne se rendent pas compte des guerres que déclenchent ces nouveaux modes de travail. Les taxis se sont mobilisés contre les nouveaux-venus, comme ils le font pour Uber et ils ont obtenu une législation restrictive. L’exploitant d’un tuk-tuk doit être titulaire d’un permis moto de catégorie A en cours de validité, d’une attestation délivrée par le préfet après vérification médicale de l’aptitude physique, d’une carte professionnelle délivrée par le département, cette carte professionnelle étant elle-même délivrée sous condition d’un casier judiciaire vierge et d’une absence d’annulation ou suspension du permis de conduire, d’une visite médicale obligatoire chaque année.

Le conflit principal porte sur les emplacements. Benjamin Maarek, fondateur d’Allo Tuktuk. (www.liberation.fr/societe/2014/08/21/paris-tique-sur-le-tuktuk_1084429) dénonçait en 2014 l’inégalité de traitement : « Le droit à l’emplacement, c’est le droit de travailler. On veut être mis au même rang que les bus touristiques à deux étages, les bateaux mouches, les petits trains ». En décembre 2016, la législation était toujours dans un entre-deux bizarre. Le Conseil municipal et départemental de Paris ont entendu ce mois-là le représentant du Préfet de police décrire « une activité répressive qui se poursuivra dans les jours et les semaines à venir pour faire en sorte que chacun respecte la réglementation applicable, par un P.V. de 35 euros, ce qui n’est pas, à ce stade, très onéreux, et par des opérations C.O.D.A.F. également menées de manière à vérifier la légalité de ces opérations en matière de droit au travail, de droit au séjour et vis-à-vis des déclarations fiscales ». L’Etat ne choisit pas vraiment entre laisser l’activité se poursuivre avec des amendes qui ne sont pas dissuasives et pourchasser les contrevenants. (Séance des 12, 13 et 14 décembre 2016 152). Je n’ai pas trouvé de nouveau texte.

A ces conflits s’ajoutent des luttes pour la conquête des territoires. On dit que les jeunes Français stationnent près de Notre-Dame. Bulgares ou Roumains (je ne sais pas les distinguer) seraient plutôt vers la Tour Eiffel et vers Iéna où l’on croise souvent des femmes. En tout cas, ils et elles sont nombreux à haranguer les touristes et chacun se plaint du comportement des autres nationalités.

tuk-tuk. Pont d'Iéna7.jpg