Un été en Corse (1) La Terre des Seigneurs, 2018

Même lorsque nous rêvons de grands voyages, l’été nous ramène au dernier moment près de Porto- Vecchio. Nous nous installons avec nos livres, nous descendons à la plage, parfois nous montons vers les forêts.

C’est l’été

L’énorme couronne du chêne rayonne au soleil de 7 heures qui l’inonde de lumière. Il est temps d’ouvrir la porte et de poser sur le seuil la gamelle du chat qui sort de nulle part pour venir manger.

Le matin, je nage au milieu de la baie dans la houle. Une vague gonfle. Juste derrière, un vide se creuse et m’aspire, et déjà la vague suivante se lève pour un nouveau cycle. A cinquante mètres du rivage, je suis lancée sur une balançoire qui me projette vers le haut, puis m’abaisse, avant que la vague suivante ne m’emporte encore plus haut, et que le battement régulier des palmes ne m’aide à glisser sur la pente. Je me laisse remuer dans mon berceau marin. Au bord, le doux mouvement de balancelle se fait plus rude. Sur les rochers gris, une écume blanche asperge la pierre avant de ruisseler, l’eau s’enroule puis se retire. Un immense filet de lumière dessine des mailles d’argent qui se décomposent et se recomposent inlassablement.

Vers 14 heures, on descend parfois partager un café avec ceux d’en bas. « Vous m’aimez bien parce que je suis le plus drôle, mais j’ai surtout de l’expérience, dit l’aîné. Du haut de ma sagesse, je vous invite à ralentir. A quoi ça sert de courir à la mer comme vous faites. Un Corse, ça n’aime pas la mer. Je l’interromps, « La montagne, alors ? Nous revenons de Cucuruzzu. Ça n’était pas encore dégagé dans ta jeunesse, à présent, regarde c’est impressionnant. Regarde mes photos  pour voir de quoi étaient capables les hommes préhistoriques : ils ont trouvé une énorme boule de granit éclatée qui a servi de point d’appui aux pierres de l’enceinte. En plus, c’est un point de vue superbe sur les aiguilles de Bavella­ – « Vous avez l’air de petits cons à courir partout sous un soleil de plomb. Regardez plutôt autour de vous; les murs de pierre de ce champ, c’est mon grand-père qui les a montés. Ça vaut bien vos murs ‶cyclopéens″. En tout cas, ça me suffit ».

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Le soir, c’est lui qui monte le raidillon. Il s’installe sur une chaise de la terrasse. Il dit. « J’aime rester un moment assis en face du golfe. Le mur du voisin cache un peu le paysage et surtout le pin, qui a poussé. Mais quand même, je vois un morceau de mer comme quand j’étais enfant. » Le soleil baisse lentement. Depuis la terrasse, nous regardons le phare qui commence à clignoter. Du golfe immense, on ne voit qu’un triangle bleu pâle où vient s’inscrire le gros ferry qui fait la liaison Porto-Vecchio Marseille. Les tourterelles du voisin roucoulent dans le pré avant de s’envoler pour se poser sur le chêne. Nous laissons le temps passer, comme si rien ne devait jamais arriver.

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Sur la terrasse, la nuit est tombée à présent. Le dîner est fini : on joue à regarder les silhouettes qui apparaissent dans le feuillage des arbres : un rat et un chien fou allongent leurs profils ; un masque dogon grimace. Je ne comprends pas leurs histoires d’arbre, mais je laisse paresseusement sans solution l’énigme de leur présence.

C’est l’été !

Mémoire des parfums

Je cherche partout du parfum d’immortelle. Introuvable. On vend sous ce nom des eaux dont l’odeur s’évapore avant même d’avoir touché la peau. Tant pis, c’est peut-être mieux de plonger son nez dans les fleurs et de sentir cette odeur forte qui rappelle un peu le curry. Dans la coulée du vent en arrivant à Bavella, leur parfum vous saute au visage.

Sur la route de Cala Rossa dans certains tournants, myrtes, lentisques et arbousiers. Si on écrase leurs feuilles sur la paume de la main, on retrouve le rêve d’une nature sauvage.

Il y a aussi le figuier du jardin, ou la brusque odeur des résineux. Tout est simple.

 Bonifacio

« Heureusement que vous m’avez ! Là vous pouvez dire : ‘Y a Marianne, on va devoir ouvrir une bonne bouteille. Je suis votre alibi favori’ ». Marianne est arrivée apportant son plaisir du vin partagé, son énergie, son désir de tout visiter en quelques jours. Il faut qu’elle voie Bonifacio, l’inoubliable promontoire sur lequel se serre la ville et qui va jusqu’aux maisons qui tombent à pic sur la mer.

Nous montons au sommet de la falaise crayeuse, vers la citadelle ceinte de remparts.

Le cimetière marin est le plus beau que je connaisse. Des chapelles blanches ou ocres, comme des maisonnettes dépourvues de décor et dissimulant les tombeaux, s’alignent strictement au long des ruelles.

Bonifaccio cimetière 2Nous débouchons sur une placette dégagée, dédiée aux légionnaires, longtemps cantonnés à Bonifacio. Il n’y a là que chaleur, lumière dure et abandon. Oui, d’abord, une impression de solitude car nous sommes les premiers à avoir pénétré dans la cité funéraire et nous errons dans des rues géométriquement ordonnées comme dans un tableau de Chirico.

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Le cimetière serait austère s’il n’y avait toujours, au débouché des allées, la mer immense sous un soleil éblouissant.

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Le chemin qui mène du cimetière à la ville domine le fjord et permet de se faire une idée du miracle géologique qui explique Bonifacio : le calcaire, accumulé au fond de la mer il y a 18 millions d’années, recouvre le granite magmatique qui domine en Corse du sud et  donne leur couleur rose aux montagnes.

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Les couches de calcaire sont empilées comme des assiettes, brisées de temps à autre par des lignes de faille. Erodée par le vent et le ruissellement, la côte est profondément entaillée et sur l’autre versant de la ville, des blocs sont déjà détachés du plateau…

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Un jour, les maisons suspendues dans le vide s’écrouleront à leur tour.

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Nous voici dans la haute ville, maisons serrées aux escaliers vertigineux, chapelles de confréries avec leurs statues que les pénitents sortent les jours de procession et leurs bouquets de bougies dans des bougeoirs rouges.

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On ne peut qu’écrire « splendide, magnifique, époustouflant, touchant ». Malheureusement, nous ne sommes pas seuls à le savoir et la foule est arrivée entre temps. Les commerçants font ce qu’ils peuvent pour ranimer les impulsions d’achat de touristes, fatigués de trouver du made in Corsica venu d’Asie ou du Maghreb.

Vers la porte de Gênes, la foule se presse pour voir le point de vue sur « le Grain de Sable », énorme rocher tombé dans la mer et le phare de Pertusato qui surveille le détroit depuis le naufrage de la Sémillante (702 morts en 1855).

Il y avait trop de vent pour l’ilot des Lavezzi, réserve de pêche à 40 minutes du port, mais nous y sommes allés par un jour sans soleil. On se serait cru en Bretagne, au milieu  des blocs de granite gris. Pas de paillotes, pas de pubs. Il y a beaucoup (trop) de monde, mais tellement de criques que c’était supportable et comme partout, il y a davantage de gens sur le rivage que dans les eaux.

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Lévie, Cucuruzzu et Capula

A Lévie, un petit musée de la préhistoire, remarquablement organisé abrite la « dame de Bonifacio » qui était enterrée depuis près de 9000 ans dans les abris sous roche de la falaise de craie. Son squelette est étendu sur le dos. Les archéologues racontent son histoire rousseauiste : celle d’une femme handicapée, incapable de se suffire à elle-même, qui a survécu grâce à la solidarité de sa tribu.

D’autres vitrines montrent les animaux qui occupaient le territoire. J’aime beaucoup le prolagus (lapin-rat), mélange de rat et de lapin, qui, dit-on, subsistait encore au temps de Mérimée.

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Beaucoup d’objets de l’âge du bronze. Certains, taillés dans  l’obsidienne, rappellent l’importance du commerce à l’époque préhistorique, puisque cette pierre ne se trouve pas en Corse.

A quelques kilomètres se trouve le casteddu de Cucuruzzu édifié vers 1800 ans avant J.C. C’est un site sans doute religieux et défensif, mais aussi un endroit où l’on conservait des vivres et où se tenaient des ‶ateliers″ de taille de pierre et d’autres activités abritées dans des cavités. Le chemin qui y mène traverse une forêt tranquille de chênes verts au milieu d’un chaos de granite : feuillages, murs de pierre, mousses entre ombre et lumière.

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Dans la citadelleJMG_6099Au bord de la rivière proche, des hêtres aux troncs noués, creusés de trous noirâtres, arbres sortis d’un rêve fantastique. Dans le silence, le bois, qui mène à l’enceinte médiévale de Capula, a l’air de la forêt perdue des contes de fées.

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On tombe en arrêt devant cette grande fente noire au flanc d’un hêtre qui s’entrebaille, comme s’il s’agissait d’un passage secret vers un monde mystérieux.

Cucuruzzu20180821_142206Mais voici déjà la clairière de Capula. La famille des Biancolacci, au départ envoyée par le pape pour reconquérir l’île sur les Sarrazins, occupa cette forteresse jusqu’au milieu du 13ème siècle lorsqu’une nouvelle famille imposa son pouvoir à l’Alta Rocca et fit démanteler Capula. Les pierres de l’enceinte sont plus régulières qu’à Cucuruzzu et elles sont jointes à la chaux, attestant des progrès des techniques de construction.

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Le Trou de la Bombe,  nous n’irons plus à Piscia di Ghjaddu

Dans l’Alta Rocca, des balades menant à des sites spectaculaires sont des incontournables comme le proclament Facebook et autres Trip advisor.

Ainsi le site de Bavella et son  «Trou de la bombe», (qui n’a rien à voir avec le souvenir laissé par un boulet de canon) mais qui est une échancrure de huit mètres de diamètre sur une arête, surplombant un à-pic de cinq cents mètres.  Il faut y venir au petit matin, en traversant une belle pinède et pouvoir le regarder seul au milieu des roches escarpées.

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Bavella trou de la bombe 20180727_124109Bavella trou de la bombe20180727_123614bavella view 1Ainsi la trop fameuse Piscia du Ghjaddu, son parking et sa file de touristes.

la cascadeDSC_0047Heureusement, les touristes ne s’écartent pas du chemin. Ils vont droit au but, immortalisent le but de la promenade et repartent pour ‶faire″ un nouveau site avant la tombée du jour, négligeant les chemins buissonniers…. ceux que nous prenons.

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A propos des migrations

Aquarius et Exodus

Les deux vieilles dames étaient à la terrasse d’un café ; elles parlaient suffisamment fort pour qu’on entende leur propos, sans paraître trop indiscret.

  « Ce qui m’a marquée, ce sont leurs histoires. Lorsque je les lis dans le journal, je me souviens du film Exodus qui me faisait pleurer quand j’avais 15 ans

Je trouvais ça insupportable, que des Juifs qui avaient subi tellement restent coincés en Allemagne, alors qu’arriver en Israël était leur unique espoir. Aujourd’hui, ce sont les Africains qui cherchent à fuir leur vie insupportable. Comment leur en vouloir ?

– Oui, tu as raison ; et en 1947, les Européens parquaient déjà les sans-visas dans des camps. Pour l’Exodus, c’était à Chypre, et puis on voulait les renvoyer en Allemagne.

Mais ce qui a changé quand même, c’est le nombre des gens à secourir.

Il y a des quartiers de Paris où on se croirait au Mali, par exemple. Ils sont plutôt sympathiques ces Maliens, mais il y aura 4 milliards d’Africains à la fin du siècle. Ça m’obsède. Comment imaginer que notre culture puisse résister à cette pression. Ce n’est pas la couleur de peau ou des bêtises du même type qui me préoccupe, mais l’écart culturel. Je serais moins inquiète si l’Etat était fort, s’il cherchait encore à construire un monde commun, s’il donnait des raisons d’aimer la France. Mais j’ai l’impression que la culture dans laquelle j’ai baigné va se dissoudre.

– Bah ! Ce monde commun, tu l’inventes. Tu sais, moi, je ne suis pas allée au lycée, mais au collège d’enseignement général. On disait CEG. Ta culture, je ne l’ai pas connue et quand j’ai quand même obtenu le bac et que je suis arrivée à la fac, j’ai bien vu que je n’avais pas les clés du discours universitaire.

Et puis, nous ne sommes pas les propriétaires de la France. Nous en sommes seulement les locataires ».

Cette conversation n’était pas âpre. Il n’y avait pas d’enjeu car aucune des vieilles dames attablées autour d’un Perrier citron n’était vraiment engagée. Elles pensaient surtout à leur santé, à la santé de leurs compagnons et elles ne voulaient surtout pas menacer leur amitié pour une divergence d’appréciation, d’ailleurs pas si énorme.

– Il fait trop chaud sur cette terrasse. Rentrons à l’intérieur.

Ici, s’est arrêtée la conversation qui m’a frappée parce qu’elle répartissait entre deux personnes, les questions et les réponses qui hantent beaucoup d’Européens en ce moment.

Couffin, cabas et caddie vont au marché

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–  Oh le joli cabas !

– Ce n’est pas un cabas, c’est un sac de plage. Un cabas, c’est pour le marché !

– Un cabas, ou bien un couffin.

– Non un couffin, on y met des bébés.

– Des bébés ou des figues.

– Pour les figues, on prend un panier.

 

– Non un panier c’est dur, A Nice, à Aix, quand j’allais au marché, j’emmenais un couffin de paille tressée souple.  De toute façon, à Paris on a des caddies, personne ne va au marché avec un panier.

Quel plaisir, ces petites discussions autour du lexique. Elles rappellent qu’un collectif fabrique toujours de la différenciation. La divergence si minime soit-elle, est au service de l’identité. Même si l’usage est instable (l’emploi de couffin et de cabas varie beaucoup en fonction des modes transmises par les magazines et les publicités), il me semble qu’en disant couffin, je reviens au lieu de ma jeunesse ; je (me) rappelle que j’appartiens aussi au sud.

 

Musée de la Chasse et de la Nature: hôtels de Guénégaud et de Mongelas

Quel lieu charmant ! Les conservateurs ont atténué autant que faire se peut l’atmosphère muséale et accueillent le visiteur comme s’il pénétrait dans un hôtel particulier dont le propriétaire serait absent pour des raisons obscures. Va-t-on faire comme le marchand du conte quand il traversait les grands appartements magnifiquement meublés du domaine de la Bête avant sa rencontre fatale avec le fauve ?

A-t-on le droit de parcourir ces couloirs silencieux, de marcher entre ces sombres boiseries, d’entrer dans les salons d’apparat décorés de velours cramoisi, éclairés par de grands chandeliers ? Est-il possible de se reposer à côté du renard empaillé qui dort sur son fauteuil Louis XIII ?

On ose. On se hasarde dans des cabinets. A un moment on tombe sur celui de Diane, au plafond, entièrement recouvert de plumes. Des têtes de chouettes regardent fixement le visiteur de leurs gros yeux de verre.

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Jan Fabre. Le plafond de chouettes

Dans le cabinet de la Licorne, il y a bien sûr une corne de narval, mais surtout le Dieu de la forêt, une représentation d’homme recouverte d’écorce de bouleau. Les muséographes ont marié œuvres anciennes et formes nouvelles. L’elfe des bois a été inventé par Janine Janet.

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Ce n’est pas un chasseur, mais un esprit, un doux sylphe qui nous rapproche des temps anciens où l’homme se confondait avec la nature…

Entre temps, on a oublié qu’on n’aimait pas la chasse.

D’autres pièces sont des cabinets de curiosités. Les vitrines sont posées sur des commodes, bien cirées dont il est permis d’ouvrir les tiroirs : on y découvre des pistolets, incrustés de nacre, qui sont plutôt des bijoux que des armes, des gravures, des appeaux, des moulages. Il faudra revenir et passer l’après-midi, à inventorier ces trésors.

Quand nous nous sommes promenés en juillet 2018, des artistes israéliens étaient invités. Zadok Ben-David avait disposé des centaines de silhouettes de fleurs miniatures sur un grand cercle blanc posé à même le sol. Les silhouettes en métal peint ont la délicatesse des croquis des flores victoriennes consultées par l’artiste. Sur une face, les plantes ont les couleurs d’un jardin d’Eden ;

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sur l’autre, elles sont noires. Les couleurs, le noir… comme la vie et la mort, le jour et la nuit, la terre avant et après le désastre écologique.

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Avec la même patience, le sculpteur-plasticien a célébré les papillons. A nouveau, son installation multicolore doit tout au plaisir de l’accumulation.

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Zadok Ben David. La Chasse aux papillons (ou aux personnages qui constituent leur abdomen ?)
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Sadok Ben-David. Les hybrides, mi-papillons, mi-hommes

Les conservateurs atténuent ainsi la sauvagerie des rapports entre l’homme prédateur et les animaux chassés. Empaillés, ceux-ci paraissent d’ailleurs plutôt amicaux quand on les croise dans les galeries.

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Il n’y a guère que les chienset les chats qui sont présentés comme des chasseurs, excités et avides, même lorsqu’ils chassent la pantoufle. Le musée rassemble une collection de portraits de Chardin, de Santerre, de Huet…  qui rappellent que les seigneurs de l’Ancien Régime aimaient leurs chiens à l’égal de leurs enfants.

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Pour retrouver quelque chose de la férocité de la chasse, il faut voir l’exposition que le peintre Garouste a consacrée à la métamorphose d’Actéon. On sait que le chasseur Actéon, s’étant aventuré dans un bois avait surpris au bain la déesse Diane avec ses suivantes et avait osé la désirer, Diane se vengea en lui jetant un sort. Soudain transformé en cerf, il devint la proie de ses chiens avec qui il chassait le cerf quand il était un homme et qui le mirent à mort.

Le mythe d’Actéon, qui traite du regard et du désir, a fasciné bien des peintres. Garouste le renouvelle en mettant face à face une Diane-lune, blanche, pâle, ronde, lisse, indifférente à la scène qui se déroule

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et un Actéon éperdu, plus bête qu’homme, avec sa peau ocre, rugueuse, peinte à coups de pinceaux tremblés et inégaux.

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Dans ces toiles, il est déjà un mélange de peau et de fourrure, de tête humaine et de ramure de cervidé et son grand corps déformé est la proie des chiens bondissants… Actéon-Garouste est une figure de l’effroi qui se détache sur le fond d’un bleu dur, intense comme chez Van Gogh ou Le Greco.

Devant ces images venues du rêve, impossible de ne pas penser au songe d’Athalie et au(x) Dieu(x) cruel(s) car le Dieu des Juifs l’est tout autant que la déesse de la nuit et Athalie, elle aussi a vu l’horrible mélange de ce qui fut une reine avec ses

« lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

Le musée de la chasse est un charmant musée des familles. Mais l’exposition Garouste sauvage et transgressive rappelle la violence qui habite la nature humaine, qu’elle soit celle de la chasse ou celle de la sexualité

L’Abbaye de Jumièges

Jumièges est situé dans une boucle de la Seine, qui a presque transformé le domaine en île.

Plus émouvante que si l’on voyait une église intacte, la nef de Notre-Dame aux deux tours très blanches est pratiquement tout ce qui reste d’une puissante abbaye.

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Jumièges Sarah Branca. Les deux tours

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L’église ruinée impressionne d’autant plus qu’elle était orgueilleuse, que ses piliers romans montaient à 25 mètres. Une charpente et un plafond de bois moins lourds que les voûtes de pierre traditionnelles de l’art roman avaient permis, en allégeant les supports nécessaires, de lui donner une immense envergure. Ses tours atteignaient 45 mètres. Etonnamment, à présent que la charpente est effondrée et que rien n’arrête le regard, un mouvement irrésistible l’emmène jusqu’au ciel.

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Photo Sarah Branca. Jumièges

Pas de vitraux pour tamiser la lumière. Les variations de la lumière sont violentes. Contre le jour, les murs deviennent noirs, l’église se fait  squelette de pierre.

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Photo Sarah Branca. Contre-jour

Dans le sens des rayons, ils absorbent l’or du soleil.

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Restauration. Reconstruction

Nous avons croisé une visite de chantier. La jeune responsable descendait des échelles et le guide nous a raconté comment on travaillait aujourd’hui.

Comme dans presque toutes les églises de France, les peintures murales n’ont quasiment pas survécu et la pierre calcaire est à nue, mais on retrouve parfois un morceau de fresque. En ôtant les impuretés, on révèle une silhouette,  un visage, vieux de 10 siècles.

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Au fond du bâtiment de Notre-Dame, là où s’élevait le transept, des ouvriers refaisaient des murs. On a vu les traces de leur travail un peu partout : les colonnes protégées par des tiges de ferraille pour empêcher les infiltrations, les murs rebâtis avec les moellons épars sur le sol… Jusqu’où aller pour entretenir une ruine ? Que se passe-t-il lorsqu’on manque de pierres ? Est-ce qu’on répare l’irréparable ?

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A quel moment cesse-t-on d’avoir affaire au bâtiment d’origine ? Quelle étrange course entre le temps qui dépose moisissures et champignons, descelle et effrite les pierres, défait les murailles et efface les fresques et les hommes occupés à ralentir ce travail de destruction.  Le même processus est à l’œuvre dans tous nos monuments, mais quand ils sont en ruine comme à Jumièges, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines est encore plus fort.

Le propriétaire qui a sauvé le domaine en 1853, Aimé Lepel Cointet, y a planté des tilleuls, des charmes, des hêtres et des ifs. Aujourd’hui, ces arbres se marient à la pierre. L’abbaye en ruine qui va vers la mort est la victime d’un temps linéaire. Les arbres, qui reverdissent chaque printemps vivent l’éternel retour d’un temps circulaire.

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Les démolisseurs et l’esprit d’entreprise

Pourtant ce n’est pas la flèche d’un temps abstrait qui a produit ces ruines, mais une histoire humaine où les conquérants et les fanatiques ont été relayés efficacement par de braves bourgeois animés par l’esprit d’entreprise.

L’abbaye naquit au VIIe siècle, une dizaine d’années après la mort du roi Dagobert. Son fondateur, le moine Philibert, reçut l’appui de la reine Bathilde qui dota la nouvelle abbaye d’immenses domaines. Philibert bâtit trois églises Notre-Dame, Saint Pierre dont on voit encore les murs carolingiens, et Saint Germain-Saint-Denis, Après sa mort, Philibert fut canonisé, et l’abbaye devenue lieu de pèlerinage vit s’accroître encore sa richesse.

En 841, les Vikings pillèrent un lieu si prospère et les moines s’exilèrent, emportant reliques et manuscrits  précieux. Un siècle plus tard, en 940, Guillaume Longue Epée, duc de Normandie, descendant de ces mêmes Vikings, releva l’abbaye et l’église Notre-Dame, celle qu’on voit encore. Au milieu du XIIIe siècle, s’y trouvaient environ cinquante moines avec à peu près autant de domestiques, cuisiniers, artisans, gardiens… L’abbaye appliquait la règle de saint Benoît. La journée était rythmée par huit offices religieux. Les moines se consacraient aussi à la copie de manuscrits.

En 1450, le roi Charles VII résida cinq semaines à Jumieges. Sa maîtresse, Agnès Sorel, enceinte de huit mois, vint le rejoindre et fut logée dans un manoir tout proche. Elle mourut neuf jours après l’accouchement et fut enterrée à côté des puissants abbés qui régnaient sur l’abbaye. Les sarcophages ont été emmenés.  Aujourd’hui, il n’y a plus rien, qu’un trou, pour évoquer le néant où tous ont été précipités.

Malgré les malheurs de la guerre de Cent Ans et les pillages liés aux guerres de religion (en 1562), les moines poursuivirent leur activité intellectuelle. La réforme dite de Saint-Maur accentua encore leur vocation d’historiens et de critiques. A la Révolution, ils étaient cependant peu nombreux, leur ferveur chrétienne avait bien diminué et ils ne protestèrent guère contre l’ordre de dispersion.

Cependant, les bâtiments désaffectés coûtaient cher en entretien, aussi en 1790-1791, la municipalité proposa à diverses reprises à l’abbé de Jumièges de transférer sa paroisse à Notre-Dame. Ce dernier « refusa, objectant les frais immenses d’entretien si disproportionnés aux ressources de ses paroissiens, et craignant au fond, ainsi qu’il l’a avoué depuis, d’être expulsé honteusement, si la Révolution avortait et si les communautés religieuses étaient rétablies. » (Emile Savalle, http://jumieges.free.fr/savalle_moines.html). Les bâtiments qui étaient des biens nationaux furent donc vendus en 1795. L’acquéreur entreprit de les démolir pour faire commerce des pierres. Comme le chantier ne rapportait pas assez, un nouveau propriétaire, Jean-Baptiste Lefort, eut l’idée moderne d’employer la poudre et de multiplier ainsi la rentabilité de l’entreprise. En trente ans, les 2/3 de l’abbaye disparurent. Un ambassadeur anglais récupéra quelques pierres sculptées pour son château d’Outre-Manche. En l’occurrence, ce qu’on attribue au « vandalisme révolutionnaire » résulte plutôt de l’esprit mercantile d’une bourgeoisie pour qui 1 et 1 font 2.

Il fallut l’arrivée de nouveaux propriétaires pour que s’arrêtent les destructions, d’abord grâce à Casimir Caumont maire de Jumièges, puis, à Aimé Lepel Cointet, un agent de change qui acquit le domaine en 1853 et planta les érables, les hêtres pourpres et les charmes qu’admire le visiteur d’aujourd’hui.

Evariste Vital-Luminais et Les Enervés de Jumièges

Le nom de Jumièges traîne aussi dans nos mémoires à cause d’un étrange tableau, Les Enervés de Jumièges, plus célèbre que le nom de son auteur, Evariste Vital-Luminais.

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Les Enervés de Jumièges (1880) Musée National de Rouen.

Selon une légende du XIIe siècle, les deux fils du roi Clovis II se révoltèrent contre leur père, parti guerroyer. Jugés pour rébellion au retour de ce dernier, ils furent punis par où ils avaient péché. On les priva de leur force en les « énervant », c’est à dire en brûlant les tendons des muscles, de sorte qu’ils ne pouvaient plus bouger. Plus tard, pris de pitié, les parents décidèrent de les remettre à la grâce de Dieu. Ils les firent placer sur un radeau sans rame ni gouvernail et les abandonnèrent à la dérive sur la Seine. Le peintre les a peints, gisant dans une barque, enveloppés d’une couverture,  avec à leurs pieds une bougie derrière un reliquaire fleuri. La chronique du XIIe siècle dit qu’un moine de l’abbaye de Jumièges les recueillit, les soigna et qu’ils vécurent là saintement jusqu’à l’heure de leur mort.

Le mystère du tableau tient au calme de cette eau lente, à ces corps alanguis, dont on ne comprend pas ce qu’ils font là, à la contradiction violente entre le sens moderne du mot « énervé » et l’immobilité des jeunes gens allongés sur le radeau.

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Johny Depp, Jim Jarmush, Dead Man.

Pour ma génération, le tableau évoque inévitablement le film de Jim Jarmush avec Johny Depp blessé qui dérive lentement dans un canot indien. L’eau est lisse. Tout est tranquille. Il va mourir bien sûr à la fin du voyage.

Jacques Le Maho, L’abbaye de Jumièges, éditions du Patrimoine, 2001

Dominique Bussillet, Les Enervés de Jumièges, cahiers du Temps, Cabourg, 2007.

Les Caryatides de Guyancourt (1992)

GPS et banlieue

Ça va bien jusqu’à la sortie de Paris, mais une fois en banlieue, il y a des routes partout. La voix  artificielle articule nettement. « Après 800 mètres, tenez la gauche » et pour être sûr que le conducteur ait bien compris, le programmateur lui fait répéter « Tenez la gauche ». La séquence suivante arrive très vite : « Au rond-point, tournez à gauche, 4ème sortie ». Las, nous avons sans doute confondu une sortie et un chemin privé. L’écran s’interrompt et ce qui apparaît, c’est « Reprogrammation ».

Quand j’avais une carte sous les yeux, j’avais une idée approximative de l’ensemble du chemin à parcourir. Aujourd’hui, je suis les instructions de la voix en  regardant la petite fenêtre de l’écran qui indique une ou deux rues d’avance. « Virage à gauche imminent ». que faire ? Il n’y a pas de possibilité de tourner à cet endroit. Ah ! oui, c’est vrai, en langue GPS « imminent » ne veut pas dire « immédiatement ». Entretemps cependant, il aurait fallu tourner. Au lieu de quoi, le GPS reprogramme l’itinéraire et nous amène à l’entrée d’un tunnel autoroutier à deux branches. Faut-il prendre à droite ou à gauche ? Le GPS réfléchit, semble-t-il. En tout cas, il prend son temps, et la copine à l’arrière est terrifiée de nous voir immobilisés à l’entrée d’une autoroute. Nous nous décidons pour la branche de droite, nous acquittons un droit de passage et nous partons pour dix kilomètres sous terre. Sortie vers Versailles, loin de Guyancourt.

Le GPS toujours aussi calme ordonne : « Tenez la gauche. Tenez la gauche, puis à la fin de la route, tournez à gauche ». Une fois de plus, nous n’avons pas su choisir entre bretelles, échangeurs, voie rapide et autres rocades. Nous voici dans la forêt de Fausses Reposes, route de l’Impératrice. De l’autre côté du bois, c’est déjà Marnes-la-Coquette et le pavillon qu’occupait Johny Halliday dont on voit la grille où les admirateurs accrochent régulièrement des bouquets. « Faites demi-tour dès que possible », répète la voix du GPS qui nous ramène en sens inverse sur la route de l’Impératrice. « Virage à droite imminent. A la fin de la route tournez à droite, puis à la fin de la route tournez à droite ». Et nous revoici dans le tunnel en sens inverse jusqu’à notre point de départ du côté de Saint-Cloud. (Cette fois, le droit de passage est de 8 euros, mais Guyancourt est toujours à 25 kilomètres. « Au rond-point, tournez à gauche 4ème sortie »),

 Je vais racheter une carte. Je ne sais pas parler le GPS.

Manuel Nuñez Yanowsky : les Caryatides de Guyancourt

Enfin nous arrivons dans la ville nouvelle de Guyancourt au croisement des rues Andrea Palladio et Franck Lloyd Wright pour voir les immeubles postmodernes de l’architecte Manuel Nuñez Yanowsky. Nous aimons beaucoup le contraste des lignes droites de l’immeuble avec la jolie torsion des Vénus de Milo (dupliquées comme étaient dupliqués les esclaves du commissariat Daumesnil). C’est à nouveau la rencontre d’une image icônique de l’art ancien et du béton façon Bofills.

Guyancourt 6 Aphrodytes

Guyancourt Vénus

« Oui bien sûr, dit la dame. Au moins, c’est une architecture qu’on ne voit pas partout, même si tout le monde n’apprécie pas. »

– Et vous ?

– Je vous ai dit, j’apprécie de vivre dans une ville qui n’est ni banale, ni trop urbaine. En été, c’est très agréable. En hiver, ça ne suffit pas, quand même. On manque de transport et il n’y a rien à faire le soir pour les jeunes.

Alors… une architecture pour photographes amateurs ? Le contraste du béton et des réminiscences de l’art classique.

Guyancourt. Les Caryatides

Cependant, les immeubles de Yanowsky ne sont pas tout à fait aussi raides qu’ont pu l’être les realisations des architectes des années cinquante, car l’architecte a un peu joué, ajoutant un puit de lumière et quelques décors sur les murs.

Guyancourt 19

Puits de lumière. Photo Martine Halimi

Puits de lumière. Photo Martine Halimi

La référence à l’art est, elle aussi, joueuse. Yanowsky nous montre des Vénus qui font semblant de porter le socle de l’immeuble sur leur épaule mutilée et certaines sont enceintes de foetus bizarres.

Guyancourt. Les Caryatides. Détail d'une tête foetus

Guyancourt 10

Et puis l’immeuble est à taille humaine. Il n’engendre pas le sentiment de vide que l’on ressentait devant  l’immensité des espaces de Noisy-le Grand

La dame nous a dit d’aller voir entre les deux immeubles jumeaux de Yanowsky, un jardin réalisé par un paysagiste et un sculpteur grec. Juste le temps de marquer une petite halte devant les Gogottes du sculpteur Philolaos.

Guyancourt Gogottes3

Il faudra revenir sinon nous serons en retard pour le déjeuner chez les amis qui nous attendent.

Retour au Jardin d’agronomie tropicale : fragments d’un passé disparu

Nous étions déjà venus en hiver au Jardin d’agronomie tropicale où sont conservés des pavillons construits à l’occasion de l’exposition universelle de 1900 et des expositions des colonies françaises de 1906 à Marseille et au Grand Palais à Paris. (voir Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale)

Nous connaissions l’existence de ce jardin et de l’École nationale supérieure d’agronomie coloniale créés entre 1899 et 1902 afin de former des chercheurs capables de sélectionner des plants et des ingénieurs agronomes capables d’améliorer les rendements agricoles dans tout l’Empire. Le centre avait perduré sous le nom de CIRAD (Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement), puis, l’essentiel des activités ayant déménagé à Montpellier, le jardin était resté plus à moins sans entretien jusqu’à ce que la Mairie de Paris décide de l’ouvrir au public et de réhabiliter quelques bâtiments.

Pourtant tout semblait encore à l’abandon et la lumière d’hiver ajoutait à l’impression funèbre. Certains pavillons étaient entourés de grillage ; on voyait leurs fenêtres défoncées. Les serres étaient ravagées, leurs carreaux brisés.

Serre du jardin d'agronomie tropical.JPG

Nous n’avons rencontré personne et on pouvait croire le jardin complètement abandonné.

Des fragments de statues jonchaient le sol. Une représentation de coq, déjà ridicule au temps où le sculpteur l’avait créé, avait gardé son air querelleur et arrogant, mais perdu une cuisse. Sa patte inutile demeurait fermement posée sur le socle de béton.

Le coqEt le coq piteux semblait une image de l’empire perdu. Pourtant le jardin solitaire était d’une beauté aveuglante. Il parlait bien de la fragilité des œuvres humaines.

Un dimanche de mai, la journée était limpide et nous avons décidé d’explorer systématiquement  le jardin et ses secrets. La mairie de Paris met des cartes en ligne. Il n’y avait qu’à suivre les indications et à lire les notices explicatives placées devant chaque vestige.

httpswww.google.comsearchq=plan+jardin+dagronomie+tropical

La porte chinoise  (n°10)

L’entrée se fait par une porte chinoise, en bois rouge, qui date de l’exposition universelle de 1906 et qui a été déplacée de la verrière du Grand Palais jusqu’à l’allée centrale du jardin. Chacun prend la pose le temps d’une photo afin de ramener un souvenir qu’on croirait sorti d’un long voyage exotique.

La porte chinoise
La porte chinoise
Porte chinoise. détail
Porte chinoise. détail

Le jardin d’agriculture tropicale a aussi été un lieu où ont été déposés des pavillons évoquant les différents peuples de l’Empire, tels qu’on les représentait lors des expositions coloniales. Durant la première guerre mondiale, plusieurs de ces bâtiments ont ensuite été transformés en hôpitaux pour accueillir les soldats des colonies, blessés ou moribonds. C’est pourquoi des monuments aux morts d’outre-mer ont été dressés un peu partout. On y conserve enfin quelques statues à la gloire d’administrateurs ou d’entités obscures.

En suivant l’allée de gauche, on rencontre d’abord une stèle verdie par la mousse et noircie par les années. Elle a été érigée en l’honneur des soldats de Madagascar tombés en 14-18 (C)

hommage aux soldats de Madagascar morts en 14-18

Un peu plus loin un Persée tenant la tête de Méduse.

Le Persée moussu.JPG
Persée

Un des bâtiments les plus navrants est le bâtiment ruiné  du Maroc qui a abrité l’école d’agriculture, avant d’être converti en hôpital pendant la première guerre mondiale.

Pavillon du Maroc 2
Bâtiment du Maroc
pavillon du Maroc . Détail_DSC0139

Les pavillon de la Guyane (4 sur le plan) de la Réunion (5) et de la Tunisie (6)

De l’autre côté du chemin, le pavillon de la Guyane abritait une collection de bois précieux et de fibres destinées au tissage. Un vieux tronc d’arbre traîne par terre. Un cycliste s’arrête. « Ne partez pas sans jeter un coup d’œil à la côte de la baleine ! »  – Ah bon ! Le tronc d’arbre, c’est un morceau de baleine ? – L’autre bout est un peu plus loin. Ce sont des montants d’un portail.

pavillon de la Guyane _DSC0135
Pavillon de la Guyane

On a demandé au cycliste qui il était. – Moi ? Un chercheur du Cirad. Nous ne sommes pas tous délocalisés et nous sommes logés dans un des pavillons. Inutile de vous dire que j’apprécie le jardin. Profitez-en pendant qu’il dort tranquillement. Un jour, on installera des cafés et des marchands de souvenirs et la magie du jardin disparaîtra. »

pavillon de la Réunion (2)
Pavillon de la Réunion
pavillon de la Tunisie
Pavillon de Tunisie

En 2011, le pavillon de Tunisie, a été décoré par un plasticien, Johann Le Guillerm, qui y ajouté des « Architexture » de bois. Il sera peut-être sauvé et transformé en restaurant, mais il faut faire vite car des squatteurs fêtards menacent de le ruiner.

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Le Pavillon de l’Indochine (pavillon 8)

Aujourd’hui rénové, et entouré de palmiers, l’ancien Pavillon de l’Indochine de l’exposition universelle de 1907 accueille des locaux du CIRAD et des expositions (des amis du Tibet sont là ce dimanche et vendent de petits objets).

pavillon de 'Indochine. Aujourd'hui accueille le CIRAD
Pavillon de l’Indochine. Aujourd’hui accueille le CIRAD

En face, À gauche la serre du Dahomey (le Bénin de nos jours). Elle a servi à l’acclimatation des plantes tropicales. (9 sur le plan)

Serre du Dahomey 152

L’esplanade du Dinh (11 sur le plan)

Importé à Marseille pour l’exposition coloniale de 1906, un temple a été déplacé en 1907 au jardin, face à l’esplanade du Dinh (sorte de maison commune au Vietnam). En 1984, le temple est ravagé par un incendie criminel et pillé. Il est remplacé en 1992 par une petite pagode rouge vif édifiée en mémoire des soldats d’Indochine.

Pagode Rouge
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Lorsqu’on contourne le temple rouge, on parvient à une esplanade où le souvenir des morts vietnamiens est toujours célébré.

hommage aux morts vietnamiens_DSC0178.JPG

Un portique de pierre fait face au temple. Au fond, un mur orné de mosaïques. Au centre, une urne funéraire de bronze, copie des urnes du Palais impérial de Hué.

le temple rouge vu de face_DSC0175

L’esplanade du Dinh n’est pas close par des murs, mais elle est pourtant à part avec ses contrastes entre la perspective géométrique de la terrasse et les arbres à l’horizon, ses marches aux rampes ornées de dragons sinueux, sa pagode rouge d’autant plus touchante qu’elle n’est pas ruisselante d’or comme le sont souvent les édifices sacrés au Vietnam, C’est un lieu serein, un jardin dans le jardin.

La jungle miniature et les statues à la gloire de l’empire colonial

On prend un petit pont de pierre orné de najas. L’ombre est épaisse car à cet endroit les arbres se rejoignent pour former une haute voûte. Ce coin du jardin a des allures de forêt.

JM Le petit point20180527_145151

Le chemin mène à un stupâ dédié aux morts laotiens et cambodgiens.

stupâ cambodgien

Nous sommes presque retournés au point de départ. Nous retrouvons les vestiges du monument à la gloire de l’expansion coloniale sculpté par Jean-Baptiste Belloc :

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Statue de J.M. Belloc (photo Jean-Marie Branca)

la République Française avec son coq gaulois, de belles jeunes femmes « exotiques ». L’une montre son profil ; l’autre est allongée au milieu des bambous.

L'Anamite
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Ce dimanche, des familles ont pris possession des pelouses délimitées par des bosquets. Quelqu’un a tondu l’herbe. Comme il y a du soleil, les merles chantent.

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Des enfants profitent des bois retournés à l’état sauvage pour jouer aux explorateurs. Bien sûr, la végétation (à l’exception des bambous) n’est pas tropicale, mais par endroit, avec l’eau dormante, et l’enchevêtrement des branches, on se sent très loin.

un air de forêt tropicale20180527_145454

Les vieilles serres n’ont pas été réparées ; la végétation les cache presque entièrement sous un fouillis vert qui leur ôte toute tristesse. Tout est confondu, arbustes, ronces et lierre; et forme une broussaille impénétrable et charmante.

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Sur les réseaux sociaux, certains pleurent l’abandon des lieux… D’autres exècrent ces traces des expositions coloniales où l’on demandait à des colonisés de mettre en scène leur infériorité. On avait bien proposé aux Indigènes un salaire pour venir en France habiter les pavillons , mais le spectacle qu’ils offraient (même s’il ne s’agit pas semble-t-il d’attractions foraines ou de « zoos », à proprement parler) ne faisait que montrer leur étrangeté.  Danses « barbares » des Africains, combats simulés des Touaregs à dos de chameau, quasi nudité des Canaques, confortaient les Européens dans l’idée de leur mission civilisatrice. Le jardin, même s’il évoque d’abord l’agronomie tropicale et ensuite les horreurs de la guerre, porte encore témoignage de cette honte.

Dernière métamorphose du lieu : près des serres, des gens s’affairent dans un carré soigneusement bêché. Plus question de nature anarchique. Les laitues poussent à travers des bandes de plastic, faites pour décourager la mauvaise herbe.

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Ces citadins bénévoles réapprenent le B.A. BA de l’agriculture maraîchère. « Nous sommes la « V’île Fertile ».  Nous inventons les fermes urbaines de demain. N’hésitez pas. Nos salades sont à vendre. »

Bibliographie et renseignements pratiques

Isabelle Lévêque, Dominique Pinon et Michel Griffon, Actes Sud, coédition CIRAD, ISBN 978-2-7427-5673-5, 2005

(source Mairie de Paris) https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf (très présentation historique)

http://www.expositions-universelles.fr/1907-vincennes.html

http://www.zouzenparis.fr/esplanade-du-dinh-un-voyage-spatiotemporel-du-vietnam-au-bois-de-vincennes/

Pour y aller : 45 bis avenue de la Belle-Gabrielle, 94130 Nogent-sur-Marne.
RER (A) Nogent-sur-Marne, ou ligne 1 du métro jusqu’à Château de Vincennes

Des visites guidées sont annoncées sur le blog des jardins de la Ville Paris et sur son agenda en ligne. https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf

Atlantes de Daumesnil, Camemberts de Noisy-le-Grand, déesses de Bussy-Saint-Georges : l’architecture monumentale de Manuel Nuñez Yanowsky

Les esclaves mourants du commissariat Daumesnil

Je repensais au commissariat Châlon, situé au croisement de la rue de Rambouillet et de l’avenue Daumesnil, avec sa vague silhouette de paquebot et son incroyable étage de couronnement où s’alignent des Atlantes qui copient l’Esclave mourant de Michel Ange. Ce ne sont pas vraiment des Atlantes puisqu’ils se bornent à séparer les balcons des appartements. Ce ne sont pas non plus des copies à l’identique car le corps nu est asexué, le torse est percé, et les clones de béton ne rendent absolument pas le contraste entre le marbre poli pour représenter le corps et la masse rugueuse du socle (ce que les historiens d’art appellent le « non finito ») où l’on peut voir soit une trace du combat de l’art et de la matière, soit le rôle de la sculpture qui libère le rêve de l’artiste de sa prison matérielle …(La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre)

Commissariat au croisement Rambouillet-Daumesnil

Les répliques en béton de Manuel Nuñez Yanowsky ont cependant conservé la posture, le bras levé et plié, la tête abandonnée, si reconnaissables… et tout leur pouvoir de suggestion. L’énigme des statues arrête tous les promeneurs : font-elles seulement référence à la présence de l’art dans nos sociétés ? Interrogent-elles le sens de la tradition ?  Les esclaves sont-ils des jeunes gens passés à tabac dans le commissariat ou des policiers épuisés par leur combat avec la délinquance ?  En tout cas, elles ne laissent pas indifférent.

La cathédrale russe du quai Branly

Grâce à Internet, je sais à présent pourquoi le nom de Manuel Nuñez Yanowsky me disait quelque chose. L’architecte avait fait parler de lui lors du concours de 2011 pour la grande église orthodoxe du quai Branly. Son agence, Sade, alliée à l’agence russe Arch Group, avait gagné avec un projet spectaculaire : devant des dômes dorés, on verrait un voile de verre étincelant qui recouvrirait un jardin. « Le voile de la Vierge » avait-il dit, car les architectes vendent des mots autant que des formes.

Je ne sais pas pourquoi le projet a été écarté. L’architecte avait en revanche son idée et il avait porté plainte contre le maire et contre la ministre de la Culture que son avocat accusait d’avoir « donné des instructions aux Architectes des bâtiments de France (ABF) et à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France pour qu’ils rendent des avis négatifs sur la demande de permis de construire ». Le maire de Paris, Delanoé, lui, avait bruyamment fait connaître son opposition au plan, qu’il accusait de ne pas se fondre suffisamment dans le quartier monumental qui va des Invalides au pont de l’Alma… Malheureusement pour Manuel Yanowsky, et malgré les enregistrements clandestins de réunions où les pressions étaient évoquées, la justice l’a débouté.

Le maquette plus aseptisée de Wilmotte qui l’a emporté « ne porte pas atteinte aux bâtiments voisins », mais enfin Paris vit de mélanges et je ne vois pas ce qu’on gagne à embaumer tout un quartier.

Les arènes de Picasso

Le turbulent Manuel Nuñez Yanowsky, reconnu comme un grand architecte en Espagne, a construit plusieurs ensembles de logements sociaux dans la banlieue de Paris qui font mieux comprendre son goût néo-classique du décor grandiose et son humour de pasticheur.

Aujourd’hui, nous partons dans l’Est. A Noisy-le-Grand, en 1985, il a édifié 540 logements une crèche, des écoles et des emplacements pour des boutiques. Au-dessus des côtés ouest et est de la place sont édifiés deux grands cylindres supposés représenter les roues d’un chariot renversé. L’ensemble est officiellement nommé les Arènes de Picasso, mais les éléments les plus caractéristiques ont bientôt été  reommés les « camemberts » par les habitants.

Arènes de Picasso la place_DSC0205

Il est plus que vraisemblable que les meubles Ikéa sont difficiles à disposer dans les appartements situés vers la circonférence, mais je ne crois pas que cela suffise à expliquer le désamour des habitants. En plein jour, le jardin aux fontaines est séduisant. Des mères y promènent les bambins. Il doit être agréable d’échanger quelques propos avec les voisins sous les arcades qui font le tour de la place et protègent de la pluie et de la chaleur. La courbe préférée à la droite corrige l’impression de sévérité que l’on ressent devant des architectures monumentales.

Arènes de Picasso. Les piliers_DSC0203

Pour arriver sur la place, nous avons dû passer sous un porche. Un guetteur nous a inspectés et voyant que nous étions inoffensifs n’a rien dit. A quelques mètres, se tenaient le revendeur et ses clients. Il était vêtu d’une djellaba et si émacié que j’ai pensé qu’il faisait commerce d’héroïne au vu et au su de tous.

Aucun geste architectural ne suffit à guérir un quartier malade du trafic de drogue. Comment y circuler dès que le soir tombe ? Comment laisser sortir ses enfants dès qu’ils grandissent.

Au pied des colonnes monumentales à l’arrière des arènes, un amas de vieilleries, matelas, machines à laver, jouets d’enfants, caddy de supermarché. Je ne suis pas sûre que dimanche soit un jour de collecte et que tous ces déchets vont être ramassés. Ils vont sans doute rester, autorisant par leur présence les habitants à jeter davantage de choses. Et voilà un beau projet d’architecte transformé en décharge.

Arènes de Picasso. décharge au pied des immeubles_DSC0199

La grand’place de Bussy-Saint-Georges

Rappelant les sculptures de la promenade plantée, on peut voir quelques kilomètres plus loin, la grande place néoclassique de Bussy-Saint-Georges. Yanowsky l’a monumentalisée comme aime à le faire Bofill avec qui il a travaillé. Les immeubles ont tous des colonnes doriques, et des frontons triangulaires bizarrement  « ébréchés »… Yanowsky a ajouté deux pastiches de statues grecques, démesurément agrandies. C’est encore la même idée sympathique : la place est bâtie dans un quartier populaire. Il s’agit d’offrir un décor magnificient au peuple, une architecture qui s’inspire des belles places d’Italie.

_Bussy-Saint-Georges. . sous l'oeil190

Au niveau du toit, un œil surveille la place. Qu’est-ce que c’est que cet œil en forme de talisman turc, de symbole maçonnique déformé, ou d’instrument panoptyque rappelant à la population  qu’on peut la surveiller à tout moment ?

Bussy-Saint-Georges. Grand'place. Une statue.

J’ai croisé quelques habitants qui venaient à la fraîche pour balader le chien, sortir les petits….  Personne ne sait ce que signifient ces statues… « Que pensent-ils de la place ? »  -« Pas grand-chose. »  « Est-ce qu’ils la trouvent belle ? » – « Commode, en tout cas pour les enfants ».

Bussy-Saint-Georges. (2)

Au témoignage des réseaux sociaux, cet espace pourtant paraît démesuré et il devient angoissant à 6 heures du soir en novembre quand il est balayé par le vent : « Le soir la ville est très triste, il n’y a personne dans les rues donc il faut marcher très vite pour rentrer chez soi surtout en sortant de la gare » (http://www.linternaute.com/ville/bussy-saint-georges/ville-77058/temoignages)

Ce n’est pas la faute de Manuel Nuñez Yanowsky si Bussy est une ville-dortoir, d’où toute présence humaine se retire dès que le soir tombe. Je ne suis pas sûre pour autant que cela déplaise à cet architecte amoureux des villes monumentales. Bien sûr, on pense aux peintures de Chirico avec ses espaces démesurés peuplés par des silhouettes minuscules qui attendent inutilement que quelque chose se passe, silhouettes perdues au milieu de figures mythologiques qui ont perdu leur sens.

A Bussy aussi, ceux qui ne prennent pas le RER pour aller travailler ailleurs attendent en vain que quelque chose de positif arrive dans leur vie..

La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre

Aujourd’hui, c’est le printemps. Au lieu de radoter sur le sens de la vie, je me contente de m’émerveiller du jour si clair. Le ciel est lumineux. Il fait bon. Nous sommes restés à Paris où nous avons marché dans des quartiers tranquilles, avant de terminer par la coulée verte (celle de l’Est Parisien qui porte le nom de l’écologiste René Dumont).

De Bastille à Vincennes

Créée en 1988 par les paysagistes Philippe Mathieux et Jacques Vergely à l’emplacement de l’ancienne ligne de chemin de fer qui reliait depuis 1859 la place de la Bastille à Boissy-Saint -Léger et la Varenne-Saint-Maur, la promenade plantée René-Dumont est un parcours de 4,5 km qui mêle des passages aériens et des tronçons sous terre, des jardins raffinés de roses et d’iris organisés autour de bassins orientaux et des espaces de végétation touffue où se mêlent tilleuls, acacias, noisetiers, et lianes entrelacées.

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Elle démarre derrière l’Opéra-Bastille, surplombe l’avenue Daumesnil jusqu’au jardin de Reuilly : A cet endroit, elle est installée sur les grandes arches de brique rouges du Viaduc des Arts. Dix mètres plus bas des ateliers d’artisans se sont installés entre les arcades : un luthier, des tapissiers, des restaurateurs de tapisserie… Depuis le trottoir, on ne voit pas la promenade dissimulée bien au-dessus des têtes des passants. La première fois que j’y suis venue, comme je cherchais l’escalier le plus proche pour monter, j’ai demandé au commissariat du douzième arrondissement, situé en face. « Une promenade plantée a dit, le policier ? Non, madame, je ne vois pas de quoi vous voulez parler ».

En revanche, là-haut, tout le monde s’arrête pour voir l’immeuble où se trouve ce commissariat, imaginé en 1985 par Manuel Nuñez Yanowski, car il comporte au niveau du toit, un alignement de sculptures copiant « l’esclave mourant » de Michel-Ange.

Coulée verte.Esclave mourant

Treize clones de béton alignés au lieu de l’esclave du Louvre s’abandonnant à la mort de façon si voluptueuse. Qu’a voulu dire l’architecte ?

Coulée verte Esclaves mourants. Les clones.JPG

De l’autre côté, on marche à hauteur d’étages ordinairement cachés.

coulée verte. Un balcon_DSC0122.JPG

Plus loin le chemin tranche entre deux immeubles, comme si on avait coupé une pastèque en deux. (Est-ce bien l’architecte Mitrofanoff qui l’a dessiné ?)

coulée verte

Les angles sont si aigus qu’il n’y a guère que des ectoplasmes sans épaisseur qui pourraient habiter de tels espaces. C’est ce que pensait Roger Caillois quand il écrivait son  Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes, arrondissement où les façades d’angle en biseau ne manquent pas.

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Dans ce premier tronçon, les merveilleux paysagistes qui ont conçu la promenade changent de jardins tous les cent mètres, roseraie, jardin persan, bambouseraie… se succèdent.

Le jardin persan

Le chemin entre dans le Jardin de Reuilly par une passerelle qui oscille doucement au-dessus de la pelouse. Une mère enveloppée dans un voile qui la couvre des pieds à la tête, laisse aux fillettes qui l’accompagnent un moment de joie et d’aventure. Est-ce qu’elle voudra bientôt emprisonner leurs corps sous des draps noirs ?

coulée verte la passerelle_DSC0117

Sur la pelouse d’en-bas, c’est Paris plage. Somme toute, la coexistence entre deux populations est pacifique. Les filles qui bronzent en maillot de bains ont appris à ne marquer ni déplaisir, ni étonnement et vice-versa.

coulée verte pelouse à Reuilly_DSC0118

Le jardin paraît vaste car ses bords sont constitués de micro-espaces, jardin d’euphorbes, roseraie, fougères, bambous…

Au sortir de la passerelle, on pénètre dans la partie basse de la promenade. L’allée Vivaldi dépassée, on doit emprunter le tunnel de Reuilly avec ses filets d’eau qui cascadent le long des parois. Les enfants adorent faire résonner leurs voix sous les voutes.

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Après le tunnel, commence une tranchée verte ponctuée par des gloriettes. Dans le défilé, moins de bruit d’ambulance, de crissement de freins, de grands rires. Quand les ombres du soir commencent à descendre, même les promeneurs baissent la voix.

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Si l’on poursuit, de tunnel en placettes, on arrive presque à Vincennes. Hélas !la piste ne traverse pas encore le boulevard périphérique.

Depuis 2007, les jardiniers laissent pousser la mauvaise herbe et renoncent aux espèces fragiles qui ne peuvent être maintenues qu’à coup d’engrais chimiques. Petit à petit les graminées et les arbustes d’ile de France les supplantent et cette partie du jardin ressemble à un vallon de campagne, avec ce quelque chose de subtilement organisé qu’on doit aux horticulteurs magiciens. Sur Internet, on trouve le nom d’Éric Berlouin, responsable du pôle horticole de l’arrondissement (12e).( https://www.jardinsdefrance.org/coulee-verte-bonne-voie/)

Je suis assez contente que la Coulée verte ne propose pas d’activités supplémentaires, qu’il n’y ait pas de petits commerçants pour vendre des glaces et des sodas, qu’il n’y ait de gaîté surajoutée au bonheur de la promenade. Si la fontaine d’eau pétillante de Reuilly ne suffit pas, ceux qui ont soif n’ont qu’à redescendre ou à pousser jusqu’à l’allée Vivaldi.

La balade est d’autant plus agréable, qu’on ne croise pas les hordes de touristes que les agences emmènent prendre des selfies au jardin du Luxembourg ou devant la tour Eiffel.

Dernier billet depuis le lac Hoan Kiem d’Hanoï (Vietnam 9)

Le train de Sapa était arrivé à 5h30. L’hôtel voulait bien garder nos valises mais nous attendait vers 10 heures. Heureusement, qu’on se lève tôt au Vietnam et qu’il y avait déjà des cafés ouverts : nous avons opté pour un établissement avec terrasse, situé au bord du lac Hoan Kiem au centre de la vieille ville.

La légende explique que le nom Hoan Kiem évoque la lutte pour l’indépendance : un pêcheur avait pris dans ses filets une épée magique et l’avait remise à Lê Loi. Grâce au pouvoir de l’épée, le pays s’était libéré de l’emprise des Mings. Lê Loi se promenait tranquillement au bord du lac lorsqu’une tortue géante s’adressa à lui : « Puisque la paix et l’ordre règnent désormais dans le pays, tu n’as plus besoin de ce présent de l’Empereur Lac Long Quân. Rends-lui l’épée » Lê Loi comprit que celui qui l’avait aidé était le souverain du Royaume des Eaux. Il remit l’épée à la tortue qui l’emporta dans les profondeurs. Depuis lors, le lac s’appelle Lac de l’épée restituée.

Hanoï. Lac de l'épée restituée d'Hanoï

Le lac est le cœur de Hanoi. Dès le matin, on y croise des Vietnamiens occupés à faire de la gymnastique sous les flamboyants.

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Le soir, les bords du lac s’embrasent : le petit pont vermillon rutile, le temple jaune a des couleurs fluo et on voit partout des arbres de lumière… C’est joyeusement bariolé et la foule a l’air ravi.

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On vend des ballons, des jeux, des boissons, des ballons

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Et puis il y a toujours des bancs dans l’ombre pour les amoureux.

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Le dimanche est le jour des familles : la circulation est interdite et les piétons ont enfin un vaste espace à eux.

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Ils  écoutent des orchestres de rue, grignotent, s’amusent à qui fera la plus grosse bulle de savon, essaient des skates ; les  petits s’exercent à conduire des mini-motos ou des chars de guerre miniatures  (l’éducation patriotique n’est jamais loin).

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Ainsi va le Vietnam dont l’économie a progressé de telle sorte qu’il peut offrir un peu de consommation et de temps libre au peuple des villes. Ce n’est pas la prospérité, mais ça permet de goûter la vie.

 

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Pendant le voyage, je me suis souvent étonnée de l’absence d’allusions à l’agression coloniale, que ce soit les humiliations d’un régime qui spoliait les habitants ou les atrocités de la guerre. Peut-être est-ce que l’hospitalité confucéenne explique cette discrétion, peut-être la solidité des structures familiales qui organisent une société solidaire et persévérante, plutôt optimiste, peut-être la volonté du gouvernement de regarder résolument vers l’avenir. Les succès de l’armée de libération ont dû aider car les Vietnamiens ont des raisons d’être fiers de leur victoire, ce qui aide à ne pas ressasser les traumatismes du passé.

Cet accueil généreux n’empêchait pas un sentiment profond de mon étrangeté. Bien sûr, la raison principale est que je ne comprends pas la langue. Aller au Vietnam sans parler le vietnamien, c’était savoir que je serai exclue et tant pis pour moi (j’aurais pu raconter deux, trois anecdotes où le manque de compréhension a entraîné des malentendus, ou bien, comme dans les taxis, a permis la multiplication par dix du prix local d’une course). Je veux évoquer un sentiment plus profond : je suis immédiatement repérable dans ce pays. Je ne peux être qu’une touriste de passage ou une expatriée employée par une compagnie internationale qui rentrera un jour chez elle. On me dévisage ; on me photographie parfois (juste retour des choses, puisque je suis moi-même venue photographier l’étranger !!). Je crois que cette distance raciale ne peut disparaitre dans un  pays dont les habitants, quelle que soit leur hétérogénéité, sont tous des Asiatiques.

A l’arrivée à Roissy-Charles de Gaulle, j’ai dû prendre le RER. Toutes les couleurs, de peau, de cheveux et d’yeux se mêlaient dans le wagon et j’aurais été bien incapable (c’est très bien ainsi) de distinguer immigrés, touristes et compatriotes. Quoi qu’en disent les Noirs et les derniers arrivés, qui trouvent que les Français tardent à leur faire une place, les peuples sont tellement mélangés à Paris depuis 50 ans qu’on ne « voit » plus qui est étranger. Cela ne veut pas dire qu’on ne voit pas de différences sociales, mais que les catégories de « l’indigène » et de « l’étranger » ne fonctionnent plus.

Pour autant, je ne me sens pas seulement une habitante du monde global quand je reviens à Paris. J’y retrouve le français, ses accents, la musique des échanges oraux. Combien m’est nécessaire cette langue pour que je me sente appartenir à une société, pour que je sois d’ici et non de n’importe où !

Des musées au Vietnam (8)

Le musée de la sculpture cham

L’Empire Cham a son musée à Danang au centre du Vietnam. Ce musée construit de 1915 à 1919 par l’école française d’Extrême Orient a été voulu et conçu par Henri Parmentier, un archéologue français, quand personne ne s’intéressait à l’empire disparu et aux traces qu’il avait laissées derrière lui.

Malgré les notices (la traduction en français est très maladroite, ce qui montre l’état pitoyable de la connaissance de notre langue à Danang), il me manque des clés essentielles pour pouvoir apprécier le savoir que cet art cherchait à délivrer. Je ne sais pas si les sculptures en grès qui vont du 5e au 15e siècle, sont une simple copie de l’art hindouiste et bouddhique venu de l’Inde ou une réinterprétation originale. Mon ignorance me permet seulement des « j’aime », « je n’aime pas » et je vais courir au musée Guimet de Paris pour mettre si possible cette visite en perspective.

J’ai aimé la raideur d’un guerrier de pierre à l’entrée du musée.

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et j’ai admiré la façon dont les sculpteurs montraient le mouvement.

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Puis, ces créatures mythologiques mi-hommes, mi-bêtes, comme l’ aigle Garuda en train de dévorer un serpent :

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Ces sculptures sont souvent pleines d’humour. Elles font sourire. En tout cas, elles m’ont fait sourire.

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Et puis, il y a eu une Apsara. Les Apsara sont des danseuses célestes sorties des flots comme Aphrodite. Elles dansent au fronton des temples khmers, offrent le spectacle d’une quasi nudité, taille fine et seins bombés. Celle-ci, yeux mi-clos, sourire offert, arrondi du bras et de la main retournée, avait une grâce à part. L’âme dansait avec le temps.

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Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi

Au musée des Beaux-Arts d’Hanoi, on peut s’intéresser à bien des œuvres (et les guides en dressent une grande liste). Dans ce billet, j’évoque seulement les souvenirs qui persistent une fois le voyage achevé. J’ai sans doute admiré autre chose, mais les limites de ma mémoire font que j’ai retenu seulement deux ou trois sculptures.

Je me souviens de la  déesse de la Compassion en bois laqué, datée du 18e siècle, avec sa grande roue d’yeux attentifs et tous ses bras secourables. Bien qu’elle soit très belle, elle évoquait d’autres images traditionnelles rencontrées au musée Guimet à Paris. Cette figure était le chef d’œuvre d’un artisan pour qui refaire infiniment un remède symbolique au désespoir du monde suffisait.

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Et je me souviens de la figure mélancolique d’un patriarche en méditation, presque délié de tout attachement terrestre. Il figurait dans un ensemble de copies de sculptures du 17e et du 18e siècles, dont les originaux se trouvent à la pagode de Tai Phuong non loin de Hanoi. Après les innombrables sculptures qui représentaient des symboles codifiés, j’ai été fascinée par cette salle où apparaissait tout à coup des personnes irréductibles les unes aux autres. Si on y trouvait l’évocation de la spiritualité bouddhique, c’était à partir de l’expérience de personnes individuées.

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Qu’importe si ce sont des oeuvres copiées que l’artiste a peut-être modernisées en amplifiant les effets recherchés par les maîtres de Tai Phuong.

Nous avons regardé trop vite les peintures contemporaines, sans savoir quoi que ce soit des artistes et de leurs recherches. La source d’eau de Nguyen Trong Kiem, (1933-1991),  pleine de bons sentiments communistes, évite au moins le « réalisme » soviétique et fait penser à un imagier populaire.

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D’autres tableaux marient peinture et technique ancienne de la laque et produisent des peintures assez décoratives, mais je préfère celles qui cherchent autre chose. Un tableau m’arrête: il montre une jeune femme et une vieille femme par une fin d’après-midi. Il n’est pas désagréable que le sens en reste incertain.

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Un musée où l’on a rencontré ne serait-ce qu’une œuvre nous est devenu exceptionnel. Nous aimons le lieu où nous pourrons la revoir. Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi restera d’abord pour moi celui des patriarches.

Le musée d’ethnologie d’Hanoï

Nous avons passé des heures dans l’admirable musée d’ethnologie de Hanoi. L’intérieur est passionnant avec ses collections d’objets venus des 54 ethnies du pays, ses scènes de vie quotidiennes reconstituées, et ses nombreux petits films.

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Les visiteurs sont encore plus attirés par l’extérieur où sont exposées les formes d’habitats inventées par les différentes ethnies. Des maisons traditionnelles et des tombeaux ont été démontés, transportés et remontés par des artisans de leur région d’origine.

Nous retrouvons la pauvre demeure de Hmongs aux plantes disjointes malgré le rude climat de la montagne. A Sapa, nous avions vu surtout des toits de tôle :Sapa_DSC0407 tandis qu’au musée, le toit est un toit de bardeaux.

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Photo Rolanf Ley. Hanoï. Musée d’ethnologie. Habitat Hmong

La plus spectaculaire est la Maison commune des Bahnar, qui vivent dans les hauts plateaux du centre. La maison est construite sur de hauts pilotis à 3 m du sol et atteint 19 mètres de haut pour une surface de 90 m2.

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Hanoi. Musée ethno. _DSC0576Le tombeau des Jörai, qui vivent essentiellement au Sud, célèbre bien tranquillement la fécondité pour consoler les morts: femmes enceintes, hommes en érection.

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Seuls les gardiens solitaires, postés aux quatre coins, paraissent pensifs (ou angoissés).

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A heures régulières, on peut voir le théâtre de marionnettes sur l’eau :

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PS : loin du bruit de la rue, le restaurant du musée permet de se poser au calme. On y mange très bien.

A Hanoï, nous avons aussi visité le lourd mausolée destiné à honorer Ho Chi Minh. Il avait bien recommandé qu’on l’incinère et que ses cendres soient dispersées à travers le pays. Ses successeurs n’en ont rien fait et lui ont bâti un tombeau dont la taille rappelle les extravagantes sépultures des empereurs de Hué. Tout autour, la police veille à ce que les règles de décence soient respectées. Habits convenables, démarche et conduites respectueuses.

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Hanoï. Mausolée d’Ho Chi Minh. Photo Marie Ley

Enfin, nous avons fait un tour au musée de la Révolution destiné à célébrer l’héroïsme de la nation. On y trouve des photos, des armes, des instuments de torture (c’était la première fois que je j’approchais une guillotine), des chars, des avions qui témoignent de la férocité des Français puis des Américains. Dans les rencontres quotidiennes pourtant les guerres paraissent loin. On nous a parlé de tout ce que les Français ont laissé, chemin de fer, bâtiments, hopitaux, musées…, mais pas de l’injustice coloniale. Par ailleurs, les Vietnamiens apprennent l’anglais sans état d’âme. Les touristes américains sont les bienvenus… comme les anciens boat people.

Beaucoup d’écritures pour un seul pays

Les systèmes d’écriture voyagent avec les religions : il n’y a qu’à voir l’alphabet latin et le Nouveau testament, l’écriture arabe et le Coran… Au Vietnam, tout est compliqué à cause du caractère composite du pays. Le Nord a connu mille ans d’occupation chinoise et a été sinisé en profondeur. Le Champa, au Centre, a vécu des siècles sous influence indienne en adoptant le sanscrit et les Occidentaux sont venus bouleverser la région à partir du 17ème siècle.

De 1000 avant J.C env. à 938 après J.C. env.

Pendant 1 000 ans le Nord a vécu sous occupation chinoise. Après l’indépendance conquise en 938, sous la dynastie des Ly (1009-1225) puis sous celles des Trân (1226-1400), l’étude de la langue chinoise n’a fait que se développer comme le montre la construction du Temple de La Littérature à Hanoi à partir de 1070. Les rois organisèrent alors des concours fondés essentiellement sur l’acquisition de la culture confucéenne.  Sur la photo trop pâle d’une des stèles conservées au temple de la Littérature à Hanoi, on devine les caractères chinois des stèles des lauréats.

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Photo Jean-Marie Branca. Hanoï. Temple de la Littérature. Une des 82 stèles en caractères chinois dressées sur le dos d’une tortue

Du 10ème siècle après J.C. au début 20ème siècle après J.C.

Parallèlement se développe une écriture appelée nôm ou quôc âm, qui ajoute aux sinogrammes, des caractères pour exprimer les six tons de la langue vietnamienne.
Au 18e siècle, les documents administratifs et la plupart des œuvres littéraires et ouvrages historiques étaient écrits dans cette écriture.

Le pays Cham

Cependant, dans les territoires indianisés du Champa, on utilise un alphabet originaire de l’Inde (dès le Ile ou le Ille siècle de notre ère). Là aussi, l’alphabet est adapté pour exprimer les voyelles complexes de la langue cham. Des Chams du Vietnam connaissent encore cette écriture et peuvent lire les textes de leur littérature.

Du 17ème siècle à maintenant : le quôc ngu

Au 17e siècle des missionnaires européens viennent évangéliser la Cochinchine et le Tonkin. Le père Alexandre de Rhodes, jésuite polyglotte, apprend le vietnamien, et met au point la première transcription de la langue en caractères latins. Il est l’auteur d’un  dictionnaire trilingue vietnamien-portugais-latin édité à Rome en 1651. Au 20ème siècle, ce système, appelé « Quốc ngữ » prend un essor considérable et devient finalement en 1954, l’écriture officielle au Vietnam.

Les caractères latins de l’alphabet sont complétés par des signes diacritiques indiquant le ton sur lequel elles doivent être prononcées. Il y a 6 tons possibles, exemple :

la (sans accent) : la note la, crier

là (accent grave) : être

lá (accent aigu) : feuille

lả (crochet) : fatigué

lã (tilde) : eau non bouillie

lạ (point) : inconnu, bizarre

https://www.normalesup.org/~pham/divers/ecriture.html