De l’échangeur de Bagnolet au métro Robespierre de Montreuil en passant par le parc Jean Moulin : trois paysages pour un seul nom

L’Echangeur de Bagnolet

Je n’allais pas à Bagnolet. Je voyais seulement, quand j’empruntais parfois le périphérique, deux tours, les Mercuriales, avec leurs parois réfléchissantes qui leur donnaient un air de twin towers version du pauvre, juste après l’indication d’une bretelle d’accès à la Porte de Bagnolet. Après ce repère, il fallait arriver à la Philharmonie pour retrouver un bâtiment monumental.

Au retour, je reprenais le périphérique « dense, mais fluide », regardant les lumières de la Ville et des automobiles, l’échangeur de Bagnolet, les grandes lettres sur les Mercuriales, le flux rouge des feux arrière, le flux jaune des phares d’en face qui coloriaient la chaussée mouillée.

Malgré les Mercuriales, Bagnolet n’existait pas. C’était un nom sur un panneau qui n’était là que pour être dépassé par les milliers de voitures accumulées sur le périphérique. Dans cette section, on était sûr de rencontrer un ralentissement à l’échangeur car un flot d’automobiles venues de l’autoroute A3, l’autoroute la plus empruntée d’Europe, s’ajoutait après l’embranchement.

J’avais beau savoir que les Parisiens vivaient surtout en banlieue. Le périphérique faisait frontière.

Un jour pourtant, j’ai dû me rendre à Bagnolet pour voir quelqu’un. J’ai regardé le plan sur Google Map. Sur le côté gauche, en bordure de ville, on voyait l’échangeur de Bagnolet et il était possible d’agrandir le dessin. J’ai admiré la composition de l’architecte,  Serge Lana,  la flèche formées par les rues à l’équerre de l’ancien quartier, avenue de la République, avenue Ibsen, la quasi droite du périphérique, les courbes de l’échangeur.

Les photos, aussi étaient jolies avec leurs rubans de béton qui rejoignent la voirie locale encore plus visibles que sur le dessin.

L’échangeur de Bagnolet (photo-c3a9changeur-de-bagnolet.-les-mystc3a8res-de-panane.png)

Echangeur me rappelant vaguement échangisme, j’imaginais la gigantesque partouze de la civilisation automobile, troquant des camions belges contre des automobiles locales qui se rendaient au supermarché. J’ai cherché sur Internet l’histoire du projet : Serge Lana, un de ces grands aménageurs qu’a produit la France récente, avait voulu rééquilibrer l’agglomération parisienne en modernisant Bagnolet, longtemps laissé à l’abandon. Comme dans un organisme géant, les routes et le métro de la ligne 3 allaient irriguer les organes d’une nouvelle Défense, des bureaux, des lieux de consommation et des hôtels pour hommes d’affaires tout juste débarqués de Roissy.

Il reste de ce projet non abouti, le terminal des cars européens, le centre commercial Bel Est et les deux tours Mercuriales de 175 et 141 m bâties entre 1975 et 1977, qui représentent une surface de 80 000 m² et sont actuellement en grande partie vides. Elles ont été acquises par le promoteur anglo-israélien Omnam. Selon le nouveau programme, la tour Levant (côté A3) restera une tour de bureaux, la tour Ponant (côté Paris) sera transformée en hôtel haut de gamme.

Les Mercuriales depuis le noeud autoroutier de Bagnolet

Du grand programme de Lana, reste aussi l’arrêt de métro Gallieni, terminus de la ligne 3 qui vient du centre de Paris. Plus de coupure, plus de frontière ! J’ai réalisé qu’une station de métro faisait plus pour établir une continuité que tous les discours sur le grand Paris.

Sur le parvis, toutes les nationalités se croisent, Africaines en boubou, Maghrébines à foulard, Européens, tous en route vers le centre commercial du Bel Est où l’on trouve toutes les boutiques spécialisées de la consommation, des banques, des bijouteries, un fleuriste, une pharmacie, une bijouterie, des petites boutiques de mode et diverses formes de restauration qui masquent un peu la démesure de l’hypermarché avec ses immenses étals de viande, de crèmerie, ses dizaines de caisses enregistreuses… et ses chariots pleins à ras bords.

Je suis contente de ne pas avoir à y aller. Je profite des Franprix et autres Monoprix de Paris où l’on paie un peu plus cher, mais où on achète moins de choses, ce qui fait qu’on ne doit pas dépenser davantage au final.

Sur le parvis, des vendeurs de pizza et de poulets grillés. En face, les Roms ont installé un campement : des matelas protégés de la pluie, des chaises, une table. Pas de bébés endormis ou drogués au phénergan. Deux enfants jouent avec une trottinette profitant de la liberté de la rue, désormais interdite aux petits Parisiens (qu’on ne voit  plus jamais seuls dans l’espace public).

Bagnolet. Un abri provisoire pour des Roms
Bagnolet. L’Echangeur vu de dessous

Le Bagnolet villageois

Il suffit de tourner dans la rue des Fleurs pour échapper à la foule et pour se retrouver dans des rues villageoises au nom fleuri. Le bruit de la ville vient de très loin.

La proximité de la Société de Distribution de Chaleur de Bagnolet (SDCB) qui fournit le  chauffage urbain d’une partie de la ville empêche encore les prix de s’envoler car on n’aime jamais trop vivre à proximité de grandes cheminées…

Plus haut, de l’autre côté de l’avenue Jules Vercruysse, le quartier est en voie de « boboïsation. Les maisons sont souvent étroites, les étages rares, encore plus rares, les balcons, mais il suffit d’une glycine, d’une vigne vierge pour transformer en villa une bicoque joliment retapée. Les annonces sur Internet proposent des maisonnettes à 650 000 euros.

Bagnolet, rue des Arts

Les ombres du Bagnolet d’antan sont en train de partir. Les ruelles tranquilles se partagent entre des maisons où des familles venues d’ailleurs s’entassent et des maisons aux baies vitrées qui font rentrer la lumière à flots dans leurs salons.

Bagnolet. Etendage. Rue des Arts
Bagnolet. Rue des Arts

Quelque part, un enfant s’essaie au violon. La mélodie qui grince un peu n’enlève rien à la sérénité de la rue.

Parc Jean Moulin – Les Guilands

Comme il fait beau, je décide de poursuivre mon chemin et de rentrer par Le Parc Jean Moulin – Les Guilands qui permet de redescendre sur Montreuil et de rentrer par la ligne9.

Il s’agit de la réunification de deux parcs, l’un sur la ville de Bagnolet et l’autre sur Montreuil, ce qui permet d’atteindre 26 hectares de verdure. On entre par une pinède à Bagnolet et on rencontre un terrain occupé ce jour-là par des joueurs d’un sport non identifiable. Il semble que l’équipe soit pakistanaise. Armés de battes de baseball ou de cricket, les joueurs se balancent d’une jambe sur l’autre en attendant qu’une balle soit lancée (qui la plupart du temps rate son but). Le meneur de jeu pousse un cri terrible et tombe tout de suite dans une apathie étonnante. Les joueurs ont l’air de s’endormir et nous nous assoupissons au soleil en attendant le coup suivant qui vient… ou qui ne vient pas.

Plus loin, une aire de jeu pour enfants ; les panneaux expliquent que des animations comme la venue d’un cirque sont organisées toute l’année.

Plus loin, une esplanade, une grande prairie, avec vue sur des jardins partagés et sur les grands ensembles.

Parc Jean Moulin-Les Guilands

La Maison du parc et son esthétique Ikea

La Maison du Parc

Coté Montreuil, on peut apercevoir la « Cascadelle », un escalier de plus de 100 marches. Dommage ! La cascade d’eau annoncée ne coule pas. Plus haut, un étang artificiel avec ses canards et dit-on la nuit des fouines, furets et autres petits carnassiers.

Redescente vers Montreuil :

Cheminée de l’ancienne usine plâtrière de Montreuil (et street art sur le mur de la rue Marcel Dufriche)
rue Marcel Dufriche

Tant pis pour Paris-le-petit qui se croyait protégé de la banlieue grâce au périphérique (qui avait lui-même pris la place des fortifications militaires désaffectées après la première guerre mondiale). En redescendant du grand parc dont j’ignorais l’existence, je me suis demandé qui vivait de l’autre côté. Au fond, c’était peut-être Paris, encerclé, qui était privé de sa moitié du ciel.

Bibliographie : Groupe Tomato architectes, 2003, Paris , La Ville du Périphérique, Le Moniteur (ce groupe d’architectes défend l’idée de transformations  en cours permettant de mieux intégrer périphérique et banlieue)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tours_Mercuriales

Occi (2) : « … L’a rebâti plus beau qu’avant »

Christophe me fait remarquer que l’histoire d’Occi n’est pas finie. On pourrait (je devrais) la poursuivre au moins jusqu’en 1980, puisqu’un de leurs amis a une tante qui a connu Fra Felice.

On devrait surtout, parler de la chapelle rebâtie. De fait, un comité tente de restaurer le village délabré. Laetitia Casta, enfant de Lumio, lui a offert comme un drapeau le vert tendre de ses yeux, sa bouche, les courbes de son visage… et le comité a réuni assez d’argent pour réhabiliter la chapelle de l’Annunziata en 2002.

Laetitia Casta. Photo Scarface

Pourquoi n’avoir pas parlé de cette chapelle neuve, prête à accueillir des fidèles pendant quelques siècles au moins, tant ses murs ont l’air solide ? C’est comme dans la chanson enfantine du vieux chalet que la neige et les rochers avaient mis à bas et que Jean « d’un cœur vaillant, a rebâti plus beau qu’avant ! »

Chapelle d’Occi. Photo Christophe Moufflarge

Christophe pense sans trop le dire que j’ai négligé  la fidélité qu’on doit à la vie qui continue.

– D’accord Christophe, j’ai un peu trop débarrassé le paysage de tout ce qui gênait ma rêverie. Voilà ta chapelle d’Occi !

Mais laisse-moi m’inventer Fra Felice, la peau sur les os, tout desséché, debout dans son décor grandiose de collines qui ouvrent sur la baie de Calvi et dans son dos le village demi-ruiné. Oui ! J’aimerais qu’on voie Fra Felice comme je le vois, dans le paysage simplifié par mon imagination, les yeux fixés sur la mer éblouissante qu’il domine de très haut.

Bibliographie : lire l’article très complet sur Occi : https://www.mediaterra.fr/sites/default/files/Occi_MT.pdf

voir aussi : Fra Felice, comte d’Occi (Haute-Corse)

Ateliers et Réserves du Mobilier National : le mobilier des grands de ce monde

Le Palais de béton situé au 1 rue Berbier-du-Mets a été construit en 1936 par Auguste Perret sur les anciens jardins de la Manufacture des Gobelins pour abriter les réserves du Mobilier national et les ateliers de restauration.

Auguste Perret. Façade du Mobilier National. Détail

Il est accessible ce jour dédié au patrimoine. Un peu d’attente, sur le tapis rouge qu’a foulé un jour la Reine d’Angleterre (explique la notice) ; le temps d’admirer les décors de la façade de bêton et on pénètre dans la réserve, un sous-sol gris assez sinistre où est stockée une petite partie des 130.000 biens conservés par le Mobilier.

La réserve

On déambule au milieu des commodes, des chaises, (y compris une chaise haute d’enfant), des tables et des lustres, qui ont l’air d’avoir été oubliés là, la plupart protégés par des housses de plastic, dans une atmosphère qui paraît grisâtre, peut-être moins à cause de la poussière que parce que le ciment des murs a vieilli.

Réserve du Mobilier national

Quoi ! C’est ça le mobilier de France, ces entassements de chaises qu’on mettrait bien dans la salle à manger d’un hôtel de sous-préfecture, ces innombrables commodes Louis-Philippe aux ferronneries de bronze, dont on ne voudrait pour rien au monde pour meubler sa chambre à coucher !

Réserve du Mobilier national

 En fait, il y a aussi des trésors et parfois on prend le temps de regarder un meuble différent, un Bonheur-du-Jour du 18ème siècle, une console à  l’Egyptienne

Bonheur-du-Jour

En suivant la file des visiteurs, on arrive aux meubles modernes. J’avais oublié l’ameublement ludique et coloré des années 70. En voici quelques échantillons avec les créations de l’Atelier de Recherche et de Création, comme ce salon de Pierre Paulin où les sièges épousent les formes d’un corps qui s’abandonne…

Face à face. Meuble de Pierre Paulin

… ou les fauteuils  violets destinés à une Maison de la culture, avec les mêmes formes souples. Je m’avise que c’est l’abandon du modèle de maintien que Bourdieu décrivait pour les classes dirigeantes. L’ordre social expliquait-il est un ordre des corps, et on est classé par sa posture aussi sûrement que par ses manières de table et sa voix. Les bourgeois voulaient peut-être encore dompter le corps de leurs enfants, mais ils étaient visiblement convertis à la posture avachie !

Il doit y avoir des sociologues qui ont parlé de révolution anthropologique en regardant les meubles des années 60-70.

Fauteuils pour Maison de la Culture

Les meubles de Pierre Paulin plaisaient aux Pompidou, qui lui avaient fait meubler un des salons de l’Elysée. Ils déplaisaient à Giscard d’Estaing. Qu’importe ! On peut acheter un confortable canapé Elysée réédité par Roset et en meubler nos petits appartements pour s’y vautrer confortablement.

Canapé Elysée. Fabriqué par Roset

Avec Mitterrand, le designer rentre en grâce. Il a créé pour lui un fauteuil faussement simple.  Un joli cannage, du bois précieux, mais aussi un piétement futuriste à 5 pieds en forme de pince.

Fauteuil du bureau de Mitterrand. Création Pierre Paulin

Le parcours à travers plusieurs siècles d’ameublement s’achève avec le grand tapis de Notre-Dame exposé pendant les travaux de restauration de la cathédrale.

Les ateliers

C’est à présent le tour des ateliers de restauration, où des jeunes filles sages penchées sur des tapisseries recommencent gentiment les mêmes explications sur leur métier.

Mobilier national. Atelier de restauration

Puis deux étages plus haut les immenses métiers à tisser sur lesquels les artisans confirmés préparent des commandes publiques (ou privées).

Je comprends mieux l’importance des commandes d’Etat pour la survie des métiers d’art. Quand la presse dénonce le scandale de la « rénovation » de la salle des fêtes de l’Elysée par une Brigitte Macron-Marie-Antoinette, sait-elle qu’il s’agit de faire travailler les agents du Mobilier National et des PME françaises ?

La salle des fêtes existante, construite en 1889, avec des décors dorés, des rideaux et des moquettes rouges et de grands lustres de style Louis XV était complètement démodée. Et les tapisseries avaient grand besoin d’être restaurées. À la place, expliquait Brigitte Macron on pourrait exposer des œuvres d’art….

« Tout cela est splendide, mais a un coût : 500 000 euros. Le journal Le Monde révélait justement que la moquette à elle seule revenait à 300 000 euros. Il s’agit d’une pièce de deux tonnes de laine, teinte  en Belgique et tissée à la Manufacture royale du parc d’Aubusson. La rénovation sera en grande partie financée par le budget du Service d’aménagement et de conservation des résidences présidentielles, chargé du fonctionnement courant de l’Élysée et de l’entretien des bâtiments de la présidence. Une autre cagnotte sera utilisée, celle abondée par les ventes de produits dérivés de l’Élysée, une boutique lancée récemment et qui a déjà permis d’engranger près de 90 000 euros de bénéfices, selon Le Figaro. Le site propose tee-shirts, mugs, médailles, montres, boules à neige et même dernièrement une peluche du chien Némo, le labrador présidentiel… » (Le Point)

Le service de table commandé à la Manufacture de Sèvres pour 50 000 euros relève de la même politique : l’État soutient cette entreprise qui ne subsisterait pas sans son aide. Que veut-on ? Que les objets de prestige qui sont une des vitrines de la France soient fabriqués en Chine ou que les techniques des arts de la table restent enseignées dans notre pays?

De fait, L’Etat appauvri rêve que les agents du Mobilier National développent une politique de « ressources propres ». (C’est ce qui se passe avec la recherche dans les universités. Les dotations des équipes de recherche ont drastiquement baissé et les laboratoires passent beaucoup de temps à répondre à d’incertains appels d’offre. Le résultat est mitigé. On a peut-être remis au travail, des chercheurs endormis, mais les projets sont élaborés pour plaire à des évaluateurs plutôt qu’en fonction de leur originalité.  Les résultats sont souvent médiocres et les emplois contractuels se multiplient en fonction des contrats, précarisant l’ensemble des jeunes chercheurs).

Tout laisse à penser que les réformes du Mobilier national aboutiraient là aussi à diminuer le nombre des emplois statutaires. Est-ce que la République ne peut plus payer les fonctionnaires qui assurent la transmission des savoir faire de l’artisanat d’art ?

https://www.lepoint.fr/societe/bienvenue-dans-la-nouvelle-salle-des-fetes-de-l-elysee-tout-juste-renovee-08-02-2019-2292268_23.php

https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/08/10/a-l-elysee-une-salle-pas-toujours-a-la-fete_5498294_4415198.html

Occi (1) Haute-Corse : histoire de Fra Felice

Au Moyen Age, Occi, village de Balagne aujourd’hui abandonné, avait été implanté sur la crête d’une colline pour que les habitants puissent se protéger des razzias. Les ruines d’une tour de guet témoignent de cette fonction défensive. Au 19e siècle, elle avait perdu sa nécessité et les paysans étaient descendus vers la plaine.

Occi. Une tour de guet ?
Occi. Ruine aux chardons

Une fois escaladé le chemin qui monte au  village, on tombe sur un écriteau qui retrace l’histoire de son dernier habitant, mort vers 1918 et ce panonceau ajoute la rêverie à la promenade.

Félix Giudicelli était né à 1830 à Lumio et il appartenait à la plus riche famille d’Occi, propriétaire de la quasi-totalité des maisons et de plus d’un tiers du territoire de la commune. Comme il avait fait des études en Italie et qu’il pouvait écrire des vers latins, il était la gloire de la maison et j’imagine que ses vieilles tantes pensaient qu’elles vivaient avec Virgile ressuscité.

L’époque étant héroïque, Félix s’était aussi affilié aux Carbonari qui luttaient en Italie contre les Autrichiens. On se réunissait dans des salles obscures pour échanger à voix basse de beaux arguments, sur les gouvernements constitutionnels et l’unité italienne. C’est là peut-être qu’il croisa le futur Napoléon III. Il évoquait souvent le sauf-conduit qu’il tenait de sa main.  

De retour au village, il se fit appeler Monsieur le Comte. Il s’habillait toujours en redingote et chapeau haut de forme. Et il remerciait en italien quand la boulangère lui rendait la monnaie du pain « Grazie Signorina ». « Du grand théâtre pour un public de bergers et de cultivateurs. – Vous croyez  que c’est excentrique et décalé ? Il n’y a que les imbéciles de Paris qui pensent que c’est en pure perte, car les Corses ont le goût du grand ! Et ne croyez pas qu’il soit contradictoire d’être Monsieur le Comte dix-neuvième du nom, d’aimer porter de jolies redingotes de drap fin, et d’être patriote ».

Cependant le village d’Occi perdait peu à peu ses habitants au profit de Lumio, moins âpre, où on avait élargi la route pour permettre le passage des charrettes. Il resta. Sa maison était peut-être la grande maison avec son mur soutenu par un contrefort.

Occi. Ruine au contrefort

Sur le panonceau, l’intrigue paraît ensuite discontinue. Le comte au chapeau haut de forme est devenu Fra Felice, un ermite. Bien sûr, on peut changer vers la fin de sa vie et trouver autant de plaisir dans la sainteté qu’on en avait à jouer l’aristocrate.

Il avait laissé derrière lui le théâtre du monde. En bas, c’était Lumio, avec cet art des bourgs corses de s’arrondir au flanc d’une colline,

Lumio. Vue générale

avec l’ église et son charmant buffet d’orgue, décoré de guirlandes et d’instruments…

Lumio. Le buffet d’orgue

et ces  petits cafés où les hommes restent tranquillement assis tout un après-midi devant une bouteille fraîche et deux verres de pastis à critiquer le gouvernement et à réinventer la société. En devenant Fra Felice, Félix Giudicelli voulait s’éloigner du monde où on est capable de s’entretuer pour un verger de pêchers ou pour les yeux noirs d’une Juliette de village. Il était loin à présent des passions villageoises pour la terre, les biens, les familles.

C’est seulement quand le vent venait de la mer, qu’il entendait sonner les cloches de Lumio.

Dans ces hauteurs, on peut s’enorgueillir de solitude et de pauvreté. Mais en fait, peut-on parler de pauvreté pour de longues journées gonflées de soleil à regarder les milans tourner calmement dans le ciel, et pour la volupté qu’il trouvait à ramasser des mûres presque sèches le long des chemins et à cueillir des figues pas plus grosses que le pouce ? Avec un quignon de pain, c’était royal. Devant ses yeux, la baie de Calvi. Le jour, quand la colline brûle sous le soleil, la lumière qui ruisselle de partout efface toutes les couleurs, mais le soir on mesure l’étendue de la vue.

Baie de Calvi (depuis la colline d’Occi)

Avec la voie lactée au-dessus de sa tête, il se disait que le royaume était proche.

II me plaît de l’imaginer aussi sec et maigre que sa colline de rocs et de maquis.  Même si Fra Felice était tout autre dans le monde réel, ce que j’ai retenu – ou rêvassé – de sa vie s’accorde parfaitement avec les ruines et avec la vue extraordinaire. Une fiction vraie en quelque sorte qui ajoute du sens à ce lieu

.voir Occi 2 : https://passagedutemps.wordpress.com/2019/09/28/histoire-docci-2-la-rebati-plus-beau-quavant/

Corse du Sud. Par les grèves et par les forêts

Il y a cinquante ans, la beauté de la Corse du Sud était encore une beauté de pays pauvre, faite de lumière, de mer, de vent et d’arbres.   (voir aussi https://passagedutemps.wordpress.com/2018/09/09/corse-du-sud-ete-2018/ )

Les îles Lavezzi

Rochers granitiques. Intérieur de l’île Lavezzu

On visite d’abord les îles Lavezzi pour voir des poissons. Apparemment, ceux-ci résistent aux vedettes qui accostent toutes les demi-heures, aux bateaux à moteur italiens venus de la Sardaigne toute proche. On peut effectivement nager au milieu de centaines de poissons qui vous frôlent avec l’impression d’être plongé dans un aquarium. Occupés à brouter, ceux-ci ne prêtent aucune attention aux visiteurs. Si les plages de sable sont bondées, il y a moins de gens qui se hasardent au-delà des dix mètres dans les anses rocheuses.

Je n’ai pas vu le mérou, star des brochures sur la découverte des îles, mais iI suffit d’étendre la main pour frôler dorades, sars, oblades, girelles et mulets.

Pourtant, c’est près de Bastia que j’ai croisé de près la route d’un dauphin qui pourchassait un banc de mulets. La rencontre fut trop brève : le temps de voir l’aileron, de ressentir l’élégance de la poussée qui l’a arraché un instant à l’eau et il avait disparu.

Les îlots des Lavezzi, ce sont aussi des pistes qui serpentent entre des milliers de blocs granitiques polis par l’eau et le vent et tout à coup de grandes herbes et des asphodèles qui se balancent sous la brise.

Les asphodèles

Dans un coin de l’île, deux cimetières où reposent les corps de de marins et de soldats. Ils étaient près de 700 en route pour la Crimée. Renonçant à doubler la Sardaigne par le sud pour cause de mauvais temps, le capitaine voulut passer par les bouches de Bonifacio, un des endroits les plus dangereux de la Méditerranée, des récifs, un goulet étroit (la Sardaigne est à moins de 10 kilomètres), balayé par des vents plus de 300 jours par an. Le trois-mâts se fracassa sur les récifs de l’archipel. Pas un marin, pas un soldat n’en réchappa. 560 cadavres sans visage et sans nom, à l’exception du capitaine et de l’aumônier identifiés grâce à son uniforme pour le premier et à son étole pour le second. Une centaine d’autres marins furent, eux, à jamais engloutis. « Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !, écrivit Daudet.  Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien… Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard !  »  ( «  L’agonie de la Sémillante  » Les Lettres de mon moulin)

Cimetière de la Sémillante

Sur la pointe de l’Achiarino, une pyramide a été élevée à l’endroit même du naufrage.

Monument en mémoire du naufrage de la Sémillante

Au retour, le pilote nous a emmenés près de Cavallo, l’île principale de l’archipel. Sûr de son effet, le guide a grincé : « Après la réserve naturelle, on vous montre la réserve de milliardaires ». Il a cité la maison de Victor Emmanuel de Savoie, celle de Caroline de Monaco, célébrités qui datent un peu. J’ai oublié les noms des autres, mais l’essentiel est là : eau turquoise transparente, plage privée, tranquillité garantie. « Vous pouvez, dit le guide, vous offrir une semaine au paradis pour 30 000 euros ».
Nous avons ensuite navigué jusqu’à la côte et le long des falaises jusqu’à Bonifacio, longeant les incroyables falaises de calcaire, étincelantes sous le soleil. La mer bouillonnait au passage du bateau. Sur une des crêtes, on voyait l’oratoire qui marque la pointe sud de la Corse.

Plus loin, la ville aux maisons suspendues :

Bonifacio

Avant de traverser l’étroite embouchure de la rade vers le phare de la Madonette et le gouffre du Sdragonetto :

Bonifacio. Phare de la Madonetta

Plus tard sur le plateau, on reverra toute cette splendeur, escalier vertigineux, rade,  phare :

Bonifacio. La rade depuis les remparts
Bonifacio. Coucher de soleil depuis le cimetière marin

Pins laricios et pins maritimes : en forêt à l’Ospedale avec Stéphane Rogliano

Serres De Ferruccio – 20137 – PORTO-VECCHIO,  06 19 89 65 36

En Corse, des gens se battent pour développer l’île en valorisant ses ressources endémiques. Stéphane Rogliano est l’un d’eux.

Stéphane Rogliano

Les meilleurs commentaires sur son métier, c’est lui qui les fait sur son site :   « Découvrez les plantes aromatiques du maquis Corse ! Vous êtes ici chez un producteur qui cultive et multiplie des plantes aromatiques corses, en agriculture biologique. Mais vous côtoyez également un animateur passionné capable de vous faire partager ses connaissances au cours de passionnantes « balades botaniques et aromatiques avec un nez ». »

Nous l’avons suivi dans la forêt de l’Ospédale, à 900 mètres d’altitude. Nous connaissions parfois le nom des plantes, mais Stéphane Rogliano est aussi un conteur capable de ressusciter des temps plus antiques que le temps humain. Avec lui, l’histoire du pin laricio devient épique. L’arbre vient d’Autriche. Quand la dernière grande glaciation a recouvert la majeure partie de l’Europe, chassant les oiseaux des contrées gelées, ceux-ci sont partis loin des terres froides emportant des graines de pin dans leur grande migration. Ils se sont arrêtés à la limite des glaciers, qui passait justement au niveau de la Corse, de la Sicile et de la Calabre. Le pin laricio, qu’on reconnaît à ses écailles gris-argenté et à son tronc droit, est encore un arbre qui aime la fraîcheur et pousse en altitude. Dans les forêts de la montagne corse, on marche au milieu des colonnes grises des laricios comme dans la nef immense d’une cathédrale ou dans une mosquée.

Forêt de laricios

Ses aiguilles, sont longues et vertes. (« Ah ! intervient Jean-Claude, quand j’étais petit, c’est avec ces aiguilles qu’on « cousait » les grandes feuilles des hellébores pour tresser des couronnes. On arrivait aussi à tisser des petits paniers pour ramener des fraises. Et Stéphane Rogliano de reprendre « Pour les fraises, je ne le ferais pas. Les hellébores sont toxiques. Elles contiennent, entre autres, des saponosides, de l’hellébroside. Jusqu’au 17e siècle on pensait qu’elles pouvaient guérir la folie et le lièvre de La Fontaine conseillait à la tortue de se purger « avec quatre grains d’ellèbore… ». À l’heure actuelle, on utilise encore les racines pour les troubles cardiaques et circulatoires. Mais ne jouez pas avec les hellébores. »

Le laricio était le roi des forêts corses d’altitude. Non seulement les troncs peuvent monter très haut, mais son bois est dur et très durable. On l’utilisait pour le mât des bateaux et les bardages même si l’absence de routes limitait l’exploitation. Aujourd’hui, il sert à fabriquer des charpentes et des meubles.  A l’Ospedale une scierie a longtemps fonctionné. Elle a fermé aujourd’hui.

Au retour, j’ai consulté le site de l’ONF qui va jusqu’en 2018. Depuis cinq ans, le nombre de scieries corses a fortement diminué et seules deux sont encore actives, pour un volume total scié de l’ordre de 1 000 m3 annuel. Même constat pour les ventes de bois : de 45 000 m3 annuel sur la période 2005/2013, elles sont passées à près de 10 000 m3 sur la période 2014/2017. C’est triste et difficile à comprendre  pour qui est comme moi étrangère aux réalités économiques, mais ça ressemble à ce qui se passe dans toute la France en voie de désindustrialisation. Pour relancer la filière forêt-bois, les professionnels du secteur se mobilisent dit l’ONF, qui cite des programmes de construction-bois  initiés par des élus de Corse-du-Sud (construction de trois logements sociaux à Cristinacce, installation d’un préau à l’école communale d’Evisa). La création d’une marque « Lignum Corsica » est aussi mise en œuvre pour soutenir le laricio.

La forêt, pour le moment, est surtout un bonheur pour les touristes.

A cette altitude, le pin maritime est un envahisseur car son habitat normal est sur la côte. Le réchauffement climatique explique peut-être son expansion, mais il profite aussi des incendies car ses graines germent directement, alors que les graines du laricio peuvent mettre de cinq à dix ans pour pousser.

Le pin maritime est facile à distinguer du pin laricio. Son écorce rougeâtre se crevasse progressivement. Ses aiguilles marron couvrent le sol d’un tapis épais.

Toute la fin de la balade, Stéphane Rogliano nous apprend à humer les parfums du maquis, myrtes, arbousiers, lentisques, chênes verts, chênes liège, genévriers rampants et thyms de montagne… Il devient lyrique quand il s’agit des menthes, la menthe aquatique épicée tout près du barrage ; la menthe pouliot aux notes citronnées, les tapis de Mentha requienii, une menthe corse au parfum mentholé et poivré aux toutes petites feuilles vert pomme parsemée de minuscules fleurs lavande rosée et, bien sûr  la Népita (prononcer « nébida »). Les spécialistes disent qu’il ne s’agit pas d’une menthe, parce que ses feuilles sont moins ordonnées. Mais elle en a l’odeur et dans l’île, elle sert à parfumer les légumes.

La baie du Stagnolu à 20h30

Pendant toute la journée, la chaleur a été intense, la mer étincelante, le sable brûlant. A présent, la lumière tombe derrière les collines.

Porto Vecchio. Baie du Stagnolu. L’étang

Avant que l’ombre ne gagne tout, ce moment émouvant de la fin du jour avec les vagues sombres des montagnes et deux silhouettes noires de pêcheurs. L’alliance du proche et du lointain.

Baie du Stagnolu Les pêcheurs

Crétins, idiots, incapables

Jusqu’à il y a peu l’argent était rare. A présent, il coule à flots, mais pas pour tous. Ça se passe près de Bastia, dans un minuscule lotissement pour vacanciers. Les propriétaires en ont fait un nid de verdure au bord d’une longue plage de sable. Ils sont furieux car la préfète vient de leur refuser le droit d’étendre de 30% la surface bâtie… « Alors que des autorisations sont accordées pour de grands ensembles à Porto-Vecchio ou à Calvi. Et d’ailleurs les lois votées à Paris sont absurdes : on applique aux villages de Corse des règles faites pour le littoral, alors que nos communes sont des bandes parallèles qui comportent un bout de plage, un bout de colline, un bout de montagne. Il faudrait rendre le pouvoir aux communes, leur permettre de moduler les lois, etc ».

Bon ! Certes, Mais ne faut-il pas préférer quelques verrues de fixation autour de Calvi et de Porto-Vecchio et préserver au maximum le restant de l’île ? C’est toujours le même mélange d’indignation et de défense des intérêts personnels car il est légitime de vouloir faire fructifier son bien. Où l’on voit qu’il n’est pas facile de conduire une politique d’urbanisation raisonnable.

« Dans Macron, il y a con, dit le jeune homme qui travaille au musée d’Archéologie d’Aleria ». De quoi s’agit-il qui vaut tant d’animosité au président ? « Vous voyez les ruines. Il reste 80%  de la surface à fouiller et l’Etat nous refuse les crédits ». Sous cette forme raccourcie et péremptoire, quelle argumentation  étrange ! Le Président est responsable de tout et on attend tout de lui (alors même d’ailleurs qu’on entend partout que ce président est un monarque qui se mêle de trop de choses. Jamais le  chef de la France n’a paru aussi fragile puisqu’un fonctionnaire pense sans problème pouvoir l’insulter devant des inconnus, pas pour provoquer, mais comme ça, en passant, parce que c’est normal. 

Nous voici à table avec un petit groupe de Corses, modestes, mais bien insérés dans la vie locale. L’un est conseiller municipal d’une des villes qui comptent dans l’île.  « Les hommes politiques sont tous des crétins et des pourris ». – «  C’est comme Cahuzac, au lieu de le flanquer en prison on lui permet d’exercer la médecine à Bonifacio. Moi, si j’avais pris cent euros, on m’aurait radié à vie ». On néglige quand même de dire que pendant quatre ans, il n’a pu exercer son métier, qu’il est interdit de toute vie publique et qu’il ne présente aucun danger pour la société. J’essaie de glisser qu’il y a beaucoup de fraudeurs en France, entre les plombiers qui proposent de payer de la main à la main et les chirurgiens qui demandent de l’argent liquide avant d’opérer. Est-ce que les gouvernants fraudeurs sont si différents de leurs administrés ? « Ce n’est pas la même chose. Ceux-là se logent, voyagent, mangent des homards avec nos impôts ! Et pour quel résultat »

Vacances bretonnes

Autrefois, les estivants de juillet partaient surtout vers le Sud. Mais cette année, les Français ont pris peur après deux épisodes de chaleur intense. Après avoir étouffé dans les villes, ils ont été nombreux à prendre la route de la Bretagne.

En Bretagne, le temps peut changer cinq fois par jour, un brouillard frais s’étendre, et tout recouvrir. Ceux qui croyaient détester la brume ou l’averse, offraient leur visage à la fraîcheur. Même les cris affreux des goëlands leur semblaient délectables.

Brume à Belle-Ile

Se sentir comme des personnages de Shakespeare à la vie cernée de brouillard n’était pas déplaisant et de paisibles percherons prenaient des allures de fantômes.

Puis tout à coup le temps se levait et les paysages reprenaient leur forme, les dernières écharpes de brume s’évaporaient dans la mer.

Et la journée s’achevait par un crépuscule flamboyant.

Les Bretons voient les vacanciers arriver en file indienne sur les routes, se mettent à les appeler « nos réfugiés climatiques ». Ils n’en restent pas moins courtois, peut-être parce que ce sont les premières vagues et que la maladie du tourisme n’a pas encore tout gangrené.

Seuls quelques villages ne vivent plus que des visiteurs. A Locronan, les belles maisons de pierres et la richesse de l’église du 15e et 16e siècles rappellent la prospérité de cette petite ville de tisserands et de marchands dont les toiles à voile équipaient jusqu’aux marines de l’invincible armada espagnole. Aujourd’hui les ateliers sont remplacés par des boutiques de souvenirs et des restaurants. On rêve d’un meilleur équilibre entre tourisme et vie locale ce qui n’empêche pas de faire le plein d’images emblématiques.

Locronan. Maison sur la place
Locronan . Chapelle
Locronan. Gisant dans l’église

Belle-Île

Bien sûr, ailleurs aussi, les gites et les maisons d’hôtes se sont multipliées et les habitants commencent à avoir du mal à se loger.

Dans les petits villages de Belle Ile, on compte 70 résidences secondaires pour 30 habitations principales. Le prix du mètre carré a augmenté de 40,5% en un an à Sauzon et des familles bellîloises vivent dans des mobil-homes ou dans des caravanes.

Les villas luxueuses coexistent avec la pauvreté. Quand on entre chez la fermière pour acheter des œufs, la longère pittoresque  a encore un sol de terre battue.

On a pourtant l’impression qu’il y a une vie après le départ des estivants dans ces îles de Bretagne. Belle-Île, la plus grande des îles du golfe du Morbihan, ne fait pas plus de 20 kilomètres, mais Le Palais est une vraie commune avec des commerces prospères, deux librairies, une bibliothèque, un marché… J’ai assisté il y a quelques années à une jolie représentation du Festival lyrique (du 31 juillet au 14 août). Si j’étais restée un peu plus longtemps j’aurais voulu revoir la librairie-salon de thé si jolie de Liber & co qui se proposait d’associer concerts et lectures. 

Sauzon beaucoup plus petit doit être plus difficile à habiter à l’année, même si l’été le port pourrait gagner au concours de port le plus pittoresque du Morbihan avec ses façades colorées.

J’aime surtout à Belle-Île la côte sauvage, ses falaises déchiquetées qu’aucun hôtel ou résidence « vue imprenable » ne vient défigurer, ses criques minuscules atteignables par le sentier côtier.

Il n’y a guère, à la pointe des Poulains, près du phare, que l’étrange demeure édifiée en 1911 par Sarah Bernard qui y amenait amis et amants. Elle se préoccupait aussi des pêcheurs de l’île, et il lui est arrivé de donner des représentations de théâtre, à Paris, pour aider des familles en difficulté.

Belle-Ille. Fort Sarah Bernard
Belle-Ile. La Cote Sauvage. Au loin, le phare de Poulains
Belle-Ile. La Cote Sauvage. Au loin, le phare de Poulains

Les iliens se félicitent des entreprises artisanales qui se sont implantées : une distillerie produit du whisky (Kaerilis), de la bière (Morgat), des biscuits et des confiseries (la Bien Nommée). Les souffleurs de verre de Fluïd produisent des carafes, des bouchons, des verres de luxe. Ultimate Fishing, a créé une entreprise d’équipement de pêche au leurre, qui distribue des produits par Chronopost en vingt-quatre heures et emploie 14 salariés.

Musique à l’île de Groix

L’île de Groix est beaucoup plus petite (8 kilomètres de long et 3 de large à peine). On retrouve comme à Belle-Île une côte rocheuse et quelques plages de sable dont celle de Locmaria dont on vous fait remarquer la forme convexe due aux courants. L’île est protégée car elle est trop loin du continent pour qu’on puisse envisager de construire un pont. Il faut prendre à Lorient un des bateaux de la compagnie Océane (qui n’effectue que 3 ou 4 dessertes journalières vers Port Tudy.

Port-Tudy

Le trajet dure 45 minutes). Les tarifs découragent les automobilistes, ce qui fait que le moyen de déplacement plébiscité par les estivants est le vélo.

L’île de Groix n’a pas de monuments remarquables (bien que je n’aie pas inventorié les menhirs et dolmens). Quelques demeures de pierre qui témoignent de sa prospérité au début du 19e siècle, au temps de la pêche au thon et à la sardine et des conserveries. (La première usine de sardines de Groix ouvrit en 1864. A la fin du 19e siècle, l‘île comptait 150 patrons pêcheurs et 1 500 matelots qui pêchaient à eux seuls plus de 80% des thons du littoral Atlantique français. Lorsque la pêche commença à décliner, les iliens ont cherché des solutions pour éviter le tout tourisme. Aujourd’hui, ils vantent chaque emploi créé, la conserverie et le fumoir qui ont permis de recruter une vingtaine de salariés, les caramels  au beurre salé et les biscuits et surtout les Parcabouts. L’inventeur, Chien Noir, s’inspirant des cordages des marins, a conçu d’immenses filets suspendus qui permettent de circuler d’arbre en arbre. Il est aussi possible de dormir dans des Nids d’île, sortes de cocons accrochés aux plus grands arbres dans le Parcabout de Groix. Les parcs aériens s’exportent à travers le monde par exemple au Japon et en Corée du Sud et l’entreprise emploie 43 salariés. Ailleurs aussi, on se démène pour développer sa région, mais à Belle-Ile comme à Groix, on a l’impression que toute la population soutient les entrepreneurs, se réjouit de chaque emploi créé, a à cœur de valoriser toutes les initiatives.

Il faut aussi une énergie peu commune pour faire vivre le festival Musique à Groix qui attire des amateurs, instrumentistes et choristes, venus de France et d’ailleurs. Philippe Barbey-Lallia, le directeur, est épaulé par une armée de bénévoles qui préparent bien en amont les aspects matériels des stages, accueillent les musiciens, déménagent les pianos, organisent apéritifs et pots de départ.

Nous sommes venus là en rêvant d’un miracle : – voir se transformer en 6 jours des choristes inexpérimentés en musiciens capables d’interpréter une œuvre aussi complexe que La Petite Messe de Rossini. C’est tout l’art du chef de chœur Mathieu Stefanelli. C’est lui qui repère les fautes qui restent (et il y en a beaucoup ), qui essaie de mener sa troupe d’une première lecture note à note à une interprétation.

Et tout cela suppose d’apprendre à respirer, à s’appuyer sur des consonnes, à installer un rythme bondissant en expulsant de l’air à petits coups de diaphragme.

Il nous répète qu’il ne faut pas avoir peur d’une fausse note mais chanter à gorge déployée pour que planent très haut des voix pures, il peste parce que nous plongeons dans nos partitions et qu’il doit accrocher nos regards : « Par cœur, mesdames ! Mettez une paire de lunettes sur la partition pour penser à me regarder ».

La veille du concert, en écoutant les solistes, on rêve de projeter sa voix comme eux. Pourtant, ce n’est pas ce qu’on attend d’un choriste. On attend qu’il fasse chœur et se fonde dans le collectif grâce à une mystérieuse communion. On se console avec le vieux proverbe : « Mieux vaut chanter comme un bon chardonneret que comme un piètre rossignol ».

Le jour J, on se lance dans les morceaux acrobatiques : les quatre voix se cherchent,  se poursuivent, se nouent, ensemble pour un instant, puis se défont, sans répit… jusqu’à l’Agnus Dei quand s’élève la voix inconsolable de l’alto.

2 août 2019. Eglise de Groix. Petite messe solennelle de Rossini (Photo Mbarek)

Le Parc zoologique de Paris

Le zoo rénové de Paris est à portée de métro (Porte Dorée et Château de Vincennes) (lignes 46, 86, 325). Si je devais résumer mon avis sur un site touristique, je lui mettrais plein d’étoiles. La promenade est belle, les animaux n’ont pas l’air souffreteux, les points de vue permettent de les voir d’assez près, et le personnel est présent et compétent. Cependant, ce zoo urbain n’échappe pas aux contradictions des zoos du monde entier. Priver de liberté des animaux sauvages, tout en affirmant respecter leurs besoins, parler du besoin d’espace des animaux, tout en s’installant en ville pour offrir un spectacle attirant aux citadins…

Un parc

La surface disponible du zoo est limitée à 14 hectares (presque moitié moins que le jardin des Tuileries). C’est donc une illusion d’espace qu’on a créée. Une fois de plus, les jardiniers ont fait des miracles. On leur a demandé de découper le parc en cinq milieux naturels, savane africaine, forêt tropicale humide ou sèche de Madagascar, pampa, forêt de conifères. Grâce à eux, le visiteur est tout de suite loin de la ville dans une forêt sauvage miniature, devant une île où les ouistitis trouvent refuge en été, en face d’une cascade.

Derrière l’ïle aux ouistitis

Il suffit d’une mare avec des roseaux et il est plongé dans la forêt humide, d’un peu de sable et de quelques buissons épineux à l’ombres des pins en guise d’acacias et il est dans les sables d’Afrique. Partout, les arbres ont poussé et on n’entend pas le bruit du périphérique. Comme aller au zoo est un loisir assez coûteux, ceux qui déboursent le prix d’une visite ne sont pas trop nombreux et on se promène tranquillement dans les allées de ce beau parc.

Le zoo qu’on appelait avant la rénovation zoo de Vincennes, c’est aussi le Grand Rocher de béton, haut de 65 mètres qu’on voit de loin. Il date de sa création en 1934 et bien sûr, il ne ressemble pas à un vrai rocher ! Il est trop lisse et sa couleur est uniforme. Mais on l’aime comme un vestige du temps jadis, comme un décor de film d’aventures bon marché délicieusement artificiel.

Le Grand Rocher

Les gros animaux et les petits

On va souvent au zoo pour voir les gros animaux d’Afrique. Les rhinocéros blancs sont là

Rhinocéros blanc

et tout un troupeau de girafes, ou plutôt de femelles, car le mâle est tout seul en pénitence pour limiter les naissances.

La Girafe mâle esseulée

Mais il n’y a ni éléphant, ni hippopotames, ni tigres, ni ours. Pour être à peu près heureux en captivité, un éléphant a besoin de 5 hectares. Même chose pour les ours. Les hippopotames sont grégaires, Le zoo est trop petit pour accueillir correctement ces animaux. Les enfants veulent voir l’éléphant et il n’y a pas d’éléphant… Ils veulent voir les lions et les lions dorment tranquillement dans les abris qu’on leur a aménagés. Les parents hésitent à débourser 65 euros par famille (2 adultes et 2 enfants) pour un zoo sans éléphant et sans ours, qui laisse les lions faire la sieste loin des visiteurs. Aussi le zoo a des problèmes d’argent !

Heureusement, un directeur de la communication avisé invente des évènements. Cet été, une campagne d’affichage du métro annonce qu’une petite colonie de suricates vient d’arriver. Ils sont plus menus que sur les affiches, guère plus gros que des lapins, mais c’est vrai qu’ils sont craquants, avec un petit museau, un pelage qui a l’air très doux et des yeux noirs maquillés.

Suricate en sentinelle

« Il ne faut pas s’y fier » dit le soigneur qui leur apporte des vers. « Ils ne se laissent pas toucher, même par moi. Et d’ailleurs, le but n’est pas de les transformer en animaux de compagnie. Savez-vous que ce ne sont pas des gentils ! Ils n’hésitent pas à tuer pour préserver l’équilibre démographique du groupe ».

Merci au personnel, toujours prêt à donner des explications et qui nous a appris que nos jolis jouets en peluche appartiennent à une espèce plus implacable qu’une armée de commissaires du peuple chinois au temps de la politique de l’enfant unique, réservant le droit de se reproduire aux dominants. En conséquence, des femelles prévoyantes se débarrassent des petits de leurs rivales, quand ce n’est pas leur propre descendance.

La grande serre (4000m2)  est un chef d’œuvre ! On serpente dans une forêt pleine de mystères qui évoque la Guyane et Madagascar La plupart des animaux sont en cage, mais quelques espèces ont été laissées en liberté et traversent l’espace par moments. Des gouttelettes roulent sur les feuilles qui brillent dans la pénombre. Et voici un petit oiseau rouge.

La Grande Serre. Détail

Dans les cages, il y a des merveilles, caïman, iguanes, serpents, lézards, minuscules grenouilles de toutes les couleurs et des lamantins qui ce jour-là étaient les vedettes.

L’Iguane
Petit caïman

De même, la grande volière pour évoquer le delta d’un fleuve africain ne donne pas la triste impression d’une cage. Flamants roses, avocettes, spatules blanches, calaos sont « en liberté », ou du moins ont assez d’espace pour batifoler. J’y ai enfin aperçu mon oiseau bleu ! Un rollier .

Les Flamands roses de la Grande volière

Un zoo est l’occasion de s’émerveiller de la variété des pelages, des coquilles… Ceux du zèbre et de la tortue (Astrochelyus radiata de Madagascar) rappellent l’op-art,

Pelage du zèbre de Grévy
La Tortue rayonnée

L’animal le plus étonnant pour moi est le tamanoir. S’il n’y avait un œil et une minuscule oreille, je ne le distinguerai pas la tête des pattes.

Femelle Tamanoir (le mâle, paraît-il dort tout le temps)

Mais devant certains singes, je reste perplexe. Les baboins de Guinée ont l’air de familles mues par les mêmes sentiments que moi qui les regarde, plus un air de mélancolie qui rend vaguement honteux.

Ne pouvant empêcher les captifs d’être tristes, le zoo prétend nous instruire… Mais combien de visiteurs ont lu les informations à leur disposition ?

Mais de quand datent les zoos en France ?

Jadis, on offrait parfois aux rois des animaux sauvages. En 799, le calife de Bagdad, Haroun al-Rashid, avait fait don à Charlemagne d’un éléphant blanc et l’émir de Kairouan d’un lion et d’un ours. Ces animaux suivaient l’empereur dans ses déplacements. Ainsi firent ensuite les rois capétiens. Philippe VI, le premier Roi de la dynastie des Valois, installa au Louvre les  enclos qui abritaient ses lions et ses léopards, et les animaux suivaient dans des cages quand les rois itinérants cheminaient d’une demeure à l’autre. Charles V le Sage édifia un bestiarium à l’Hôtel Saint-Pol. On y trouvait des volières, une « maison pour lions », des bassins pour phoques et marsouins, un bassin pour les poissons. Louis XI l’entretint avec attention et ce roi si avare, dépensa beaucoup pour sa collection. Il possédait un léopard, avec lequel il partait à la chasse, un éléphant offert par le sultan d’Egypte et des élans et des rennes acquis à grand prix au Danemark. (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00905429/file/exotiques-menageries-buquet-2013.pdf) Les animaux, signes de puissance, étaient montrés aux visiteurs et le peuple se pressait pour les apercevoir lors des déplacements royaux. Plus tard encore, Louis XIV construisit deux ménageries l’une à Versailles et l’autre à Vincennes où l’on organisait des combats à mort entre animaux sauvages (http://plume-dhistoire.fr/les-animaux-exotiques-des-rois-de-louis-xiv-a-napoleon-iii/) Entre temps le Muséum d’Histoire Naturel (héritier du Jardin des Plantes conçu au 17e siècle) fut créé et la Convention lui adjoignit en 1794 une ménagerie dans un but d’éducation populaire. Sous la Restauration, Charles X développa une collection impressionnante de reptiles et de batraciens.

L’animal qui reste dans les mémoires est cependant la première girafe, offerte en 1826 par le Pacha d’Egypte et qui, débarquée à Marseille, traversa toute la France pour rejoindre la ménagerie de Vincennes.

Le Voyage de la girafe, Jacques Raymond Brascassat

 (https://www.histoire-pour-tous.fr/histoire-de-france/3979-la-veritable-histoire-de-la-girafe-zarafa.html)

Dans ces ménageries, on ne se préoccupait pas de bien-être animal… Sans remonter à Descartes qui proposait, au moins à titre d’hypothèse, de considérer les animaux comme des machines, on voit bien que l’animal paraissait si radicalement différent qu’on pouvait lui infliger violence et souffrances pour réjouir des spectateurs.

Pourtant, cela ne va pas sans paradoxe, en ces temps lointains, les animaux vivaient généralement en liberté dans de vastes surfaces de la terre, chaque espèce dans son aire, sans que des trafiquants ne les traquent pour leur peau, leurs cornes, leur viande, et que les défricheurs ne détruisent leurs territoires pour cultiver ou pour bâtir des villes. Ils se mangeaient entre eux, mais cela restait à la marge, c’est pourquoi mpalas, guibs harnachés et koudous broutaient non loin des fauves au bord des grands lacs.

A notre époque moderne où nous désapprouvons la maltraitance, nous n’avons jamais autant détruit l’habitat des animaux qui se rétrécit comme peau de chagrin et les zoos sont devenus entre autres des conservatoires des espèces les plus menacées. A présent que nous projetons sur eux notre mélancolie et que les films animaliers nous instruisent davantage que la contemplation des enclos, nous sommes invités à venir au zoo pour nous sensibiliser à l’environnement ! C’est un paradoxe qu’on peut relativiser en pensant à tous les chiens qui attendent leur maître dans des chambres ou des enclos minuscules dont ils ne sortent pas.

Don Giovanni à l’opéra Garnier

Nous avions réservé depuis un an trois places pour un Don Juan dirigé par Philippe Jordan et chanté par de jeunes interprètes qui ont l’âge de leur rôle.

De Charles Garnier à Claude Lévêque

Quand nous arrivons à l’opéra Garnier, les grandes statues ailées du toit accrochent un dernier reflet de soleil sous un ciel d’orage.

Je n’aime guère l’Opéra Garnier, mais c’est un plaisir que ce soit Charles Garnier, un architecte de trente-cinq ans complètement inconnu, qui ait remporté le concours de 1861, mettant ainsi fin à la période haussmannienne avec un bâtiment qui n’a rien à voir avec la grise austérité des immeubles sans décor, sans courbes, pauvres en balcons qui caractérise le style du baron. Au bout de la percée de la rue de l’Opéra, on aperçoit le bâtiment-manifeste de l’insolent Charles Garnier.

A l’Impératrice Eugénie de Montijo (1826-1920) qui s’étonnait du manque de style caractérisable de l’ensemble, l’arrogant aurait répondu : «Non, ces styles ont fait leur temps. C’est du Napoléon III ». Par son éclectisme et son exubérance décorative, le monument est, en effet,  devenu le symbole du style Napoléon III.

La façade principale a tant de sculptures qu’il est impossible de tout voir. Et je me borne à saluer la copie de la célébrissime  «Danse » de Carpeaux.

Nous voici dans l’escalier central, époustouflant je dois dire, avec ses courbes raffinées, tantôt concaves, tantôt convexes, ses balustrades de marbre rouge, ses petits balcons sur lesquels les spectateurs se montraient avant de se rendre à la représentation. Il n’y a plus guère de comtesses en robes longues pour assurer le spectacle depuis qu’on va à l’opéra en sortant du bureau, mais depuis janvier 2019, le bel escalier est orné d’une installation de Claude Lévêque : d’énormes pneus de tracteurs, couverts à la feuille d’or  ce qui devrait éviter tout risque de crevaison.

C’est la même opération que sur la place Vendôme, ou qu’à Versailles où Jeff Koons avait exposé ironiquement des jouets d’enfants monstrueusement agrandis dans le pompeux palais du roi-soleil. Ce n’est pas l’idée de mêler l’ancien et le contemporain qui me dérange, et j’ai toujours aimé la pyramide de Pei au Louvre ou les colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal. Ce qui me choque, en bonne petite bourgeoise peut-être, c’est le mauvais goût provocant de ces pneus installés dans un endroit somptueux que je me réjouis de revoir à Garnier.

Ces pneus, d’un mauvais goût affirmé, dénoncent-ils le luxe tapageur du lieu et veulent-ils bousculer le conservatisme des spectateurs ? Avec la crise de l’automobile et des gilets jaunes, Claude Lévêque retrouve un peu d’actualité, mais les spectateurs sont devenus difficiles à choquer. Ils supportent, en se demandant seulement pourquoi l’art contemporain a besoin de parasiter les lieux emblématiques de la culture pour montrer qu’il est moderne.

Voir Philippe Jordan diriger

Nous avons une baignoire, très en avant de la fosse d’orchestre. Il faut aller à l’Opéra pour tomber sur ces  loges prolongées par un arrière-salon avec canapé, parfait pour converser pendant que se déroule le spectacle… ou pour autre chose.

La partie droite de la scène est invisible et c’est sans doute ce qu’on appelle une mauvaise place, mais nous dominons la fosse d’orchestre et nous voyons diriger presque de face Philippe Jordan, qui tient par ailleurs le piano forte. Il est à lui seul la moitié du spectacle. Nous le voyons dans sa danse de chef d’orchestre, comme le voient les musiciens. Pendant qu’un bras assure la battue, l’autre dessine la séduction, la peine ou la vengeance, accompagnant les voix, cherchant à calmer les violons ou à intensifier le son (« Réveillez-vous les musiciens. Faites voir l’enfer qui s’ouvre ! »). Nous surprenons son visage passionné ouvert, douloureux qui se plaint avec Dona Elvira, qui grimace comme possédé, sourit à une phrase particulièrement belle, s’inquiète, puis se détend, soulagé.

J’ai entendu, depuis la représentation, des critiques se moquer du style « compassé » de Philippe Jordan. Certes, il tourne le dos à quarante ans de baroqueux. Son tempo est un peu lent par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il n’y a pas d’accent toutes les trois mesures, peu d’attaques abruptes… mais du coup, j’entends merveilleusement la texture de l’écriture mozartienne. C’est comme de la musique de chambre où chaque pupitre s’écoute comme un instrument soliste.

Lister les mérites d’un spectacle ou évoquer l’expérience si rare de la rencontre d’une voix

Bon ! Je déteste le décor monumental de béton gris supposé évoquer Chirico, et qui fait plutôt penser à des HLM bas de gamme… (Il est vrai que depuis notre loge, nous ne voyons pas la partie droite de la scène avec des balcons et des arcades). De toute façon, je m’en fiche. La mise en scène d’Ivo van Hove et le jeu des acteurs sont passionnants. Un des plaisirs de la soirée est de découvrir de jeunes chanteurs au début de leur carrière. Etienne Dupuis est un Don Giovanni vraiment méchant, un prédateur compulsif qui fait penser à  Harvey Weinstein, ou à un malfrat dans son imperméable mastic, à l’affut dans les recoins sombres. Aucune grandeur ! Il menace ses victimes avec son pistolet et cherche moins à les séduire qu’à obtenir leur soumission sous peine de mort (la dimension de défi au Ciel est effacée dans cette atmosphère où la conquête se mène à l’aide d’un pistolet braqué sur qui résiste). Philippe Sly, Leporello, n’est peut-être pas la voix du siècle, et il lui arrive (rarement) d’être décalé avec l’orchestre, mais c’est un bon acteur qui fait vivre son personnage. Maître et valet se ressemblent tellement qu’on ne s’étonne pas de voir Elvira s’y tromper !

Nous avions aperçu Masetto – Mikhail Timoshenko –  dans un film sur l’opéra Bastille alors qu’il avait à peu près vingt-cinq ans et qu’il étudiait avec l’Atelier lyrique de l’Opéra. Il chantait si bien tout en étant modeste,et  si heureux de chanter avec les grands, que j’avais envie de l’aimer et là, je suis un peu déçue sans savoir pourquoi. Stanislas de Barbeyrac- Ottavio chante très bien. Pour une fois, le fiancé n’est pas fade… mais on tremble un peu pour lui dans l’aigu. Le commandeur, Ain Anger, est parfait. Et je trouve son retour autrement plus convainquant que lorsque les metteurs en scène animaient des statues.

Nicole Car,  Donna Elvira, victime absolue de Don Giovanni  est touchante en amoureuse tremblante et brûlante à la fois.

J’aurais voulu que Donna Anna (Jacquelyn Wagner) ait davantage de puissance vocale. Elle joue très bien la femme forte (qui résiste un peu au mariage avec Ottavio) mais sa voix légère la trahit. Je note tous ces noms pour le plaisir de les mémoriser, de les reconnaître la prochaine fois que je sortirai.

Le metteur en scène ne croit guère au dernier acte. Le commandeur couvert de sang qui erre sur le plateau n’a vraiment pas l’air d’un instrument de la justice divine. Du coup, la mort désacralisée de Dom Juan a perdu son aspect de défi romantique. C’est cohérent, même si cela ne me paraît pas correspondre à la musique… Le chœur final chanté par les survivants devant un décor de fenêtres fleuries avec couches des enfants séchant au soleil est terriblement ironique. C’est donc là le bonheur promis à Donna Anna et à Zerlina ? On comprend qu’elles hésitent un peu.

Mais pourquoi distribuer des bons points comme si j’étais critique musical, pourquoi ne pas dire qu’au milieu d’une interprétation qui me plaisait tranquillement, il a fallu soudain le soprano ensoleillé d’Elsa Dreisig pour que la joie m’envahisse…  Non seulement sa voix est sensuelle, mais tout en elle est expressif. Elle est comme elle veut craquante, piquante et quelque chose de plus quand elle chante le désir.

Peut-être est-ce que je vais à l’opéra pour éprouver cette émotion que je reconnais immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de passer par une analyse rationnelle.

Les verts Paradis de Chaumont sur Loire

Construit vers l’an mille, possédé par Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, Chaumont a été acheté, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par une riche héritière, Marie Say, avant son mariage avec le prince Amédée de Broglie. C’est de ce moment que datent les luxueuses écuries et surtout le parc devenu un lieu légendaire, un graal des jardiniers, un lieu incontournable du tourisme en Val de Loire grâce à Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, et Commissaire des expositions d’art contemporain.

Bien sûr, il y a des fleurs magnifiques,

mais Chaumont à la différence de tant de jardins à la française est d’abord un parc d’arbres, qui s’élèvent haut dans le ciel, étendent l’ombre de leurs feuillages noirs sur de grands prés.

A l’arrière du château, les arbres dégringolent la pente de la colline jusqu’au Vallon des Brumes et pendant quelques mètres, le visiteur est perdu dans un pays tropical au milieu de la brousse. Pour que l’illusion soit complète, il doit traverser un pont suspendu à travers des jets de gouttelettes qui font comme un brouillard tiède.

De l’autre côté du parc, en contrebas, coule la Loire.

Un peu partout des prés frissonnent sous la brise. Les parterres d’iris se mêlent à la « mauvaise herbe », au pâturin des prés, aux folles avoines, aux amourettes, aux queues de lièvre…

Le charme de ce parc des champs suffirait au bonheur de la visite, cependant, nous sommes venus, attirés par le Festival des Jardins, dont le thème, cette année, est Les Jardins de Paradis.

Les Jardins de Paradis

Le « défaut » de l’art contemporain des jardins, c’est qu’il part des mots. Les jardiniers cherchent  des expressions avec lesquelles jouer. Par exemple, parce qu’ils ont en mémoire les portes du paradis, ils jonchent le sol avec des portes. Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry, eux,  ont réalisé des ouvertures dans des portes pour que chacun puisse découvrir son jardin.

Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry,

D’autres, plus politiques, barricadent leurs jardins pour déplorer les frontières qui rendent nos paradis inaccessibles… Parfois, une bonne idée arrête le visiteur et propose une image plastique qui fait mouche…Mais faut-il parler de jardin, pour les centaines de sacs poubelles et le vieux matelas abandonné écolo-dénonciateurs de Claire et Marie Bigot ? Le paradis ne serait-il qu’une enceinte d’où rappeler le monde a plus de conscience ?

Claire et Marie Bigot. Jardin éternel

Mes jardins préférés sont moins directement signifiants. J’aime beaucoup Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani, couronne de plumes, suspendue au-dessus des têtes.

Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani

plumes que j’imagine être les ailes des anges gardiens des portes du jardin d’Eden, à moins qu’il ne s’agisse des âmes des morts qui volent pour rejoindre les nuages.

C’est aussi un jardin pour le vent qu’ont inventé Sophie Kao Arya Sandrine Tellier. Il s’appelle Elixir floral parce que les plantes sont toutes odorantes, mais on remarque d’abord les fleurs de verre aux couleurs si japonaises qui bougent doucement au-dessus de l’eau.

Sophie Kao Arya Sandrine Tellier . Elixir floral
Les Fleurs de verre de Sophie Kao Arya Sandrine Tellie

On peut aussi pénétrer dans le labyrinthe qui mène à l’Eden conçu par David Bitton et Philippe Collignon en traversant quatre espaces concentriques : un premier lieu obscur évoque le moment de la mort, un deuxième des limbes blanches. Un jeu de miroirs vient rappeler que le voyage vers le paradis est un voyage intérieur et qu’on doit regarder en face la vie qu’on a menée avant de parvenir aux fleurs épanouies.

Enfin au cœur du jardin d’Eden, attend l’olivier arbre de vie.

Un des beaux jardins de l’exposition obéit à une conception architecturale traditionnelle. Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze ont réalisé un jardin autour d’un bassin  d’eau. Elégance géométrique et foisonnement de plantes méditerranéennes dialoguent à l’abri d’une clôture, mais les couleurs renouvellent les motifs du tapis persan.

Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze . Mirages

Quelques jardins pérennes et des installations près du château

L’an prochain, tous ces jardins de paradis qui parlent d’éternité ne seront plus là, mais quelques créations des années précédentes ont été conservées. Bernard Lassus préfère les arbres artificiels de métal aux feuillages naturels. Les couleurs flashy ne disparaissent pas et ne s’estompent pas. Elles sont immuables en toutes saisons. Les feuillages métalliques filtrent efficacement la lumière, mais ces arbres curieux ne se taillent pas et ne s’arrosent pas. Sans épaisseur, le jardin n’a pas besoin d’espace. Un parc de salon pour citadin manquant d’espace en quelque sorte.

Bernard Lassus

Plus loin, les jardins jouent avec le paysage environnant. Tantôt, le foisonnement de la nature prend le dessus comme autour d’une eau très noire et pourtant scintillante, des fougères, des roseaux et des plantes d’eau avec leur merveilleuse variété de formes.

Shodo Suzuki. L’archipel

Le lieu invite à rester là, tranquille, devant l’eau trouble où se reflètent des arbres selon les heures. Le regard va des blocs des pierres disjointes, en train de se fragmenter (combien de siècles seront nécessaires ?), aux poteaux de bois fichés dans l’eau, à l’entrelacs des branches. On a fait taire les téléphones portables, l’incessante circulation des nouvelles ; on se contente de s’imprégner de la coexistence de l’eau, du bois, de l’arbre et on pense à leur rythme de vie différents.

De retour vers le château, on prend encore le temps de voir des installations logées dans des dépendances. Une visite à La Serre du bonheur d’Agnès Varda. La cinéaste qui a secoué notre jeunesse avec Cléo de cinq à sept est morte le jour de l’inauguration de son exposition qui prend des allures de testament. Au début, on voit une cabane faite d’une drôle de matière fragile.

Agnès Varda. La cabane de pellicule

En approchant, on découvre qu’il s’agit de pellicule. Agnès Varda expliquait qu’elle avait recyclé des pellicules du Bonheur qui n’avait eu aucun succès. Entre auto-dérision et manifeste pour un art de la récup. Agnès Varda lui a donné une seconde chance.

La bande piaillante des visiteurs de l’après-midi ne vient pas jusque dans le bâtiment où Stéphane Thidet expose There is no darkness. Ceux qui entrent arrêtent de parler quand ils pénètrent dans son monde obscur et liquide.

Une grande pièce est plongée dans la pénombre. Au milieu, une piscine couverte de lentilles d’eau. Une ampoule allumée, accrochée juste au-dessus des lentilles, se déplace au hasard. Tout se fait en silence. On suit des yeux la lumière orange qui avance lentement en rayant à peine la pellicule végétale, trace un chemin noir, une ligne de vie.  Peu après le passage de l’ampoule, l’eau redevient lisse. Il semble qu’il n’y ait rien à interpréter. Juste rester là, s’imprégner de l‘impression légèrement angoissante qu’on assiste à un dialogue entre le visible et l’invisible (le temps ?)

Du même artiste, moins hypnotiques toutefois, Les Pierres qui pleurent s’égouttent lentement sur le sol d’argile. Elles sont suspendues haut au-dessus des têtes, aussi on ne voit pas la réserve d’eau. Il y a seulement ces larmes qui gouttent et la flaque qui sèchera pendant la nuit. Le lendemain tout recommence… Mais oui, me dis-tu c’est ce Stéphane Thidet qui avait détourné l’eau de la Seine à travers la Conciergerie, pour la Nuit Blanche en 2018.

Dans une autre pièce, Enrique Oliveira expose du contreplaqué ou du bois de palissade de chantier transformé en gigantesque tronc mi-bois, mi-serpent, qui descend d’un grenier, se tord dans la pièce, cherche à retourner dans son abri.

Enrique Oliveira. Momento fecundo à la Grange aux Abeilles
Enrique Oliveira

Le grenier est sans doute le lieu magique où des forces donnent naissance à ces troncs géants, l’escalier le lieu de passage entre les mondes

Un coup d’œil aux écuries. A travers la grille, luisent les pointes d’or d’une énorme sphère

Klaus Pinter. En plein midi.Auvent des écuries

Les coupoles qu’éclaire la lumière venue des fenêtres sont toujours un peu célestes et les murmures qu’on y entend semblent venus d’ailleurs. Sous la voûte du manège, Stéphane Guiran a planté un champ de fleurs de pierres. Des centaines de géodes ramassées dans le désert.

Ne serait-ce pas là, une dernière image du paradis ?

On a sacrifié le château pour s’attarder dans le parc. Il faut quitter la vue splendide sur la Loire, redescendre la colline le long d’un chemin bordé de roses anciennes et d’anémones.

Le lieu est magique. Y revenir peut-être à l’automne pour voir comment les jardins auront passé l’été. On espère qu’il fera encore assez beau pour déjeuner en plein air sous les tilleuls de la terrasse du Comptoir Méditerranée. Pâtes fraîches, sauces savoureuses jus de légumes, fruits, glaces, cafés… et la gentillesse des serveurs cuisiniers. Pour 20 euros par personne.

« Pognon de dingue ! ». A propos du mépris supposé du président de la République

Ce billet revient avec (trop de) retard sur l’ampleur du rejet que suscite le président chez les gilets jaunes, écrire me permettant peut-être d’éclaircir à mes propres yeux la part jouée par ses « petites phrases » dans cette montée du ressentiment à son égard.

Un nom pour incarner le refus d’une politique

Avant même son élection  les opposants d’Emmanuel Macron, François Ruffin en tête, faisaient le procès du « banquier »:

« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. » (Lettre ouverte de Ruffin, 4 mai 2017)

Les résultats de la présidentielle n’ont évidemment pas fait disparaitre ces adversaires, qui estimaient au contraire, que les orientations du président étant minoritaires dans un pays coupé en 4, on pouvait rejouer l’élection dans la rue. Les procès en illégitimité ont été multipliés sans réussir à mobiliser, jusqu’au moment où a démarré le mouvement des gilets jaunes. Même si les oppositions n’ont pas fusionné, les gilets jaunes ont hérité des arguments qui circulaient depuis des mois.

Or, le capitalisme néolibéral et l’Etat sont des abstractions qui suscitent des émotions moins violentes qu’une personne en chair et en os. Avec Macron, et la citation de François Ruffin en est un bon exemple, l’adversaire est personnalisé. Plus les revendications sont hétérogènes, plus Emmanuel Macron constitue une cible qui permet de se fédérer. Pendant six mois, des gilets jaunes menacent chaque samedi de venir le chercher le chef de l’Etat à l’Elysée pour le destituer, le pendre, voire le décapiter, comme s’il était le seul responsable de leur situation, et comme si sacrifier ce bouc émissaire allait par miracle la modifier.

Celui qui humilie les perdants de la société

On aurait peut-être pardonné l’excellence du parcours scolaire, la réussite au pas de course, la beauté.., si le président ne soulignait pas avec complaisance l’opposition des « premiers de cordée » et des « gens ordinaires ». Pour gagner la sympathie, il vaut mieux être du côté des faibles et il est évident qu’il se place dans le premier groupe, quitte à considérer que cette position crée des devoirs. Le refus « démocratique » de la supériorité des responsables (qui se retrouve dans la méfiance envers les enseignants, les experts, les journalistes, etc.) est confondu avec le ressentiment contre les membres de la classe dominante.

Emmanuel Macron aggrave son cas en expliquant les résistances à sa politique par un manque de compréhension de son action. Il sermonne constamment « le peuple » : en octobre 2017, les salariés de l’usine de l’équipementier GM&S à La Souterraine, dans la Creuse sont en grève. Le président de région Alain Rousset évoque auprès du Président les difficultés à recruter d’une entreprise de fonderie à Ussel. Emmanuel Macron répond : « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux »…. En négligeant le fait que 2 heures de route matin et soir ne permettent pas d’accepter ce nouveau travail sans déménager, dans un pays où le problème du logement est aigu.

En septembre 2018, lors des journées du patrimoine, un chômeur qui visite l’Elysée se plaint auprès du Président qu’il ne trouve pas de travail dans sa spécialité, l’horticulture. Le président lui répond qu’il n’a qu’à traverser la rue et que l’hôtellerie embauche, ce qui revient à dire que les chômeurs ont une responsabilité dans ce qui leur arrive. Au sentiment que la situation est injuste s’ajoute la fureur d’écouter quelqu’un qui jouit d’une situation éminente vous juger coupable de ce qui vous arrive.

Avant de parler de l’effet ravageur de telle ou telle phrase précise, il faut donc rappeler l’importance de l’image sociale préalable d’un président sûr d’avoir raison, qui est dénoncé pour son absence d’empathie envers les souffrances des gens modestes.

« Petites phrases » et registre familier

Pour autant, des formules, que la presse et les réseaux sociaux font circuler, sont venues symboliser les défauts d’Emmanuel Macron.

Il faut aux médias des énoncés brefs qu’on peut retenir, ce qui passe par des opérations de séparation d’un fragment isolé de son contexte argumentatif : en juin 2018, lors d’une réunion de travail à l’Elysée, le président déclarait :

« Donc, toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins ensemble, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs », [..] « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir.« 

La version mise en circulation devient : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux ». Evidemment, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que disait Emmanuel Macron qui dénonçait un argent mal dépensé et invitait à trouver des moyens d’aide plus efficaces, permettant aux gens de sortir de la pauvreté.

L’énoncé détaché scandalise, d’autant que le registre familier le rend encore plus saillant. Les énoncés les plus cités sont en effet caractérisés par l’emploi de mots informels. Confrontés au scepticisme des électeurs, les hommes politiques jurent, au moins depuis Rocard, qu’ils vont « parler vrai » et cet effet de vérité est parfois recherché dans l’abandon du français policé au profit de formulations familières, voire grossières, supposées nommer « les choses comme elles sont ». Un vocabulaire qui se détache sur fond de langue politique n’a pas nui à la popularité du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua dont le fameux « La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles » est resté dans bien des mémoires. L’opinion par conséquent considère parfois que le langage familier ne nuit pas à la dignité de la fonction de dirigeant.

On pourrait penser que le président a seulement assumé un « parlé franc » quand il a nommé « pognon » l’argent dépensé pour les aides sociales en employant les mots dont il use en privé. Cependant l’expression (comme souvent quand il s’agit de mots familiers) ajoute une connotation dégradante à ce dont il est question : l’argent déboursé est ainsi dénoncé comme encore plus illégitime !

Le président voulait peut-être frapper puisque c’est sa conseillère en communication qui a posté la séquence de travail (semi-privée) où l’expression a été employée. Cependant, dans le climat de défiance déjà installé, l’expression n’est pas interprétée comme une marque de franchise mais comme du mépris, comme si Emmanuel Macron montrait à ses interlocuteurs qu’il les jugeait indignes du bon français, le mépris de classe s’ajoutant aux choix politiques :

Dès lors, il est impossible d’argumenter. En se focalisant sur le détail de la forme, on ne voit plus que l’impression de la morgue capitaliste. Le parti communiste renomme Emmanuel Macron, « Le méprisant de la République », la déformation du titre par un à peu près phonétique cherchant à enfermer le président dans une image définitive :

Citations, reprises indignées

Volontairement provocante, ou involontairement volée, la formule se prête particulièrement bien à la reprise. Lors des manifestations des gilets jaunes et des fonctionnaires, le mot pognon est renvoyé à Emmanuel Macron parfois comme un simple mot d’ordre : « Rends-nous le pognon ! », parfois sous-forme d’un contre-discours qui oppose aux aides sociales l’illégitimité de la réforme de l’ISF : « on met un pognon de dingue dans l’aide aux capitalistes ». (18 juin 2018)

https://www.google.com/search?q=cgt+esquirol+macron&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwiqzZmy2KziAhVixYUKHULzBmsQ_AUIDygC&biw=2133&bih=1041#imgrc=KBKMsLgUuTCkhM:

Le fond a trouvé sa forme

C’est parce qu’ils sont dans la bouche d’un Macron jugé arrogant que les mots familiers prennent une valeur méprisante et c’est en dehors du langage que tout s’est joué dès le début du septennat. Mais si les mots ne sont pas suffisants pour créer le scandale, ils symbolisent désormais le président, l’emprisonnent et la formule qui veut résumer sa gouvernance lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Josiane Boutet, 2010, Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.

Alice Krieg-Planque & Caroline Ollivier-Yaniv éds, 2011, Les « petites phrases » en politique » – Communication et langages, n° 188, p. 17-80.

Dominique Maingueneau, 2012, Phrases sans texte, Paris, Armand Colin.

Et surtout Yana Grinshpun qui travaille sur la conversion de Sarkozy en personnage et sur les effets des grilles de lecture préétablies dans : « Le locuteur marionnette. entre mazarinades et sarkosiades » dans Regards croisés sur la langue française. Usages, pratiques, histoire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.