Novembre 2020 confiné

Je reçois les plaintes de mes amis confinés :

– Où est le temps où je courais dans la rue, poussée par le vent, pour aller plus vite retrouver mon amoureux ? Où est le temps, privé d’espace ?

– Étant un mammifère à sang chaud, le contact avec les autres me manque ! Je suis malade d’éloignement.

– Il me reste des mondes de papier ; des héros de télé. Sans la conversation autour d’une tasse de café, c’est un peu vain.

– Je ne veux pas opposer le plaisir de marcher dans la ville et le plaisir de lire, mais quand même je me sens condamnée à la station assise, coincée dans mon bureau, devant le livre ouvert que je n’ai aucun plaisir à lire.

– Ta voix au téléphone, elle me fait encore davantage sentir ton absence.

– En fait de promenade, c’est dans mon passé que je me promène…

– Le deuxième confinement est plus triste parce que j’ai l’impression qu’il sera suivi d’un troisième, une fois les fêtes passées. Est-ce que cette vie dont on a retiré les plaisirs cessera un jour ?

Quand le téléphone se tait, je regarde par la fenêtre, les toits gris. Rien que les toits gris d’en face (la couleur de rien serait-elle grise ?)

Il faut sortir sur le balcon ; les arbres que j’ai vu s’épanouir au printemps sont toujours là, mais à présent, ils perdent leurs feuilles.

Pour me consoler je me dis qu’il vaut mieux observer intensément un petit bout de la ville que de courir partout sans voir ce que l’on voit. Il suffit d’attendre. Il suffit de ces nuages très noirs au-dessus de nos têtes et d’un ciel qui s’embrase avant la nuit pour que la beauté s’invite chez moi.

Le confinement paraît peu de choses à la privilégiée que je suis (un compagnon, une retraite, un appartement qui nous appartient…) à côté des évènements récents. Le pauvre Samuel Paty vient de mourir d’une mort atroce parce qu’il avait montré des caricatures sur Mahomet lors d’un cours sur la laïcité. Quelques jours plus tard, trois personnes étaient poignardées parce qu’elles étaient dans une église.

Le 24 octobre on pouvait lire sur le JDD une tribune signée Malka, Badinter,Kintzler en l’honneur du professeur : « On a tué un homme. De la manière la plus barbare et la plus expressive qui soit, dans le rituel codifié d’exécution religieuse de l’islam radical. On a assassiné un homme pour avoir accompli sa tâche avec modestie et sans frémir. On a exécuté un professeur qui remplissait la mission la plus noble, celle de contribuer à l’émancipation et à la construction de la conscience des jeunes élèves dont il avait la charge pédagogique et morale. On s’est attaqué au creuset de la République, son école. »

Rares sont les textes qui comme celui-ci me paraissent à la hauteur de mon émotion. La plupart me suffoquent.

La peur de ce qui nous attend demain, l’humiliation devant notre incapacité à empêcher les attentats, le sentiment qu’une fraction non négligeable de la population semble approuver cette mise à mort, suscitent des torrents de polémiques furieuses. On traite d’abjects fascistes ceux qui s’alarment de l’efficacité de la propagande islamiste… La frontière entre le refus d’un islam fasciste et le respect des croyances de tous semble impossible à poser. Le dégoût m’envahit, me donne envie de ne plus lire ces diatribes furieuses, ces concentrations de haine. Pour pouvoir continuer à vivre dans un pays protégé par la loi, il faudrait sans doute davantage honnêteté intellectuelle, et un peu de courage.

La grande marée au Mont-Saint-Michel

Au Mont-Saint-Michel ont lieu les plus grandes marées de l’Europe continentale, jusqu’à 15 mètres de différence entre basse et haute mer. Lors des grandes marées, la mer se retire à 15 kilomètres des côtes et remonte très rapidement. Les marées les plus fortes ont lieu 36 à 48 heures après les pleines et nouvelles lunes, mais les offices de tourisme indiquent les horaires, en précisant qu’il vaut mieux être présent 2 heures avant les horaires indiqués.

Une baie immense et un triangle noir posé sur le ciel

Le soleil luit sur le GR qui permet d’aller à la pointe du Grouin du Sud. Le ciel est blanchâtre, mais le vert des prés rayonne, remplit les yeux de lumière.

Seul le fond du paysage reste vaporeux.

Nous voici arrivés à la pointe, située près de Saint-Léonard. L’impression est d’autant plus grandiose que la baie est vide à perte de vue ;  il n’y a presque rien pour arrêter le regard. Un petit promontoire au bord de l’eau où nous sommes et les deux saillies sur l’horizon : la plus petite, l’îlot de Tombelaine, et l’autre, le puissant rocher de Saint-Michel, un triangle noir où l’on ne distingue plus la roche et le monument à la flèche élancée.  Théophile Gautier évoque les deux îles.

L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide. (Quand on voyage, cité par Wikipédia)

Saint-Michel et Tombelaine (17h 13)

Les chenaux des rivières dessinent de grandes courbes.

Le mascaret

Des automobiles sont déjà sur le parking et un groupe s’est installé à l’extrême de la pointe pour attendre le moment où la mer va se soulever et avancer (Victor Hugo écrivait qu’elle avance à la vitesse d’un cheval au galop et depuis tous les guides répètent la formule). Arrivent un homme et une femme portant un kayak.

Portage du kayak

–  Où allez-vous ?

­–  Nous allons chercher la barre.

– La barre ?

– Le mascaret si vous aimez mieux : la première vague de la marée montante qui peut atteindre des dizaines de centimètres à l’embouchure de la Sée et de la Sélune. Elle permet de remonter à contre-courant en surfant sur la vague.

–  Oui, oui ! Je sais ; j’ai d’ailleurs vu la marée il y a longtemps depuis le Mont Saint Michel. Ce qui m’a impressionnée, c’est le grondement de l’eau qui accompagnait la vague.

– Je viens depuis que je suis petit. En fait, ça me vient de mon père. C’est lui qui m’a emmené la première fois. Je n’imagine pas une année sans venir. C’est pas tout ça. Il faut qu’on y aille. Nos copains sont déjà loin. Profitez bien !

A présent, je vois dans le courant principal quelques embarcations qui descendent vers l’embouchure du lit principal. Tout est calme. L’eau est grise. Les bancs de sable, gris. La silhouette de l’embarcation, noire ;  celle du goëland, noire aussi.

Une troupe d’oiseaux vaque à ses occupations d’oiseaux

Les oiseaux

Les couleurs changent de minute en minute. Tendres, puis violentes. Vraiment le couchant est un artiste de mauvais goût ! Il répand l’or et la pourpre, accroche ce gros soleil et le contraste est trop frappant avec la masse noire du Mont. 

La lumière du couchant emplit tout le ciel, cisèle la forme de l’abbaye :

Les couleurs commencent à disparaître. Restent encore des violines et des roses qui se reflètent dans l’eau.

Les gens se tiennent sur le bord de la crête de schiste : à force d’attendre, ils font connaissance, se racontent leurs mascarets mémorables, ou simples touristes demandent à être rassurés. Elle viendra vraiment, la vague ?

La vague est  arrivée un peu avant la nuit. Elle faisait un petit bruit de moteur. Il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. De loin, on a vu kayaks, paddles et canots emportés par le flot. Cela a duré une minute.

 Près de la côte, « la barre » n’a pas grondé. L’eau est montée sans bruit et tout à coup, on a constaté qu’elle était là  et qu’elle recouvrait presque les sables obscurcis par l’ombre.

Nous revenons dans la nuit. Tu m’as dit : « C’est comme au palio de Sienne. Des heures d’attente pour une minute de course. Bon ! je sais bien que l’attente, c’est ce qui donne au temps sa saveur.

– Pendant que tu attendais le retour de l’eau, est-ce que tu n’as pas regardé le départ du jour, la splendeur de la fin du jour sur la baie ? C’était ça aussi notre rendez-vous avec la grande marée.

Balthazar, le mage noir

Nous venons de visiter l’exposition consacrée par le Louvre à Albrecht Altdorfer, un des maîtres de la Renaissance allemande.

Albrecht Altdorfer. Exposition au musée du Louvre

Dans le même temps,  je lis le livre de Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, et je tombe sur la page 53 qui évoque, d’après des auteurs postcoloniaux d’Amérique latine, les processus de racialisation qui ont fait des corps africains des corps « Autres ». Ces auteurs lient les conceptions qui visaient surtout à exclure ceux qui n’étaient pas catholiques avec des récits et une iconographie sur les Africains qui « élaborent de nombreux jeux morphologiques utilisant la monstruosité et l’hybridation ». Nicolas Bancel renvoie à G. Boëtsch et J. Thomas dont on peut lire un article sur internet, plus nuancé. Évidemment, le format restreint d’un Que Sais-Je oblige à faire des choix, mais il est dommage que l’auteur n’ait pas trouvé la place d’évoquer la tradition du mage noir, bien établie à partir du 15e siècle. Comme souvent, l’histoire est complexe et les représentations des Africains n’ont pas été constamment dégradantes.

L’Évangile de Matthieu rapporte, sans préciser leur nombre, que des mages, prévenus par l’apparition d’une étoile nouvelle, sont venus d’Orient adorer l’enfant Jésus dans sa crèche. Ces sages incarnent le renversement  des valeurs propre à la nouvelle religion : des puissants rendent hommage à un petit enfant misérable dans lequel ils reconnaissent Dieu. Le symbole est d’autant plus puissant que la révélation divine a touché des non-Juifs, et leur origine lointaine renvoie à la vocation universelle du christianisme. Peu à peu la tradition se précise. Les noms de Melchior, Gaspard et Balthazar apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du 6e siècle intitulé Excerpta Latina Barbari, sous les formes « Bithisarea, Melichior, Gathaspa ». (J. Poucet 2015). A partir de la fin du 6e siècle, le thème de l’Adoration des Mages devient populaire dans toute l’Europe peut-être grâce à un écrit (dont l’attribution est cependant douteuse) du moine anglais, Bède le Vénérable.

« Mystiquement, les trois Mages symbolisent les trois parties du monde, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble du genre humain, qui descend des trois fils de Noé » (Pseudo-Bède, In Matthaei Evangelium Expositio, P.L., t. 92, 1862, col. 13).

 Les sages reçoivent alors des caractéristiques physiques :

« Le premier des Mages s’appelait Melchior, c’était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe. Il offrit l’or au Seigneur comme à son roi, l’or signifiant la Royauté du Christ.

Le second, nommé Gaspard, jeune, sans barbe, rouge de couleur, offrit à Jésus, dans l’encens, l’hommage à sa Divinité.

Le troisième, au visage noir, portant toute sa barbe, s’appelait Balthazar ; la myrrhe qui était entre ses mains rappelait que le Fils devait mourir ». (En effet, la myrrhe servait à l’embaumement des corps.)

Par la suite, on a hésité un peu sur les prénoms. Au 20e siècle, Daniel Arasse et Michel Tournier ont considéré que c’était Gaspard qui était le mage noir… Qu’importe. Un roi à peau noire participe au récit divin.

Les Rois mages représentés sur les fresques et les tableaux, ont cependant conservé une carnation blanche à peu près jusqu’en 1416, quand, dans les Très riches heures du duc de Ber, un cortège noir fait son apparition (encore faut-il noter que le roi est toujours blanc) .

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Folio_51v_-_The_Meeting_of_the_Magi.jpg?uselang=fr

C’est d’abord dans les enluminures que s’impose pourtant le thème du roi venu d’Afrique. Aurelio Principato m’a signalé une exposition au Getty Center Museum qui a eu lieu en 2019-2020 et qui rassemblait surtout des manuscrits enluminés du 15e siècle. On trouve quelques-unes des œuvres exposées aux adresses : https://www.getty.edu/visit/cal/events/ev_2644.html; voir aussi http://www.alaintruong.com/archives/2019/11/20/37803699.html

La figure du mage noir  se répand chez les peintres, d’abord dans les Flandres puis en Italie, régulièrement associée à la jeunesse, à la beauté et au luxe. Le premier peintre à avoir représenté un Balthazar de type africain semble être le Gandois Hugo van der Goes, dans son retable dit de Monforte, daté de 1468-70.

Panneau central de l’Adoration des Mages.The_Adoration_of_the_Magi_triptych_by_Hugo_van_der_Goes,_Hermitage (1468-1470)

Quelques années plus tard, le roi de Memling est un adolescent au port de tête élégant, qui entre dans l’étable vêtu d’un bel habit vert et blanc rehaussé d’or.

Memling. 1479. Balthazar. Détail

La tradition semble s’installer de peindre Balthazar comme le plus jeune des rois, qui se tient un peu à l’écart.

Vers la même période, les Italiens eux aussi représentent des Balthazar africains. C’est le cas du triptyque de Mantegna (1460-1470?) conservé aux Offices de Florence.

Mantegna. Triptyque des Offices. Détail (1460-1470)

Mantegna reprendra ce thème en resserrant le cadrage autour des visages

Mantegna (1495-1500)

Ces représentations restent populaires pendant tout le 16e siècle :

En 1504, le tableau de Dürer présente une disposition qui contraste le bâtiment ruiné (l’ancien monde juif, voué à disparaître) et le luxe des habits de cour. Le roi noir vient, comme souvent, en dernier, la beauté de sa jeunesse s’opposant au caractère décrépit du mage agenouillé.

Dürer. L’Adoration des mages. Offices de Florence. 1504

 Dürer a directement inspiré Altdorfer (vers 1530) qui lui emprunte le motif des ruines sur fond desquelles se détachent les figures de la nouvelle foi.

Au 16e siècle, des ateliers multiplient ces représentations. Le Flamand Pieter Coecke van Aelst (1502-1550) (qui par ailleurs a la bougeotte et qui a longtemps séjourné en Turquie) a peint des adorations qui se retrouvent dans toute l’Europe, à Bruxelles, en Espagne, en France… Un tableau conservé à Troyes montre un Africain en armure ce qui me semble assez inhabituel.

Pieter Coecke Van Aelst (1502-1550) Adoration des Mages, Troyes

A cette époque, les Portugais ont entamé des relations commerciales avec l’Afrique et achètent des esclaves noirs comme ils achèteraient d’autres marchandises. Cette chosification coexiste avec cependant les représentations de superbes rois noirs. Mireille Perche a récemment permis d’attribuer au peintre portugais Gregorio Lopez une Adoration des mages retrouvée dans une église d’Ardèche avec un roi au visage éthiopien.

Je mentionnerai aussi le roi noir du tableau de Bruegel (1564), conservé à la National Gallery de Londres parce que Daniel Arasse a fait une description réjouissante (et érudite) de ce tableau. Il s’est intéressé à l’antithèse entre les vieux mages caricaturaux et Balthazar, à la haute et noble silhouette, celui explique-t-il, qui nous aide à comprendre le thème du tableau : le mystère de l’incarnation.

Je ne détaille pas son interprétation, mais note, qu’incidemment, Daniel Arasse rapproche la popularité du motif du roi noir et la situation géopolitique de la chrétienté :

 « En prenant Constantinople en 1456, les Turcs ont coupé la route de Jérusalem par le nord, et, pour espérer accéder au centre (spirituel et, alors, géographique) du monde, il faut contourner l’obstacle et passer par le sud. On voit alors se réactiver le mythe ancien de ce royaume chrétien situé en Afrique, au sud de l’Egypte, d’une richesse immense, habité par des noirs et gouverné par un mystérieux Prêtre Jean. »

Le thème des rois noir serait donc inséparable du choc causé par les triomphes géopolitiques des musulmans. Face à Soliman 2  le Magnifique qui règne sur la moitié de l’Europe et l’ensemble du Proche-Orient à l’exception du Maroc, il est consolant de rêver d’une Afrique noire chrétienne.

Quoi qu’il en soit, la série des mages noir continue au 17e siècle avec par exemple Rubens qui peint au moins dix versions de l’adoration au cours de sa vie.

Rubens, Adoration des mages. WGA20248.jpg
Rubens (et atelier). Adoration des Mages de Bruxelles

Ses beaux portraits préparatoires montrent montrent qu’on n’a pas attendu la fin du système esclavagiste pour s’intéresser de façon réaliste au visage individualisé d’un modèle africain :

Musée Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

Au 18ème siècle, alors que le système esclavagiste triomphe, la thématique est moins exploitée. Elle persiste cependant dans certains tableaux. Voici une adoration espagnole :

Adoración_de_los_Reyes_Magos,de_Pablo_Esquert(Museo_de_Zaragoza)

Ou bien au musée de Tours, l’interprétation de Pierre Subleyras :

Pierre Subleyras. Musée de Tours vers 1716-1718

et voici celle de Joseph ou Jacques Christophe en 1720 que l’on peut voir à Dôle :

Et au musée des Beaux-Arts de Caen, celle de Nicolas Vleughels (1735)

Nicolas Vleughels. Adoration des Mages, 1735.

Bref ! Avant et pendant le développement de la traite européenne, a existé ce genre pictural auquel ont participé les peintres les plus connus de leur temps (sans doute à la demande de riches commanditaires, églises, couvents ou particuliers). Des Noirs ont été montrés comme des personnages puissants, beaux et d’allure très digne.

Cette tradition qui affirme l’appartenance des noirs à l’humanité commune a longtemps persisté, y compris pendant la période sombre où de nombreuses représentations de serviteurs et d’esclaves mettaient en scène la domination des blancs sur les noirs.

L’histoire des représentations est moins compacte ou linéaire qu’on semble le croire de nos jours.

Brève bibliographie

Daniel Arasse, « Un œil noir », On n’y voit rien. Descriptions, Essais folio. Paris, Denoël.

https://www.bnf.fr/fr/la-figure-du-noir-dans-lart-occidental-representation-imaginaire-et-reappropriation-bibliographie

G. Boëtsch et J. Thomas, « « Le corps de l’’Autre’. Les représentations des Africains et Amérindiens », p.31- 43, chac.com/sexe-et-colonies/open_source/article-1-le-corps-de-l-autre-les-representations-des-africains-et-amerindiens-issu-de-la-partie-1-discours-fantasmes-et-imaginaires-de-louvrage-sex/).

Madeleine Félix, Le Livre des Rois Mages, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

Paul H. D. Kaplan, 1985, The Rise of the Black Magus in Western Art . Series: Studies in the Fine Arts; Iconography, number 9 Ann Arbor, Mich.: UMI Research.

Anne Lafont, 2013, « La représentation des Noirs : quel chantier pour l’histoire de l’art ? » Perspectives, https://journals.openedition.org/perspective/1854?lang=en

Paragone, l’image des noirs dans l’art occidental (partie 1) https://paragone.hypotheses.org/4694

Mireille Perche, L’Adoration des mages de Gregorio Antonio Lopez, http://legrandatelier.canalblog.com/archives/2011/10/21/22423434.html

Jacques Poucet 2015, « L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.) Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire. Chapitre VIII : Les Rois Mages, http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/30/NAISS2/04.Mages.htm#2Nom (consulté en octobre 2020)

Richard C. Trexler, 2009, Le voyage des mages à travers l’histoire, Paris (1re éd., Princeton, 1997)

Le nouveau Monde. 67, avenue Pierre-Mendès-France, dans le 13ème arrondissement de Paris

Qu’on vienne de la gare de Lyon, ou du jardin des Plantes, on le repère de loin, à sa courbe élégante et aux couleurs irisées de ses murs. C’est le nouveau siège du groupe de presse réuni autour du Monde (le Monde, Télérama, le Nouvel Obs, le Courrier International, La Vie, le Huffington Post).

La cité de la Mode et l’immeuble du Monde vus du pont Charles de Gaulle

En 2014, la Société éditrice du Monde a acquis une parcelle composée de trois dalles situées au-dessus d’une partie des voies de la gare d’Austerlitz. La dalle centrale n’étant pas constructible, les architectes devaient rassembler les titres du groupe Le Monde sur un site unique tout en respectant cette contrainte. Kjetil Thorsen, de l’agence norvégienne Snohetta, qui a gagné le concours a proposé un immeuble pont, reposant sur deux piles, connectées entre elles à partir du deuxième étage.

Le pont entre les deux immeubles

Je ne suis pas capable d’apprécier la nouveauté du dessin et des solutions techniques. Mais j’aime ces façades courbes qui glissent dans le ciel et font immédiatement apparaître comme lourdes celles qui se construisent sur un rectangle.

Les façades, écrit l’agence d’architecture, sont habillées d’environ 20 000 panneaux de verre de différents niveaux de transparence. Ils sont supposés évoquer les pixels informatiques. Pour le profane, ces briques de verre  permettent de jouer avec la lumière sans jamais paraître aveuglantes contrairement aux façades en verre d’il y a cinquante ans avec leurs reflets crus. De loin, elles créent une impression vibrante ; de près, elles séduisent  par leurs couleurs changeantes et leur brillance un peu estompée.

Elles sont mauves et grises, pâles sous les nuages

Façade du Monde. Une deuxième peau en briques de verre, pâle sous le ciel gris

Les blocs les plus épais bleuissent à l’ombre :

bleues à l’ombre

Et quand un rayon de soleil vient illuminer le ciel, du vert clair se propage au galop sur les briques de verre.

Le Monde. façade est. Nuages

Je me demande à quoi ressemble l’intérieur. Les architectes se sont-ils entêtés à imposer l’open space (les bureaux ouverts qui m’auraient fait souffrir si j’avais dû subir ces aménagements). Ont-ils réintroduit des bureaux fermés permettant de s’isoler ? Je vais essayer de demander à visiter les locaux.

L’inauguration du site était prévue pour novembre 2019, mais je n’ai pas vu d’articles, y compris dans le Monde pour célébrer la fin des travaux. Au-delà du retard habituel pour de tels chantiers, j’ai lu qu’à la fin février des travailleurs ont occupé les locaux, avec leur syndicat CNT-Solidarité ouvrière. La société de nettoyage Golden Clean, sous-traitante d’Eiffage qui participait à la construction du bâtiment, les employait sans papiers pour des salaires de misère. Le 11 mars l’occupation se poursuivait alors que le journal avait titré le 28 : « Les sans-papiers sur le chantier du futur siège du « Monde » obtiennent gain de cause ». Le 17mars le confinement a eu raison du maintien sur place des occupants.  Cela pose une fois de plus le problème du besoin de contrôle et de la responsabilité du maître d’ouvrage quand un sous-traitant fonctionne dans l’illégalité.

… ce qui n’empêche pas l’immeuble d’être un très bel exemple de cette architecture moderne qui remodèle le 13e arrondissement.  Après l’immeuble-phare et rien que dans la rue Mendès France, on a une vue sur la tour qui était jadis un squat géant de street-Art. C’est à présent un immeuble dont les balcons se dorent en fonction de la lumière, (ce ne sont pas les harmonies « distinguées du Monde, mais un éclat doré qui la ramène un peu).

L’ancienne tour 13 – tour de street art – et ses balcons dorés

Au-delà commence l’avenue de France.  J’aime ce quartier Paris Rive Gauche qui comporte aussi la bibliothèque François-Mitterrand, la Halle Freyssinet  les nouvelles universités et le beau travail d’urbaniste qui a su fabriquer un quartier avec ces monuments et ces bâtiments.

Nous traversons le pont de Simone de Beauvoir pour Bercy. A peine parvenus au café Starbucks une bourrasque accompagnée de pluie vient clore la balade. « Un dernier café avant le renfermement annoncé pour cause de Covid et le retour à la vie figée. »

L’expérience de la vie avec précaution nous atteint quoi qu’on en dise

Vie figée ? Il ne faut pas exagérer : nous pouvons sortir ; le va-et-vient quotidien est intact, descendre au supermarché où nous avons oublié d’acheter le sel, aller au marché, bavarder avec les voisins ? Nous poursuivons nos journées ordinaires, lire, écrire un peu, préparer à manger, marcher dans la ville.  Il y a seulement cette impression de vie plus étriquée, sans que je distingue clairement ce qui vient de l’âge et ce qui est dû aux précautions qu’on nous demande de prendre. Nous invitons nos amis par deux. Nous nous saluons du coude, du pied, à l’orientale. Nous évitons les apéritifs avec des ramequins collectifs où les doigts peuvent contaminer la nourriture. Nous nous déplaçons sans insouciance, en surveillant du coin de l’œil les joggeurs dispensés de masque.

L’atmosphère politique est lourde. Toute initiative du gouvernement pour ralentir la progression de l’épidémie est aussitôt dénoncée. Les patrons de bar ne veulent pas fermer, ce qu’on comprend. Leurs clients sont en colère « Pourquoi faudrait-il prendre des précautions dans les cafés et continuer à prendre le métro et à se rendre au travail ? » Les chômeurs et les jeunes gens excédés nous donnent vaguement mauvaise conscience. « Allez les vieux. Il est temps de s’enfermer ».

https://www.lemonde.fr/festival/article/2018/09/18/a-la-decouverte-du-futur-siege-du-groupe-le-monde_5356793_4415198.html

Lacryma Voce : un choeur en temps de pandémie

A quoi sert un choeur ? « Allégresse de chœur fait beau visage« 

Chanter dans une chorale, ce n’est pas seulement chanter des mélodies envoûtantes, c’est se rassembler avec d’autres avec qui on fait émerger de la musique à partir des notes blanches et noires inscrites sur le papier. Pour beaucoup de choristes, les membres de la chorale constituent un groupe de partage, voire une famille qui compense la solitude.

Le premier travail d’une chorale est de créer des liens. Le chef de chœur joue un rôle essentiel ; il doit être compétent et aimer la musique bien sûr, mais son amour doit être contagieux et suffisamment bienveillant pour qu’il n’y ait pas de compétition parmi les choristes, et que l’emporte l’élan collectif.

Lacryma Voce est de ce point de vue, une chorale classique parisienne exemplaire. Elle a été conçue il y a environ 50 ans par Pierre Molina qui a créé en 1971 un premier chœur non professionnel avant de former les chœurs de Paris 13 qui ont regroupé jusqu’à 800 personnes. Le niveau atteint était tel que le chœur a été invité à Strasbourg, à Prague dans des programmes difficiles.

Matthieu Stefanelli, qui a pris la succession de P. Molina, fonctionne avec une structure qui permet toujours d’accueillir des amateurs autour d’un programme commun. Trois niveaux sont constitués. Les débutants travaillent lentement, guidés par Jacqueline Renouvin, et suivent une formation musicale ; un chœur moyen, capable de lire la musique, travaille plusieurs œuvres et donne un premier concert en février et un second en juin. Un « petit chœur » avancé ajoute encore au programme des œuvres qu’il peut travailler plus rapidement. Le nombre des choristes (environ 300) permet de payer des musiciens et des solistes professionnels. A côté du travail en parallèle, des moments de regroupement jalonnent l’année jusqu’au concert final.

Concert Lacryma Voce

Certains choristes peuvent donc avoir une technique vocale embryonnaire, et des voix plus ou moins fatiguées (car c’est souvent à la retraite qu’on trouve le temps d’aller dans une chorale). Or le programme est exigeant, du Magnificat de Bach, au Requiem de Verdi, du Messie de Haendel, au Requiem de Fauré et à une composition raffinée de M. Stefanelli… Le travail en commun et le nombre des chanteurs permet de transcender les faiblesses du chœur et d’aboutir à un résultat satisfaisant.

Juin 2017. Photo Estann
Concert Lacryma Voce, juin 2017. Photo Estann

Matthieu Stefanelli est pianiste et compositeur. Sans faire des cours de composition, il inscrit les œuvres dans l’histoire de l’écriture musicale, distingue interprétation baroque, classique, moderne. L’analyse reste légère, mais on perçoit mieux les structures et on comprend mieux les points de vue qu’il défend dans sa direction. Nicolas Jortie l’assiste, répétiteur pendant que Matthieu fait travailler le petit chœur, accompagnateur virtuose ensuite. Nicolas  organiste et pianiste, semble avoir toute la musique dans sa mémoire, de sorte que tout ce qui est joué apparaît immédiatement comme une reprise-transformation suggérant que la musique est une immense bibliothèque où tout se répond. Pour fonctionner, Lacryma Voce a besoin de toute une structure bénévole car on ne gère pas une grosse structure sans un trésorier, un régisseur, une secrétaire… je mentionnerai Suzanne Guinardeau, dite Suzon, qui s’occupe de la billetterie parmi mille choses et gère l’interface avec le lycée, Thierry Deplanche qui fabrique les précieux fichiers de travail qui permettent à chaque choriste de pratiquer sa partie dans les intervalles des répétitions et les chefs de pupitre dont les messages résument les consignes de travail et font le lien entre le bureau et les participants.

Concert Lacryma Voce avec Sylvia Kevorkian soprane soliste.

Rentrée sous Covid 19

Quand est arrivé le Covid 19 (j’écris le, comme le virus, beaucoup plus utilisé que la comme la maladie) tout s’est arrêté ; les choristes ont été plongés dans la consternation et je n’ose penser à l’angoisse des musiciens pour qui le chœur était un complément de ressources appréciable. A la rentrée, le bureau de l’association a cherché des moyens de reprendre.

Les protocoles sanitaires mis en place sont rigoureux : les effectifs de répétition ont été divisés par deux. Dans le grand gymnase du lycée Ravel, les fenêtres restent ouvertes, l’entrée se fait par l’arrière du bâtiment de façon à ce qu’on ne croise pas les lycéens. Les dimensions de la salle permettent une distanciation physique raisonnable ; les choristes chantent masqués. Les pauses ont été supprimées pour que personne n’ait la tentation de se faire la bise, ou même de se rapprocher. Les chaises sont nettoyées au gel hydro-alcoolique, après la répétition.

Petit miracle, une bonne partie du chœur était là, heureux d’attaquer Le Messie de Haendel, se réjouissant de chanter une musique festive, bonne antidote contre les tourments du moment. En tout cas, à la fin de la première répétition, on retrouvait l’émotion très particulière du chant fabriqué avec l’autre. Malgré le masque, nous sommes repartis avec l’expérience familière d’harmonie qui se produit avec les autres, et vaut pourtant intensément pour soi-même.

La perte de la communauté ?

Cependant, le 26 septembre, l’autorisation sanitaire vient d’être retirée pour quinze jours sur ordre du préfet, sans qu’on soit sûr que cette activité soit plus dangereuse que les trajets en métro, l’ascenseur de l’entreprise, la récupération des enfants à l’école par les grands-parents, les réunions familiales… car les choristes sont certainement plus disciplinés que les amis qui boivent des coups dans les cafés et qui profitent du temps de consommation pour traîner sans masque.

En ce début octobre, chacun va prendre des décisions dans l’incertitude. Se rendre compte de ce qui arrive est très difficile : tout paraît fini, mais parfois on rêve que les répétitions reprennent. Faut-il annuler son inscription, rester sans savoir si pour la deuxième année Lacryma Voce va s’interrompre ? Les dégâts peuvent paraître bien secondaires. Quelques dizaines de chanteurs renonceront à une activité qu’ils aiment et qui ponctue leur vie. Mais pour les amateurs de musique, chanter de son mieux va de pair avec constituer le public fervent de multiples concerts et j’ai  peur que tout le secteur de la musique classique en soit un peu plus affaibli.

5 octobre… décembre 2020

Le 5 octobre, le lycée a fermé son gymnase ; le bureau nous a répartis par pupitres et a proposé d’utiliser la plateforme Zoom. La première fois, la cacophonie était épouvantable et les voix ne se superposaient jamais. Les choristes qui avaient décidé de s’accrocher ont appris, une fois passées les salutations, à fermer leurs micros et leurs caméras. Le chef de chœur a monologué pour un auditoire qu’il ne voyait pas, dans un univers électronique qui reproduisait bien médiocrement le monde réel.

Même ainsi les millions de connexions parallèles entraînent des décalages. Le flux est instable, De temps à autre, il ralentit puis s’interrompt. L’image se fige

Répétition Zoom. Capture d’écran

Cette bande hachée (dont se plaignent tous les utilisateurs de zoom) est particulièrement pénible s’agissant de musique car elle transforme en unités discontinues les beaux entrelacs baroques de Haendel. Mais béni soit Zoom qui fait circuler avec les conseils, informations sur l’esprit des morceaux, l’envie de travailler

Malgré les caprices du tempo électronique, les sopranes s’accrochent, séparées, lointaines, mais attentives ensemble. Pour le moment il s’agit de se remobiliser ; elles s’ajusteront plus tard.

Saint-Germain-en-Laye, domaine royal

J’ai beau m’inquiéter du réchauffement climatique, j’apprécie très égoïstement le prolongement de l’été. C’est le 18 septembre et il fait beau et même lourd sur l’Ile de France.

La Grande terrasse de Le Nôtre

Le château de Saint-Germain est en face de la sortie du RER. Le trait de génie du lieu, c’est la grande terrasse voulue par Le Nôtre, un balcon en lisière de forêt, qui domine à 60 mètres la vallée de la  Seine et c’est là que nous nous précipitons avant que la chaleur ne soit trop forte.

La promenade rectiligne a l’air toute simple, mais une petite recherche sur internet suffit pour apprendre qu’elle a nécessité des travaux de soutènement gigantesques. Le Nôtre pratique un art de l’illusion et sa magnifique perspective résulte de savantes tricheries :

« Ainsi, pour diminuer visuellement la longueur réelle de la terrasse, le premier tiers du parcours est légèrement en pente jusqu’à la demi-lune, le reste est plat. Lorsque le promeneur arrive sur le plat, il a l’impression d’avoir parcouru la moitié de la distance, alors qu’en réalité il n’en a franchi qu’un tiers. Au XVIIe siècle, les effets visuels étaient accrus car la terrasse était simplement sablée, sans le gazon, l’allée et le garde-corps qui constituent des ajouts ultérieurs. »

saint-Germain-en-Laye. La terrasse de Le Nôtre

Elle s’achève  par un cercle (dit l’octogone) qui ferme le point de fuite.

La tour Eiffel est à gauche du tilleul de gauche

La vue porte jusqu’aux territoires urbains de La Défense et de la Tour Eiffel qu’on devine à peine (un fin trait bleuté sur le ciel blanc de chaleur). Et pourtant en contrebas, sur des kilomètres il y a seulement des arbres, des prés, des enclos tranquilles où des chevaux font la sieste. Ceux-là étaient séparés par un chemin. Trois, le cou tendu vers l’enclos où une jument parfaitement immobile leur tournait le dos. Tout de suite, la machine à histoire s’est mise en route. Trois mâles et une femelle indifférente, attendant semblait-il qu’un poulain ait fini de téter jusqu’à ce que l’amorce de sa silhouette cachée par l’ombre se soit révélée être un poney adulte et la suite de la narration s’est évaporée.

Quelquefois la beauté d’un lieu rayonne et comble celui qui est passé par là au bon moment, en harmonie avec les autres.

Du Château du Val à l’oratoire du Chêne

Au bout de l’allée, un chemin permet de rejoindre la forêt. On descend, on traverse une route, on remonte jusqu’au château du Val, pavillon de chasse bâti au 16e siècle et remanié au 17e. Aujourd’hui, il appartient à un particulier qui l’a transformé en hôtel (fermé pour travaux).  De là, part un sentier balisé par l’emblème de la salamandre qui rappelle aux ignorants (dont je fais partie) que François Ier aimait ce lieu.

Saint-Germain-en-Laye. Château-hôtel du Val

La forêt a été abimée par les tempêtes récentes. Les nouvelles plantations grandissent à la moderne : L’Office national des forêts laisse pousser des taillis avec leurs ronces, leurs fourrés denses et leurs arbres fluets. Ces arbres ont le temps de s’épaissir, pensent les forestiers. Pour l’instant, ils se débrouillent comme ils peuvent et semblent un peu fluets.

Mais il y a aussi beaucoup de haute futaie, des châtaigniers et des chênes dont les frondaisons épaisses donnent une ombre délicieuse.

Quelques géants plusieurs fois centenaires sont morts. Des êtres bizarres essaient de prendre forme dans leurs troncs pourrissants. Il suffit de regarder attentivement ces souches creuses à la Piranèse et on voit distinctement se détacher des personnages encapuchonnés d’entre les toiles d’araignées et les niches poussiéreuses où pourrissent les feuilles de cet été trop chaud.

Les lignes rayonnantes des gros troncs suggèrent plutôt un art délicat de la calligraphie.

On croise d’inévitables cyclistes, des joggeurs haletants, le torse mouillé et des promeneurs de chiens

Une meute a colonisé la mare aux Canes ;t il est prudent de partir rapidement, soit que les chiens viennent se secouer contre le promeneur après avoir brusquement sauté dans l’eau, soit qu’ils  montrent les dents devant les étrangers. Le chemin de retour croise des arbres où l’on a cloué de petits oratoires.

Des vierges de trente centimètres accompagnées de pancartes explicatives qui n’expliquent pas grand-chose pour des touristes privés des références de ce monde. Qui sont les hirondelles ? Et cette colonie de 1910 ?

Le musée de la Préhistoire

A la sortie de la forêt, passés les arbres du jardin anglais se dresse le château bâti par François 1er où vécurent les rois avant Versailles. On ne le visitera pas faute de réservation. En revanche, le musée de la préhistoire, de la Gaule Romaine et des Mérovingiens, voulu par Napoléon III, est accessible. Le second étage est fermé, mais on peut voir les salles de la préhistoire. Et c’est bien suffisant.

Le parcours du premier étage permet de s’émouvoir devant l’aventure humaine, depuis les premiers galets du paléolithique, jusqu’à l’âge de fer et pourtant, habituée à me repérer par les noms des rois de France (Louis 13, Louis 14, Louis 15…, je me perds toujours dans l’épaisseur des temps préhistoriques qui m’est inimaginable.

Reste l’impression étrange devant les objets enfouis, perdus pendant des siècles, engloutis dans l’épaisseur de la nuit avant d’être retrouvés. Un enfant néanderthalien d’une dizaine d’années arraché à la terre est recroquevillé en chien de fusil. La terre gardait son squelette et voici un moulage exposé aux regards.

Mon léger malaise est ridicule, car on pourrait dire de nombre d’objets du musée qu’ils étaient des médiums permettant aux morts de voyager dans le monde d’après la mort et qu’en les disposant dans des vitrines on les désacralise et on en perd la fonction.

Ce sont pourtant les rites funéraires qui ont permis de recueillir des objets dans des tombes. Dans un temps où les biens de consommation étaient exceptionnels, on est saisis par l’accumulation de tout ce qui accompagne certains morts : haches de prestige taillées dans de la roche verte, incroyables sépultures de grands personnages ensevelis avec leur char, leurs épées, leurs cuirasses et leur vaisselle…

La présentation n’épargne aucun silex au visiteur. Peut-être aurait-il fallu distinguer la mise en scène « grand public » et les collections complètes pour les chercheurs, car l’œil (en tout cas le mien) se fatigue devant les séries et finit par s’arrêter à quelques détails plus cocasses que pertinents : je ne savais pas que les premiers rasoirs, les pinces à épiler avaient plus de 6000 ans… 

Même si j’aurais préféré moins d’exemplaires d’un outil et plus de mise en contexte, j’ai tort de chipoter. Les objets fascinants et les œuvres spectaculaires ne manquent pas : mégacéros à  ramure immense, incapable de se dissimuler dans les forêts revenues après la glaciation, où ses bois ne lui permettaient pas d’entrer ! Polissoir usé par le frottement de la pierre qui rappelle une époque où l’on pouvait passer des semaines à frotter une pierre contre une pierre…

Polissoir néolithique

Magnifiques bas-reliefs d’animaux datant du magdalénien si réalistes alors que les représentations humaines paraissent simplifiées…

Bison datant du magdalénien

Le propulseur en bois de renne supposé représenter une tête humaine a plutôt une allure d’E.T. et les minuscules statuettes féminines une forme sexuelle à peine différenciée.

Propulseur à tête humaine (?) magadalénien. Trouvé en Haute-Garonne
Hanches et poitrines. Les statuettes féminines

Du moins ces deux styles invitent à voir dans ces figures un langage et non de la maladresse.

Dernière halte devant les vitrines où sont rassemblées les déesses-mères assises sur de hauts sièges et tenant un enfant dans leur giron qu’on confondrait facilement avec des vierges à l’enfant de l’âge roman.

Nous prenons un pot devant le château avant de repartir. Le garçon de café n’exprime aucun empressement à nous servir, mais finalement il prend des commandes de thé glacé. L’un de nous hésite encore entre le Perrier-citron et le thé, mais le garçon lui arrache le menu en le rabrouant : « Vous avez besoin d’un coursier spécial, vous ? »

Quand il me rendra la monnaie plus tard ses lèvres se feront lippe dédaigneuse, tellement je lui semble mesquine à ramasser mes cinq euros… Oui, c’est une tentation d’imaginer la vie de ce garçon de café, mais il ne faut pas finir sur l’histoire minuscule de celui que son rôle sartrien exaspérait.

https://musee-archeologienationale.fr/chateau-et-jardins/les-espaces-remarquables/la-grande-terrasse

La rue Crémieux : entre douceur bobo et tourisme de masse

Située à proximité de la gare de Lyon, la rue Crémieux est une rue piétonne qui figure dans tous les guides sur « les rues insolites de Paris ». Cette rue, c’est 144 mètres de modestes pavillons de deux étages aux façades colorées.

Tout l’effet tient dans l’unité des façades alliée à la variété et la vivacité des couleurs, rose et vert, jaune vif et bleu, turquoise, orange comme dans certains quartiers de Londres ou de Recife… (cette rénovation colorée date de 1993 quand la mairie de Paris a échangé la piétonisation de la rue contre la peinture des façades).

Arpenter la rue Crémieux, smartphone à la main

Des détails minuscules introduisent un peu d’individuel dans cet espace collectif : au numéro 18, un lézard dort sur le mur. Au 28, un chat bondit sur des oiseaux envolés à temps. Le long du trottoir, il y a de gros pots de fleurs où pousse une végétation méditerranéenne exubérante. Même les pavés, au lieu du bitume ajoutent à l’aspect champêtre du lieu.  Le charme de l’endroit tient aussi à sa proximité avec un des quartiers les plus agités et encombrés de Paris et au miracle qui a permis aux riverains d’interdire la circulation dans leur rue.

Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Le Chat et les oiseaux. 28 rue Crémieux

Un coin du Paris pauvre du début du siècle s’est transformé en un lieu bien entretenu par une population qui a du goût et qui soigne l’espace intermédiaire prolongeant son logement comme si c’était un espace privé ! Une jeune femme a sorti sa chaise longue sur la chaussée pour lire au soleil.

La Jeune femme à la chaise longue

Malheureusement la rue Crémieux figure sur les guides touristiques et, depuis 2016, des internautes l’envahissent pour y tourner des clips et y prendre des photos (ce que nous sommes en train de faire). Nous croisons des promeneurs armés de caméras  ou d’appareils, les uns se bornant à parcourir la rue, les autres se dandinant et prenant la pose devant l’appareil.

On joue à « Si j’habitais rue Crémieux »

Les riverains en ont vite eu assez de vivre les weekends dans une rue grouillante de gens qui s’agitent, s’interpellent, s’installent sur leurs perrons. Ils essaient depuis 2016 de se débarrasser de leurs visiteurs trop nombreux. Ils ont créé un hashtag  pour les ridiculiser. (hashtag #ruecremieux) où ils postent les photos et les vidéos les plus saugrenues :

Un habitant a déroulé un ruban de travaux autour de sa façade, accroché un écriteau pour interdire qu’on approche de son pas-de-porte et pour menacer d’amende qui poste des photos de sa maison sur Instagramm. Parallèlement, les riverains demandent à la mairie le droit de s’enfermer en soirée et pendant le week-end.

A leur place, je déplorerais aussi la situation et pourtant ils m’agacent un peu car leur « problème » se pose un peu partout dans les endroits touristiques de Paris. Pourquoi faut-il considérer qu’il est plus exaspérant d’endurer les gens qui viennent tourner des clips dans leur rue coquette que de supporter les banlieusards aux Champs-Elysées, les cafés bruyants à Bastille et les voitures partout ? Plus généralement, qu’ont à répondre ces  privilégiés à ceux qui protestent que « la rue est à tout le monde ! »  Pour moi, je me réjouis avec eux que la municipalité ait créé ce charmant espace piéton si bien aménagé, mais je suis troublée qu’ils veuillent en chasser la plèbe, d’autant que leur décor provient, poétisé et nettoyé, du Paris des ouvriers expulsés du centre-ville.

Que la France est belle ! De l’abbaye de Fontfroide à Saint-Lizier

Que la France est belle ! Hasard du mariage d’une nièce où je voulais aller contre les avis de la faculté, nous avons pris des chemins de traverse pour revenir de Corse, passant à travers les Corbières par la route de Montpellier et de Narbonne, avec un arrêt trop court à l’abbaye de Fontfroide, puis traversant le pays cathare pour aller rendre visite à des amis.  

L’abbaye de Fontfroide dans la paix des collines

Tout semble à l’arrêt quand nous arrivons à une heure. Oliviers gris et cyprès noirs sont immobiles dans la chaleur. Le ciel n’a plus de couleur ; il faut quand même monter le chemin pour arriver à l’abbaye.

La montée vers l’abbaye de Fontfroide

Elle a été fondée par quelques moines bénédictins en 1093, mais c’est quand elle est intégrée à l’ordre cistercien vers la moitié du 12e siècle qu’elle prend son essor, devenant un haut lieu de lutte contre les cathares. Au 14e siècle, l’un de ses abbés, Jacques Fournier, est d’ailleurs élu pape sous le nom de Benoît XII. L’abbaye de Fontfroide est actuellement la propriété des descendants de Gustave et Madeleine Fayet à qui l’on doit le maintien en France de ce monument que des Américains voulaient racheter. Gustave Fayet, financier et vigneron, est un peintre symboliste plus qu’estimable, ami et collectionneur de Gauguin et d’Odilon Redon.

Les cyprès symbolistes de Gustave Fayet

Il restaure l’abbaye qu’il décore en faisant appel à ses amis (Des travaux ralentis par l’épidémie empêchent, hélas, le simple visiteur de voir les panneaux conçus par Odilon Redon pour la bibliothèque et le musée consacré à ses œuvres).

Nous ne resterons pas assez longtemps pour comprendre dans ses détails la structure de l’abbaye, bien qu’un des intérêts de Fontfroide soit d’avoir conservé l’ensemble du domaine, ce qui permet de mesurer l’importance du monastère.

Au reste, l’art cistercien est un art « pauvre ». Église, cloître, bâtiments conventuels sont très peu ornés. Leur beauté repose sur un grand sens des proportions et sur la présence, partout sensible de la nature. On en retrouve les principes ailleurs. Voici par exemple le cloître, bâti de la fin du 12siècle au début du 13e, avec pour les parties basses les chapiteaux à décor de feuillages caractéristiques de cet art.

Cependant l’austérité s’atténue un peu quand, à la période suivante, on ajoute de grands oculi, des galeries de pierre et aujourd’hui, la splendeur des glycines cramponnées aux colonnettes.

Ce ne sont pas seulement les proportions qu’on admire à Fontfroide, ce sont aussi les initiatives des restaurateurs. Par exemple, en place des verrières grises de l’église, Gustave Fayet introduit les vitraux colorés de son ami René Billa. Il fait orner la grande salle qui ouvre sur la cour Louis 14 de grilles en fer forgé au motif de pampres.

La cour Louis XIV et les grilles en fer forgé

Et dans la colline où sont reconstitués des jardins de simples, on est tout à coup accueilli par un petit Bacchus rondouillard.


L’angelot grassouillet du parc

L’enfant grassouillet du parc

Bien qu’arrivé tardivement, ce gourmand joufflu, qui sert une grappe de raisins sur son coeur, rappelle que les abbayes cultivaient la vigne et que les moines étaient de bons vignerons et sans doute de bons buveurs.

A Saint-Lizier (Ariège)

Vous connaissiez Saint-Lizier ? Vous saviez que c’était un puissant évêché et que le palais de l’évêque était énorme ? Moi non ! La ville pourtant ne manque pas d’ancienneté. Elle a reçu le titre de cité romaine au deuxième siècle après Jésus-Christ, est devenue évêché au début du 4e siècle et a pris ensuite le nom de son deuxième évêque, Lizier de Couserans, canonisé sous le nom de Saint Lizier. De son origine gallo-romaine, elle conserve une disposition double : la ville haute et la ville basse. Au sommet, un ancien oppidum, les habitants ont installé une place forte. C’est là que les évêques ont construit leur palais, malheureusement fermé. Nous nous rabattons sur la ville basse, sa cathédrale, ses toits de tuiles qui vont du brun au rose, en passant par toutes les nuances de l’ocre cuit et recuit au soleil.

Saint-Lizier et la tour tolosane de la cathédrale

Les belles demeures, les ruelles couvertes et les fontaines témoignent de ce que Saint-Lizier était un pôle de vie raffiné. Las ! Ici comme dans bien des petits bourgs, les commerces ferment et les habitants partent.

La fontaine et la maison aux volets clos

Ici, la ville n’est pas entièrement morte. On voit renaître des raisons d’espérer.  Le Couserans est un terroir de beaux marbres. Le plus beau de ces marbres, qui porte le nom solennel de « grand antique noir », se trouve à la carrière d’Aubert non loin de Saint-Lizier dans la commune de Moulis. Exploité depuis l’Antiquité, il a notamment servi à décorer Sainte-Sophie à Istanbul, l’hôtel Roosevelt aux États Unis, et à Paris les Invalides. Après une période d’inactivité, l’entreprise italienne Escavam a relancé l’exploitation. Pour le moment, le marbre est traité en Italie et les Français semblent avoir perdu la main, (ou bien ils coûtent trop cher), mais qui sait ?

Les blocs, extraits d’une fosse boueuse,  grossièrement équarris, sont ensuite alignés avant d’être exportés.

Alignement de blocs dans la carrière de marbre d’Aubert (photo J.-M. B.)

Le marbre brut montre une surface accidentée : la profondeur du noir se creuse sous les éclats de couleur blanche créant des structures tourmentées, comme si les collines du Lez, véritables objets gigognes, renfermaient à leur tour l’image de montagnes, de vallées, de gouffres, de glaciers étincelants.

Grand antique Noir : l’esquisse d’un paysage

Certaines dalles m’évoquent les peintures-papiers froissés d’Hantaï où le blanc brille d’autant plus qu’il jouxte le noir.

Tout près coule le Lez, comme un ruisseau de conte, avec son petit pont de pierres et ses eaux tantôt claires et vives, tantôt troubles et calmes.

Les bords du Lez

C’est là que j’ai rencontré mon premier martin-pêcheur. Il est passé devant moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais quand notre ami a signalé l’oiseau, j’ai tourné la tête à temps pour apercevoir une tache de lumière bleue.

Pendant ce temps, notre ami parlait de sa passion de photographe. Arrêté devant quelques galets, il racontait comment en augmentant le grossissement, de petites pierres de torrent qui n’avaient l’air de rien devenaient des planètes, comment quelques friselis dans l’eau se faisaient chevelures, ailes, vapeurs irisées, flammes, motifs ondoyants.

C’est fascinant de passer des carrières d’où l’on extrait des marbres faits pour les palais, les églises, les tombeaux des puissants aux bords des ruisseaux où d’humbles cailloux inutiles révèlent leur splendeur grâce au regard du photographe.

A Saint-Lizier, les nuages nous ont rattrapés. Ils étaient entassés derrière la montagne et tout à coup ils ont dévalé sur la vallée effaçant le relief. De grosses averses ont commencé à tomber. Le mariage aurait lieu sous la pluie, donc à l’intérieur… Mais pourquoi y aller ? Et bien parce que notre santé de septuagénaires n’est pas notre priorité absolue. Nous lui préférons  les plaisirs (sages) de nos vies et c’est un plaisir vif de participer au remariage de cette nièce après quelques années difficiles. Me voilà seule de notre génération du côté de sa lignée paternelle et je crois que notre présence lui importe.

Au début de la maladie, je me suis confinée (en rechignant un peu) parce qu’on nous demandait d’être solidaires des médecins submergés. Cette maladie nouvelle était inquiétante ce qui justifiait des précautions extraordinaires. D’ailleurs, il m’en reste quelque chose. Aujourd’hui, je me lave les mains plus systématiquement qu’avant et j’ai arrêté d’embrasser mes amis !

Mais la Covid n’est pas la peste. On voit bien qu’elle n’est pas très contagieuse (la fête de la musique n’a pas fait exploser les chiffres des hospitalisations) ; les hôpitaux ne sont plus débordés. La maladie tue peu, à présent qu’on sait mieux la traiter (1 à 2% des malades, le plus souvent déjà malades). Un peu plus que la grippe, moins que le cancer.

Ceux qui ont des raisons d’être inquiets peuvent évidemment renoncer à toute vie sociale et se calfeutrer chez eux. C’est leur choix respectable, mais faut-il demander à toute la population de vivre en état de semi-confinement ? La mélancolie des vieux dans les EHPAD a détruit leur vie aussi sûrement que le virus et je ne crois pas qu’on puisse sommer la jeunesse de se priver longtemps de sorties, de danse, de concerts, de flirts insouciants et aggraver une crise économique qui s’annonce déjà redoutable pour leur tranche d’âge.

Bref ! Nous ne renoncerons pas à la joie d’être ensemble. Nous nous testerons cependant au retour ou nous attendrons quinze jours pour ne pas propager le virus et contaminer des amis.

Bibliographie:

http://www.escavamar.com/fr/notre-carriere.php

Au Cuscione (Corse-du-Sud)

Le Cuscione ou Coscione est un vieux plateau, étonnamment vallonneux au milieu de tous les sommets tourmentés de l’île. On parcourt difficilement les 12 kilomètres de montée depuis Quenza : la route est de moins en moins carrossable et il vaut mieux posséder un quatre-quatre pour venir sans dommage à bout des nids de poule.

Vers 1500 mètres, on accède à ces vastes étendues couvertes de plantes épineuses et parsemées de blocs de granite.

Plateau du Cuscione
Plateau du Cuscione

Une sorte de maison du parc a été édifiée là. Elle est sans doute peu utilisée, peut-être davantage en hiver pour accueillir des amateurs de ski de fond. Deux gardes s’ennuient un peu et voudraient bien nous raconter ce qu’on verra sur le domaine. Il y en a un qui m’explique la différence entre l’aigle royal que j’ai vu tourner pendant la route et le milan royal à la queue fourchue qu’on rencontre  aussi souvent.

Il nous recommande de prendre le Sentier de l’Eau qui suit un ruisseau avant d’arriver aux pozzines (de pozzi, puits). Il s’agit de sortes de trous d’eau que relient des filets d’eau souterrains qui se creusent à la fonte des neiges. L’eau glisse, invisible, entre les trous, mais on la voit tout à coup sortir de terre en glougloutant entre deux mottes de terre.

ruisseau au Coscione
Ruisseau au Cuscione

Au fur et à mesure que l’été avance les plus petites de ces vasques d’eau sèchent au soleil et des plantes les remplissent avec une hâte merveilleuse puisque tout recommence l’hiver suivant.

Le Cuscione est le royaume des aconits, aussi belles que dangereuses : on en extrait un poison qui paralyse la respiration, affole le rythme cardiaque et conduit souvent à la mort.

Champ d’aconits

Quelques bergers emmènent leurs troupeaux sur ce haut plateau où l’herbe reste verte près des ruisseaux. Des porcs, parfois des vaches y passent l’été en liberté. On y trouve aussi des chevaux, les uns utilisés pour les touristes, d’autres redevenus sauvages dont on ne sait plus à qui ils appartiennent.

Cuscione. Les chevaux sauvages

Aujourd’hui, la beauté ascétique du plateau n’est pas menaçante, mais un cousin de mon mari m’a décrit le Coscione enveloppé de brouillard ou recouvert de neige. Même quand il fait beau, le pays est rude car il n’y a presque pas d’arbres et le soleil tape dur.

Les fromages de Monsieur Ansaloni

Un peu avant le refuge, deux bergeries. On se présente. « On vient pour des fromages. On ne veut pas déranger ». Monsieur Ansaloni, berger et fromager se réjouit au contraire. Avec le Covid toutes les foires ont été annulées. 300 kilos de fromage sont restés en plan. Alors heureusement que les touristes s’arrêtent ! (Cette année malgré les quelques inscriptions dénonçant les Français qui empoisonnent le peuple corse avec la Covid, j’ai plutôt entendu exprimer un soulagement : « Merci les continentaux qui ne nous ont pas abandonnés »).

La salle à vivre n’a rien de pauvre. Aucun bibelot, mais on y trouve une grande table, une télévision, un canapé sur lequel un garçonnet d’une douzaine d’années est assis.

̶  On a entendu des sonnailles dans le fond du plateau, mais sans rien voir.

̶  Ce sont mes brebis que vous avez entendues. J’en ai 300. Ça ne m’étonne pas que vous n’arriviez pas à les distinguer au milieu des cailloux. Même moi, j’ai du mal. Avant, on mettait quelques chèvres noires pour les repérer… Quand même, je les vois à la jumelle parce qu’elles bougent… Pour les récupérer, je prends la jument que vous avez vue faire la sieste dans la cour.

̶     Nous, notre plaisir, c’est d’aller tout doucement sur le plateau et de rester toute la journée loin de la côte où l’on est un peu entassés.

 ̶     Oui, oui, mais moi, c’est pour le travail. Alors, je peux pas m’asseoir au bord du ruisseau à regarder les aigles et les milans.

̶   Et vous restez là tout le temps ?

̶   Non, je monte pour l’estive. En hiver, c’est plein de neige. D’ailleurs, il y a dix jours, il faisait encore froid. J’ai fait du feu dans la cheminée.

Avant dit le berger, j’étais agriculteur, mais je suis tombé dans le métier.

Il est âgé et le métier est rude. Il faut surveiller les brebis, les traire, faire le fromage. Est-il ici pour l’air et le calme ou parce que l’exploitation en principe tenue par le fils battait de l’aile en raison d’une gestion approximative ? Je me souviens d’un reportage de Corse Matin paru en 2018 sur ce fils Ansaloni. Il avait voulu organiser l’amuntana, une transhumance à l’ancienne depuis Quenza au lieu de recourir au transport par bétaillère. Il avait contacté le ban et l’arrière-ban des cavaliers venus de toute la Corse pour accompagner l’estive, au moins 50 personnes, copains, bergers de Zonza et d’Aullène, curieux, et même un abbé pour bénir le troupeau. De chien, il n’y en avait pas. Les bergers corses n’ont pas besoin de patous dans les hauteurs où l’on ne rencontre ni meute errante de chiens sauvages, ni loups, et dans les collines basses, les bêtes sont parquées. Malgré l’allure majestueuse des cavaliers, la conduite des troupeaux n’était pas leur fort. Aucun ne savait les canaliser : les brebis ont filé dans le parc du château et brouté toutes les roses, puis elles se sont engouffrées dans les jardins dont les grilles étaient restées ouvertes… C’est miracle qu’elles se soient finalement retrouvées sur le chemin pour une montée de 4 heures dans une chaleur torride. Le village a beaucoup ri, mais il n’a plus été question de transhumance à l’ancienne. (https://www.corsematin.com/articles/la-transhumance-a-quenza-une-histoire-de-villages-85063)

 Le jeune garçon assis sur le canapé nous demande de photographier ses poignets : « C’est pour ma mère. Je suis tombé et mon grand-père se débrouille mal avec le portable. »

Il est tombé d’une moto en partant au pèlerinage de Bavella : une truie lui a foncé dessus et l’a déséquilibré.

Je croyais qu’il voulait apitoyer sa mère et j’essayais de photographier un doigt blessé enveloppé dans une poupée, mais je me trompais. Le garçon voulait rassurer sa famille pour rester avec son grand-père sans redescendre pour faire une radio. A présent, je vois que toute sa cuisse a été éraflée.

̶  Un peu d’eau oxygénée, dit le grand-père, ça va suffire pour la jambe. Vous savez, il a toujours envie de monter. Il reprendra peut-être après moi.

Ainsi se poursuit la vie pastorale. Ce n’est plus la vie des ancêtres. Elle suppose des bétaillères, des foires à touristes, une télévision, des camions qui vous approvisionnent, mais la solitude et la beauté sont là.

Quand nous redescendons, nous ne savons plus qui se contente de peu et qui profite des richesses du monde, ce berger des hautes-terres ou nous qui repartons vers la plaine.

Splendeur du golfe de Porto

Je parlerai une autre fois de la vie quotidienne en Corse. Aujourd’hui, voici les souvenirs d’une visite du golfe de Porto et de notre inoubliable balade des calanches de Piana et de la réserve de Scandola.

Venir à Porto par Corte, c’est passer par la plus belle forêt de laricios de Corse, la forêt d’Aïtone, avec ses milliers de pins démesurés dont les troncs montent tout nus avant d’arriver au faîte. Ils sont si hauts que notre forêt de l’Ospedale dans la Corse du Sud paraît petite. Aïtone est cependant moins immédiatement accueillante avec des pentes abruptes et des cochons voraces qui guettent les sandwichs des promeneurs. Bientôt, la route traverse les terribles gorges de la Spelunca dans un massif desséché, privé de toute présence humaine. Tout en bas d’une descente vertigineuse, il y a peut-être une rivière inaccessible mais le long de la route il n’y a que la sécheresse et la boule de feu d’un soleil fou. Est-ce que ce sera ainsi en Corse dans le monde d’après où les hommes auront disparu chassés par le réchauffement climatique ? Même quand on quitte l’à-pic de la corniche, et qu’on retrouve des pentes, la montagne reste austère et déserte. Seul pousse ici un maquis épineux et le parfum des plantes est plus piquant qu’ailleurs.

Ota et le village de Porto

L’arrivée à Ota nous arrache un cri : le village accroché à mi-pente vit sous la menace de sommets monstrueusement hostiles et un gros bloc rocheux prêt à dégringoler sur les maisons.

Ota (golfe de Porto Corse)
Ota. Le rocher menançant

Quelques kilomètres plus bas, commence Porto, la marine d’Ota. Porto, qui était réduit à quelques maisons de pêcheurs, a pris son essor avec le tourisme. Avant, toute la région semblait invivable. D’ailleurs au 16e siècle, elle était entièrement vide. L’hostilité de la nature y était pour beaucoup, mais aussi les incessantes razzias des pirates « Turcs », venus le plus souvent de la régence d’Alger : Berbères, Maures, aidés de renégats, saccageaient les villages de la côte et emmenaient les habitants en esclavage, ou plus souvent les échangeaient contre des rançons. Ces incursions se sont prolongées jusqu’au 19e siècle. La menace était telle que les villages se sont établis sur les hauteurs et que les Génois ont construit des tours tout autour de l’île. Des guetteurs avertissaient les habitants à l’aide de feux pour qu’ils aient le temps de fuir dans les montagnes. Et puis les côtes étaient infestées de moustiques avant les épandages massifs d’insecticides qui ont accompagné le débarquement américain. Ces maux concernaient toute la Corse. A Ota, il faut ajouter les guerres sans merci du 15e siècle entre le seigneur de Leca et Gènes qui fera massacrer toute la famille. Les villageois avaient fini par quitter la région et Ota ne figurait même plus sur les cartes du 18e siècle.

Aujourd’hui, Ota revit, mais le manque d’espace limite heureusement les possibilités d’expansion. Nous voici à Porto c’est-à-dire devant une succession d’hôtels, de restaurants, avec quelques maisons et un embarcadère pour les navettes qui permettent de visiter la côte. Notre hôtel, le Corsica, à 100 mètres du port, est entouré d’un petit bois d’eucalyptus qui offre ombre et fraîcheur, bienvenues après la traversée des gorges. Chaque chambre jouit d’un grand balcon et d’une belle vue sur la tour génoise, et sur la montagneuse chaîne en forme de crète de dragon qui domine le Sud de Porto. Nous reviendrons aussi au Corsica pour la piscine de bonne dimension et pour l’accueil charmant. Voici le numéro de téléphone qui permet de court-circuiter les sites de réservation dont on connaît l’avidité : 04 95 26 10 89.

Le petit bois d’eucalyptus près de l’hôtel Corsica
Vue sur la tour de Porto depuis le balcon de l’hôtel Corsica

Sur la route de Piana une petite promenade dite du « Château fort » a été aménagée. Elle permet d’aller jusqu’à un rocher en forme de château d’où on domine le golfe. Pendant 45 minutes on marche entre des roches spectaculaires, tantôt, érigées comme des murailles,

Route de Piana. Promenade du Château Fort

… tantôt, plissées commes draperies,

Route de Piana. Promenade du Château-Fort

… tantôt lancées à travers à l’espace

Je n’essaierai pas de décrire ces roches. Maupassant l’a fait très bien dans Une Vie et on n’échappe pas à ses images. Sur la route du retour, tout se calme, le jour meurt doucement, éteignant une à une les couleurs et ne laissant que la douceur du crépuscule.

Le golfe de Porto vu depuis la route des calanques de Piana

Bizarrement, l’impression d’immensité vient davantage des montagnes que de la mer, lac tranquille à qui elles servent d’écrin.

Fin du jour sur le golfe de Porto
Route de Piana. Coucher de soleil

La Mer est un restaurant admirablement bien placé en face de la tour génoise illuminée dès qu’il fait nuit. Les gens d’ici semblent estimer qu’il faut que la tour passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel pour que le spectacle vaille le coup. Soit ! Sans être exceptionnelle, la cuisine de La Mer est agréable et personne ne vient vous demander de libérer la place pour les suivants. La terrasse est face à la tour génoise et permet de voir les montagnes qui dominent Porto. Quand la lune se lève, l’effet Murnau est garanti !

Ces immenses pentes qui dévalent jusqu’à la mer sont admirablement belles.  Elles font peser sur la petite ville leur énorme poids de pierre. Il n’y a pas besoin d’être mystique pour se sentir écrasés par les forces gigantesques qui bouchent tout le ciel et ne laissent d’horizon que vers la mer. On ressent jusqu’au malaise physique la petitesse humaine.

Tour des Calanques de Piana et réserve de Scandola

Différentes compagnies proposent des balades en bateau. Nous avons prudemment opté pour un bateau qui permettait de s’abriter du soleil pendant un tour qui dure à peu près quatre heures trente. Seuls les petits bateaux de 12 places supposés plus aventureux entrent dans les grottes, mais est-ce si nécessaire ?

Le tour des Calanques de Piana permet de voir d’en bas le paysage aperçu la veille depuis la route. Les hôtels de Porto s’effacent ; ne reste que la tour génoise sur son rocher de granite rose,

Tour génoise de Porto sur son rocher rose

Puis c’est le grand opéra des couleurs : toutes les nuances d’ocres, de roses, de rouges contre le bleu dur de la mer.

Le guide se sent obligé de parler pour ne pas nous laisser seuls. Il prévient. « Sortez vos appareils photos. Vous arrivez à « La Fenêtre ». 

Calanches de Piana. La Fenêtre

Et là, vous pouvez regarder l’eau, c’est « La piscine ». Ainsi en nommant les lieux, espère-t-il nous rappeler au premier devoir du touriste qui est de regarder et nous empêcher de succomber au vertige lent de ces grands murs de pierre avec leurs centaines de mètres d’à pic qui tombent dans l’eau.

La promenade se poursuit vers La Réserve de Scandola où il est interdit de marcher, de plonger et de pêcher et que l’on n’atteint qu’en bateau. Les prospectus mentent un petit peu quand ils vantent la richesse exceptionnelle de la faune vous poussant à imaginer un éden d’animaux marins et aériens, des aigles pêcheurs en train de pêcher sous les applaudissements, des oiseaux de mer dans tous les sens, (pas de phoques moines, puisque les derniers ont été éliminés avec la bénédiction des autorités pour cause de concurrence avec les pêcheurs), mais des dauphins, émergeant du ventre de la mer pour faire des pirouettes… En fait les aigles-balbuzards sont des migrateurs qui reviendront à l’automne. Les autres animaux sont sans doute en train de dormir. Tout au plus, devine-t-on quelques oblades quand l’eau est transparente. Avant d’atteindre la réserve, les compagnies maritimes proposent presque toutes un arrêt à l’anse de Girolata, difficilement accessible depuis la terre. Hélas ! les cargaisons de touristes ont une demi-heure pour prendre d’assaut les buvettes installées sur la plage. De pauvres ruminants mal nourris sont là pour qu’on les prenne en photo. La minuscule communauté qui vit à l’année est submergée et le charme tant vanté de l’endroit évaporé !

Girolata. Vaches à touristes

Pourtant, c’est la visite la plus belle qu’il m’ait été donnée de faire en mer : les 1600 hectares de Scandola sont un grand cratère volcanique effondré et les roches, selon qu’on les regarde à contre-jour ou dans le sens de la lumière passent par toutes les nuances du noir au rose selon qu’on longe des falaises de basalte ou des dômes de rhyolite. Pour être comblé, il suffit de regarder le change des couleurs, les jeux de la roche avec le ciel et le soleil.

Scandola. Orgues basaltiques rouges

Parfois un aquarelliste fou a ajouté un peu de vert gris sur la paroi :

Scandola. Genévriers accrochés à la paroi

Mais cela ne fait pas de mal d’entendre le guide signaler qu’on voit des roches datant de l’ère primaire, que les orgues basaltiques rouges sont une rareté, et que les arches sont dues à l’explosion d’énormes bulles de gaz

Scandola. Une arche volcanique

… ou faire remarquer les délicates concrétions calcaires qui se forment de temps à autres à fleur d’eau. Grâce à lui, on mesure mieux l’épaisseur de temps enfouie dans la pierre.

Scandola.Trottoir à lithopphylum (sorte d’algues calcaires qui ourlent le bas des roches)

Formes imposantes et sculptures délicates et fantastiques alternent comme si un Gustave Doré avait été chargé de dessiner dômes, arches et palais ornés de gargouilles, lutins et éléphant rose pour illustrer un conte fantastique :

Scandola. L’Eléphant rose
Scandola. Basalte gris. Le cortège des trois soeurs

Impossible de rendre la magie de ce monde minéral rose et noir entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.