Fin d’année 2020. (Coronavirus 6)

Maison et Prison

Le lieu que nous appelons « la maison » –quand nous disons « Allez ! Il se fait tard. On rentre à la maison » – est un appartement. Qu’en raconter ? Il est rempli de la vie que nous y menons, des heures tranquilles passées à lire au chaud pendant l’hiver, au frais pendant l’été, de la lumière qui entre par les grandes portes fenêtres, des pauses passées ensemble à parler de tout et de rien. Tout ceci donne à cet endroit son caractère protecteur et studieux. « La maison, c’est là où tu es », dit-il ou dit-elle. Chacun a la sagesse de sortir, d’aller voir une amie, de déjeuner avec un ancien collègue pendant quelques heures parce que nous savons qu’un nid, c’est très bien pour s’y retrouver à condition de s’en envoler.

J’ai eu d’autres maisons dont la plus importante parce que c’est celle de ma petite enfance était à Chatou, un pavillon de banlieue où j’ai habité quelques années, immense dans mon souvenir, sans doute modeste en réalité.

Si je pense « la maison », vient d’abord l’image de l’arbre de Noël installé dans un coin du salon. En ce temps-là on illuminait les sapins avec de vraies bougies et je sens encore l’odeur de cire mêlée au parfum des aiguilles chaudes. Les dizaines de petites flammes dansantes des bougies se reflétaient dans les boules rouges, vacillaient au moindre déplacement d’air

Je revois aussi ma chambre avec son papier peint turquoise clair parsemé de bouquets blancs, peut-être des œillets, plus sûrement des fleurs de fantaisie. Une fois la lumière éteinte, les ombres des feuilles de peupliers, éclairées par le réverbère de la rue, s’agitaient sur le verre dépoli de la fenêtre. De ce mélange d’obscurité et de lumière surgissaient des monstres qui m’effrayaient jusqu’au moment où le sommeil effaçait tout.

La maison était surtout inséparable du jardin, du vieux figuier où le chat faisait la sieste, des iris violets du printemps, des énormes bouquets de rhubarbe, si gros que je pouvais m’y dissimuler quand on jouait à cache-cache. Je n’avais d’autre but dans la vie que d’observer ce que contenait cet enclos depuis la file des peupliers de la grille, jusqu’à la plate-bande du milieu avec son odeur de terre remuée où maman allait bientôt semer les gaillardes, les pieds d’alouette et les cosmos. Au-delà commençait le pré sauvage, lieu de mes plus grandes explorations. Cette maison mi-réelle, mi rêvée n’était pas un nid douillet, mais un monde en miniature où je pouvais marcher dans l’herbe mouillée, courir après le chat, me balancer dans les branches du figuier, regarder passer les nuages.

Que deviennent nos maisons en temps de confinement ? Elles sont bizarrement contaminées par les mots que nous utilisons pour parler des prisons. « Rien à voir », direz-vous à raison, entre le confort de nos logements et les lieux sordides où sont enfermés les condamnés, mais la première citation du Trésor de la Langue Française associe prison et ennui :

J’espère, lui dit-il, que vous ne vous êtes pas trop ennuyé en prison ARLAND, Ordre, 1929, p.440.

(En fait, la suite de la citation s’arrange un peu grâce aux dures et bénéfiques leçons du châtiment, du moins si l’on aime les visions punitives de la vie : « J’ai toujours pensé que ce qu’un homme peut rencontrer de plus utile vers la vingtième année, c’est une longue maladie ou un séjour en prison… »)

De même, les messages qu’envoient les amis enfermés chez eux par le couvre-feu, rapprochent confinement et ennui : « le plus difficile, c’est l’ennui », « jours d’ennui maximum », etc… Et la maison refermée est coupée de l’espace : « Pour avoir un espace et des contacts à soi, le télé-travail est terrible ; je ne peux plus sortir pour aller au travail. »

Dans une prison, écrit encore le dictionnaire, on « est gardé pendant un temps plus ou moins long… » Le temps qu’il faut « tirer » obsède les prisonniers. Certains des confinés du Covid finissent par les envier. « Au moins, m’écrit un ami, quand on a purgé sa peine, on sort de prison. Là, personne ne croit plus à une date où le confinement s’arrêtera. »

Le temps suspendu, les jours qui se ressemblent, l’espace restreint, l’absence de rapport avec le monde extérieur (ce monde existe-t-il encore ?) sont communs à notre expérience du confinement et au statut de prisonnier.

Il faut être Stendhal ou Giono pour voir au-delà des murs :

 « J’ai passé dans cette prison quelques-unes des plus belles heures de ma vie » « Avec ma demi-boule de pain et ma cruche d’eau tous les quatre jours, que voulaient-ils que je fasse, sinon rêver ?  Et, rêver, ils étaient bien petits garçons pour reclure mes rêves » (Noé, éd 1973, p.168)

Le Corps et l’âme. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520

Quelques heures avant la fermeture du Louvre nous étions passés à l’exposition Le Corps et l’Ame. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520 car nous aimons revoir les œuvres que nous connaissons, et de nouveaux rapprochements enrichissent souvent l’image que nous en gardons. Il était déjà tard et nous l’avons aperçue plutôt que visitée. Nos souvenirs d’histoire de l’art créditaient Michel Ange d’avoir ajouté à la beauté des nus antiques les sentiments qui les habitent. Et tel est bien l’axe de cette exposition sur la sculpture du Quattrocento à travers l’Italie qui tantôt évoquait la grâce des corps nus,

Madeleine (?) tenant la couronne d’épines et les clous de la Crucifixion » (vers 1500) par Michel-Ange – Musée du Louvre
Marie-Madeleine tenant la couronne d’épines et les clous de la Crucifixion
(vers 1500) par Michel-Ange – Musée du Louvre
« Bacchus et Ariane » (vers 1505-1510) par Tullio Lombardo – Kunsthistorisches Museum (Vienne)

…tantôt la désolation et la fureur.  Chez les petits maîtres, l’émotion était un signe codifié : les bouches entr’ouvertes de Giovanni Angelo del Maino  se retrouvent dans toutes les représentations de l’âge classique :

Giovanni Angelo del Maino vers 1515. Florence Déposition
Guido Mazzoni. Marie-Madeleine vers 1485-1489. Musée d’art médiéval de Padoue

… Les bras levés et les yeux renversés suggèrent l’intensité des passions sublimes C’est au 15e semble-t-il que s’invente ce code gestuel appliqué pendant l’âge classique. 

Marie-Madeleine et saint Jean l’Evangéliste.Giovanni Angelo del Maino – avant 1515 – Côme, Cathédrale

Avec Michel Ange, on n’a plus affaire à  un grand théâtre décoratif ; ce qu’il fait vivre ce sont les énigmes de nos vies, le mélange de bien et de mal, de courage et de faiblesse qui les hante.

Mais quel rapport avec ton couplet mélancolique sur les maisons/prisons me dit mon lecteur imaginaire… ? Aucun, si ce n’est que je suis privée de la ville pleine de vie et que je comble ce manque avec mes souvenirs d’exposition. Il me semble appartenir au peuple des « sans », dont la description avait scandalisé sous la présidence de Hollande. Bien sûr, je devrais avoir honte de comparer les « sans dents » et les petits bourgeois privés de leurs musées, de leurs théâtres, de leurs cafés, de leurs restos où diner avec des copains, et pourtant je vois bien que le sentiment de manque est général.

En attendant la délivrance de 2021, il ne me reste qu’à partager mes dernières images du monde d’avant avec vous.

Jardin de statues. Les Tuileries

Je ne remarquais pas la plupart des sculptures dans les espaces publics. Il a fallu que des partisans de la cancel culture (culture de l’annulation) demandent l’enlèvement du monument de Colbert installé devant l’Assemblée Nationale pour que je réalise que ces effigies ne sont pas que décoratives, qu’elles ont une signification. Colbert a certainement préparé le Code noir qui a donné un cadre juridique à l’esclavage dans les Antilles, même si celui-ci a été promulgué en 1685 après sa mort. La demande d’annulation se comprend du point de vue de ceux qui vivent dans la mémoire douloureuse de l’esclavage (on n’imaginerait pas de statues de Pétain sur nos places publiques, quand bien même il a été célébré pour son rôle en 14-18, et les rues Pétain ont été rebaptisées).  Mais cette demande heurte la majorité des Français qui adhèrent à la vision positive de ce qu’a apporté l’Etat et qui resituent le Code Noir dans un contexte où l’esclavage était répandu bien au-delà de l’Europe.. En obtenant qu’on enlève la statue de Colbert, les militants effaceraient aussi la mémoire du grand homme d’Etat qui a unifié l’ensemble des lois du royaume. En mai 2020, des statues de Schoelcher l’abolitionniste de la IIe République ont été détruites par des militants martiniquais, furieux qu’on célèbre un blanc et non les luttes des esclaves martiniquais qui s’étaient à plusieurs reprises révoltés contre leur servitude. Posant des mémoires irréconciliables, ils veulent oublier le rôle que des blancs ont joué dans la fin de leur martyre… Là, mon incompréhension est totale. Il faut penser seulement en termes de race, d’origine et de sang. pour parler ainsi. Dans ma jeunesse, on attribuait ces réactions à l’extrême droite.

En tout cas, ces luttes mémorielles font que je regarde mieux ce que célèbrent les monuments qui peuplent les jardins publics.

En décembre, maintenant que les arbres commencent à perdre leurs feuilles, qu’il n’y a presque personne dans les allées, le parc des Tuileries est un jardin de statues. Il fait froid, nous irons voir les cavaliers de la Concorde et les Maillol du Carrousel une autre fois. Notre promenade nous mène seulement du bassin de l’Octogone au bassin rond à hauteur de la station de métro des Tuileries.

Je n’avais pas pris la mesure de la diversité des sculptures qui sont regroupées. Il y a celles qu’on attend dans un jardin à la française, des dieux et des nymphes… On trouve aussi les héros tourmentés de sculpteurs du 19e, les monuments aux hommes politiques, tous les courants de l’art du 20e siècle néoclassique, abstrait, ludique…

Diane à la biche

Cette Diane élégante est l’œuvre de Guillaume 1er Coustou (1677- 1746), frère cadet de Nicolas et père de Guillaume Coustou (fils), eux aussi sculpteurs de renom. Après un séjour (assez agité) à Rome où il finit par déserter l’Académie de France, Guillaume revient à Paris, est admis à l’Académie royale de peinture et de sculpture, et, comme son frère en deviendra par la suite directeur. Il travaille alors pour les commandes officielles de Louis XIV.

Dans les allées latérales, on trouve (malheureusement engrillagées pour des travaux d’hiver) de jolis moulages d’Apollon et de Daphné des deux frères (Guillaume1er pour Daphné et Nicolas pour Apollon). Je m’étonne que les jeunes féministes qui se réclament de me too ne demandent pas le déboulonnage de cette représentation d’une tentative de viol : Apollon touché par une flèche d’Eros tombe amoureux de Daphné. Celle-ci, touchée par une flèche de plomb n’a que dégoût pour lui. Elle se sauve :

« La fuite rehausse encore sa beauté. Mais le jeune dieu, renonce à lui adresser en vain de tendres propos et, poussé par l’Amour lui-même, d’un pas vif, il suit la nymphe à la trace en redoublant de vitesse. Quand un chien des Gaules a aperçu un lièvre dans une plaine découverte, les deux courent, l’un pour saisir sa proie, l’autre pour sauver sa vie ; le premier, sur le point de happer le fuyard, il espère déjà le tenir, et le museau tendu, il serre de près ses traces ; l’autre, ne sachant s’il va être pris, se dérobe aux morsures et esquive la gueule qui le frôle. Ainsi le dieu et la vierge, sont poussés, l’un par l’espoir, l’autre par la crainte. Lui cependant, porté par les ailes de l’amour, est le plus prompt et n’a pas besoin de repos, déjà il penche sur le dos de la fugitive, et de son haleine effleure les cheveux épars sur son cou. Elle est à bout de forces, livide, et, dans sa fuite éperdue, vaincue par la fatigue, elle dit en regardant les eaux du Pénée : « Viens mon père, viens à mon secours, si vous les fleuves, avez un pouvoir divin. Délivre-moi en me transformant, détruis la beauté qui m’a faite trop séduisante. » une mince écorce entoure son sein délicat, ses cheveux se changent en feuillage, ses bras en rameaux ; ses pieds tout à l’heure si agiles, adhèrent au sol par des racines incapables de se mouvoir ; la cime d’un arbre lui sert de tête ; de ses charmes il ne reste que l’éclat (Ovide- 1- 522-577) »

Daphné et Apollon

Les artistes ont rendu la course folle des protagonistes en penchant leurs corps selon de grandes lignes obliques, Apollon tendant le bras vers sa proie, Daphné jetant en avant deux bras implorants. L’ensemble est un petit miracle d’équilibre aidé par deux troncs d’arbre. Cependant la grâce sensuelle de ces très jeunes gens est telle qu’on n’imagine pas qu’Apollon soit un violeur en puissance, ni Daphné une proie terrifiée.

C’est encore Guillaume Costou qui représente l’été sous les traits de Cérès, une des saisons qui ornent le bassin octogonal.

Cérès ou l’Eté

En face voici L’Hiver encapuchonné et tout renfrogné, qui se chauffe les mains à un brasero. Jean Raon, (1631 -1707) qui a travaillé principalement à Versailles en est l’auteur. Le marronnier lui fait une belle couronne dorée

Au reste la hauteur des piédestaux et leurs yeux sans prunelles les isole.

Tuileries. L’Hiver de Jean Raon

Finies l’élégance, le caractère modéré ! Voici une mode naturaliste, impressionnante quand il s’agit à nouveau d’une de ces scènes de rapt si fréquentes dans l’art occidental. Laurent Honoré Marqueste (1848-1920) a rendu la force sauvage du centaure Nessus, à la fois par la torsion du cheval et par la main qui se crispe sur la Déjanire éperdue que l’homme cheval est en train d’enlever (1892).

L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920). Détail

Les rôles sexuels de l’homme et de la femme sont plus explicites que pour la légende de Daphné. Animalité et emploi de la force pour l’homme ; passivité pour sa vicime.

L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920)

Hélas ! La statue est bien abimée. La patte gauche du pauvre centaure n’est plus qu’un moignon et laisse passer un bâton qui fait plutôt mauvais effet.

Voici dans un bosquet un monument à Perrault charmant, grâce à la joyeuse ronde des petites filles qui entourent le piédestal et à l’humour du chat. Gabriel Edouard Baptiste Pech l’a sculpté entre 1903 et 1908.

Gabriel Edouard Baptiste Pech 1903. Monument à Perrault
Le Chat botté, son collier de souris et son gros rat à la ceinture. Monument à Perrault

L’Etat honorait le conteur aimé des enfants, mais aussi celui qui avait plaidé pour que le jardin de Nôtre reste accessible au public.  Colbert, contrôleur général des Finances, s’inquiétait des dégâts que le « peuple » pouvait causer au jardin (décidément Colbert joue à nouveau le rôle du grand seigneur dur aux petites gens). Perrault comme il le rapporte dans ses mémoires s’est opposé à lui en lui assurant  que les visiteurs respectaient le jardin :

La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde jusqu’au plus petit bourgeois, a pour ce jardin. Non seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher ; ils s’y promènent tous comme des personnes raisonnables. Les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, surtout à présent que l’on n’entre plus au Luxembourg [1] ni à l’hôtel de Guise. »

Ce que confirment les jardiniers

« Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l’air ; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des Rois ne sont si grands et si spacieux, qu’afin que tous leurs enfants puissent s’y promener. »

Et le jardin reste accessible à tous.

Déjà 1909. Le monument en marbre à Waldeck-Rousseau, du même Laurent-Honoré Marqueste (1848-1920)  auteur du Centaure, comprend un buste et un groupe d’ouvriers accompagnés de la République

Monument à Waldeck-Rousseau. Marqueste

Pierre Waldeck Rousseau est à l’origine de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dite loi Waldeck-Rousseau. Il soutient aussi des lois sociales : le 30 mars 1900 est promulguée une loi qui rréduit le temps de travail des femmes et des enfants. Le 30 septembre, il soutient une nouvelle loi Millerand-Colliard qui abaisse à onze heures la durée du travail journalier pour les hommes et à 60 heures la semaine de travail. C’est pourquoi, des ouvriers sont représentés au pied du monument. Les codes de la représentation sont assez drôles. Des nus antiques pour les ouvriers et une toge à la romaine pour P. Waldeck-Rousseau.

La sculpture moderne est moins militante à première vue. L’acteur Jean-Paul Belmondo a offert deux statues néo-classiques de son père, Paul Belmondo : Apollon et Jeannette aux formes épurées, aux corps luisants dans le jour qui décline.

Apollon et Jeannette de Paul Belmondo

On va plus vite car le froid s’accentue. Le temps de s’arrêter dans cette partie couverte du bois pour trois personnages en bronze du sculpteur Etienne Martin (1913-1995) créés en 1967 qui ont été installés en 2000. Ils sont non figuratifs et pourtant étrangement vivants, massifs et très présents.

Trois personnages. Etienne Martin 1967

En cherchant bien dans les racines de L’arbre aux voyelles de Penone, on doit pouvoir reconnaître la forme de lettres. Le O est le facile à trouver. Après ça se complique.

L’Arbre aux voyelles. Penone

En tout cas, ce tronc qui traîne est un beau pied de nez à l’esthétique des jardins à la française. Un arbre déraciné, ça fait plutôt désordre… et puis contrairement aux êtres éphémères qui peuplent les jardins, l’arbre métallique, même abattu, ne disparaîtra pas.

Parc Monceau. Que reste-t-il de la Folie du duc de Chartres ?

Provisoirement, malgré le temps agréable, je ne peux plus aller et venir comme je veux. Heureusement, l’espace rétréci est compensé par l’immensité de temps enfoui dans chaque quartier de Paris.

Cela fait un moment que je voulais achever mon tour de l’enceinte des Fermiers généraux bâtie entre 1786 à 1789 pour faciliter le contrôle des marchandises rentrant dans Paris et mieux récupérer l’argent des taxes. Le mur murant Paris rend Paris murmurant, résumait Beaumarchais, pour décrire l’hostilité que cette pression fiscale supplémentaire suscitait chez les Parisiens. D’ailleurs, des fraudeurs appuyés par le peuple de Paris s’y étaient attaqués un peu avant la prise de la Bastille : entre le 9 et le 13 juillet 1789, ils avaient incendié des barrières, marquant au fond le vrai début de la Révolution.

Il subsiste seulement quatre des pavillons d’octroi que Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) avait été chargé d’édifier ; j’y ai consacré quelques billets :

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/18/la-rotonde-de-la-villette/

https://passagedutemps.wordpress.com/2020/01/19/en-descendant-le-boulevard-raspail/

https://passagedutemps.wordpress.com/2020/03/28/le-reve-de-pierre-de-claude-nicolas-ledoux-1736-1806-la-saline-royale-darc-et-senans/)

Pour achever mon tour de Paris, je dois retourner à la Rotonde du parc Monceau qui faisait partie de la Barrière de Chartres. Ce pavillon est situé à l’entrée du parc.

La folie de Chartres

En 1778, Louis-Philippe, duc de Chartres, achète un grand terrain qui deviendra une fois aménagé par le peintre Carmontelle et l’architecte Colignon « la Folie de Chartres ».

Je me perds avec tous ces Louis-Philippe : les princes changent de titres au long de leur vie et se plaisent à transmettre leur prénom à leurs enfants. Il y eut d’abord Louis-Philippe dit « le Gros »,  (1725-1785), duc de Chartres, puis duc d’Orléans à la mort de son père. (Je l’appellerai Louis-Philippe I). Il a pour fils Louis-Philippe (1747-1793) (Louis-Philippe II, pour ne pas mélanger, dit Philippe-Egalité pendant la révolution). Né duc de Montpensier, Louis-Philippe II devient à son tour duc de Chartres à la mort de son grand-père, et duc d’Orléans à la mort de son père. Réformateur, franc-maçon, il est le premier en France  à se faire vacciner, lui et sa famille, contre la variole, donnant ainsi l’exemple. Il est élu député de la Convention, vote la mort du roi, mais sera guillotiné à son tour en 1793. Son fils, Louis-Philippe III deviendra roi des Français de 1830 à 1848.

En 1769, alors qu’il n’est encore que duc de Chartres, Louis Philippe II épouse Marie Adélaïde de Bourbon, la famille ayant préféré à la « pureté du sang », la grande fortune de cette héritière, descendante d’un des « bâtards légitimés » de Louis XIV. (L’aristocratie du 18e siècle se dispensait facilement de fidélité. Le duc a des maîtresses dont la plus connue est la célèbre éducatrice Madame de Genlis… Lui-même, malgré sa ressemblance avec Louis-Philippe I, a prétendu pendant la Révolution, qu’il était le fils du cocher de sa mère qui avait multiplié elle aussi les aventures !)

Le nouveau ménage achète un domaine de 26 hectares dans la plaine Monceau aux portes de Paris. L’architecte Colignon leur construit la dite Folie de Chartres. En 1773, le duc s’adresse au peintre Carmontelle pour aménager le jardin.  Louis Carrogis de Carmontelle est un merveilleux touche-à-tout, dessinateur loué pour la ressemblance de ses portraits de profil, auteur de petites comédies qu’il fait jouer dans les fêtes du vieux duc (Louis-Philippe I), inventeur de « panoramas », des rouleaux de papier de Chine (de vélin), parfois de plusieurs dizaines de mètres, présentant une succession de scènes dans des paysages bucoliques que l’on déroule pour les spectateurs plongés dans le noir, comme s’ils assistaient à un long plan-séquence. Un de ces panoramas est conservé au musée de Sceaux et le musée Paul Getty a mis en ligne un autre rouleau de 37 m de long (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/).

En 1778, Carmontel achève ce jardin extravagant, une sorte de microcosme fouillis des curiosités du monde entier. Dans son livre, Le Jardin de Monceau, il écrivait : « Si l’on peut faire d’un Jardin pittoresque un pays d’illusions, pourquoi s’y refuser » (p.4).

Carmontel remet les clés du jardin au duc de Chartres, Paris, musée Carnavalet, https://www.photo.rmn.fr/archive/10-541705-2C6NU0YDJDJD.html

L’aménagement suppose un art hydraulique poussé. Carmontel a prévu une cascade (qui est) « le point haut d’où les eaux se distribuent quand elles y ont été amenées par la pompe à feu qui est proche de la serre chaude, & par le moulin que le vent fait agir » (p.6). De là, tout un circuit permet d’aller de fausses ruines en ponts, rivière, jusqu’au point bas, le bassin nautique.  L’eau était remontée à l’aide de pompes.

Les édifices presque juxtaposés évoquent des bâtiments exotiques comme la tente tartare, environnée de Peupliers d’Italie, de Sycomores et de Sureaux (p.10), le minaret ou le pavillon de Jeu de Bagues d’une Chine de fantaisie,

planche XVI : le jeu de bague chinois.
Planche gravée du livre de Carmontel (1777)

Trois pagodes chinoises portent un grand parasol qui couvre ce jeu. Ces pagodes, appuyées sur une barre horizontale, meuvent avec le plancher qui est sous leurs pieds. La mécanique, qui les fait tourner, est mise en mouvement par des hommes dans un souterrain pratiqué au-dessous. Des bords du plancher partent quatre branches de fer, dont deux soutiennent des dragons sur lesquels les Messieurs montent à cheval ; sur les deux autres branches sont couchés des Chinois soutenant d’un bras un coussin sur lequel s’assoient les Dames ; ils tiennent d’une main un parasol garni de grelots, & de l’autre un second coussin servant à poser les pieds. Au bord du grand parasol sont suspendus des œufs d’autruche & des sonnettes. A droite & à gauche de ce jeu de bague, du côté du pavillon, sont des bancs ottomanes placés dans des enfoncements de verdure. Ces bancs sont en pierre & imitent des carreaux de Perse, au-dessus sont des draperies rayées de violet, d’aurore et de blanc soutenues par des bâtons. C’est où se tient la compagnie pour voir courir la bague. De droite et de gauche de ces ottomanes, sont des vases ou cassolettes imitant le bronze rouge : leurs guirlandes & ornements sont dorés

Le passé est lui aussi évoqué à travers une pyramide, de petits temples antiques, des ruines féodales. Enfin des fabriques de jardin (ferme, moulin hollandais…) représentent la campagne.

Dans l’Isle des moutons

Le guide de Luc-Vincent Thiéry donne idée de l’entassement des « surprises » qui attendaient le visiteur :

Après avoir admiré les reflets de la colonnade corinthienne dans l’eau dont elle décore les bords, & fuivant ce baffin fur la droite vous rencontrerez un pont de bois peint en gris & noir de-deffus, lequel vous appercevrez la tente tartare, le, petit temple de marbre & le jeu de bague chinois. En tournant à gauche au fortir de ce pont, vous entrerez dans le jardin botanique compofé d’arbres arbufles & plantes tant indigènes qu’exotiques https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119125s/f124.item.texteImage

De cet ensemble, il ne subsiste presque que la naumachie (inspirée de l’Antiquité qui y faisait représenter des batailles navales). Carmontelle pour l’aménager avait fait récupérer des colonnes d’un monument funéraire détruit, imaginé par Catherine de Médicis pour le tombeau de son mari à Saint-Denis).

Colonnade de la Naumachie

Demeure aussi une pyramide qui rappelle que le duc était Grand Maître du Grand Orient de France. La salle aménagée à sa base contenait à l’époque une statue de la déesse Isis et servait de lieu de réunion pour sa loge.

La pyramide maçonnique et sa petite porte menant à un sous-ysol aménagé pour les rites d’initiation

Du jardin anglais au parc Monceau

Fatigué peut-être de cet amas fantasque, le duc fait réaménager le jardin des illusions par l’Ecossais William Blaikie. Le parc devient un jardin anglais avec du gazon et des arbres.
L’architecte Claude-Nicolas Ledoux ajoute en 1784, une Rotonde, pavillon d’octroi entouré d’un péristyle de 16 colonnes. La partie inférieure est occupée par les bureaux de l’octroi ; le duc qui a offert le terrain et payé 12 000 livres a l’usage de la partie supérieure afin de jouir de la vue de son jardin.

Rotonde du parc Monceau. Une des grilles de Davioud

En 1793, le parc est confisqué et accueille des foules nombreuses. Après la Révolution, il est récupéré par les Orléans qui décident de détruire la Folie de Chartres et de construire un autre pavillon.  Louis-Philippe III qui préférait sa propriété de Neuilly fait déménager le temple de marbre blanc, transformé en temple de l’Amour, au bout de l’île de la Jatte. Le pavillon de 1802 est détruit à son tour dans les années 1860. Même avant cette date, il ne restait presque rien de la Folie de Chartres

En 1852, racheté par les frères Pereire, des banquiers, le parc a fait l’objet d’une opération immobilière.  Des hôtels particuliers sont aménagés le long d’avenues fermées par quatre portes monumentales. L’opulence des hôtels particuliers, le luxe étalé par les grandes fortunes qui les faisaient construire transformait sans doute les jardinets des hôtels en jardins de paradis (le peuple ne pouvait y entrer le soir puisque le parc est fermé par des grilles)  Le parc amputé est attribué à l’Etat qui vend son domaine à la Ville de Paris. Le parc Monceau redessiné par Alphand est un parc tranquille avec des pelouses, de beaux arbres et des statues que, je le crains, personne ne regarde vraiment.

Le petit pont sur la rivière date du 19e siècle. Il a été dessiné par Davioud (sûrement d’après le souvenir des ponts vénitiens).

Il y a de très beaux arbres, tulipier, érable, platane d’Orient vieux de 170 ans…

Je pense au passé agité de ce parc, à Philippe-Egalité, à Ledoux, symbole des contradictions de la période des Lumières, aux banquiers Pereire et à l’argent qui ruisselait dans les beaux quartiers sous le Second Empire. Au lieu du jeu des bagues qui amusait l’aristocratie, tourne un manège d’enfants, mais en tendant l’oreille on devrait pouvoir entendre quelque chose du fracas de la grande histoire.

Bibliographie

http://www.parcsafabriques.org/monceau/monceau1.htm

Carmontelle, Louis de. Jardin de Monceau, près de Paris, appartenant à S. A. S. Mgr. le duc de Chartres. 1779 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1066592n

https://bibliotheque-numerique.inha.fr/collection/item/16611-memoire-sur-les-tableaux-transparents-du-citoyen-carmontelle?offset=3

Markovic, Momcilo, 2013, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Révolution française, 372 avril-juin, p. 27-48, https://journals.openedition.org/ahrf/12765

Trois transparents de Carmontelle sont aujourd’hui connus. L’un, très fragmentaire, est conservé au musée Condé à Chantilly (http://www.musee-conde.fr/). Un autre, beaucoup plus grand, se trouve au musée de l’Île de France à Sceaux. Habituellement, il n’est pas exposé. (http://domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.fr/lesexpositions/archives-des-expositions/les-quatre-saisons-de-carmontelle/). Néanmoins, doublé, il a subi d’importantes pertes de matières et a dû subir une restauration en 2003. Enfin, le J. Paul Getty Museum (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/) conserve un rouleau de 37 m de long.

Novembre 2020 confiné

Je reçois les plaintes de mes amis confinés :

– Où est le temps où je courais dans la rue, poussée par le vent, pour aller plus vite retrouver mon amoureux ? Où est le temps, privé d’espace ?

– Étant un mammifère à sang chaud, le contact avec les autres me manque ! Je suis malade d’éloignement.

– Il me reste des mondes de papier ; des héros de télé. Sans la conversation autour d’une tasse de café, c’est un peu vain.

– Je ne veux pas opposer le plaisir de marcher dans la ville et le plaisir de lire, mais quand même je me sens condamnée à la station assise, coincée dans mon bureau, devant le livre ouvert que je n’ai aucun plaisir à lire.

– Ta voix au téléphone, elle me fait encore davantage sentir ton absence.

– En fait de promenade, c’est dans mon passé que je me promène…

– Le deuxième confinement est plus triste parce que j’ai l’impression qu’il sera suivi d’un troisième, une fois les fêtes passées. Est-ce que cette vie dont on a retiré les plaisirs cessera un jour ?

Quand le téléphone se tait, je regarde par la fenêtre, les toits gris. Rien que les toits gris d’en face (la couleur de rien serait-elle grise ?)

Il faut sortir sur le balcon ; les arbres que j’ai vu s’épanouir au printemps sont toujours là, mais à présent, ils perdent leurs feuilles.

Pour me consoler je me dis qu’il vaut mieux observer intensément un petit bout de la ville que de courir partout sans voir ce que l’on voit. Il suffit d’attendre. Il suffit de ces nuages très noirs au-dessus de nos têtes et d’un ciel qui s’embrase avant la nuit pour que la beauté s’invite chez moi.

Le confinement paraît peu de choses à la privilégiée que je suis (un compagnon, une retraite, un appartement qui nous appartient…) à côté des évènements récents. Le pauvre Samuel Paty vient de mourir d’une mort atroce parce qu’il avait montré des caricatures sur Mahomet lors d’un cours sur la laïcité. Quelques jours plus tard, trois personnes étaient poignardées parce qu’elles étaient dans une église.

Le 24 octobre on pouvait lire sur le JDD une tribune signée Malka, Badinter,Kintzler en l’honneur du professeur : « On a tué un homme. De la manière la plus barbare et la plus expressive qui soit, dans le rituel codifié d’exécution religieuse de l’islam radical. On a assassiné un homme pour avoir accompli sa tâche avec modestie et sans frémir. On a exécuté un professeur qui remplissait la mission la plus noble, celle de contribuer à l’émancipation et à la construction de la conscience des jeunes élèves dont il avait la charge pédagogique et morale. On s’est attaqué au creuset de la République, son école. »

Rares sont les textes qui comme celui-ci me paraissent à la hauteur de mon émotion. La plupart me suffoquent.

La peur de ce qui nous attend demain, l’humiliation devant notre incapacité à empêcher les attentats, le sentiment qu’une fraction non négligeable de la population semble approuver cette mise à mort, suscitent des torrents de polémiques furieuses. On traite d’abjects fascistes ceux qui s’alarment de l’efficacité de la propagande islamiste… La frontière entre le refus d’un islam fasciste et le respect des croyances de tous semble impossible à poser. Le dégoût m’envahit, me donne envie de ne plus lire ces diatribes furieuses, ces concentrations de haine. Pour pouvoir continuer à vivre dans un pays protégé par la loi, il faudrait sans doute davantage honnêteté intellectuelle, et un peu de courage.

La grande marée au Mont-Saint-Michel

Au Mont-Saint-Michel ont lieu les plus grandes marées de l’Europe continentale, jusqu’à 15 mètres de différence entre basse et haute mer. Lors des grandes marées, la mer se retire à 15 kilomètres des côtes et remonte très rapidement. Les marées les plus fortes ont lieu 36 à 48 heures après les pleines et nouvelles lunes, mais les offices de tourisme indiquent les horaires, en précisant qu’il vaut mieux être présent 2 heures avant les horaires indiqués.

Une baie immense et un triangle noir posé sur le ciel

Le soleil luit sur le GR qui permet d’aller à la pointe du Grouin du Sud. Le ciel est blanchâtre, mais le vert des prés rayonne, remplit les yeux de lumière.

Seul le fond du paysage reste vaporeux.

Nous voici arrivés à la pointe, située près de Saint-Léonard. L’impression est d’autant plus grandiose que la baie est vide à perte de vue ;  il n’y a presque rien pour arrêter le regard. Un petit promontoire au bord de l’eau où nous sommes et les deux saillies sur l’horizon : la plus petite, l’îlot de Tombelaine, et l’autre, le puissant rocher de Saint-Michel, un triangle noir où l’on ne distingue plus la roche et le monument à la flèche élancée.  Théophile Gautier évoque les deux îles.

L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide. (Quand on voyage, cité par Wikipédia)

Saint-Michel et Tombelaine (17h 13)

Les chenaux des rivières dessinent de grandes courbes.

Le mascaret

Des automobiles sont déjà sur le parking et un groupe s’est installé à l’extrême de la pointe pour attendre le moment où la mer va se soulever et avancer (Victor Hugo écrivait qu’elle avance à la vitesse d’un cheval au galop et depuis tous les guides répètent la formule). Arrivent un homme et une femme portant un kayak.

Portage du kayak

–  Où allez-vous ?

­–  Nous allons chercher la barre.

– La barre ?

– Le mascaret si vous aimez mieux : la première vague de la marée montante qui peut atteindre des dizaines de centimètres à l’embouchure de la Sée et de la Sélune. Elle permet de remonter à contre-courant en surfant sur la vague.

–  Oui, oui ! Je sais ; j’ai d’ailleurs vu la marée il y a longtemps depuis le Mont Saint Michel. Ce qui m’a impressionnée, c’est le grondement de l’eau qui accompagnait la vague.

– Je viens depuis que je suis petit. En fait, ça me vient de mon père. C’est lui qui m’a emmené la première fois. Je n’imagine pas une année sans venir. C’est pas tout ça. Il faut qu’on y aille. Nos copains sont déjà loin. Profitez bien !

A présent, je vois dans le courant principal quelques embarcations qui descendent vers l’embouchure du lit principal. Tout est calme. L’eau est grise. Les bancs de sable, gris. La silhouette de l’embarcation, noire ;  celle du goëland, noire aussi.

Une troupe d’oiseaux vaque à ses occupations d’oiseaux

Les oiseaux

Les couleurs changent de minute en minute. Tendres, puis violentes. Vraiment le couchant est un artiste de mauvais goût ! Il répand l’or et la pourpre, accroche ce gros soleil et le contraste est trop frappant avec la masse noire du Mont. 

La lumière du couchant emplit tout le ciel, cisèle la forme de l’abbaye :

Les couleurs commencent à disparaître. Restent encore des violines et des roses qui se reflètent dans l’eau.

Les gens se tiennent sur le bord de la crête de schiste : à force d’attendre, ils font connaissance, se racontent leurs mascarets mémorables, ou simples touristes demandent à être rassurés. Elle viendra vraiment, la vague ?

La vague est  arrivée un peu avant la nuit. Elle faisait un petit bruit de moteur. Il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. De loin, on a vu kayaks, paddles et canots emportés par le flot. Cela a duré une minute.

 Près de la côte, « la barre » n’a pas grondé. L’eau est montée sans bruit et tout à coup, on a constaté qu’elle était là  et qu’elle recouvrait presque les sables obscurcis par l’ombre.

Nous revenons dans la nuit. Tu m’as dit : « C’est comme au palio de Sienne. Des heures d’attente pour une minute de course. Bon ! je sais bien que l’attente, c’est ce qui donne au temps sa saveur.

– Pendant que tu attendais le retour de l’eau, est-ce que tu n’as pas regardé le départ du jour, la splendeur de la fin du jour sur la baie ? C’était ça aussi notre rendez-vous avec la grande marée.

Balthazar, le mage noir

Nous venons de visiter l’exposition consacrée par le Louvre à Albrecht Altdorfer, un des maîtres de la Renaissance allemande.

Albrecht Altdorfer. Exposition au musée du Louvre

Dans le même temps,  je lis le livre de Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, et je tombe sur la page 53 qui évoque, d’après des auteurs postcoloniaux d’Amérique latine, les processus de racialisation qui ont fait des corps africains des corps « Autres ». Ces auteurs lient les conceptions qui visaient surtout à exclure ceux qui n’étaient pas catholiques avec des récits et une iconographie sur les Africains qui « élaborent de nombreux jeux morphologiques utilisant la monstruosité et l’hybridation ». Nicolas Bancel renvoie à G. Boëtsch et J. Thomas dont on peut lire un article sur internet, plus nuancé. Évidemment, le format restreint d’un Que Sais-Je oblige à faire des choix, mais il est dommage que l’auteur n’ait pas trouvé la place d’évoquer la tradition du mage noir, bien établie à partir du 15e siècle. Comme souvent, l’histoire est complexe et les représentations des Africains n’ont pas été constamment dégradantes.

L’Évangile de Matthieu rapporte, sans préciser leur nombre, que des mages, prévenus par l’apparition d’une étoile nouvelle, sont venus d’Orient adorer l’enfant Jésus dans sa crèche. Ces sages incarnent le renversement  des valeurs propre à la nouvelle religion : des puissants rendent hommage à un petit enfant misérable dans lequel ils reconnaissent Dieu. Le symbole est d’autant plus puissant que la révélation divine a touché des non-Juifs, et leur origine lointaine renvoie à la vocation universelle du christianisme. Peu à peu la tradition se précise. Les noms de Melchior, Gaspard et Balthazar apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du 6e siècle intitulé Excerpta Latina Barbari, sous les formes « Bithisarea, Melichior, Gathaspa ». (J. Poucet 2015). A partir de la fin du 6e siècle, le thème de l’Adoration des Mages devient populaire dans toute l’Europe peut-être grâce à un écrit (dont l’attribution est cependant douteuse) du moine anglais, Bède le Vénérable.

« Mystiquement, les trois Mages symbolisent les trois parties du monde, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble du genre humain, qui descend des trois fils de Noé » (Pseudo-Bède, In Matthaei Evangelium Expositio, P.L., t. 92, 1862, col. 13).

 Les sages reçoivent alors des caractéristiques physiques :

« Le premier des Mages s’appelait Melchior, c’était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe. Il offrit l’or au Seigneur comme à son roi, l’or signifiant la Royauté du Christ.

Le second, nommé Gaspard, jeune, sans barbe, rouge de couleur, offrit à Jésus, dans l’encens, l’hommage à sa Divinité.

Le troisième, au visage noir, portant toute sa barbe, s’appelait Balthazar ; la myrrhe qui était entre ses mains rappelait que le Fils devait mourir ». (En effet, la myrrhe servait à l’embaumement des corps.)

Par la suite, on a hésité un peu sur les prénoms. Au 20e siècle, Daniel Arasse et Michel Tournier ont considéré que c’était Gaspard qui était le mage noir… Qu’importe. Un roi à peau noire participe au récit divin.

Les Rois mages représentés sur les fresques et les tableaux, ont cependant conservé une carnation blanche à peu près jusqu’en 1416, quand, dans les Très riches heures du duc de Ber, un cortège noir fait son apparition (encore faut-il noter que le roi est toujours blanc) .

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Folio_51v_-_The_Meeting_of_the_Magi.jpg?uselang=fr

C’est d’abord dans les enluminures que s’impose pourtant le thème du roi venu d’Afrique. Aurelio Principato m’a signalé une exposition au Getty Center Museum qui a eu lieu en 2019-2020 et qui rassemblait surtout des manuscrits enluminés du 15e siècle. On trouve quelques-unes des œuvres exposées aux adresses : https://www.getty.edu/visit/cal/events/ev_2644.html; voir aussi http://www.alaintruong.com/archives/2019/11/20/37803699.html

La figure du mage noir  se répand chez les peintres, d’abord dans les Flandres puis en Italie, régulièrement associée à la jeunesse, à la beauté et au luxe. Le premier peintre à avoir représenté un Balthazar de type africain semble être le Gandois Hugo van der Goes, dans son retable dit de Monforte, daté de 1468-70.

Panneau central de l’Adoration des Mages.The_Adoration_of_the_Magi_triptych_by_Hugo_van_der_Goes,_Hermitage (1468-1470)

Quelques années plus tard, le roi de Memling est un adolescent au port de tête élégant, qui entre dans l’étable vêtu d’un bel habit vert et blanc rehaussé d’or.

Memling. 1479. Balthazar. Détail

La tradition semble s’installer de peindre Balthazar comme le plus jeune des rois, qui se tient un peu à l’écart.

Vers la même période, les Italiens eux aussi représentent des Balthazar africains. C’est le cas du triptyque de Mantegna (1460-1470?) conservé aux Offices de Florence.

Mantegna. Triptyque des Offices. Détail (1460-1470)

Mantegna reprendra ce thème en resserrant le cadrage autour des visages

Mantegna (1495-1500)

Ces représentations restent populaires pendant tout le 16e siècle :

En 1504, le tableau de Dürer présente une disposition qui contraste le bâtiment ruiné (l’ancien monde juif, voué à disparaître) et le luxe des habits de cour. Le roi noir vient, comme souvent, en dernier, la beauté de sa jeunesse s’opposant au caractère décrépit du mage agenouillé.

Dürer. L’Adoration des mages. Offices de Florence. 1504

 Dürer a directement inspiré Altdorfer (vers 1530) qui lui emprunte le motif des ruines sur fond desquelles se détachent les figures de la nouvelle foi.

Au 16e siècle, des ateliers multiplient ces représentations. Le Flamand Pieter Coecke van Aelst (1502-1550) (qui par ailleurs a la bougeotte et qui a longtemps séjourné en Turquie) a peint des adorations qui se retrouvent dans toute l’Europe, à Bruxelles, en Espagne, en France… Un tableau conservé à Troyes montre un Africain en armure ce qui me semble assez inhabituel.

Pieter Coecke Van Aelst (1502-1550) Adoration des Mages, Troyes

A cette époque, les Portugais ont entamé des relations commerciales avec l’Afrique et achètent des esclaves noirs comme ils achèteraient d’autres marchandises. Cette chosification coexiste avec cependant les représentations de superbes rois noirs. Mireille Perche a récemment permis d’attribuer au peintre portugais Gregorio Lopez une Adoration des mages retrouvée dans une église d’Ardèche avec un roi au visage éthiopien.

Je mentionnerai aussi le roi noir du tableau de Bruegel (1564), conservé à la National Gallery de Londres parce que Daniel Arasse a fait une description réjouissante (et érudite) de ce tableau. Il s’est intéressé à l’antithèse entre les vieux mages caricaturaux et Balthazar, à la haute et noble silhouette, celui explique-t-il, qui nous aide à comprendre le thème du tableau : le mystère de l’incarnation.

Je ne détaille pas son interprétation, mais note, qu’incidemment, Daniel Arasse rapproche la popularité du motif du roi noir et la situation géopolitique de la chrétienté :

 « En prenant Constantinople en 1456, les Turcs ont coupé la route de Jérusalem par le nord, et, pour espérer accéder au centre (spirituel et, alors, géographique) du monde, il faut contourner l’obstacle et passer par le sud. On voit alors se réactiver le mythe ancien de ce royaume chrétien situé en Afrique, au sud de l’Egypte, d’une richesse immense, habité par des noirs et gouverné par un mystérieux Prêtre Jean. »

Le thème des rois noir serait donc inséparable du choc causé par les triomphes géopolitiques des musulmans. Face à Soliman 2  le Magnifique qui règne sur la moitié de l’Europe et l’ensemble du Proche-Orient à l’exception du Maroc, il est consolant de rêver d’une Afrique noire chrétienne.

Quoi qu’il en soit, la série des mages noir continue au 17e siècle avec par exemple Rubens qui peint au moins dix versions de l’adoration au cours de sa vie.

Rubens, Adoration des mages. WGA20248.jpg
Rubens (et atelier). Adoration des Mages de Bruxelles

Ses beaux portraits préparatoires montrent montrent qu’on n’a pas attendu la fin du système esclavagiste pour s’intéresser de façon réaliste au visage individualisé d’un modèle africain :

Musée Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

Au 18ème siècle, alors que le système esclavagiste triomphe, la thématique est moins exploitée. Elle persiste cependant dans certains tableaux. Voici une adoration espagnole :

Adoración_de_los_Reyes_Magos,de_Pablo_Esquert(Museo_de_Zaragoza)

Ou bien au musée de Tours, l’interprétation de Pierre Subleyras :

Pierre Subleyras. Musée de Tours vers 1716-1718

et voici celle de Joseph ou Jacques Christophe en 1720 que l’on peut voir à Dôle :

Et au musée des Beaux-Arts de Caen, celle de Nicolas Vleughels (1735)

Nicolas Vleughels. Adoration des Mages, 1735.

Bref ! Avant et pendant le développement de la traite européenne, a existé ce genre pictural auquel ont participé les peintres les plus connus de leur temps (sans doute à la demande de riches commanditaires, églises, couvents ou particuliers). Des Noirs ont été montrés comme des personnages puissants, beaux et d’allure très digne.

Cette tradition qui affirme l’appartenance des noirs à l’humanité commune a longtemps persisté, y compris pendant la période sombre où de nombreuses représentations de serviteurs et d’esclaves mettaient en scène la domination des blancs sur les noirs.

L’histoire des représentations est moins compacte ou linéaire qu’on semble le croire de nos jours.

Brève bibliographie

Daniel Arasse, « Un œil noir », On n’y voit rien. Descriptions, Essais folio. Paris, Denoël.

https://www.bnf.fr/fr/la-figure-du-noir-dans-lart-occidental-representation-imaginaire-et-reappropriation-bibliographie

G. Boëtsch et J. Thomas, « « Le corps de l’’Autre’. Les représentations des Africains et Amérindiens », p.31- 43, chac.com/sexe-et-colonies/open_source/article-1-le-corps-de-l-autre-les-representations-des-africains-et-amerindiens-issu-de-la-partie-1-discours-fantasmes-et-imaginaires-de-louvrage-sex/).

Madeleine Félix, Le Livre des Rois Mages, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

Paul H. D. Kaplan, 1985, The Rise of the Black Magus in Western Art . Series: Studies in the Fine Arts; Iconography, number 9 Ann Arbor, Mich.: UMI Research.

Anne Lafont, 2013, « La représentation des Noirs : quel chantier pour l’histoire de l’art ? » Perspectives, https://journals.openedition.org/perspective/1854?lang=en

Paragone, l’image des noirs dans l’art occidental (partie 1) https://paragone.hypotheses.org/4694

Mireille Perche, L’Adoration des mages de Gregorio Antonio Lopez, http://legrandatelier.canalblog.com/archives/2011/10/21/22423434.html

Jacques Poucet 2015, « L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.) Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire. Chapitre VIII : Les Rois Mages, http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/30/NAISS2/04.Mages.htm#2Nom (consulté en octobre 2020)

Richard C. Trexler, 2009, Le voyage des mages à travers l’histoire, Paris (1re éd., Princeton, 1997)

Le nouveau Monde. 67, avenue Pierre-Mendès-France, dans le 13ème arrondissement de Paris

Qu’on vienne de la gare de Lyon, ou du jardin des Plantes, on le repère de loin, à sa courbe élégante et aux couleurs irisées de ses murs. C’est le nouveau siège du groupe de presse réuni autour du Monde (le Monde, Télérama, le Nouvel Obs, le Courrier International, La Vie, le Huffington Post).

La cité de la Mode et l’immeuble du Monde vus du pont Charles de Gaulle

En 2014, la Société éditrice du Monde a acquis une parcelle composée de trois dalles situées au-dessus d’une partie des voies de la gare d’Austerlitz. La dalle centrale n’étant pas constructible, les architectes devaient rassembler les titres du groupe Le Monde sur un site unique tout en respectant cette contrainte. Kjetil Thorsen, de l’agence norvégienne Snohetta, qui a gagné le concours a proposé un immeuble pont, reposant sur deux piles, connectées entre elles à partir du deuxième étage.

Le pont entre les deux immeubles

Je ne suis pas capable d’apprécier la nouveauté du dessin et des solutions techniques. Mais j’aime ces façades courbes qui glissent dans le ciel et font immédiatement apparaître comme lourdes celles qui se construisent sur un rectangle.

Les façades, écrit l’agence d’architecture, sont habillées d’environ 20 000 panneaux de verre de différents niveaux de transparence. Ils sont supposés évoquer les pixels informatiques. Pour le profane, ces briques de verre  permettent de jouer avec la lumière sans jamais paraître aveuglantes contrairement aux façades en verre d’il y a cinquante ans avec leurs reflets crus. De loin, elles créent une impression vibrante ; de près, elles séduisent  par leurs couleurs changeantes et leur brillance un peu estompée.

Elles sont mauves et grises, pâles sous les nuages

Façade du Monde. Une deuxième peau en briques de verre, pâle sous le ciel gris

Les blocs les plus épais bleuissent à l’ombre :

bleues à l’ombre

Et quand un rayon de soleil vient illuminer le ciel, du vert clair se propage au galop sur les briques de verre.

Le Monde. façade est. Nuages

Je me demande à quoi ressemble l’intérieur. Les architectes se sont-ils entêtés à imposer l’open space (les bureaux ouverts qui m’auraient fait souffrir si j’avais dû subir ces aménagements). Ont-ils réintroduit des bureaux fermés permettant de s’isoler ? Je vais essayer de demander à visiter les locaux.

L’inauguration du site était prévue pour novembre 2019, mais je n’ai pas vu d’articles, y compris dans le Monde pour célébrer la fin des travaux. Au-delà du retard habituel pour de tels chantiers, j’ai lu qu’à la fin février des travailleurs ont occupé les locaux, avec leur syndicat CNT-Solidarité ouvrière. La société de nettoyage Golden Clean, sous-traitante d’Eiffage qui participait à la construction du bâtiment, les employait sans papiers pour des salaires de misère. Le 11 mars l’occupation se poursuivait alors que le journal avait titré le 28 : « Les sans-papiers sur le chantier du futur siège du « Monde » obtiennent gain de cause ». Le 17mars le confinement a eu raison du maintien sur place des occupants.  Cela pose une fois de plus le problème du besoin de contrôle et de la responsabilité du maître d’ouvrage quand un sous-traitant fonctionne dans l’illégalité.

… ce qui n’empêche pas l’immeuble d’être un très bel exemple de cette architecture moderne qui remodèle le 13e arrondissement.  Après l’immeuble-phare et rien que dans la rue Mendès France, on a une vue sur la tour qui était jadis un squat géant de street-Art. C’est à présent un immeuble dont les balcons se dorent en fonction de la lumière, (ce ne sont pas les harmonies « distinguées du Monde, mais un éclat doré qui la ramène un peu).

L’ancienne tour 13 – tour de street art – et ses balcons dorés

Au-delà commence l’avenue de France.  J’aime ce quartier Paris Rive Gauche qui comporte aussi la bibliothèque François-Mitterrand, la Halle Freyssinet  les nouvelles universités et le beau travail d’urbaniste qui a su fabriquer un quartier avec ces monuments et ces bâtiments.

Nous traversons le pont de Simone de Beauvoir pour Bercy. A peine parvenus au café Starbucks une bourrasque accompagnée de pluie vient clore la balade. « Un dernier café avant le renfermement annoncé pour cause de Covid et le retour à la vie figée. »

L’expérience de la vie avec précaution nous atteint quoi qu’on en dise

Vie figée ? Il ne faut pas exagérer : nous pouvons sortir ; le va-et-vient quotidien est intact, descendre au supermarché où nous avons oublié d’acheter le sel, aller au marché, bavarder avec les voisins ? Nous poursuivons nos journées ordinaires, lire, écrire un peu, préparer à manger, marcher dans la ville.  Il y a seulement cette impression de vie plus étriquée, sans que je distingue clairement ce qui vient de l’âge et ce qui est dû aux précautions qu’on nous demande de prendre. Nous invitons nos amis par deux. Nous nous saluons du coude, du pied, à l’orientale. Nous évitons les apéritifs avec des ramequins collectifs où les doigts peuvent contaminer la nourriture. Nous nous déplaçons sans insouciance, en surveillant du coin de l’œil les joggeurs dispensés de masque.

L’atmosphère politique est lourde. Toute initiative du gouvernement pour ralentir la progression de l’épidémie est aussitôt dénoncée. Les patrons de bar ne veulent pas fermer, ce qu’on comprend. Leurs clients sont en colère « Pourquoi faudrait-il prendre des précautions dans les cafés et continuer à prendre le métro et à se rendre au travail ? » Les chômeurs et les jeunes gens excédés nous donnent vaguement mauvaise conscience. « Allez les vieux. Il est temps de s’enfermer ».

https://www.lemonde.fr/festival/article/2018/09/18/a-la-decouverte-du-futur-siege-du-groupe-le-monde_5356793_4415198.html

Lacryma Voce : un choeur en temps de pandémie

A quoi sert un choeur ? « Allégresse de chœur fait beau visage« 

Chanter dans une chorale, ce n’est pas seulement chanter des mélodies envoûtantes, c’est se rassembler avec d’autres avec qui on fait émerger de la musique à partir des notes blanches et noires inscrites sur le papier. Pour beaucoup de choristes, les membres de la chorale constituent un groupe de partage, voire une famille qui compense la solitude.

Le premier travail d’une chorale est de créer des liens. Le chef de chœur joue un rôle essentiel ; il doit être compétent et aimer la musique bien sûr, mais son amour doit être contagieux et suffisamment bienveillant pour qu’il n’y ait pas de compétition parmi les choristes, et que l’emporte l’élan collectif.

Lacryma Voce est de ce point de vue, une chorale classique parisienne exemplaire. Elle a été conçue il y a environ 50 ans par Pierre Molina qui a créé en 1971 un premier chœur non professionnel avant de former les chœurs de Paris 13 qui ont regroupé jusqu’à 800 personnes. Le niveau atteint était tel que le chœur a été invité à Strasbourg, à Prague dans des programmes difficiles.

Matthieu Stefanelli, qui a pris la succession de P. Molina, fonctionne avec une structure qui permet toujours d’accueillir des amateurs autour d’un programme commun. Trois niveaux sont constitués. Les débutants travaillent lentement, guidés par Jacqueline Renouvin, et suivent une formation musicale ; un chœur moyen, capable de lire la musique, travaille plusieurs œuvres et donne un premier concert en février et un second en juin. Un « petit chœur » avancé ajoute encore au programme des œuvres qu’il peut travailler plus rapidement. Le nombre des choristes (environ 300) permet de payer des musiciens et des solistes professionnels. A côté du travail en parallèle, des moments de regroupement jalonnent l’année jusqu’au concert final.

Concert Lacryma Voce

Certains choristes peuvent donc avoir une technique vocale embryonnaire, et des voix plus ou moins fatiguées (car c’est souvent à la retraite qu’on trouve le temps d’aller dans une chorale). Or le programme est exigeant, du Magnificat de Bach, au Requiem de Verdi, du Messie de Haendel, au Requiem de Fauré et à une composition raffinée de M. Stefanelli… Le travail en commun et le nombre des chanteurs permet de transcender les faiblesses du chœur et d’aboutir à un résultat satisfaisant.

Juin 2017. Photo Estann
Concert Lacryma Voce, juin 2017. Photo Estann

Matthieu Stefanelli est pianiste et compositeur. Sans faire des cours de composition, il inscrit les œuvres dans l’histoire de l’écriture musicale, distingue interprétation baroque, classique, moderne. L’analyse reste légère, mais on perçoit mieux les structures et on comprend mieux les points de vue qu’il défend dans sa direction. Nicolas Jortie l’assiste, répétiteur pendant que Matthieu fait travailler le petit chœur, accompagnateur virtuose ensuite. Nicolas  organiste et pianiste, semble avoir toute la musique dans sa mémoire, de sorte que tout ce qui est joué apparaît immédiatement comme une reprise-transformation suggérant que la musique est une immense bibliothèque où tout se répond. Pour fonctionner, Lacryma Voce a besoin de toute une structure bénévole car on ne gère pas une grosse structure sans un trésorier, un régisseur, une secrétaire… je mentionnerai Suzanne Guinardeau, dite Suzon, qui s’occupe de la billetterie parmi mille choses et gère l’interface avec le lycée, Thierry Deplanche qui fabrique les précieux fichiers de travail qui permettent à chaque choriste de pratiquer sa partie dans les intervalles des répétitions et les chefs de pupitre dont les messages résument les consignes de travail et font le lien entre le bureau et les participants.

Concert Lacryma Voce avec Sylvia Kevorkian soprane soliste.

Rentrée sous Covid 19

Quand est arrivé le Covid 19 (j’écris le, comme le virus, beaucoup plus utilisé que la comme la maladie) tout s’est arrêté ; les choristes ont été plongés dans la consternation et je n’ose penser à l’angoisse des musiciens pour qui le chœur était un complément de ressources appréciable. A la rentrée, le bureau de l’association a cherché des moyens de reprendre.

Les protocoles sanitaires mis en place sont rigoureux : les effectifs de répétition ont été divisés par deux. Dans le grand gymnase du lycée Ravel, les fenêtres restent ouvertes, l’entrée se fait par l’arrière du bâtiment de façon à ce qu’on ne croise pas les lycéens. Les dimensions de la salle permettent une distanciation physique raisonnable ; les choristes chantent masqués. Les pauses ont été supprimées pour que personne n’ait la tentation de se faire la bise, ou même de se rapprocher. Les chaises sont nettoyées au gel hydro-alcoolique, après la répétition.

Petit miracle, une bonne partie du chœur était là, heureux d’attaquer Le Messie de Haendel, se réjouissant de chanter une musique festive, bonne antidote contre les tourments du moment. En tout cas, à la fin de la première répétition, on retrouvait l’émotion très particulière du chant fabriqué avec l’autre. Malgré le masque, nous sommes repartis avec l’expérience familière d’harmonie qui se produit avec les autres, et vaut pourtant intensément pour soi-même.

La perte de la communauté ?

Cependant, le 26 septembre, l’autorisation sanitaire vient d’être retirée pour quinze jours sur ordre du préfet, sans qu’on soit sûr que cette activité soit plus dangereuse que les trajets en métro, l’ascenseur de l’entreprise, la récupération des enfants à l’école par les grands-parents, les réunions familiales… car les choristes sont certainement plus disciplinés que les amis qui boivent des coups dans les cafés et qui profitent du temps de consommation pour traîner sans masque.

En ce début octobre, chacun va prendre des décisions dans l’incertitude. Se rendre compte de ce qui arrive est très difficile : tout paraît fini, mais parfois on rêve que les répétitions reprennent. Faut-il annuler son inscription, rester sans savoir si pour la deuxième année Lacryma Voce va s’interrompre ? Les dégâts peuvent paraître bien secondaires. Quelques dizaines de chanteurs renonceront à une activité qu’ils aiment et qui ponctue leur vie. Mais pour les amateurs de musique, chanter de son mieux va de pair avec constituer le public fervent de multiples concerts et j’ai  peur que tout le secteur de la musique classique en soit un peu plus affaibli.

5 octobre… décembre 2020

Le 5 octobre, le lycée a fermé son gymnase ; le bureau nous a répartis par pupitres et a proposé d’utiliser la plateforme Zoom. La première fois, la cacophonie était épouvantable et les voix ne se superposaient jamais. Les choristes qui avaient décidé de s’accrocher ont appris, une fois passées les salutations, à fermer leurs micros et leurs caméras. Le chef de chœur a monologué pour un auditoire qu’il ne voyait pas, dans un univers électronique qui reproduisait bien médiocrement le monde réel.

Même ainsi les millions de connexions parallèles entraînent des décalages. Le flux est instable, De temps à autre, il ralentit puis s’interrompt. L’image se fige

Répétition Zoom. Capture d’écran

Cette bande hachée (dont se plaignent tous les utilisateurs de zoom) est particulièrement pénible s’agissant de musique car elle transforme en unités discontinues les beaux entrelacs baroques de Haendel. Mais béni soit Zoom qui fait circuler avec les conseils, informations sur l’esprit des morceaux, l’envie de travailler

Malgré les caprices du tempo électronique, les sopranes s’accrochent, séparées, lointaines, mais attentives ensemble. Pour le moment il s’agit de se remobiliser ; elles s’ajusteront plus tard.

Saint-Germain-en-Laye, domaine royal

J’ai beau m’inquiéter du réchauffement climatique, j’apprécie très égoïstement le prolongement de l’été. C’est le 18 septembre et il fait beau et même lourd sur l’Ile de France.

La Grande terrasse de Le Nôtre

Le château de Saint-Germain est en face de la sortie du RER. Le trait de génie du lieu, c’est la grande terrasse voulue par Le Nôtre, un balcon en lisière de forêt, qui domine à 60 mètres la vallée de la  Seine et c’est là que nous nous précipitons avant que la chaleur ne soit trop forte.

La promenade rectiligne a l’air toute simple, mais une petite recherche sur internet suffit pour apprendre qu’elle a nécessité des travaux de soutènement gigantesques. Le Nôtre pratique un art de l’illusion et sa magnifique perspective résulte de savantes tricheries :

« Ainsi, pour diminuer visuellement la longueur réelle de la terrasse, le premier tiers du parcours est légèrement en pente jusqu’à la demi-lune, le reste est plat. Lorsque le promeneur arrive sur le plat, il a l’impression d’avoir parcouru la moitié de la distance, alors qu’en réalité il n’en a franchi qu’un tiers. Au XVIIe siècle, les effets visuels étaient accrus car la terrasse était simplement sablée, sans le gazon, l’allée et le garde-corps qui constituent des ajouts ultérieurs. »

saint-Germain-en-Laye. La terrasse de Le Nôtre

Elle s’achève  par un cercle (dit l’octogone) qui ferme le point de fuite.

La tour Eiffel est à gauche du tilleul de gauche

La vue porte jusqu’aux territoires urbains de La Défense et de la Tour Eiffel qu’on devine à peine (un fin trait bleuté sur le ciel blanc de chaleur). Et pourtant en contrebas, sur des kilomètres il y a seulement des arbres, des prés, des enclos tranquilles où des chevaux font la sieste. Ceux-là étaient séparés par un chemin. Trois, le cou tendu vers l’enclos où une jument parfaitement immobile leur tournait le dos. Tout de suite, la machine à histoire s’est mise en route. Trois mâles et une femelle indifférente, attendant semblait-il qu’un poulain ait fini de téter jusqu’à ce que l’amorce de sa silhouette cachée par l’ombre se soit révélée être un poney adulte et la suite de la narration s’est évaporée.

Quelquefois la beauté d’un lieu rayonne et comble celui qui est passé par là au bon moment, en harmonie avec les autres.

Du Château du Val à l’oratoire du Chêne

Au bout de l’allée, un chemin permet de rejoindre la forêt. On descend, on traverse une route, on remonte jusqu’au château du Val, pavillon de chasse bâti au 16e siècle et remanié au 17e. Aujourd’hui, il appartient à un particulier qui l’a transformé en hôtel (fermé pour travaux).  De là, part un sentier balisé par l’emblème de la salamandre qui rappelle aux ignorants (dont je fais partie) que François Ier aimait ce lieu.

Saint-Germain-en-Laye. Château-hôtel du Val

La forêt a été abimée par les tempêtes récentes. Les nouvelles plantations grandissent à la moderne : L’Office national des forêts laisse pousser des taillis avec leurs ronces, leurs fourrés denses et leurs arbres fluets. Ces arbres ont le temps de s’épaissir, pensent les forestiers. Pour l’instant, ils se débrouillent comme ils peuvent et semblent un peu fluets.

Mais il y a aussi beaucoup de haute futaie, des châtaigniers et des chênes dont les frondaisons épaisses donnent une ombre délicieuse.

Quelques géants plusieurs fois centenaires sont morts. Des êtres bizarres essaient de prendre forme dans leurs troncs pourrissants. Il suffit de regarder attentivement ces souches creuses à la Piranèse et on voit distinctement se détacher des personnages encapuchonnés d’entre les toiles d’araignées et les niches poussiéreuses où pourrissent les feuilles de cet été trop chaud.

Les lignes rayonnantes des gros troncs suggèrent plutôt un art délicat de la calligraphie.

On croise d’inévitables cyclistes, des joggeurs haletants, le torse mouillé et des promeneurs de chiens

Une meute a colonisé la mare aux Canes ;t il est prudent de partir rapidement, soit que les chiens viennent se secouer contre le promeneur après avoir brusquement sauté dans l’eau, soit qu’ils  montrent les dents devant les étrangers. Le chemin de retour croise des arbres où l’on a cloué de petits oratoires.

Des vierges de trente centimètres accompagnées de pancartes explicatives qui n’expliquent pas grand-chose pour des touristes privés des références de ce monde. Qui sont les hirondelles ? Et cette colonie de 1910 ?

Le musée de la Préhistoire

A la sortie de la forêt, passés les arbres du jardin anglais se dresse le château bâti par François 1er où vécurent les rois avant Versailles. On ne le visitera pas faute de réservation. En revanche, le musée de la préhistoire, de la Gaule Romaine et des Mérovingiens, voulu par Napoléon III, est accessible. Le second étage est fermé, mais on peut voir les salles de la préhistoire. Et c’est bien suffisant.

Le parcours du premier étage permet de s’émouvoir devant l’aventure humaine, depuis les premiers galets du paléolithique, jusqu’à l’âge de fer et pourtant, habituée à me repérer par les noms des rois de France (Louis 13, Louis 14, Louis 15…, je me perds toujours dans l’épaisseur des temps préhistoriques qui m’est inimaginable.

Reste l’impression étrange devant les objets enfouis, perdus pendant des siècles, engloutis dans l’épaisseur de la nuit avant d’être retrouvés. Un enfant néanderthalien d’une dizaine d’années arraché à la terre est recroquevillé en chien de fusil. La terre gardait son squelette et voici un moulage exposé aux regards.

Mon léger malaise est ridicule, car on pourrait dire de nombre d’objets du musée qu’ils étaient des médiums permettant aux morts de voyager dans le monde d’après la mort et qu’en les disposant dans des vitrines on les désacralise et on en perd la fonction.

Ce sont pourtant les rites funéraires qui ont permis de recueillir des objets dans des tombes. Dans un temps où les biens de consommation étaient exceptionnels, on est saisis par l’accumulation de tout ce qui accompagne certains morts : haches de prestige taillées dans de la roche verte, incroyables sépultures de grands personnages ensevelis avec leur char, leurs épées, leurs cuirasses et leur vaisselle…

La présentation n’épargne aucun silex au visiteur. Peut-être aurait-il fallu distinguer la mise en scène « grand public » et les collections complètes pour les chercheurs, car l’œil (en tout cas le mien) se fatigue devant les séries et finit par s’arrêter à quelques détails plus cocasses que pertinents : je ne savais pas que les premiers rasoirs, les pinces à épiler avaient plus de 6000 ans… 

Même si j’aurais préféré moins d’exemplaires d’un outil et plus de mise en contexte, j’ai tort de chipoter. Les objets fascinants et les œuvres spectaculaires ne manquent pas : mégacéros à  ramure immense, incapable de se dissimuler dans les forêts revenues après la glaciation, où ses bois ne lui permettaient pas d’entrer ! Polissoir usé par le frottement de la pierre qui rappelle une époque où l’on pouvait passer des semaines à frotter une pierre contre une pierre…

Polissoir néolithique

Magnifiques bas-reliefs d’animaux datant du magdalénien si réalistes alors que les représentations humaines paraissent simplifiées…

Bison datant du magdalénien

Le propulseur en bois de renne supposé représenter une tête humaine a plutôt une allure d’E.T. et les minuscules statuettes féminines une forme sexuelle à peine différenciée.

Propulseur à tête humaine (?) magadalénien. Trouvé en Haute-Garonne
Hanches et poitrines. Les statuettes féminines

Du moins ces deux styles invitent à voir dans ces figures un langage et non de la maladresse.

Dernière halte devant les vitrines où sont rassemblées les déesses-mères assises sur de hauts sièges et tenant un enfant dans leur giron qu’on confondrait facilement avec des vierges à l’enfant de l’âge roman.

Nous prenons un pot devant le château avant de repartir. Le garçon de café n’exprime aucun empressement à nous servir, mais finalement il prend des commandes de thé glacé. L’un de nous hésite encore entre le Perrier-citron et le thé, mais le garçon lui arrache le menu en le rabrouant : « Vous avez besoin d’un coursier spécial, vous ? »

Quand il me rendra la monnaie plus tard ses lèvres se feront lippe dédaigneuse, tellement je lui semble mesquine à ramasser mes cinq euros… Oui, c’est une tentation d’imaginer la vie de ce garçon de café, mais il ne faut pas finir sur l’histoire minuscule de celui que son rôle sartrien exaspérait.

https://musee-archeologienationale.fr/chateau-et-jardins/les-espaces-remarquables/la-grande-terrasse

La rue Crémieux : entre douceur bobo et tourisme de masse

Située à proximité de la gare de Lyon, la rue Crémieux est une rue piétonne qui figure dans tous les guides sur « les rues insolites de Paris ». Cette rue, c’est 144 mètres de modestes pavillons de deux étages aux façades colorées.

Tout l’effet tient dans l’unité des façades alliée à la variété et la vivacité des couleurs, rose et vert, jaune vif et bleu, turquoise, orange comme dans certains quartiers de Londres ou de Recife… (cette rénovation colorée date de 1993 quand la mairie de Paris a échangé la piétonisation de la rue contre la peinture des façades).

Arpenter la rue Crémieux, smartphone à la main

Des détails minuscules introduisent un peu d’individuel dans cet espace collectif : au numéro 18, un lézard dort sur le mur. Au 28, un chat bondit sur des oiseaux envolés à temps. Le long du trottoir, il y a de gros pots de fleurs où pousse une végétation méditerranéenne exubérante. Même les pavés, au lieu du bitume ajoutent à l’aspect champêtre du lieu.  Le charme de l’endroit tient aussi à sa proximité avec un des quartiers les plus agités et encombrés de Paris et au miracle qui a permis aux riverains d’interdire la circulation dans leur rue.

Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Le Chat et les oiseaux. 28 rue Crémieux

Un coin du Paris pauvre du début du siècle s’est transformé en un lieu bien entretenu par une population qui a du goût et qui soigne l’espace intermédiaire prolongeant son logement comme si c’était un espace privé ! Une jeune femme a sorti sa chaise longue sur la chaussée pour lire au soleil.

La Jeune femme à la chaise longue

Malheureusement la rue Crémieux figure sur les guides touristiques et, depuis 2016, des internautes l’envahissent pour y tourner des clips et y prendre des photos (ce que nous sommes en train de faire). Nous croisons des promeneurs armés de caméras  ou d’appareils, les uns se bornant à parcourir la rue, les autres se dandinant et prenant la pose devant l’appareil.

On joue à « Si j’habitais rue Crémieux »

Les riverains en ont vite eu assez de vivre les weekends dans une rue grouillante de gens qui s’agitent, s’interpellent, s’installent sur leurs perrons. Ils essaient depuis 2016 de se débarrasser de leurs visiteurs trop nombreux. Ils ont créé un hashtag  pour les ridiculiser. (hashtag #ruecremieux) où ils postent les photos et les vidéos les plus saugrenues :

Un habitant a déroulé un ruban de travaux autour de sa façade, accroché un écriteau pour interdire qu’on approche de son pas-de-porte et pour menacer d’amende qui poste des photos de sa maison sur Instagramm. Parallèlement, les riverains demandent à la mairie le droit de s’enfermer en soirée et pendant le week-end.

A leur place, je déplorerais aussi la situation et pourtant ils m’agacent un peu car leur « problème » se pose un peu partout dans les endroits touristiques de Paris. Pourquoi faut-il considérer qu’il est plus exaspérant d’endurer les gens qui viennent tourner des clips dans leur rue coquette que de supporter les banlieusards aux Champs-Elysées, les cafés bruyants à Bastille et les voitures partout ? Plus généralement, qu’ont à répondre ces  privilégiés à ceux qui protestent que « la rue est à tout le monde ! »  Pour moi, je me réjouis avec eux que la municipalité ait créé ce charmant espace piéton si bien aménagé, mais je suis troublée qu’ils veuillent en chasser la plèbe, d’autant que leur décor provient, poétisé et nettoyé, du Paris des ouvriers expulsés du centre-ville.