Jusqu’au 26 avril 2026, au Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er.
L’exposition 100 ans d’Art Déco commence par le souvenir de la grande exposition de 1925 qui a duré 6 mois, a rassemblé 20 000 créateurs venus de 21 pays et attiré des millions de visiteurs. L’exposition parisienne a eu un retentissement mondial. Il est vrai qu’elle concernait toutes les formes, architecture, mobilier, mode et textile, arts graphiques, publicité et graphisme, bijoux, papiers peints, vaisselle et vases, et donnait aux visiteurs l’impression d’entrer dans une ère moderne.. Pourtant, le nom même d’Art déco ne s’employait pas. Il s’imposera seulement en 1966, bien après que ce courant ait cédé à son tour la place à l’Art Moderne.

L’exposition de 1925, apothéose d’un style moderne
Pour moi, qui ai longtemps confondu Art Nouveau et Art déco, la visite est l’occasion d’une mise au point : l’Art Nouveau est tout en courbes ; l‘Art déco privilégie la géométrie, les formes angulaires, les meubles massifs, les couleurs pures…
Mais la rupture n’est pas brutale. Elle s’est amorcée dès les années 1910, et L’Art nouveau, n’a reculé que peu à peu. Les corbeilles de fruits et les décors floraux sont encore présents, même si leurs grâces surannées sont stylisées et ainsi profondément modifiées.

Et les silhouettes de paons à longue traîne que l’on retrouve dans la belle grille dessinée par Jean Pérot et ouvragée par Léon Conchon viennent d’un monde ancien, mais elles sont comme épurées.

Surtout, l’Art Déco se veut moderne. Il allie art et industrie, recycle des formes inventées par des ingénieurs pour l’aviation ou pour la guerre.
Les robes montrent les jambes
Dans le monde que j’habite, les codes vestimentaires n’ont guère de place. Hélas ! Je ne sais pas reconnaître une coupe en biais, ni apprécier la fausse simplicité d’une robe élégante. Il me faut la guide pour apprendre à regarder.
Les robes raccourcissent. Elles libèrent les corps. Les jambes se montrent, le corset disparaît. Grâce aux coupes en biais de Madeleine Vionnet, le tissu ne contraint plus : il suit, il accompagne, il épouse le mouvement. Les femmes marchent — et dans leur démarche se lit une promesse, un calcul peut-être, une liberté naissante.
De même, le chic de la robe de Frantz Jourdain tient à l’éclat des perles de verre. Elles illuminent l’élégante qui la porte, la transforment en objet scintillant.

Une panthère de fer forgé garde une salle entière consacrée à Cartier. Ici, le luxe s’adapte au deuil. Les veuves de guerre renoncent aux couleurs, mais pas à l’éclat. Le noir et blanc de Cartier respecte les contraintes, préserve l’envie d’élégance.

Un peu plus loin la broche de corsage de Boucheron ornée d’un pompon de soie et de pierres dures (lapis, corail, onyx, jade, turquoise) s’inspire de motifs égyptiens. Le mode de l’orientalisme coexistera avec des influences plus lointaines d’Extrême-Orient et d’Afrique.

J’avais déjà vu sans vraiment les regarder des meubles et des objets qui viennent du musée et j’ai eu le plaisir qu’on éprouve à revoir ce que je connaissais déjà un peu. Mais l’exposition ne se contente pas de réveiller la mémoire : elle distingue, elle sépare.
A chacun son style
Sonia Delaunay, plutôt présente comme styliste que comme peintre, et Robert Mallet‑Stevens qui a dessiné l’arbre-en-béton réalisé par Jean et Joël Martel, font le lien avec le cubisme.

Saddier conjugue formes massives et spirales pour une coiffeuse confortable.

Le nom de Ruhlmann est partout présent. Il travaille des bois précieux — acajou, ébène, palissandre — impose sa sophistication sous une apparente simplicité. La marqueterie atteint alors son apogée.
Je comprends le prix atteint par ces créations, même lorsque les matériaux sont modestes : le vase de Dunand, qui avait appris la technique de la laque au Vietnam, est orné de débris de coquilles d’œufs — puisque l’ivoire, trop vivant, jaunit — Mais les éclats de coquilles doivent être incrustés un à un. Tout cela exige un temps, une précision presque déraisonnable.

Le pavillon de la société des artistes décorateurs
La Société des Arts décoratifs avait obtenu un espace aux Invalides en 1924 ce qui lui a permis d’être présente à l’exposition avec les projets primés d’ameublement pour une ambassade. On peut voir par exemple le spectaculaire bureau-bibliothèque de Pierre Chareau.

C’est aussi de ce projet d’ambassade que provient le chiffonnier aux belles hanches d’André Groult. « Il est réalisé en galuchat, explique la guide ».J’ignorais tout du galuchat jusqu’à cette visite… J’ai adoré ce mot galuchat situé quelque part entre galoche et galurin qui est tombé dans mon oreille. Il m’a ravie avant même d’en comprendre le sens. Il s’agit du cuir de poisson, en particulier de la partie ventrale de la roussette, dont les écailles hérissées de pointes rendent indispensable un ponçage énergique. Après ce travail, le cuir est très lisse.
Pendant deux heures, je vois du galuchat partout.


Quelques meubles, une photographie : voilà comment renaît un intérieur disparu. Celui de Jacques Doucet, mécène flamboyant, passeur entre les arts. Au-dessus du divan, La Charmeuse de serpents veille — image à la fois étrange et familière.

Mais ce monde reste fermé. L’Art déco reste l’apanage d’une toute petite élite malgré les efforts des grands magasins pour élargir la clientèle. Il n’y a pas de miracle et la belle commode de 1925 de la Maîtrise des Galeries Lafayette, en bois de violette et marqueterie est inaccessible aux gens ordinaires. Ce sont les affiches et quelques objets qui ont répandu la nouvelle esthétique.

Il est 11h 30. La visite s’achève. La foule envahit les escaliers qui montent aux salles d’exposition. Ce n’est évidemment pas la même chose d’apercevoir les bijoux de Cartier dans la cohue et d’avoir eu, grâce à France Alzheimer, le privilège de visiter l’exposition dans un musée presque vide.
2026 : assumer le luxe de l’Orient-Express
L’Art déco est lié au goût des voyages et de la vitesse. L’Orient-Express en est l’un des mythes. Déjà, René Prou, René et Suzanne Lalique avaient participé à la fabrication de ce luxe en mouvement. En 2026, le musée s’associe au projet des groupes LVMH et Accor qui souhaitent relancer l’Orient Express.
Le studio Maxime d’Angeac a conçu de nouveaux wagons qui pastichent les anciens. Le mélange de passé et de présent agit comme un tour de prestidigitation : il nous fait basculer dans le monde d’Agatha Christie. Voici la cabine où Ratchett a été tué de douze coups de couteaux.

Et voici la salle à manger où dîne la société cosmopolite qui emprunte le train.

Enfin voici le célèbre décor des merles et des raisins :

Dans le monde confortable de l’Orient-Express, l’extérieur n’a pas besoin de pénétrer. Le spectacle des oiseaux de cristal remplace les pays traversés.
Je ne sais pas si je prendrai un jour l’Orient Express, mais comme les autres visiteurs, j’ai éprouvé un instant le léger vertige du passage de l’autre côté du temps.
A voir : Le galuchat en trompe-l’oeilhttps://www.meublepeint.com/faux-galuchat.htm